Plus fort que la haine

Chapter 5

Chapter 53,792 wordsPublic domain

Quand on parlait ainsi devant elle, la comtesse ne pouvait s'empêcher de rougir, secrètement irritée contre cet homme qui la mettait dans le cas d'être confuse, elle, Thérèse de Sénac! Deux ou trois incidents d'une signification plus précise lui causèrent un ennui plus sérieux. Il arriva qu'étant sortie seule, à pied, un certain jour, chose tout à fait contraire à ses habitudes, elle s'agenouilla deux minutes pour dire une prière devant un oratoire, construit sous un vieux chêne, à un endroit désert du chemin. Comme elle avait déjà repris sa route, l'idée lui vint de je ne sais quel pieux embellissement qu'elle voulait faire à la chapelle, ce qui fut cause qu'elle revint sur ses pas. Juste à ce moment, un homme se prosternait, baisait la pierre qu'elle venait de toucher de ses genoux, et s'enfuyait, croyant n'avoir pas été vu. Elle s'enfuit de son côté, plus vite encore, et, pour sa punition du rôle qu'il avait joué, bien malgré lui, le saint n'eut jamais sa guirlande neuve.

Une antre fois, elle oublia son gant près d'une fontaine où elle s'était arrêtée pour boire dans sa main. A deux cents pas, s'étant aperçue de son étourderie, elle pria Mrs Crowe, qui l'accompagnait dans sa promenade, de rebrousser chemin jusqu'à la source; mais Kathleen ne trouva rien. A force de se creuser le cerveau, la naïve Irlandaise découvrit l'explication de cet escamotage mystérieux.

--L'endroit est plein de pies, dit-elle; un de ces oiseaux voleurs aura porté votre gant dans son nid.

--Probablement, fit la belle promeneuse, devenue cramoisie.

Le 15 octobre, au point du jour, le concierge du château trouva un bouquet aux allures modestes attaché en dehors de la grille. Toute la maison se préparait à célébrer la sainte Thérèse qui tombe à cette date; l'intention du présent n'était pas douteuse. Les fleurs anonymes furent portées à madame de Sénac aussitôt après son réveil.

--Gageons, dit Albert, que c'est l'hommage de quelque pauvre diable que vous avez soigné et guéri dans votre hospice.

Elle ne voulut même pas toucher le bouquet: non qu'elle se sentît menacée, car, pour cette citadelle d'honneur et d'amour, aucun assaut n'était à craindre. Mais elle venait de ressentir l'insulte du premier projectile ennemi tombant au pied des remparts. Elle frissonna, sous la révolte de son orgueil blessé.

--Vous avez froid, ma chère, fit observer Sénac.

--Je veux bien du feu, répondit-elle sans autre explication.

Dès qu'elle fut seule, un pétillement se fit entendre au milieu de la flamme qui dévorait les fleurs indiscrètes. Pauvre Fortunat!

Quelques jours plus tard, après déjeuner, le comte, qui venait de déplier un petit journal du pays, poussa une exclamation de surprise mêlée d'ironie.

--Peste! Notre voisin l'avocat se lance dans la poésie! Un sonnet, ni plus ni moins! Voyons les vers de Cadaroux _junior_.

Sans attendre l'assentiment de sa femme, il déclama les stances, d'abord avec une exagération malicieuse. Mais, à mesure qu'il lisait tout haut, malgré lui sa voix devenait vibrante. Insensiblement l'émotion qui avait inspiré le poète gagnait Albert:

Une humble violette avait fait, une fois, Le rêve de mourir sur le sein d'une reine Qui venait alentour, belle, calme et hautaine, Égarer son ennui dans le sombre des bois.

Pour arrêter ses yeux et pour tenter ses doigts, Elle exhalait un frais soupir de douce peine, Une discrète odeur d'amour... Mais l'inhumaine Trouva la violette indigna de son choix!

Sans même ensevelir, par charité secrète, Au linceul d'un regret l'âme de la pauvrette, La Dame de beauté la foula sous ses pas,

Tandis que d'un parfum de tendresse mourante, La fleur enveloppait la belle indifférente Qui passa, dédaigneuse, et ne le sentit pas!...

