Plus fort que la haine

Chapter 11

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--Vous ne m'avez pas reconnu? D'autres en seraient humiliés, mais moi je m'en réjouis. M'auriez-vous accordé, autrement, l'honneur que vous me faites en daignant me recevoir? Je me nomme Fortunat Cadaroux.

Thérèse tressaillit de la tête aux pieds. Elle se souvenait des incidents qui avaient troublé son séjour à Sénac, des rencontres qu'elle avait faites, des actes étranges qu'elle avait surpris. Elle savait qu'une folie avait atteint ce jeune homme, et quelle folie! Et, devant elle, à Paris, ce fou reparaissait! Le temps, l'absence, ne l'avaient donc point guéri? Comme elle jetait les yeux sur Cadaroux, passablement effrayée, elle s'aperçut qu'il tremblait comme une feuille, ce qui lui donna de la hardiesse en même temps que de la pitié.

--Si je ne vous ai pas reconnu, dit-elle, c'est qu'il y a dans votre visage quelque chose de changé...

--En effet, répondit-il avec un sourire triste; j'ai la barbe d'un anachorète. Ah! madame, je suis heureux que vous ne m'ayez pas reconnu. Ce hasard seul pouvait me permettre d'accomplir un dessein...

Thérèse recula d'un pas vers la cheminée. Cadaroux, n'osant faire un geste, de crainte d'augmenter cette frayeur, poursuivit d'une voix suppliante:

--De grâce, n'ayez pas peur de moi! Vous avez cru que je venais vous demander l'aumône? Je vous la demande, en effet; une aumône de justice. Je suis arrivé ce matin, de là-bas, tout exprès pour vous dire quelques paroles. Non seulement vous pouvez, mais _vous devez_ les entendre, car vous êtes une sainte et une reine, obligée de rendre justice à chacun.

L'incohérence qui semblait se manifester dans ce discours ne rendait pas celle qui l'entendait beaucoup plus rassurée; mais sa défiance avait changé de nature. La folie, la véritable folie était-elle venue? Que voulait dire cet illuminé? Il continua, semblant réciter une leçon depuis longtemps préparée:

--Je suis le fils d'un père qui veut vous ruiner, qui vous ruinera peut-être. Mais je ne l'approuve point; je n'ai aucune part dans ses intentions ni dans ses actes. Si les juges vous condamnent, leur sentence pourra s'appuyer sur des textes de loi; mais elle sera inique aux yeux de la conscience. Le comte de Sénac est aussi étranger que moi aux erreurs commises. D'ailleurs, il les a déjà payées chèrement. Donc, si d'autres vous font une guerre injuste, si le nom que je porte est pour vous un nom maudit, que ma personne, du moins, reste en dehors de votre haine. Moi, je... je ne vous hais point...

Il s'arrêta; l'émotion lui serrait la gorge. Il détourna son visage où deux larmes roulaient. Thérèse, déjà touchée mais toujours défiante, lui répondit doucement:

--Nous ne maudirons jamais personne, quoi qu'il arrive. Mais, si vous estimez que ceux qui vous entourent sont dans une voie injuste, pourquoi ne leur parlez-vous pas comme vous venez de me parler? Vos remontrances pourraient les convaincre.

--Mes remontrances! répliqua le jeune homme. Elles ont été entendues plus d'une fois. Elles ont produit ce résultat: de me faire chasser par mon père.

--Est-ce possible! s'écria Thérèse en joignant les mains. Heureusement que vous avez un cabinet, des clients à Marseille: ne l'ai-je pas entendu dire autrefois? D'ailleurs, les juges vont prononcer, et le désaccord entre vous et votre famille n'aura plus de raison d'être. Vous reprendrez alors votre place au foyer: c'est votre devoir.

--Jamais, madame! Le fossé de la grande route m'inspire moins d'éloignement que le «foyer» autour duquel on a tenu conseil contre vous! Quant à la carrière que j'avais, je ne m'en sens plus digne. Pour demander justice au nom des autres, il faut porter un nom qu'aucune injustice n'a souillé.

