Plus fort que la haine

Chapter 13

Chapter 133,756 wordsPublic domain

Elle attendit, s'efforçant de se distraire par la vue de cet immense panorama tant admiré le premier jour. Mais alors elle avait son mari près d'elle, et, sur cette plaine aujourd'hui morne et grise, un soleil radieux avivait les toits rouges des maisons, le manteau vert des prairies. Et l'espoir dans l'avenir, cet autre soleil, bien pâle à cette heure, lui aussi, brillait sur eux comme un astre ignorant de tout déclin. Elle entendait encore les paroles qu'Albert lui disait, les mains dans ses mains, la regardant avec ces yeux fidèles qui avaient failli se fermer pour toujours. Qu'il était loin, le bonheur espéré, promis!...

Une heure de plus s'était écoulée; sur la route déserte rien n'apparaissait, ni la crainte ni l'espoir. Mais tout à coup, presque au pied de la tour, un promeneur se montra sous les arbres dénudés de la petite place, en avant de la grille du château. Il semblait très occupé à lire son journal; Thérèse le reconnut: c'était Cadaroux. Elle comprit qu'il était là pour jouir de son triomphe, pour voir l'arrivée de Corbassière, pour sonner la fanfare de la victoire tandis que l'huissier franchirait cette porte condamnée à s'ouvrir devant lui. Alors elle oublia toutes ces sublimes immolations de la nature qui faisaient dans un temps la règle de sa vie: la résignation, l'humilité devant l'épreuve, l'héroïsme douloureux de la perfection des âmes saintes. Elle sentit qu'elle serait reconnaissante de tout son coeur, jusqu'au dernier jour, envers l'homme qui confondrait l'espoir de cet ennemi acharné à son oeuvre... Mais ce point noir, là-bas?...

Elle saisit ses jumelles: le point noir était un homme qui courait. Il courait, il tâchait de courir; souvent il était obligé de reprendre haleine. Il semblait épuisé; mais, après quelques secondes, il se hâtait de nouveau dans la direction du village.

--C'est _lui_! pensa Thérèse. Un huissier qui vient faire une saisie ne court pas. Il a réussi et veut abréger mon inquiétude. Que Dieu le récompense!

Bientôt elle put reconnaître Fortunat. Il atteignait les premières maisons. Allait-il prendre la route ordinaire du château? Si le père et le fils se rencontraient devant la grille, quelle scène violente! La comtesse tremblait en y pensant. Elle aurait voulu faire des signes. Mais c'eût été une folie à cette distance, et, d'ailleurs, elle devait rester cachée derrière les créneaux de la tour, afin de n'être point aperçue du promeneur sinistre qui tirait sa montre et donnait des signes d'impatience, comme un amoureux dont le bonheur se fait attendre.

Fortunat s'était arrêté; entre les deux chemins il hésita une seconde. Madame de Sénac lui cria par la pensée:

«Au nom du ciel! la petite porte!...»

Il s'essuya le front une dernière fois, et s'engagea dans le sentier qui descendait au Rhône en contournant le village. Thérèse poussa un grand soupir de soulagement et descendit pour aller à la rencontre du messager, porteur de bonnes nouvelles sans doute. Elle gagna le parc sans être vue. Comme elle approchait de la muraille longeant le fleuve, la porte s'ouvrit pour donner passage à Fortunat, que la fatigue de sa course rendait livide.

--Madame, dit-il d'une voix haletante, soyez en repos. Corbassière ne viendra pas.

--Pourquoi vous être hâté à ce point? demanda la jeune femme.

La joie le rendit moins pâle et ses yeux brillèrent, tandis qu'il faisait cette question:

--Vous m'avez vu?

--Oui, du haut de la tour. J'aurais voulu vous crier d'aller moins vite.

--Vous voyez bien que vous m'attendiez avec impatience. J'en étais sûr: voilà pourquoi j'ai couru. Quand on a le bonheur de vous servir, madame, il faut faire bien et faire vite.

--Avez-vous eu beaucoup de peine à réussir?