F. CADAROUX.

--Ma foi! l'auteur a beau s'appeler Cadaroux, dit Albert quand il eut achevé la lecture. Ses vers valent mieux que la source d'où ils sortent.

--Ce jeune homme a dû souffrir quelque grande peine de coeur, soupira la sentimentale et compatissante Kathleen.

--Ma chère Mrs Crowe, reprit Thérèse avec une sorte de dureté, vous n'avez donc pas lu Goethe? N'en déplaise à votre jeune monsieur, son seul mérite est celui d'un traducteur. Quant à moi, cette violette larmoyante m'a toujours exaspérée. Fallait-il pas que la reine s'enfermât dans sa chambre pour ne point risquer de mettre le pied sur une fleur?

--Non, répliqua l'Irlandaise en ouvrant ses grands yeux toujours jeunes malgré les ans. Mais si, du moins, la reine avait dit: «Pauvre violette!»

--Ma chère amie, conclut Albert en se tournant vers sa femme, vous devenez d'un positif à faire frémir. Voulez-vous savoir ce que vous auriez fait à la place de la demoiselle de Goethe? Vous auriez cueilli la violette... pour en faire de l'infusion à vos malades.

La comtesse ne répondit rien à cette plaisanterie, mais elle tourna sur son mari des yeux où se lisait un reproche.

Un jour, Thérèse descendit les allées de son parc, ouvrit la porte qui conduisait au Rhône, et se dirigea vers la maison du passeur. Elle était seule, ayant besoin de parler au vieillard en confidence. Il s'agissait d'obtenir qu'il fît ses Pâques, dont le temps approchait. Depuis trente ans, les curés qui se succédaient dans la paroisse avaient échoué dans cette difficile entreprise. Mais la comtesse avait des moyens de conversion qui n'étaient pas à la portée de tout le monde. Après avoir inutilement employé les menaces de l'enfer et les espérances du paradis, elle avait essayé de promesses moins éloignées et plus terrestres, mais en vain.

--Madame la comtesse, disait Signol, je n'ai besoin de rien et je suis parfaitement heureux, sauf quand une crue subite fait monter le Rhône. Mais, à cela, vous ne connaissez point de remède, ni les curés non plus.

Néanmoins, ce philosophe avait une faiblesse: la passion des portraits. Les murs de son réduit étaient tapissés d'illustrations militaires, politiques ou religieuses; le genre n'y faisait rien. Tenté par cette occasion unique d'enrichir sa collection d'une pièce rare, le bonhomme s'avisa de demander le portrait de Thérèse, contre la promesse d'un retour à Dieu sincère et édifiant. La comtesse l'avait pris au mot, et, ce jour-là, elle apportait sa photographie. L'engagement ratifié, elle se levait pour partir, d'autant que le passeur, hélé par un client, venait de sauter dans sa barque.

En ce moment elle s'aperçut que Fortunat, caché derrière un berceau de vigne, avait assisté à l'entretien. Sans rien témoigner de son ennui, elle se hâtait de franchir les deux ou trois cents pas qui la séparaient de la petite porte, mais le jeune homme n'eut pas de peine à la rejoindre. Tête nue, fou de passion, pâle d'angoisse, car il comprenait vaguement l'énormité qu'il allait commettre, essayant pour l'atténuer de donner à ses paroles l'aisance légère d'un madrigal décoché à une jolie femme qui passe, il balbutia:

--Pour le même prix, madame, si vous voulez, je ferai ce que va faire le vieux Signol.

Thérèse s'arrêta; ses sourcils se froncèrent; ses joues se couvrirent d'une rougeur ardente; ses yeux où resplendissaient l'honneur et la noblesse enveloppèrent durant une seconde l'audacieux, qui tremblait ainsi que les feuilles déjà naissantes des saules.

--Monsieur, dit-elle, je vous félicite. En une seule phrase vous venez d'insulter Dieu et une femme.

Sans attendre la réponse, elle reprenait sa route. Derrière elle, une exclamation étouffée de désespoir se fit entendre et l'obligea de se retourner. Fortunat, debout au milieu du chemin, les doigts crispés dans ses cheveux, semblait en proie au trouble le plus effrayant. Tout à coup, relevant la tête, il aperçut la comtesse arrêtée, interdite, à quelques pas. Sans avancer davantage, il dit:

--Madame, je vous prie de vouloir bien accorder votre pardon à un pauvre insensé, à moins qu'il ne vous plaise d'assister à ma mort.