--Vous allez vivre à Paris? questionna la comtesse peu satisfaite, malgré tout, de ce voisinage.

Fortunat leva les yeux sur elle avec un sourire triste, car il comprenait le sens de l'interrogation.

--Oh! madame, fit-il, vivre à Paris n'est point si aisé pour moi. Plusieurs bonnes raisons m'en empêchent. La meilleure est que je ne veux pas quitter Sénac.

--J'avais cru comprendre que votre père...

--Il m'a fermé sa porte; vous avez bien compris. Mais j'ai trouvé un gîte, chez un ami,--un de nos amis communs, ajouta-t-il en souriant.

--Où donc? demanda Thérèse, pleine de pitié envers cet homme qui souffrait pour elle. Je ne vois guère, dans le petit village de Sénac, de gîte possible, ni...

Elle hésitait à terminer sa phrase. Fortunat s'enhardit jusqu'à l'achever.

--Ni d'amis communs? Vous oubliez le passeur du bac. Il a deux chambres: j'en ai loué une et je mange avec lui. Ne me plaignez pas. De ma fenêtre on voit le Rhône, c'est-à-dire le plus beau spectacle qu'il y ait au monde pour mes yeux. Nous pêchons la nuit. Signol est un maître en l'art d'accommoder le succulent poisson du fleuve. Mais vous le savez, madame. Vingt fois il m'a raconté ce jour, inoubliable pour lui, où, passant devant sa porte, vous lui fîtes l'honneur insigne de goûter à sa friture.

La comtesse oublia de répondre, car un autre souvenir moins agréable lui revenait: la photographie donnée au vieillard comme récompense terrestre de sa conversion, et l'épisode malencontreux qui avait suivi. Ce jour-là, pour la première fois, un homme l'avait gravement blessée, et cet homme était sous ses yeux! Elle revoyait toute la scène, le chemin désert longeant le fleuve, les hauts peupliers à peine verdissants, la petite porte qu'il lui tardait si fort d'atteindre, et ce jeune insensé, les cheveux en désordre, prêt à bondir dans le Rhône pour expier son crime. Certes, il l'expiait rudement à cette heure. Il méritait une véritable estime, une grande pitié. Mais si la folie passée allait reparaître!

Toutes ses frayeurs la reprirent, grâce au souvenir imprudemment évoqué.

--Monsieur, fit-elle avec un mouvement qui montra que l'audience était finie, je répéterai à mon mari tout ce que je viens d'entendre. Il vous en saura gré et vous en jugera mieux, ainsi qu'il doit le faire.

--Veuillez lui dire aussi, madame, ajouta le visiteur déjà debout, qu'il ne lutte point contre un adversaire de l'espèce commune, simplement désireux de voir sa cause triompher. Pour mon père, quoiqu'il aime l'argent, le gain matériel du procès n'est que l'accessoire. Il considère qu'on l'a blessé; il se vengera par tous les moyens; il se venge même sur son fils!

--Ah! l'horrible chose que la haine! gémit Thérèse, glacée de la perspective qu'on lui laissait voir. Si vous consentiez... Peut-être serait-il bon que M. de Sénac vous entendît lui-même, un de ces jours.

--Le voudrait-il? Recevrais-je de lui l'accueil... patient que vous venez de m'accorder? C'est douteux, madame, convenez-en. Convenez aussi que je ne peux guère accepter le rôle de conseil contre mon père. Enfin, ajouta-t-il en souriant, les hôtels de Paris coûtent plus cher que l'appartement meublé et la pension qui m'attendent chez Signol.

--Mais ce voyage? demanda la comtesse, à qui se révéla soudain le dénuement complet du malheureux Fortunat. C'est une grosse dépense... Et vous l'avez faite pour nous dire... ce que je viens d'entendre?

--Un de mes amis de Marseille, journaliste, m'a procuré un permis. C'est le voyage, au contraire, qui ne coûte rien. Je repartirai ce soir, très heureux.

Madame de Sénac ne put retenir un geste de surprise en entendant cette parole dans la bouche d'un homme si maltraité par le sort.