--Non, sauf qu'il m'a fallu inventer un gros mensonge. Comme j'entrais en ville, Corbassière en sortait, armé de toutes pièces: «Mon père m'envoie vous dire de suspendre,» ai-je dit. Comment se serait-il méfié d'un ambassadeur semblable? «Votre père a raison, m'a-t-il répondu. Nous faisons de vilaine besogne, sans compter qu'elle n'eût servi à rien. L'opposition est signifiée?» J'ai répondu affirmativement. Ce n'était pas vrai alors; ce sera vrai dans deux heures. Maintenant, pour plusieurs mois, vous voilà tranquille.

--Que Dieu vous pardonne votre mensonge! fit Thérèse. Mais si cet homme ne vous avait pas écouté?

--Mal lui en aurait pris, madame. D'une façon ou de l'autre, par force ou par persuasion, je ne l'aurais pas laissé venir jusqu'à votre grille.

--Ne me servez jamais en commettant une chose défendue, répondit Thérèse gravement. L'injustice, quoi qu'on prétende, est toujours punie dès ce monde.

--Madame, répondit Fortunat, vous venez de prononcer la sentence de mon père.

Tous deux, un instant, gardèrent le silence, impressionnés par leurs propres paroles. Fortunat reprit:

--Vous verrai-je encore avant votre départ?

--Non, répondit Thérèse avec une douce fermeté. Je pars ce soir... Donnez-moi la main et sachez qu'à jamais je suis votre obligée.

Il prit les doigts qu'on lui tendait; ses yeux enveloppèrent le noble visage qu'une visible émotion embellissait encore, puis il dit, en baisant sa propre main qui venait de toucher celle de la comtesse:

--Merci, madame! Je vous assure que nous sommes quittes.

Après cet adieu si simple et si digne de part et d'autre, il s'éloigna. Jamais plus ces deux êtres ne devaient se revoir en ce monde. Pendant ce temps-là Saturnin Cadaroux, inquiet du retard de Corbassière, rentrait chez lui, faisait atteler et gagnait la ville, afin de savoir ce qui était survenu.

Le reste de la journée passa vite pour Thérèse, qui trouva un prétexte motivant, aux yeux des rares personnes qui la virent, sa courte apparition à Sénac. Le télégramme envoyé par elle et celui de Kathleen, tous deux rassurants, s'étaient croisés dans l'après-midi. Sans mettre le pied hors de son parc, elle avait pu visiter son hôpital et son école, dont Albert, depuis sa convalescence, avait permis la réouverture. Tout lui semblait bon, facile, agréable, dans ce cher petit coin d'où elle venait d'éloigner l'ennemi avec le secours d'un allié fidèle. Paris, au contraire, lui devenait odieux. Même l'hôtel de famille, tant aimé jamais, semblait avoir perdu le prestige sacré du souvenir. Trop d'heures lugubres ou poignantes y avaient sonné pour elle!

Sur le soir, un coucher de soleil radieux vint achever de la réjouir. L'air était doux et, parmi les massifs de la pelouse, avec de grands bruits de feuilles sèches remuées, les merles sifflaient leurs courts appels, veloutés comme des ritournelles de flûte.

«Voilà où le bonheur nous attend, pensa Thérèse. Dès que le cher malade sera guéri, nous y viendrons, pour en sortir le moins possible.»

Mais, sur son front, une inquiétude passa. Tout n'était pas fini. L'homme qu'elle avait vu le matin se promener devant la grille voulait, lui aussi, vivre et mourir dans ces murs. La grande bataille n'était pas livrée. Qui serait le vainqueur?...

L'heure du départ avait sonné. Après un dîner campagnard servi près du grand feu de la cuisine, Thérèse, accompagnée du garde, prit le chemin du Rhône pour passer le bac et regagner la station. Elle s'attendait à rencontrer Fortunat; mais le jeune homme ne se laissa pas voir. Signol prit le gouvernail en main, et la poulie qui retenait le bateau contre la force du courant se mit à rouler en criant sur le long câble. Selon son habitude, la comtesse avait lié conversation avec le vieux passeur, qu'elle s'étonnait de trouver mélancolique et taciturne.

--Madame, répondit le marinier, d'une voix qui tremblait de colère autant que de chagrin, c'est la dernière fois que nous naviguons ensemble. On me chasse. Tout à l'heure, cette bête sauvage de Cadaroux m'a signifié mon renvoi. Il faut obéir; il est le maire de la commune; le bac dépend de lui. Me voilà sans maison et sans travail!

