Plus fort que la haine

Chapter 3

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--Je t'abandonne les autres; je te garde seule pour ma part. Et maintenant, madame, venez visiter votre manoir, un peu délabré pour l'heure présente. Mais nous y aviserons.

Avec les cent vingt mille livres de leurs revenus combinés, la double charge d'un hôtel à Paris et d'une grande existence en province ne laissait pas d'exiger de sages précautions. Pour la première fois, peut-être, on put voir les inconvénients d'un ménage trop uni. Thérèse, avec son abnégation de compagne dévouée, proposa de vendre l'hôtel, chose d'autant plus facile qu'une grande administration désirait l'acquérir, et de le remplacer par un appartement qui épargnerait un millier de louis chaque année. Mais Sénac ne voulut rien écouter.

--Vendre la maison où vous êtes née, qui vous rappelle tant de souvenirs d'une noble race éteinte, qui a vu les heures les plus douces de ma vie, jamais! s'écria-t-il. D'ailleurs, je ne saurais supporter pour vous l'ignominieuse promiscuité des demeures actuelles. Je ne veux pas qu'un malotru dévisage ma femme dans l'escalier, en l'empestant de son cigare.

--Ami, réfléchissez bien. Conserver cet hôtel est une folie.

--En ce cas, notre sagesse des bords du Rhône paiera nos folies des bords de la Seine.

Mais la comtesse n'était pas femme à se laisser vaincre en générosité par son mari. Comme pour se faire pardonner l'hôtel Quilliane qu'on la forçait à garder, elle décida que rien ne serait épargné pour remettre le château de Sénac dans toute sa gloire, et, sans perdre un jour, elle attaqua la grande entreprise résolument. Tous les maçons, les couvreurs, les plâtriers du pays, dans un rayon d'une lieue, affluèrent au vieux manoir et le rendirent bientôt inhabitable. Les peintres et les tapissiers vinrent de Paris, ainsi qu'un dessinateur de jardins, grâce auquel tous les habitants valides de la commune, et même un peu les autres, manièrent la hache et poussèrent la brouette dans le parc pendant plusieurs semaines. Thérèse avait la direction des travaux; elle les conduisit avec le goût supérieur d'une personne élevée parmi les souvenirs authentiques de l'art le plus pur. Albert s'était réservé les fonctions de payeur général qui n'étaient point une sinécure, bien qu'il s'arrangeât pour n'avoir jamais de discussion avec ses clients.

Vers le milieu de l'automne, tout fut terminé, et Sénac put s'enorgueillir d'être le gentilhomme le mieux logé de la Provence et du Languedoc. Quant à savoir à quelle somme se monta la dépense, rien n'est plus facile pour qui voudra s'en donner la peine, car on ne vit jamais comptable plus rangé. Tous les états, métrés, factures acquittées et documents quelconques remplissent quatre ou cinq tiroirs de sa bibliothèque. L'addition seule reste encore à faire.

La première série des invités à la pendaison de la crémaillère se composa des villageois et des pauvres des environs. La journée débuta par l'inauguration d'un établissement tout neuf, élevé dans un coin du parc séparé du reste de l'enclos, et comprenant une école, un logement pour les soeurs, avec un hôpital en miniature. C'était le cadeau de noces du comte à sa femme.

Un banquet, présidé par les châtelains continua la fête. Le soleil n'était plus très haut quand Albert se leva pour porter son toast. Il le termina en informant ses auditeurs qu'ils pourraient, chaque dimanche, revenir se promener et jouer aux boules sous ces ombrages.

Personne ne répondit, ce qui est une bonne fortune rare en pareil cas; mais en voyant les yeux de la plupart des convives mouillés de larmes, Thérèse et son mari eurent lieu de croire qu'ils venaient de résoudre la fameuse question sociale, tout au moins dans leur domaine.

