Plus fort que la haine

Chapter 6

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C'eût été fort bien--pour les amis--si cette redoutable personne n'eût imité certains catholiques de la Saint-Barthélémy, dont les arquebusades se trompèrent d'adresse, ainsi qu'on sait. Elle avait été l'une des plus acharnées à blâmer le mariage de Thérèse au début. Mais on l'eût fait tomber de son haut en lui rappelant ses erreurs passées. Elle avait ce don précieux, que possèdent certaines femmes méchantes, de se faire pardonner ses coups de griffe à force de les oublier. Ses haines étaient ardentes et lui inspiraient ses mots les plus meurtriers. Aussi le baron de Javerlhac lui avait répondu, un jour qu'elle parlait de «ses ennemis» en sa présence:

--Vos ennemis! chère madame, je suis sûr que vous n'en avez plus. Vous devez être comme le maréchal Narvaëz qui cherchait en vain les siens à l'article de la mort, pour leur pardonner. Jamais il ne put en trouver un seul. Ils étaient tous fusillés depuis beau temps!

Par une raison analogue, c'était une amie désirable. Quand elle était dans un salon, ses protégés pouvaient aller prendre l'air sans craindre que l'on touchât à leurs personnes. Prévenante, émue, raffinée en affection à ses heures, elle avait tout à coup dans les yeux des éclairs de tendresse qui surprenaient sur un visage un peu mâle. Thérèse prit bientôt du goût pour cette femme supérieure, sans s'apercevoir que madame de Castelbouc avait le tort de l'encourager dans son exclusivisme déjà trop grand à l'égard du monde. Mais malgré tout, un seul être conservait sur elle une complète influence: son mari.

Ce dernier, de son côté, avait sa favorite--en tout bien tout honneur--et cette favorite était une parente. À dire le vrai, la parenté s'était un peu relâchée, car, depuis dix ans, le marquis de Boisboucher, mari de la dame en question et cousin de Sénac, avait pris le large après une période assez courte de communauté, sinon de félicité conjugale. Sur la cause véritable de cette rupture consacrée par les tribunaux, sans débat, comme il convient entre gens bien élevés, les opinions variaient selon qu'on entendait les hommes ou les femmes. Les premiers affirmaient que l'insensible Herma était cause de l'accident, par une froideur d'autant plus exaspérante qu'elle répondait à une passion digne d'un accueil plus doux. Mais, dans le camp opposé, on racontait, sous les plumes des éventails, qu'Armand de Boisboucher n'était rien moins qu'un monstre, échappé sans doute des forêts mythologiques, du temps où les satyres et les faunes étaient sur pied jour et nuit.

Quel que fût le crime ou le malheur du marquis, victime ou bourreau de sa femme, il n'était plus là pour se défendre, car depuis longtemps il ne quittait pas son château du Périgord, où il menait une existence de braconnier tempérée par l'ivresse. Fallait-il voir dans ce suicide moral le développement des instincts d'une brute, ou le désespoir d'un malheureux inconsolable de n'avoir pu réaliser le rêve de son amour? C'était affaire entre madame de Boisboucher et sa conscience. Quant au monde, il avait condamné, d'après sa coutume, celui des deux accusés qui ne se présentait pas, d'autant que la marquise était fort intelligente, très habile à ne pas se compromettre, tantôt sage, tantôt folle, tantôt charmeuse, tantôt touchante, grande dame le soir, artiste le matin, bonne amie quelquefois, impertinente et mal élevée à ses heures, jamais effleurée d'une ombre de passion, toujours coquette à faire trembler... mais il eût été plus court de la peindre d'un mot, en disant qu'elle était Polonaise.