--On vous chasse, pauvre homme! s'écria Thérèse. Et pourquoi?

--Je suis trop vieux, mes forces diminuent, et les gens qui passent le Rhône courent du danger avec moi: c'est le prétexte. Mais tout le monde sait pourquoi le _Bouscatié_ veut me faire crever de faim. Dans cette maison, qui n'est pas la mienne, j'ai recueilli son fils, qu'il voudrait voir mort. Le garçon, depuis l'âge de dix ans, cherche toujours on ne sait quoi, une chose inconnue qu'il n'a pas encore trouvée. Mais avant peu il la trouvera... derrière les cyprès du cimetière. Pour moi, je n'ai plus qu'un désir en ce monde. C'est de voir Saturnin là où je souhaite qu'il aille. Si le bon Dieu me donne ce plaisir, je le tiens quitte du reste, pour cette vie et pour l'autre.

--Ne blasphémez pas, répondit doucement Thérèse. Vous n'êtes pas le seul à qui cet homme a causé du mal. Faites comme moi: pardonnez.

--Oui-da! reprit le vieux passeur en secouant sa tête aux lignes violentes. Vous avez pardonné, madame la comtesse? Possible pour vous. Mais cette rude besogne-là, comme beaucoup d'autres, se fait mal avec l'estomac vide. Il y a quarante ans que j'habite la maison du bac, si bien que j'avais oublié qu'elle n'était pas à moi. Mille diables! Saturnin m'en a bien fait souvenir, tout à l'heure. Ses yeux luisaient de colère quand il m'a dit: «Je t'apprendrai à donner asile au fainéant qui se tourne contre son père.» Allons! allons! Je voudrais bien voir à l'oeuvre celui qui va me remplacer, quand le soleil de mai fond les neiges, quand le Rhône devient un torrent qui emporte les maisons comme des brins de paille! Ah! brigand! nous verrons si j'étais trop vieux et trop faible! Et tu veux me faire mendier, maudite carogne!...

--Vous ne mendierez pas, dit la comtesse que ces imprécations sauvages faisaient pâlir. Soyez tranquille. Dès demain j'enverrai des ordres...

--Pour qu'on me reçoive dans votre hôpital, fit le vieillard, la gorge serrée. Merci, madame, cela vaut mieux que rien. J'aurai le temps de prier Dieu toute la journée et je sais déjà un nom qu'il entendra souvent.

--Le mien, j'espère? demanda Thérèse qui se défiait de la ferveur de ce chrétien mal converti.

--Non, madame: celui de Saturnin.

Le bateau venait de toucher la rive gauche. La comtesse découragée n'essaya pas de rappeler le vieillard au précepte du pardon, sentant bien qu'elle y perdrait sa peine.

Toujours cette lamentable différence entre ce qui devrait être et ce qui est!

Précédée du garde qui portait une lanterne, elle gagna la station du chemin de fer et, bientôt après, le train l'emportait vers Paris, encore plus étourdie que fatiguée des incidents qu'elle traversait depuis vingt-quatre heures. Elle voulut dormir et, pour se calmer, elle se dit qu'après tout elle avait gagné la bataille. Elle se figura le soulagement qu'avait éprouvé son mari en lisant sa dépêche, la joie qui l'attendait elle-même au retour, dans quelques heures. Une pensée, pendant la moitié de la nuit, la tint éveillée:

--Maintenant, que va devenir Fortunat? Je ne peux pas le recueillir, lui!...

Le lendemain, dans la matinée, elle était auprès d'Albert, ne pouvant croire que cette première séparation de leur vie conjugale avait duré à peine deux jours. Comme un lieutenant qui fait son rapport, elle raconta par le menu son expédition, attendant, pour sa peine et son succès, la récompense d'un rayon de joie dans les chers yeux. Mais, à mesure qu'elle poursuivait son récit, le visage du convalescent prenait une expression plus soucieuse. Péniblement surprise, elle regarda son mari qui se détournait d'un air farouche.

--N'es-tu pas content de ta femme? dit-elle en lui prenant les mains. Regrettes-tu de m'avoir laissé partir?