Le lendemain ce fut le tour de la noblesse de la région; mais ici, les choses ne prenaient pas si bonne tournure. Sans s'en douter, le jeune ménage avait mis le feu aux quatre coins du pays en établissant la liste de ses visites avec des éliminations nombreuses. Quinze ou vingt familles qui travaillaient patiemment à s'anoblir depuis un demi-siècle, jugeant que rien n'est mieux fait que ce qu'on fait soi-même, poussèrent des cris de rage quand elles virent la calèche des Sénac filer devant leur porte sans faire halte. La chose produisit un si grand tapage que les gens de vieille roche eux-mêmes, du moins certains d'entre eux, jugèrent bon de prévenir les imprudents châtelains de l'orage qu'ils amoncelaient sur leurs têtes. Mais Albert tint bon et déclara que, ne s'estimant pas de moins bonne maison que ses ancêtres, il entendait ne pas se montrer plus coulant sur ses relations qu'ils n'eussent été. Rien ne put l'en faire démordre.

Les dédaignés ne purent qu'aboyer à distance. Mais, avec les Cadaroux, dont l'habitation n'était séparée du château que par les trente ou quarante maisons du petit village le conflit devait être forcément plus aigu. Le vieux _Bouscatié_ Saturnin, devenu châtelain de fait, en l'absence des châtelains de droit éloignés de leur domaine et à peu près oubliés depuis trois quarts de siècle, ne s'était pas fait d'illusion sur la conséquence que pourrait avoir pour lui et les siens le retour des ci-devant seigneurs du pays. Auprès de la demeure grandiose, encore embellie, de ses voisins, quelle mine allait avoir sa maison aux enjolivures criardes, son luxe économique de petit bourgeois? Que devenait, à côté des grands équipages armoriés, à la livrée correcte, sa calèche attelée d'un cheval massif, conduite par un jardinier en casquette cirée, et que néanmoins on commençait à saluer jusqu'à terre? Cet homme dont l'ambition égalait l'intelligence, ce qui n'était pas peu dire, gros marchand de bois, suppléant du juge de paix du canton, membre de la minorité républicaine du conseil de sa commune, avait entrevu l'avenir d'un seul coup d'oeil, le jour où l'on avait appris le mariage d'Albert et son intention de rouvrir le vieux château. Le soir même, il était rentré plus sombre qu'à l'ordinaire dans sa maison qui lui semblait subitement devenue très petite, et, tout en chauffant ses mains à la flamme du foyer modeste, il avait prononcé d'une voix sourde cet oracle gros d'orages:

--La tranquillité du pays est finie!

Alors, entre sa femme et sa fille suspendues à ses lèvres, comme il arrivait toujours quand Saturnin parlait, ce perspicace bourgeois entama le chapitre de ses craintes.

La mère, matrone de soixante ans aux cheveux encore tout noirs, ne répondit rien, mais ses yeux jetaient des flammes à chacune des invectives que son mari lançait contre l'aristocrate maudit. Elle était Corse d'origine, ainsi que le rappelait son prénom de Lætitia. Cadaroux, lors d'un voyage qu'il avait dû faire dans l'île pour son commerce de bois, l'avait compromise, croyant avoir encore affaire avec une montagnarde des Cévennes à l'humeur facile. Mais, quand il avait voulu revenir en France, laissant Ariane sur son rocher, toute une légion de frères et de cousins lui avait donné à choisir entre le mariage et un nombre fantastique de coups de stylet dans le coeur et de balles dans la tête. Saturnin avait épousé, comme de juste, et la belle Lætitia était devenue «maîtresse Cadaroux», sans être plus heureuse pour cela, disait la chronique du lieu, car les frères et les cousins n'étaient plus là pour protéger leur parente contre un mari souvent hargneux.

Reine Cadaroux, l'aînée des deux enfants, vieille fille atrocement aigrie par sa laideur et les déceptions essuyées dans plusieurs tentatives matrimoniales, était le portrait de son père au double point de vue du corps et de l'esprit. Quand il eut exhalé toute son amertume, elle dit à son tour:

--C'est la faute de grand-père. Il n'avait qu'à garder le château, puisqu'il l'avait acheté; voilà où mènent de sots scrupules.

--Ma fille, répondit le «magistrat», titre qu'il se donnait à lui-même, vu sa suppléance, les scrupules sont respectables. D'ailleurs, sache que le seul entretien des toits coûte à nos voisins un millier d'écus, bon an mal an. Fais le compte de la dépense depuis 1814, et tu découvriras que ton grand-père ne fut point un sot.