Elle vivait avec sa mère, qui ne la quittait pas d'une semelle et portait de son côté un nom français, par suite de son second mariage. Un brave homme qui s'appelait M. de La Clamouse, tout simplement, avait su faire flamber d'une flamme un peu tardive les quarante ans de la princesse,--car elle avait été princesse, s'il vous plaît, avec un nom célèbre en Pologne mais impossible à prononcer en France. Il est juste d'ajouter que La Clamouse était mort peu après, enseveli dans son triomphe, réparant par un héritage très sérieux le tort qu'il avait fait à sa femme en la privant de son titre. On continuait d'ailleurs à l'appeler princesse un peu partout, sauf dans le pur Faubourg qui avait pris cette bonne femme à tic, et trouvait que c'était déjà bien assez de voir sa fille marquise. Ces deux isolées vivaient un peu à l'écart, près du bois de Boulogne, dans un hôtel assez petit, entre cour et jardin, où elles prétendaient ne recevoir personne, se disant plus pauvres qu'elles n'étaient. Toute autre que madame de Boisboucher, dans sa situation et avec ses défauts, se serait mis à dos la bonne société qui n'aime pas beaucoup plus les étrangères que les séparées. Cependant on lui passait tout, même son étiquette de fausse veuve, qu'elle drapait d'ailleurs le plus souvent dans des robes noires montant jusqu'au cou, et laissant paraître seulement un visage mat, indéchiffrable, bien qu'il fût rehaussé par des yeux superbes. Mais certains yeux éblouissent plus qu'ils n'éclairent; ceux-là étaient du nombre.

Malgré ses libertés et franchises d'enfant gâtée, Herma n'était pas toujours également bien placée dans la faveur des douairières; pour tout dire, elle était même parfois en disgrâce complète, et je ne jurerais point qu'elle ne fît un peu exprès d'y tomber, pour rendre sa vie moins monotone. L'un de ses grands crimes était de devenir tout à coup invisible, elle et «la princesse» sa mère. En vain l'on essayait successivement toutes les heures de la journée; ces dames étaient invariablement sorties, si bien sorties que leur coupé les attendait tout attelé devant leur porte, pour les conduire Dieu sait où. Et ces disparitions duraient ainsi pendant des semaines.

Alors on cherchait une aventure mystérieuse, tragique ou simplement compromettante; mais on ne trouvait pas autre chose que des cancans, éternelles variations sur ce thème: Herma voit trop d'artistes! Quelquefois on la donnait comme absolument folle d'un ténor qui, déjà fort occupé, la laissait se consumer tout à son aise. Ou bien, les rôles renversés, la capricieuse marquise avait tourné la tête d'un grand peintre, qui en perdait le boire, le manger et le sommeil. Généralement, à la suite de cette rumeur, un nouveau portrait, signé d'un nom illustre, augmentait le nombre de ceux qui montraient déjà, sur tous les panneaux du salon, l'éclair de sa tignasse fauve ou la ligne incomparable de sa nuque. Il était à remarquer, d'ailleurs, que ces chefs-d'oeuvre ne se ressemblaient pas entre eux, et que pas un ne ressemblait au modèle, tant ce modèle était «merveilleusement ondoyant et divers». Le même désagrément arrivait aux bustes d'Herma. Car tout était bon à cette mangeuse de coeurs d'artistes: peintres, pastellistes, sculpteurs, musiciens. Quand elle n'avait rien de mieux, elle grignotait quelque malheureux félibre tombé du ciel de la Provence. Par-ci par là, elle daignait tourner la tête d'un homme du monde, mais rarement. Elle avait peu de goût pour les victimes engraissées dans les prairies correctes mais sans saveur du noble Faubourg. C'était un grief de plus, car tout devenait un grief contre elle, même cette insensibilité orgueilleuse,--d'aucunes disaient: suspecte,--qui l'empêchait de guérir les blessures faites par ses yeux.

Quand on avait bien boudé ces deux créatures «à l'esprit détraqué, aux nerfs perdus par la morphine», quand on s'était bien juré de les laisser indéfiniment barboter dans leur «bohème,» quand on leur avait bien dit leurs vérités, sans qu'elles pussent les entendre, fort heureusement, il survenait une occasion où l'on avait besoin d'Herma, qui, sans parler de son charme et de son esprit, jouait le Chopin comme personne, et surtout le jouait pour rien. Tantôt il fallait à tout prix rompre la glace d'une soirée d'entrevue. Tantôt il fallait flatter les préférences avérées d'une Altesse de passage à Paris. Ou bien il fallait corser les attractions d'un concert de charité. On voyait alors Herma reparaître dans toute sa gloire, avec sa mère et son mélancolique sourire de blasée avant la lettre, également inséparables de sa personne. Tous les salons des douairières, y compris les douairières elles-mêmes, retombaient à ses pieds, et sa faveur était plus grande que jamais, jusqu'à ce qu'elle commît une nouvelle frasque. Mais qu'on la mît en pénitence ou sur un piédestal, elle ne semblait pas s'en apercevoir, et cette suprême impertinence était son crime le plus impardonné.