--Ah! gronda Sénac, toujours ce jeune homme! Tu parles de lui, maintenant, comme d'un sauveur!

Pour toute réponse elle serra sur son coeur la tête du convalescent avec une sorte de pitié tendre. Et tandis qu'elle le rassurait par de chaudes paroles, par des baisers--plus maternels que ceux qu'elle aurait donnés jadis--elle retenait des larmes amères, comprenant cet involontaire talion qu'elle infligeait à son tour: la jalousie.

XIV

L'hiver touchait à sa fin. Le voyage de Thérèse, les incidents qui l'avaient motivé ou accompagné n'étaient connus de personne à Paris, sauf de sa tante. Son mari allait mieux; mais, pour le monde, elle le faisait moins bien portant qu'il n'était, afin de pouvoir tenir sa porte fermée et de s'affranchir de toute obligation importune. Ce n'était pas que le ménage eût pris la résolution de fuir le commerce des humains. Seulement, en face de l'inconnu qui pesait lourdement sur l'avenir, il était plus sage d'attendre. Si, quelque jour, l'orage devait emporter au loin leur existence, il valait mieux que le monde n'eût à s'occuper que de deux victimes déjà presque oubliées. Quelques centaines de cartes avaient plu dans le courant de janvier; de rares visiteurs forçaient la consigne, mais leur nombre devenait plus rare chaque jour. Madame de Boisboucher, pour l'instant brouillée avec le Faubourg, semblait ne plus se souvenir de son cousin. Peut-être lui-même n'était-il pas étranger à cette froideur, ayant connu les inconvénients de l'excès contraire.

Madame de Sénac luttait de son mieux contre l'incertitude énervante de la crise qu'elle traversait. Après deux ans de mariage, parvenue aux approches de la trentaine, ce chiffre fatidique de l'âge des femmes, elle se voyait moins éclairée sur son avenir qu'elle n'était dix ans plus tôt. Sa fortune, le lieu où se passerait sa vie, le repos même de son bonheur le plus intime, hélas! tout restait en question.

Dans ses fréquentes visites à l'avenue Kléber, elle confiait ses angoisses trop justifiées à la Révérende Mère de Chavornay dont l'esprit solide, pratique, tout d'une pièce, était mal fait pour les comprendre. On aurait dit que la bonne religieuse avait contre sa nièce quelque grief inavoué, qui la maintenait dans un état d'irritation latente envers la jeune femme.

--Ma chère enfant, lui dit-elle un jour, vous avez mal aux nerfs. Bonté divine! si jamais on m'avait dit que Thérèse de Quilliane serait... comment appelez-vous cela: une névrosée?

--Ma pauvre tante, vous ne savez pas ce que c'est que de se demander chaque soir: «Où serai-je dans six mois?»

--Ma pauvre nièce, vous avez failli savoir ce que c'est que de répéter chaque matin: «Dans vingt années, sauf accident, je serai à cette même place, vêtue de la même robe, faisant la même chose, avec les mêmes personnes!» Croyez-moi: l'absence de la moindre possibilité de changement dans l'avenir peut aussi paraître lourde, à certains jours.

--Suis-je donc la première qui soit venue se plaindre à vous que la vie n'a pas tenu ce qu'elle promettait?

--Oh! non. Mais vous êtes à peu près la seule qui n'ait pas ajouté comme dernière ombre au tableau: «Et, par là-dessus, mon mari me trompe!» Sans compter d'autres ombres...

Un soupir gros de charitables réticences, qui souleva la poitrine de la religieuse, vint achever la phrase. Apparemment qu'en outre des plaintes elle recevait aussi des confessions.

--Ma chère petite, conclut cette femme d'expérience, vous méditez trop. Il faut nous abandonner cette pratique, à nous autres dont c'est le métier; et encore, faites attention que je n'aurais pas voulu, pour tout l'or du monde, être carmélite. Désirez-vous que je vous dise la vérité? Vous êtes parmi les heureuses de ce monde, au premier rang. Je comprends que ce procès vous ennuie, mais il n'est pas perdu. Et, si vous le perdez, patience! Votre vieille tante est là. Ce qui est à Dieu est à Dieu. Ce qui est à Quilliane est à Quilliane: vous ne mourrez pas de faim. Prenez courage et, pour cela, regardez un peu plus autour de vous. Et puis, faites beaucoup de bien. Ce sera autant de sauvé des griffes de Cadaroux, quoi qu'il arrive.