Le «fils Cadaroux», Fortunat par son prénom, membre stagiaire du barreau de Marseille, n'était pas là pour prendre part à l'entretien. C'était un grand jeune homme au teint pâle, au regard souvent perdu dans le vague, qu'on accusait de n'avoir pas l'esprit très solide, sous prétexte qu'il aimait à se promener tout seul, la nuit, en gesticulant et en parlant haut. La vérité est qu'il était au moins étrange, qu'il faisait des vers comme un félibre, et qu'il s'affranchissait volontiers de la présence de ses parents et de sa soeur, toujours prêts à faire assaut sur lui de moqueries et de querelles.

Fortunat, qui préférait une ballade à un dossier et les sentiers des bords du Rhône aux couloirs du Palais de Justice, n'était jamais longtemps sans faire une fugue à Sénac. La première fois qu'il y vint après l'arrivée du comte et de la comtesse, il tomba au milieu d'une discussion de famille, soulevée par la question de savoir si les Cadaroux préviendraient leurs nouveaux voisins, ou attendraient leur visite. Le père, chez qui le bon sens l'emportait quand il était à froid, tenait pour le premier parti. Reine éclata d'une indignation furieuse.

--Les prévenir! s'écria-t-elle. Jamais! Ce serait une honte! D'ailleurs, ils ont plus besoin de nous que nous n'avons besoin d'eux.

--_Mère_, qu'en penses-tu? demanda le vieux à sa femme.

Lætitia, toujours en extase devant son fils, lui renvoya l'interrogation.

--Qu'en pense l'_enfant_? dit-elle.

--Je pense que vous n'avez pas le choix, fit le jeune homme avec un pli amer aux lèvres. Il dépend bien de vous de les prévenir, mais non pas qu'ils vous préviennent. S'ils avaient dû nous visiter, ils n'auraient pas attendu si longtemps. Je regrette de ne pas voir la comtesse, qu'on dit si belle!

--Tu lui feras des vers sur sa beauté, ricana Reine d'une voix qui sonnait faux comme un instrument hors d'usage.

--Peut-être! répondit Fortunat, les yeux fixés dans le vide, si elle est telle qu'on le dit.

Mais, presque aussitôt, il soupira, songeant à la famille dont il sortait. Cadaroux _Bouscatié_! Ce sobriquet passé en usage dans tout le pays, attaché désormais à son nom avec le souvenir d'un ancêtre sans conscience, le séparait pour toujours des Sénac, lui et les siens. Et non pas des Sénac seulement! Dans l'exagération douloureuse qui avivait chacune de ses impressions et dont il souffrait depuis son enfance, il croyait voir autour de lui comme une barrière d'infamie, le séparant de tout ce qui était noble, juste et bon. De là ce trouble fiévreux de l'esprit, cette recherche de la solitude qui le rendait pour tout le monde, pour ses parents eux-mêmes--sauf pour sa mère--un personnage incompris, suspect, voué à quelque malheur prochain.

Ce jour-là, il ne fut pas question plus longtemps des Sénac; mais un incident qui suivit de près cet entretien alluma définitivement la guerre entre les deux familles, guerre sans merci d'un côté, et dont les conséquences redoutables ne furent d'abord prévues par aucun des partis belligérants.

Les Cadaroux, sans tenir compte d'un voisinage quelque peu gênant pour leur vanité, continuaient à se faire adresser leur courrier «au château de Sénac». Un matin, le facteur trompé par la suscription d'une lettre destinée à Reine, la remit dans les mains du concierge, à la grille du véritable château. L'erreur fut découverte par Albert.

--En vérité, dit-il en riant, cette brave demoiselle mérite une leçon.

Et, prenant sa plume, de sa large écriture il mentionna sur l'enveloppe:

«Inconnue au château de Sénac.»

Il ne se doutait pas que les cinq mots qu'il venait de tracer lui coûteraient cher.

Le lendemain matin, le facteur tout tremblant rapporta la malencontreuse lettre à sa destinataire, qui faillit s'évanouir de rage à la vue de la méprisante annotation. Le premier soin de cette bonne âme fut de mettre le père Cadaroux en demeure de provoquer la destitution du facteur coupable. Saturnin, sans répondre, se promenait de long en large, les mains dans ses poches, secouant sa grosse tête, ainsi qu'un taureau qui hume les émanations dans l'arène, avant de choisir son ennemi.