Il considérait avec les yeux d'un fou le Rhône grondant à quelques toises. La comtesse, horriblement effrayée, n'osait parler et craignait de causer une catastrophe en se taisant, car ce visage, exalté par une passion désespérée, ne ressemblait à rien de ce qu'elle avait vu.

--Madame, continua-t-il d'une voix éteinte, vous ne me comprenez pas. Hélas! je ne me comprends pas moi-même. Qu'ai-je dit? Je n'en sais plus rien. Mes paroles vous ont offensée? Oubliez-les, madame, car j'avais dépensé toute ma force et toute ma raison à contenir un autre mot que j'avais sur les lèvres. Celui-là, vous ne me l'auriez jamais pardonné, je le vois bien maintenant.

--Je vous pardonne, monsieur, dit gravement Thérèse. Mais, de grâce, épargnez-moi.

Fortunat joignit les mains et les approcha de ses lèvres qui s'agitaient sans proférer un son, tandis que ses yeux dévoraient la comtesse toujours immobile. Tout à coup il s'enfuit en courant, sans se retourner.

Alors elle reprit sa marche d'un pas précipité, et ce fut seulement après que la porte du parc se fut refermée qu'elle respira librement. Elle eut quelque peine à remonter la pente rapide, tant la frayeur avait paralysé ses forces; mais elle n'avait rien perdu de la lucidité de son esprit. Prévenir son mari? C'était amener probablement des complications terribles.

--Non, songea-t-elle. Puisque lui-même me pousse à partir, le plus simple est de céder. Quelques mois d'absence arrangeront tout et me délivreront de ce fléau vivant. Le malheureux! il ne croit à rien!

Tel fut le secret motif qui fixa définitivement le départ du jeune couple. Peu de jours après, ils quittèrent le château, amèrement désolés l'un et l'autre de voir finir une heureuse époque de leur vie. Mrs Crowe les accompagnait, indifférente à tout, du moment qu'elle ne quittait pas Thérèse.

Assis, le menton dans sa main, sur un rocher qui domine le fleuve à la crête d'un plateau inculte, Fortunat regardait de loin la petite barque qui traversait le Rhône. Que n'eût-il point donné pour être à la place du vieux passeur! Madame de Sénac, pour entrer dans le bateau, s'était appuyée sur son épaule!

VI

Le lendemain de son arrivée à Paris, Thérèse alla prier sur la tombe de son frère, puis elle se rendit au couvent des Bernardines dont madame de Chavornay, sa tante, était supérieure.

Tandis qu'elle attendait la vénérable religieuse dans son parloir privé, la comtesse de Sénac rêvait, les yeux fixés sur le fronton de la chapelle qui se dressait en face, à l'extrémité de la cour. Elle comparait la voie qu'elle avait choisie à celle qui lui avait paru longtemps la seule faite pour ses pas. Elle se souvenait de la crise décisive de son existence. Elle se revoyait dans cette même pièce, quinze mois plus tôt, perdue dans un monde de sentiments opposés qui lui donnaient le vertige, tandis que les mains tremblantes de Mrs Crowe se promenaient sur elle, piquant des épingles, rectifiant des plis dans le satin de la robe blanche qu'elle devait porter le lendemain, pour prononcer l'adieu au monde--et à Sénac.

Elle avait souffert alors autant qu'une créature humaine peut souffrir, mais elle n'avait point perdu courage. Ayant accepté, demandé le sacrifice, pouvait-elle s'étonner de l'âpre morsure du glaive divin? N'était-il point nécessaire que tout le sang de son coeur se répandît sur l'autel par la sainte blessure, bientôt cicatrisée?

Car, dans son exaltation mystique, elle comptait sur une guérison soudaine, miraculeuse, qui, contrairement aux guérisons humaines, la rendrait sourde à toutes les voix, aveugle à toutes les visions, sauf à celles d'en haut. Et voilà que le prodige, en effet, avait éclaté, mais en sens inverse. Une lumière lui avait montré ce coeur d'homme tout plein d'elle, exempt de reproche, très grand. Et, devant cette révélation tardive, elle était tombée sans connaissance, persuadée qu'elle allait mourir.