Quand Thérèse fut partie, madame de Chavornay s'en alla toute pensive à travers les longs corridors. Elle songeait:

«Mon Dieu! ne restez pas trop longtemps sans faire disparaître le seul vrai malheur de sa vie, celui dont je ne me consolerais pas, si j'étais à sa place! Car, de tous les sacrifices que je vous ai faits, vous savez bien, Seigneur, quel a été, quel est encore le plus grand. Mais il vous plaît de faire dominer dans le coeur des pauvres femmes tantôt l'amour de l'épouse, tantôt l'amour de la mère. Mon Dieu, en échange de ces deux amours que j'ai mis sur l'autel, envoyez la bénédiction suprême à cette enfant, vous qui l'avez créée trop parfaite pour le monde, et cependant trop tendre pour l'éternel veuvage!»

L'époque du jugement d'appel approchait. Les séances interminables chez Guidon avaient recommencé pour Albert. Quant à Thérèse, elle avait senti le besoin de s'étourdir, mais d'une façon qui n'est pas l'ordinaire. Elle se jeta dans la charité, comme d'autres, en pareil cas, se ruent vers le plaisir, brisant son corps par la fatigue, domptant chacun de ses sens par les contacts les plus affreux, comme pour se démontrer à elle-même qu'auprès de certaines détresses physiques ou morales, son existence était un ciel, ses inquiétudes une volupté.

On la vit alors demander une place parmi ces femmes du grand monde, qui consacrent leur charité à la plus effroyablement cruelle des mille dévastations dont l'être humain peut connaître le martyre. Soyez sans crainte, nobles héroïnes de la guerre sainte contre la torture et la mort! On ne saura même pas le nom divin que vous avez choisi pour symboliser l'agonie de ces filles du peuple dont, chaque matin, vous voyez s'émietter la poitrine et les membres. Lutter contre le dégoût, supporter la vue de ce hideux travail ordinairement caché par la tombe, vaincre l'évanouissement qui met sa sueur froide à vos fronts, ce n'est pas, en effet, ce que vous accomplissez de plus rare. Vous obtenez qu'on respecte autour de vous le silence qui entoure vos exploits sublimes. Le «chroniqueur» lui-même, ce grand divulgateur de vos secrets, ignore celui-là, bien que vous lui ayez livré tous les autres, vos talents, votre beauté, vos fêtes. Et le roman du jour, qui proclame, analyse ou invente vos faiblesses, passe à côté de cette gloire sans la remarquer, à moins qu'il ne la dédaigne comme sans intérêt pour son oeuvre.

Un certain vendredi, vers quatre heures, le coupé de Thérèse prit la direction d'un des faubourgs les moins connus, voyage aventureux qu'il avait fallu étudier sur la carte, comme la navigation d'une passe peu fréquentée. Dans cette rue déserte, étroite, bordée de magasins et de dépôts, rien ne manquait de ce qui peut froisser l'instinct d'une femme délicate, car la débauche est toujours le Scylla de ce Charybde aux abois sinistres: la misère d'une grande ville.

La comtesse mit pied à terre devant une porte élevée qu'aucun insigne, aucune inscription ne désignait aux passants: c'était là. Dans sa poitrine, elle sentait son coeur se révolter d'avance, à la seule pensée de ce qu'elle allait voir, bien qu'elle eût visité cent fois son hôpital de Sénac. Mais elle savait qu'entre ce spectacle et celui qui l'attendait, il y avait la différence qui sépare le Purgatoire de l'Enfer, s'il est permis d'appliquer ce nom sans espérance aux douleurs dont le seul remède se trouve dans l'espoir sans fin.