Fortunat, qui éprouvait pour sa soeur une antipathie instinctive, dit alors tout haut:

--Ce serait peut-être le moment d'aller faire notre visite au comte et à la comtesse. Pourvu, seulement, que nous ayons autant de chance que les lettres de Reine, et que nous puissions passer les grilles!

Le vieux Cadaroux interrompit sa promenade, et tournant vers Fortunat son regard effrayant de haine, il répondit:

--J'ai quelque idée que nous les passerons un jour. Comment? je l'ignore. Mais il faudra qu'elles s'ouvrent, ou je perdrai mon nom.

--Plût au ciel que nous puissions le perdre! murmura le jeune homme à demi-voix.

Saturnin marcha sur son fils les poings fermés. La mère s'élança entre eux. Plus d'une fois dans sa vie elle avait dû jouer ce rôle de barrière vivante.

Peu de jours après, le premier épisode public de cette lutte anti-féodale marqua le commencement des hostilités. A la messe du dimanche, le curé s'étant permis, selon l'habitude reprise, d'offrir l'eau bénite au banc seigneurial occupé de nouveau, Saturnin Cadaroux se plaignit à l'autorité diocésaine de la «révoltante obséquiosité» du desservant. L'évêque s'étant récusé, madame et mademoiselle Cadaroux cessèrent de paraître à l'église. Quant au père et au fils, depuis leurs jeunes années, ils en avaient oublié le chemin.

Cependant le bonheur de deux êtres privilégiés, pour qui le reste du monde, même _leur monde_, semblait exister à peine, semblait, à l'égal de la vieille tour, défier toutes les tentatives de l'envie. Sénac et sa femme, le premier surtout, s'habituaient de plus en plus à l'horizon factice de la vie qu'ils s'étaient faite et, probablement, l'indifférence un peu fière, la recherche d'isolement physique et moral que leurs amis mêmes blâmaient en eux, n'étaient en grande partie que le désir d'être dérangés le moins possible de leur rêve.

Il est vrai que chaque jour, durant plusieurs heures, Thérèse rentrait forcément dans la vie réelle pour visiter ses pauvres, son école et son hôpital, dont elle était la première soeur de charité. Mais, pour cette créature parfaite et raffinée dans la pratique du bien, c'était quitter l'Éden terrestre pour gagner les régions d'une charité tout idéale, car aucune voix discordante n'en troublait l'harmonieuse sérénité. Parmi ces enfants soustraits à toute influence contraire, parmi ces malades, honnêtes villageois presque toujours légèrement atteints, la comtesse apparaissait comme une sainte, universellement adorée, bénie, indiscutée. On aurait cru, elle pouvait croire elle-même qu'elle avait découvert le secret inconnu ici bas de la lumière sans ombre. Tous ces bambins se levaient à son entrée, avec un respect poussé jusqu'à une sorte de culte, habitués à voir en elle un être supérieur, omnipotent. Et quand elle traversait la salle bordée d'une demi-douzaine de lits éclatants de blancheur, nul ne doutait qu'elle n'apportât la guérison dans l'or de ses cheveux et dans l'azur de son regard, souvent voilé d'un mystère étrange et très doux. Elle semblait vouloir faire à ces malheureux et à ces petits l'aumône de tout ce qu'elle avait, même de sa beauté, à voir la simple élégance dont elle parait sa personne, le sourire charmant dont elle éclairait son visage, quand elle franchissait la petite porte surmontée d'une croix qui s'ouvrait dans son parc et dont, seule, elle avait la clef.

Son mari l'accompagnait jusqu'à cette porte, jamais plus loin.

--Laisse-moi mériter quelque chose, lui disait-elle, en sacrifiant pour une heure la joie d'être avec toi.

Un jour, la prenant dans ses bras comme ils allaient se séparer, Albert murmura:

--Comme tu es belle, ma sainte bien-aimée! Sais-tu que je suis jaloux de tes malades? Quelque jour, j'irai me mettre sous les rideaux d'un de leurs lits pour voir dans tes yeux la compassion tendre, la divine tristesse pour ceux qui souffrent...