Comme pour répondre à l'accusation souvent portée contre elle de chercher toujours ses nouveaux amis hors du monde, la marquise de Boisboucher sembla ravie de retrouver Sénac et ne parut ni trop fâchée ni particulièrement contente de le retrouver pourvu d'une femme. Elle avait une manière très douce, presque _petite fille_ de l'appeler «mon cousin» (bien qu'il ne le fût plus guère) qui la montrait sous un jour nouveau. Elle demandait volontiers ses avis, et, chose plus extraordinaire, les suivait quelquefois, bien qu'elle se moquât sans beaucoup de gêne de l'opinion de cousines plus âgées et surtout plus proches. L'hôtel Quilliane--comme on continuait à le nommer--la voyait souvent, même sans sa mère, exception des plus rares. Là elle se mettait à l'aise, devenait simple, sensée, grande dame, plus charmante que jamais, aussi peu coquette qu'une Polonaise peut l'être. Elle entretenait rarement Albert cinq minutes hors de la présence de sa femme et, pour lui rendre justice, elle ne donnait pas même lieu de supposer qu'elle éprouvât le moindre ennui de la présence de Thérèse. Elle avait plutôt l'air de l'ignorer, un peu trop même, au gré de celle-ci. Elle entrait chez eux comme dans un moulin, que la porte fût fermée ou non. Elle disait, en manière d'excuse:

--Me voici encore. Je vous agace peut-être, mais un ménage comme le vôtre est une bénédiction pour une femme comme moi. Songez, mon cousin, que vous êtes le seul homme de Paris auquel je puisse parler dix minutes sans qu'on crie que je vais lui tourner la tête.

--Oui-da! répondait Albert en riant. Suis-je donc déjà si vieux? Ou bien la nature m'a-t-elle fait aveugle de naissance?

--Non, Dieu merci! Votre infirmité, et vous en êtes fier, tout le monde peut le voir, consiste à être le plus amoureux des époux. Tous les traits du carquois glisseraient sur votre coeur comme sur le blindage d'un navire. Ah! mon cousin, restez toujours tel que vous voilà. C'est si commode! De mon côté, je vous en préviens, je crie sur les toits que je ne sors pas de chez vous. Cela répond à toutes les accusations. Les Sénac sont de bonne famille, il me semble! On ne dira pas que je déroge en leur compagnie. Et, quand on me reprochera d'être de glace, il me sera permis de répondre: «Vous voyez que non, puisque je ne fonds pas dans cette étuve!»

--Oh! ma cousine. Étuve n'est guère poétique.

--C'est encore un bon point que vous me donnez là. On prétend que tout mon mal vient d'avoir voulu répondre en vers à qui me parlait en prose.

Thérèse, penchée de côté dans son fauteuil, la considérait curieusement, avec de singulières contractions dans les sourcils. Herma lui dit un jour, à propos du même sujet:

--Allez! ma jeune cousine, vous êtes dans le vrai. Il n'y a tel que la prose, l'éternelle prose, toute simple et toute bête, que je lis dans ces yeux bleus. Je vois même des notes fort intéressantes sur les marges.

Thérèse devint écarlate et ne répondit rien; Albert non plus. Madame de Boisboucher se leva, prit congé et gagna l'antichambre, accompagnée par le maître de la maison.

--Cousin, fit-elle, tous mes compliments. Votre femme embellit d'heure en heure. Si elle continue, ce sera l'une des beautés de son temps et, ma foi! vous m'avez l'air de l'avoir joliment bien... décloîtrée. Dire qu'à moi, qui n'ai jamais eu la moindre envie d'être religieuse, on a fait regretter le verrou d'une cellule!

Elle partit là-dessus, montrant son poing mignon à un être invisible qui était sans doute certain marquis de sa connaissance.