Elle n'était pas morte. Elle était à cette même place, l'ancienne novice, vivante, sûre d'avoir suivi son véritable chemin, aimée, heureuse... Pour la première fois depuis son mariage, Thérèse se fit à elle-même cette question:

--Est-ce que je suis heureuse?

La réponse vint aussitôt, peut-être un peu longue: trois lettres auraient suffi.

--Comment ne serais-je pas heureuse? Que me manque-t-il? J'ai la grâce de Dieu, l'amour inaltéré de mon mari, la fortune qui me permet de faire du bien, la santé... Certes, quand ma tante me demandera si je suis heureuse, il me sera facile de la satisfaire.

Là-dessus, madame de Chavornay fit son entrée. Elle prit sa nièce par les deux mains, la tourna vers la fenêtre, l'examina de ses grands yeux, l'embrassa au front et lui dit:

--Ma chère enfant, je suis ravie de vous voir. Je ne vous attendais pas si tôt.

Il n'y avait dans la phrase ni interrogation ni reproche. Pourtant la jeune femme rougit, car elle-même comptait bien, avant les troubles récents de sa vie, oublier Paris longtemps encore. Elle fut sur le point de dire quel ennui fâcheux rendait inhabitable, pour un moment, sa chère solitude; mais un tendre scrupule ferma sa bouche. Puisqu'elle était obligée d'avoir un secret pour son mari, du moins nul être humain ne l'entendrait, pas même sa tante.

--J'aurais voulu, dit-elle, passer la vie entière comme nous étions. Mais Albert prétend que toute situation a ses devoirs parmi lesquels on ne peut choisir ceux qui plaisent, pour en écarter d'autres moins doux.

--Ma chère enfant, rien n'est plus vrai. Nous ne devons pas, si vous avez bonne mémoire, mettre la lumière sous le boisseau. Jusqu'ici, vous avez instruit des marmots qui ne demandaient qu'à apprendre, et médicamenté leurs papas qui ne demandaient qu'à guérir. Maintenant, vous allez faire briller le flambeau de votre honneur et de votre foi parmi des gens qui souffleront dessus. Tous les quatre ou cinq ans, je découvre une femme du monde selon le coeur de Dieu et de son mari, telle que vous voulez être, en un mot, faisant du bien aux autres (vous verrez quelles aumônes vous aurez occasion de répandre sur de plus riches que vous), préservant son bonheur, élevant bien ses enfants. Quand je rencontre ce phénomène de la grâce divine, je bénis le ciel, comme de juste... et je suis de mauvaise humeur toute la journée.

--Oh! non, ma tante!

--Mais si, ma nièce. Croyez-vous qu'il est agréable de se dire: «Depuis quarante ans, j'ai renoncé au monde et à ce qu'il a de bon,--soyez franche, il a du bon,--je me suis engoncée dans des guimpes toutes raides d'empois; j'ai obéi, ce qui est dur; commandé, ce qui l'est bien davantage, prié, médité, jeûné; je mourrai sur la paille, sans voir pleurer mes petits-enfants autour de moi. Et madame Une Telle, qui n'y a pas mis tant de façons, qui a vécu comme les autres, mais mieux que les autres, qui a été aimée, qui connaît les plus douces joies d'ici-bas, sera placée mieux que moi en paradis, car elle aura fait des choses plus difficiles! Et pendant toute l'éternité, elle me regardera de très haut, comme autrefois, à l'Opéra, je regardais de la loge de mon père les pauvres diables qui n'avaient pu se payer qu'une stalle!...» Mais voilà que je recommence mes sermons du temps jadis.

--N'oubliez pas de quelle façon vous les terminiez, dit Thérèse en s'inclinant devant sa tante.

La vénérable religieuse posa la main sur le front de sa nièce et traça du pouce une petite croix. Madame de Sénac reprit:

--Ma bonne tante, ne m'effrayez pas trop. Je sais combien ma route est plus difficile que la vôtre et, parfois, je ne puis m'empêcher d'être un peu inquiète, surtout quand je rentre ici.