--Tais-toi! dit-elle, une main sur la bouche de son mari. Puisses-tu ne voir jamais dans mes yeux que ce que tu es habitué d'y voir!

--L'amour? demanda-t-il, agenouillé.

--Pour toute la vie, jusqu'à mon dernier soupir, répondit Thérèse. Ensuite, pour toujours, toujours, toujours!... et maintenant, laisse-moi: nous dérobons la part sacrée des pauvres.

IV

Plusieurs mois s'écoulèrent dans un bonheur qui ne tarda point à subir la grande loi des réactions humaines.

Depuis l'achèvement des travaux de restauration, les ouvriers du pays se jugeaient lésés parce qu'ils ne pouvaient plus, chaque samedi, tendre leurs deux mains, à une paye facilement gagnée. Les malades se plaignaient que la comtesse les contraignît à se faire soigner dans son hôpital--nom odieux à tous les gens du peuple, quels qu'ils soient--au lieu de leur envoyer ses couvertures et son vin de Bordeaux à domicile.

Quant à l'école, depuis qu'un établissement communal s'était élevé par les soins de Cadaroux «conformément à la loi», les parents, libres de choisir, croyaient faire une faveur en maintenant leurs marmots chez les soeurs. Ils oubliaient déjà la soupe dont elles bourraient les pauvres, les confitures dont elles couvraient les tartines des plus aisés. Soupe et confiture semblaient chose due.

La «seconde société» jetait sur la tour de Sénac les mêmes regards tendres que les bourgeois de la rue Saint-Antoine jetaient sur la Bastille, dans le bon temps, mais pour des motifs contraires. La prison s'ouvrait trop facilement. Le château faisait trop de façons à s'ouvrir. Enfin les élus de la vieille noblesse reprochaient à ces nouveaux venus dans leur ciel de faire bande à part et de n'en agir qu'à leur tête. Ces jeunes fous, ennemis de tout conseil, n'avaient demandé l'avis de personne sur les restaurations de Sénac, pas même celui du chanoine Calvisson, connu par ses travaux archéologiques, sans lequel pas un des châtelains du pays n'eût osé remplacer une espagnolette. Comme pour mieux affecter l'indépendance, ils avaient tenu leur maison hermétiquement fermée jusqu'au départ du dernier tapissier. Leur écurie s'était montée, Dieu sait comment, car le général de Lavaudieu, président né des comices, des concours et des courses dans un rayon de vingt lieues, n'avait pas même eu l'occasion d'entretenir Albert des cochers, des palefreniers, des chevaux de selle ou d'attelage, des voitures d'occasion qu'il avait promis de caser chez «son jeune voisin». Avec la même désinvolture on avait dessiné le parc sans consulter les Bressange, dont les charmilles séculaires et les cascades naturelles attirent chaque année des centaines de touristes lyonnais. Enfin Thérèse n'avait jamais parlé à qui que ce fût, pas même à ses proches voisines, des doutes que pouvait lui inspirer la vertu de sa femme de chambre ou la conscience de son cuisinier.

Les sujets ordinaires de l'intérêt de leurs voisins ne parvenaient point à les échauffer, tantôt parce qu'il s'agissait d'individus ou d'incidents ignorés d'eux, tantôt parce que les aliments dont se contentaient les autres ne pouvaient suffire à leur esprit. Malgré sa politesse, Albert, qui avait chassé le tigre en battue chez les rajahs, manquait d'enthousiasme au récit des prouesses des Nemrods languedociens. Les péripéties d'un voyage en sleeping-car semblaient un peu terre à terre à ce couple qui avait remonté le Nil en dahabieh. Et les romans du cru ne pouvaient manquer de faire bâiller--intérieurement--une jeune femme dont le mariage était la plus poétique des histoires d'amour, commencée parmi les ruines de Louqsor et finie sur le seuil d'un cloître; lutte émouvante, où le ciel et la terre semblaient s'être disputé son coeur.

En somme, le nouveau ménage n'avait point d'amis. Les vingt ou trente personnes qui fréquentaient les Sénac sur le pied d'une intimité apparente disaient d'eux:

--Ils sont charmants, mais on ne sait de quoi leur parler, tant ils ont l'air de gens débarqués le matin de l'Australie. Et puis, ils s'aiment trop!