Albert sortit bientôt après pour se rendre chez son avocat. Thérèse demeura seule et se mit à broyer du noir, ce qui n'arrivait guère et ne serait pas arrivé ce jour-là, sans le maudit procès qui lui en donnait le loisir. Elle fit un retour sur elle-même, s'examina, se compara non sans une sorte de honte à ce qu'elle était trois mois plus tôt, et s'étonna d'être, en effet, si complètement «décloîtrée».

Ce n'était pas qu'elle se fût promis de ne point aimer son mari, ou même qu'elle ne se fût point promis de l'aimer de tout son coeur. Mais, depuis qu'elle avait quitté la paix quasi mystique de la province pour le tourbillon de Paris, depuis sa première visite à sa tante, notamment, elle ne se reconnaissait plus. Les ailes, les fameuses ailes qui donnaient de l'inquiétude à la prudente religieuse, vainement, aujourd'hui, elle les cherchait encore à ses épaules. Vainement elle voulait s'envoler de nouveau dans l'idéal, emportant là-haut, ainsi qu'il le disait, l'homme devenu la moitié de son être. C'était lui, à cette heure, qui la retenait enchaînée dans ses bras, plus près de la terre, plus loin des espaces. C'était lui qui la faisait tressaillir au seul bruit de son pas, qui la troublait délicieusement lorsque, dans le monde, il l'enveloppait d'un rapide regard de tendresse. C'était lui... Oh! d'où venait ce pouvoir nouveau qu'il avait sur elle? Quel astre inconnu s'était levé, marquant le retour de ces heures ardentes qui lui faisaient perdre le souvenir du passé? Qu'elles paraissaient loin, les heures mystiques du vieux château, où c'étaient leurs deux âmes qui se fondaient en une seule! Et cette transformation,--elle rougit de nouveau en songeant aux remarques impertinentes de la marquise,--des yeux étrangers pouvaient la voir!

Elle eut, pour cacher son visage, un mouvement instinctif. Une fois encore elle connaissait les scrupules qui hantent perpétuellement les coeurs trop parfaits. Des sommets purs et neigeux d'où l'oeil entrevoit l'infini, la main d'un homme avait su la faire descendre; mais, dans la chaude vallée où s'épanouissait leur tendresse, quelle moisson de fleurs éclatantes et parfumées!

--Albert! mon adoré! soupira-t-elle. Si je te donnais mon amour autrefois, qu'est-ce donc que je te donne aujourd'hui?

--Tu lui donnes la passion! répondit une voix mystérieuse, légère comme un souffle.

Cette voix ressemblait tellement à celle d'Herma que Thérèse tressaillit et regarda autour d'elle. Mais aucun être humain n'était là. Elle pouvait rêver, rougir, soupirer sans crainte. Vaguement, elle comprenait la vérité. Où était la paix des vieux murs de Sénac? L'éblouissement parisien, avec son atmosphère spécialement faite pour étourdir et exciter, l'avait remplacée. L'amour était le même; le cadre de l'amour avait changé. Autrefois, ils s'arrachaient, pour l'intimité conjugale, aux douceurs argentées d'une nuit pure, chantée par le rossignol. A cette heure, ils retrouvaient le tiède sanctuaire au sortir d'une salle inondée de flots lumineux, encombrée d'élégance et de beauté, saturée d'une harmonie dont le trouble des sens est le but suprême. Deux coeurs jeunes, intacts, parfaits, peuvent-ils vibrer de même à la brise de la forêt ensommeillée ou sous la chaude haleine d'un volcan?...

Ainsi, la nouvelle Psyché, soudainement éclairée par une amie moins naïve, découvrait un monstre,--adorable, adoré!--à la place qu'elle croyait occupée par quelque jeune habitant des cieux aux ailes frémissantes. Longtemps elle songea, toute seule dans son boudoir, s'interrogeant, s'examinant selon la vieille habitude un peu perdue, craignant de se trouver amoindrie parce qu'elle se trouvait autre, et se disant tout bas, avec un soupir qui faisait palpiter sa poitrine, gonflée depuis quelque temps par une sève plus terrestre:

--Qui me dira pourquoi je souffre d'être si heureuse, et pourquoi je suis si heureuse de souffrir?