--Seulement «un peu inquiète»? fit la religieuse en souriant. Alors tout va bien. Si vous saviez, ma chère petite,--sa voix devint plus grave,--le nombre des jeunes mariées que j'ai vues pleurer et se tordre les mains à cette place, en me disant: «Oh! madame, si vous pouviez me garder toujours, faire de moi, pour le reste de ma vie, l'une de ces humbles soeurs converses qui frottent les parquets et lavent les corridors!»

--Est-ce possible? soupira Thérèse. Hélas! que pouvez-vous leur répondre?

--Voilà le difficile! Je ne leur réponds rien; je les prends sous le bras; je les mène à l'église; elles pleurent; elles prient; elles s'essuient les yeux; elles s'en vont. Généralement, elles reviennent une ou deux fois; elles pleurent encore, mais elles ne prient plus. Ensuite, c'est fini; je ne les revois jamais. Le monde, à sa manière, les a consolées. Et maintenant, parlons de vous, de votre mari, de Kathleen Crowe.

Pendant une heure, la religieuse écouta les récits de la jeune femme. Quand il fallut se séparer:

--Mon enfant, dit madame de Chavornay, vous êtes une généreuse et loyale créature. Mais, pour faire sa route ici-bas, des pieds solides valent mieux que des ailes. N'abusez pas de l'idéal, car, si c'est le moyen le moins usité d'être malheureux, ce n'est pas le moins sûr. Et il faut être heureux, quoi qu'on en dise, pour donner le bonheur aux autres.

Cependant, l'arrivée du jeune ménage et son installation à l'hôtel du quai d'Orsay, fermé ou assombri depuis si longtemps, faisaient événement sur la rive gauche. Le bruit avait couru, en effet, que les Sénac s'enterraient dans leur habitation du Languedoc, pour y filer le parfait amour à perpétuité, c'est-à-dire en tablant sur le plus long, pour deux ou trois ans. Car, comme disait le baron de Javerlhac, le mot «perpétuité» n'a son emploi véritable que dans les concessions des cimetières. Il ajoutait volontiers, quand il était question d'Albert et de sa femme devant lui:

--Écoutez bien mes paroles: madame de Sénac a aujourd'hui vingt-sept ans. Nous la verrons reparaître un peu avant la trentaine, ayant de la province et de son mari par-dessus les yeux. Elle sera mère de deux marmots et sentira le besoin d'un air moins... fertile. Comme elle sera dans toute la fraîcheur de sa beauté, elle n'attirera l'attention de personne; mais, à sa première ride, on s'avisera qu'elle vaut la peine d'être regardée. A la seconde, les journaux parleront d'elle, en disant: «la belle madame de Sénac.» A la troisième, elle passera capitaine d'une compagnie dont Albert sera le porte-drapeau. Car, chez nous, les rides sont aux joues des femmes ce que les galons sont à la manche des officiers. Trouvez-vous que j'ai tort?

L'expérience du baron eut tort cette fois. Thérèse reparaissait au bout d'une année, sans aucune ride, sans le moindre marmot, si peu rassasiée, à la voir et à l'entendre, de la campagne et de son mari, qu'on avait envie de lui demander: «Mais alors, qu'êtes-vous venue faire parmi nous?»

Personne, toutefois, ne lui posa la question; elle imposait aux moins timides. Ce n'était pas qu'elle usât de son esprit afin de rabrouer les gens de ces réponses cinglantes, un peu brutales, que certaines jeunes femmes d'aujourd'hui lâchent sur vous avec une précision délicieuse, pour peu que vous leur en fournissiez l'occasion. Mais elle avait dans le regard clair de ses yeux bleus ces étonnements qui valent toutes les rebuffades du monde. Au surplus, grâce au couvent, au voyage d'Égypte et à la vieille tour des bords du Rhône, cette jeune femme n'avait pas recruté l'entourage ordinaire des amis qui disent tout et des amies à qui l'on ne cache rien, engeance également funeste au bonheur des maris. Le monde, que ce retour étonnait, en fut donc pour sa curiosité. Les Sénac, décidément, ne faisaient rien comme les autres.