Peut-être qu'en effet ils s'aimaient trop. Peut-être qu'il n'est pas bon de trop aimer, de même que, dit-on, ce n'est pas un bien que d'être trop riche. Hélas! du train où vont les choses, grandes fortunes, grandes amours ne seront bientôt plus guère à craindre!

Albert de Sénac ne songeait pas à se demander s'il aimait trop sa femme. Il lui donnait, en fait d'amour, ce qu'il avait promis, et ce n'était pas peu dire. Mais surtout, il ne bornait pas son mérite à l'aimer beaucoup, voire même à l'aimer trop. Il l'aimait pour elle, et trouvait toujours, parce qu'il s'y appliquait constamment, la façon dont elle souhaitait d'être aimée.

La chose est moins facile et plus importante que ne supposent la plupart des maris. Combien songent seulement à se demander quelle sorte de femmes ils ont prises?

Et Sénac lui-même avait-il bien deviné ce qu'était cette grande et belle personne entourée du nimbe aérien de ses cheveux d'or, toujours grave quand elle souriait, jamais plus attirante que quand elle faisait attendre son sourire? Avait-il déchiffré l'énigme de ces yeux qui variaient, comme incertains entre deux infinis, de l'azur du ciel au reflet verdâtre des flots sans rivage? Certes, la jeune épouse ardemment aimée n'avait point gardé dans tout son mystère ce nimbe idéal et mystique en présence duquel le désir terrestre s'intimidait; mais, en devenant femme, en touchant la terre du bout de son pied charmant, elle conservait encore ses ailes frémissantes.

Plus d'un, à la place d'Albert, eût mis un voluptueux orgueil à couper les ailes de l'ange et à faire mourir dans ces yeux superbes toute autre lueur que celle d'une flamme terrestre. Mais il se souvenait de la façon dont il parlait de son amour, promettant qu'il serait un culte, à l'époque où Thérèse de Quilliane hésitait encore entre Dieu et lui. Maître de son idole pour toujours, il montrait, sous des paroles plus ardentes, le même besoin de croire et d'adorer.

--Va! disait-il. Je sais bien que tu t'envoles plus haut que mes caresses. Eh bien! pars, quitte la terre! prends ton essor! Si haut que tu t'élèves, il faudra que tu m'emportes, enchaîné à toi.

La Révérende Mère de Chavornay, avec le tact et l'intelligence qu'elle mettait en toutes choses, continuait à veiller discrètement sur son neveu, sachant que c'était le meilleur moyen de veiller sur sa nièce. Un jour, elle écrivit une longue lettre pour inviter le jeune gentilhomme à prendre, ou tout au moins à préparer sa place parmi les personnages politiques de son pays. En dehors du devoir qu'elle évoquait sans exagérer l'enthousiasme, elle s'avouait préoccupée du péril funeste de l'oisiveté, trop complète depuis que les travaux de Sénac étaient à leur terme.

«Pour l'homme en général, l'oisiveté est la mère de tous les vices, concluait la sage religieuse. Pour un mari, c'est la mère de tous les dangers.»

Mais la politique, surtout celle d'aujourd'hui, froissait toutes les aspirations de ce rêveur idéaliste.

--Votre tante n'y songe pas, dit-il à sa femme. Quoi! il me faudrait courir les cabarets et flagorner les électeurs comme un simple Cadaroux! Et, quand ils m'auraient donné leurs voix,--s'ils daignent me les donner,--j'accepterais leur argent pour travailler à leur bonheur! Grand merci! D'ailleurs je n'ai pas le temps, et madame de Chavornay me fait rire quand elle s'imagine que je suis oisif. Il n'est pas sur la terre d'homme plus occupé que moi. J'ai la plus grande et la plus chère des tâches: celle de votre bonheur. J'y mets ma gloire et mon ambition. Et si j'apprenais demain qu'il existe une autre femme plus heureuse que vous, je retournerais aux Grandes Indes pour y cacher ma honte.

--Allez! vous pouvez brûler votre vaisseau! répondit Thérèse, la main dans celle de son mari.