Pour cette fois, la Révérende Mère de Chavornay, malgré toute son expérience, ne pouvait être utile à sa nièce.

VII

Pendant ce temps-là, Sénac faisait, dans le cabinet de maître Guidon du Bouquet, membre du conseil de l'ordre des avocats de Paris, une découverte d'un genre tout différent et dans laquelle il était moins facile d'apercevoir un côté agréable.

--Monsieur le comte, lui disait l'éminent juriste, j'ai le devoir de vous dire que votre affaire n'est pas si simple que vous croyez. Nous allons, si vous voulez bien, résumer la situation qui ne vous est pas très connue, j'en ai peur. Il y a cinq ans, plusieurs fabricants de chaux, voisins de votre habitation de l'Ardèche, eurent l'idée de syndiquer leurs établissements en une seule société. Ils préparèrent des statuts, émirent des actions, et choisirent des administrateurs-fondateurs, parmi lesquels vous aviez naturellement une place. On ne vous demandait pas d'argent, mais seulement le droit de fouiller dans vos terrains. Là-dessus, vous êtes parti pour les Indes...

--Voyons, interrompit Sénac, nous n'allons pas revenir là-dessus. Je la connais très bien, au contraire, la situation. Les _Ciments coopératifs_ mangèrent leur capital en deux ans; après quoi ils firent juger que j'avais causé tout le mal par mon absence, d'où une somme de cent mille francs que je dus leur payer. Entre nous, c'était une basse flatterie, car, même en donnant mes jours et mes nuits à la chaux, je n'aurais pas été capable de procurer un bénéfice de cent sous à mes actionnaires. Enfin, j'ai payé et je ne vous en veux pas, mais...

--Monsieur le comte, protesta Guidon, vous auriez tort de m'en vouloir, car vous avez fait contre vous-même la plus magnifique des plaidoiries. J'entends encore votre adversaire:

«Messieurs de la Cour, celui que mes infortunés clients cherchaient vainement à son poste, à l'heure du travail et du devoir, je le cherche en face de moi et ne le trouve pas davantage, quand il s'agit pour lui de vous expliquer sa conduite!...»

Guidon du Bouquet déclama la tirade avec une exagération si drôle de gestes et d'attitudes, qu'Albert ne put s'empêcher de rire. L'avocat, reprenant son ton naturel, poursuivit:

--Vous prenez la chose en grand seigneur, mais faites attention que le procès civil d'alors est un jeu d'enfant auprès de l'action correctionnelle d'aujourd'hui. La loi nourrit envers les fondateurs de sociétés une défiance trop souvent justifiée, car ils n'ont pas tous votre... honorable candeur. Elle impose des obligations rigoureuses au moment de la fondation et, pour peu qu'on ait omis une pauvre petite formalité, pour peu qu'il manque un louis, par exemple, au versement du quart obligatoire, la Société est nulle dès son origine. Votre ami Cadaroux affirme que c'est le cas, autrement dit que les _Ciments coopératifs_ n'ont jamais existé régulièrement. Or: _quod vitiatur, ab initio_...

--Parbleu! s'écria Sénac, en voici d'une bonne! La société n'aurait jamais eu d'existence! Elle existait bien, cependant, quand il s'est agi d'encaisser mes cent mille francs.

--Ce sont là des subtilités juridiques dont les profanes seuls sont embarrassés. Il n'en est pas moins vrai que, si votre société est nulle, vos actionnaires ont droit à retirer leur argent. L'argent étant parti, nouveau procès, au civil, celui-là, et gagné d'avance. Les fondateurs sont condamnés à rembourser le capital: trois millions, dont vous auriez à faire au moins deux millions pour votre part, vos collègues étant pour un bon nombre réduits à la mendicité. Mais, pour le moment, nous sommes au correctionnel. Ce n'est pas d'argent qu'il est question. Si vous êtes reconnu coupable de déclarations frauduleuses, il y va pour vous de la prison, mon cher client.

Albert éclata de rire pour la seconde fois, mais déjà sa gaieté n'était plus aussi franche.