Une concierge au costume sombre accueillit madame de Sénac et lui fit traverser la cour par une avenue bordée de lilas, seuls ornements de cet espace dont les moindres recoins, transformés en planches de légumes, donnaient l'idée d'une administration rigoureusement économe. Thérèse fut d'abord introduite dans une petite pièce, moitié salon de bourgeoise pauvre, moitié parloir de couvent, où elle fut priée d'attendre. Sur la table se trouvait un album; elle l'ouvrit et ne put retenir un mouvement en arrière: les pages ne contenaient que des photographies représentant les _sujets_ les plus «intéressants» de cet hôpital, d'où nulle malade ne sort vivante. Certaines pages contenaient des portraits de mortes; c'étaient les moins épouvantables.

Presque aussitôt une femme vêtue de noir entra. Le monde, avant son veuvage, l'avait connue; mais, depuis de longues années, sa vie se passait dans cette maison fondée avec sa fortune, et, chose vingt fois plus difficile, gouvernée par sa haute intelligence. Le lieu n'était pas fait pour inspirer de vaines phrases. Madame *** s'avança vers la comtesse, lui tendant les mains:

--Soyez la bienvenue, madame; j'ai entendu dire que vous êtes du métier. Vous nous faites concurrence en province.

--Oh! non, répondit la comtesse en montrant l'album. D'après ce que j'ai vu là, mon hôpital de Sénac est un lieu de plaisance à côté du vôtre.

Une cloche intérieure sonna. Madame ***, qui ne s'était pas assise,--elle s'asseyait rarement,--fit un signe de la main à sa visiteuse.

--Permettez-moi de vous conduire au Salut, dit-elle. Ensuite nous travaillerons.

Dans la petite chapelle, qui s'ouvrait sur les deux salles, d'autres femmes en noir priaient déjà, au milieu d'une atmosphère étrange, où le parfum de l'encens mystique se mêlait aux sinistres odeurs du phénol, parfum des réalités lugubres.

L'office, très court, terminé, une vingtaine de pieuses infirmières, les unes résidentes et attitrées, les autres surnuméraires comme Thérèse, se réunirent à la pharmacie où chacune prit, dans un tiroir séparé, son tablier, ses manches et sa trousse. Puis le pansement du soir des quatre-vingts cancéreuses commença.

Déjà, d'un bout à l'autre des salles, retentissaient des appels fiévreux, impatients, désespérés, et, dans ces bouches condamnées la plupart à se taire bientôt pour toujours, la note gouailleuse de l'accent parisien surprenait comme une sinistre bouffonnerie.

--Vite! vite! A moi d'abord! Je suis sûre que l'heure est passée! On voit qu'il n'est pas malade, le curé: il a mis le temps à dire ses _oremus_!

Quelques-unes de ces malheureuses hurlaient de désir, implorant, ainsi que la plus divine volupté, cette minute divine, unique dans leur journée, pendant laquelle une goutte de morphine endormait leurs souffrances. Les seringues d'argent, de lit en lit, accomplirent leur tâche. Bientôt les salles furent plongées dans un silence profond; pour celles qui étaient bien portantes, l'heure pénible commençait.

Thérèse, en sa qualité de débutante, fut chargée d'une des moins atteintes, grande femme robuste dont elle n'aurait pu dire si elle avait dix-huit ans ou cinquante: sur ce qui avait été un visage, des coussins de charpie arrosés de phénol remplaçaient le nez et les joues. D'une bonne humeur presque effrayante en pareil lieu, cette condamnée à mort ne tarissait pas de bons mots sur elle-même. Ses plaies lavées, ses coussins de charpie renouvelés, elle dit à Thérèse:

--Merci, ma petite dame. Vous êtes nouvelle, encore un peu lente. Mais l'habitude viendra. Vous avez des dispositions et je vous promets ma pratique. Entre jolies femmes, on se doit ça. Mon Dieu! oui; vous me croirez si vous voulez: j'ai été aussi jolie que vous. Tout de même, si vous me refaites ma frimousse d'autrefois, je dirai que vous êtes habile.

--Vous verrez que tout ira bien. On en a guéri de plus malades, répondit Thérèse, avertie de ne pas ménager ces mensonges toujours crus comme des oracles.

La malade subitement devint très sérieuse. Une lueur triste passa dans ses yeux.

--Je sais qu'on en revient, fit-elle. Mais il y a un plaisir de la vie que je ne connaîtrai plus: ma pauvre tabatière!