A peine leurs malles vidées, ils abattirent courageusement trois cents visites, cinquante par eux-mêmes, le reste par les soins de leur coupé et de leurs chevaux. C'était fort peu pour des gens de leur position mondaine, mais ils ne comptaient pas se montrer plus prodigues de relations à Paris qu'à la campagne. En même temps, leur installation se faisait avec peu de bruit et beaucoup de rapidité, au contraire de ce qui se passe d'habitude en pareil cas; mais il faut dire que l'hôtel ne manquait ni d'un rideau ni d'un tapis. Les voitures, les chevaux, les domestiques sortirent de terre, le tout payé bon prix, mais excellent. Chaque semaine, la comtesse donnait à dîner, et, sans affectation apparente, faisait son choix dans la crème de la crème. Par contre, elle acceptait assez difficilement de dîner chez les autres. Elle eut sa quinzaine à l'Opéra, et l'on devait montrer patte blanche pour pénétrer dans sa loge, dont Sénac faisait les honneurs, sans avoir l'air de se douter du ridicule de son assiduité conjugale. D'ailleurs on les voyait toujours ensemble--quand on les voyait. Bien souvent Thérèse ne pouvait s'empêcher de rougir à cette question:

--Ma chère, que faites-vous ce soir?

L'heureux Albert, plus ferré que sa femme sur l'art de mentir, inventait un alibi sans broncher, et leur petit salon réservé du premier étage cachait ce soir-là deux amoureux derrière ses rideaux bien tirés, pendant que le monde croyait le couple occupé à dîner en ville ou à courir les théâtres!

Sénac passa bientôt pour le type du jaloux, sous prétexte qu'il proscrivait impitoyablement les ventes de charité, les courses, les promenades aux foires et autres cohues où le public le plus profane peut vérifier, soit par les yeux soit autrement, si telle duchesse a le chagrin d'être maigre ou le bonheur d'être potelée.

Quelques jeunes femmes commencèrent à plaisanter Thérèse à propos de son Othello de mari, bien qu'elle inspirât à la plupart de ses amies--dans le sens mondain du mot--une sorte de réserve qui ressemblait à de l'intimidation. La vérité est qu'elle-même ne savait guère de quoi causer quand elle se trouvait en contact avec ces personnes, à coup sûr honnêtes, distinguées, parfois même pieuses, mais qui n'attachaient pas tout à fait le même sens aux mots distinction, honnêteté et piété. Ce fut bien autre chose quand madame de Sénac connut mieux les histoires de certaines de ces dames, non par Albert qui ne croyait pas qu'il fût de son intérêt de scandaliser sa femme, mais par ses relations féminines, qui se mitraillaient réciproquement, avec cette absence d'esprit de corps sans laquelle ce sexe aurait, depuis longtemps, réduit le nôtre en complète servitude. Les femmes âgées ne furent pas longues à lui désigner celles de ses contemporaines qui vivaient dans le péché. Les jeunes ripostèrent en lui faisant un cours d'histoire ancienne qui n'était pas de l'histoire sainte. Après quelques décharges bien nourries de ce feu croisé, il resta beaucoup de réputations sur le champ de bataille, et la pauvre Thérèse se sentit frémir en voyant qu'elle allait passer sa vie au milieu des morts et des blessés, elle qui croyait vivre toujours dans une oasis privilégiée de paix et d'innocence.

Bientôt un groupement nouveau se dessina. Les femmes âgées entourèrent madame de Sénac, qu'elles voyaient en état de suspicion à l'égard des jeunes; celles-ci donnèrent leur sympathie au comte, jugeant que Thérèse devait être ennuyeuse, du moment qu'elle n'était pas amusante à leur façon. Bientôt l'on sut que la comtesse de Castelbouc, née la Hort-Dieu, ce dont elle était assez fière, avait pris Thérèse sous sa protection spéciale. C'était une personne déjà mûre, considérée comme une des autorités du Faubourg, invariablement citée en réponse aux bourgeoises à prétentions académiques, lorsque ces dames plaignaient la haute aristocratie d'ignorer le véritable esprit. Madame de Castelbouc en avait à revendre; ses «mots» étaient terribles parce qu'ils étaient déconcertants de vérité; quelques-uns resteront célèbres. Parfois ses intimes, avec la précaution qu'on met à caresser un chat, lui faisaient entendre que d'aucuns la trouvaient un peu méchante.

--Plaignez-vous! répondait-elle. Je me sers des indifférents pour amuser mes amis!