--Allons! allons, fit-il, je n'ai jamais mis le pied aux assemblées préparatoires, ni aux réunions subséquentes. Ces braves gens m'ont demandé mon nom et pas autre chose. Que diable! tout Paris se tordrait, si quelqu'un, fût-ce le garde des sceaux, m'accusait de malpropreté.

--Sans doute. Malheureusement, ce n'est pas le Tout-Paris qui vous jugera, mais la dixième chambre, connue pour son... scepticisme. Quelle fâcheuse idée vous avez eue d'accepter le siège social à Paris! Vous n'avez donc pas vu que ces braves citoyens des bords du Rhône n'avaient d'autre but que de s'offrir quelques voyages dans la capitale, aux frais de «la Princesse». Devant un tribunal de province, nos adversaires ne seraient même pas écoutés. A Paris, le moins qu'ils puissent faire est de nous ennuyer extrêmement.

Albert de Sénac ne riait plus et, pour conserver son calme un peu dédaigneux, il avait besoin d'un certain effort. Il s'étonnait lui-même de sentir qu'une moiteur légère avait mouillé ses tempes à ce mot de «prison», jeté si agréablement dans l'entretien.

--Quelle jolie époque! s'écria-t-il. Enfin, mon cher Guidon, il ne s'agit pas de me faire peur comme à un enfant. Je suis parfaitement sûr que vous me tirerez de là.

--Je l'espère de tout mon coeur, bien que nous ayons en face de nous un adversaire absolument enragé, et très retors en même temps. Qu'est-ce que c'est donc, à propos, que le sieur Cadaroux?

--Un voisin de campagne, dont le grand-père a volé le mien sous la Révolution.

--Il paraît vous en vouloir furieusement, car je démêle autre chose que l'intérêt dans sa façon d'agir.

--Je crois qu'il en veut surtout à son aïeul, de nous avoir volés moins définitivement qu'il n'aurait pu le faire. Quant à moi, mon crime est sans doute de n'avoir pas conduit madame de Sénac en visite dans cette maison, fruit de _nos_ économies.

--Heu! heu! si l'on y regardait toujours d'aussi près... Ce brave homme est riche?

--Probablement. La moitié des habitants du canton lui doivent de l'argent.

--Monsieur le comte, une idée: si vous faisiez la paix avec Cadaroux?

--Mon cher maître, écoutez-moi bien. Je ne vous dissimule pas que la prison me déplairait fort. Mais plutôt que d'être aimable avec Cadaroux, j'irai en prison.

--Cela veut dire, conclut Guidon, qu'un gentilhomme commet plus qu'une folie en introduisant le bout de son doigt dans les affaires. Car, tôt ou tard, il est obligé de choisir entre Cadaroux et la ruine. Or, quelquefois, cette noble victime choisit Cadaroux. Et voilà pourquoi le _krach_, dont on fait semblant de ne plus se souvenir, a porté un coup autrement sérieux à la noblesse, sous certains rapports, que toute la Révolution. C'est l'événement politique le plus important du siècle au point de vue de la confusion sociale. Notre époque vous a vus, messieurs, vous jeter en masse dans les affaires. Et comme, naturellement, vous n'avez pas réussi, tous les Cadaroux quelconques, les républicains, les millionnaires de toute religion, dont vous vous écartiez autrefois, ont reçu les politesses forcées des grands seigneurs, car tous vos pareils n'ont pas l'échine aussi raide que vous. Mais il ne suffisait pas de faire amende honorable; vous avez dû travailler, messieurs, et beaucoup d'entre vous travaillent du matin au soir. De là cette abolition de la galanterie dont le ci-devant noble, oisif en temps de paix, conservait les traditions et le privilège. De là cette rélégation de l'amour au nombre des choses démodées, progrès dont gémissent vos femmes et vos filles, réduites à se montrer singulièrement faciles dans leurs attentions, quel qu'en soit le motif. Vous n'avez plus le temps de vous occuper d'elles!

--Tiens! fit Sénac, vous me prenez un de mes aphorismes.

Ils se quittèrent là-dessus. Le comte regagna sa maison, le coeur chargé d'ennui, car il comprenait que l'heure était venue d'informer Thérèse des catastrophes plus ou moins probables qui menaçaient leur repos.