--Le mot semble vous étonner, dit le jeune homme? Oui, je suis très heureux. Je n'ai plus sur le coeur le poids lourd que j'y sentais: votre colère et votre mépris. N'est-ce donc rien que cela? Non, madame, en vérité, je ne me souviens pas d'avoir été aussi heureux de ma vie.

Ses yeux brillaient d'un éclat qui démentait cruellement ces félicitations adressées à lui-même. D'une voix plus calme il ajouta, sans la moindre emphase:

--Et je doute que cette vie se prolonge beaucoup, désormais.

Thérèse, d'un coup d'oeil, lut en lui. Elle songea, non sans frémir, à ses parties de pêche, la nuit, sur le Rhône. Elle aperçut, dans une sorte de vision, le vieux passeur ramenant son bateau vers la rive, au clair de lune, mais ne ramenant pas son compagnon. Elle dit de l'accent doux et grave qu'elle avait pour parler aux malades et aux pauvres:

--Dieu seul connaît l'heure et peut la décider. Ceux qui usurpent son pouvoir sur notre vie sont criminels et méprisables. Je vous estime hautement; je pourrai vous estimer toujours, n'est-ce pas?

Il ferma les yeux et réfléchit quelques secondes, puis il répondit, presque à voix basse:

--Oui, madame, je vous le jure, toujours!

--Priez-vous quelquefois? demanda-t-elle encore.

--On ne m'a guère appris, avoua-t-il avec un pâle sourire.

--Cela s'apprend sans peine, continua Thérèse. Moi, je prierai pour vous de toute mon âme.

Vibrant d'émotion, il sembla recueillir, pendant quelques secondes, le rayon de grâce céleste qui tombait sur lui des yeux de la jeune femme.

--Voilà donc, murmura-t-il en passant la main sur son front, comment s'accomplissent les miracles! Qui m'aurait dit que j'allais partir d'ici comme j'en pars: avec la foi en Dieu!

Il sortit, laissant la jeune femme étrangement agitée. Elle médita longtemps. Elle se souvenait d'une parole qu'Albert de Sénac lui avait dite un jour, au milieu des ruines de Louqsor: «Si, jusqu'à cette heure, j'avais vécu sans croire en Dieu, je proclamerais son nom maintenant. Je dirais, comme ont fait des martyrs allant s'offrir aux lions:--Votre Dieu est mon Dieu, parce que je vous aime.» Et, par un de ces scrupules raffinés que connaissent les femmes très fidèles, elle eut comme un regret d'avoir accompli chez un autre homme ce miracle qu'elle n'avait pas eu besoin d'opérer chez son mari, croyant comme elle: la conversion.

Elle attendait le retour d'Albert pour lui conter dans ses moindres détails la curieuse entrevue. Mais, aux premiers mots qu'elle prononça, le comte laissa voir un agacement peu ordinaire.

--Tout d'abord, laissez-moi vous prévenir d'une chose, fit-il. Ce jeune homme a la cervelle en fâcheux état. Sa démarche d'aujourd'hui, sa conduite en général, bien des faits de son existence que vous ignorez sont d'un fou. Je regrette de n'avoir pas été là pour vous épargner le danger de quelque avanie.

Thérèse aurait pu répondre qu'elle en savait plus long que personne sur les secrets de Fortunat et sur son genre de démence. Mais elle se tut, comprenant que son auditeur était mal préparé à entendre l'apologie d'un Cadaroux, Pendant plusieurs jours, elle conserva une impression mélancolique. Elle songeait à ces deux hommes si différents dans leur naissance et leur destinée. Elle n'avait point à les comparer, et cependant une question qu'elle ne pouvait chasser lui venait à la pensée:

--Lequel, dans sa vie, aura le plus souffert pour moi et pour la justice?

XII

Vers la fin de novembre, le procès des Sénac fut plaidé... et perdu, malgré la superbe défense de Guidon du Bouquet. Le tribunal correctionnel, présidé par Montoussé, déclara que la Société anonyme des _Ciments coopératifs_ était nulle dès l'origine, par suite de souscriptions fictives. D'ailleurs, le comte de Sénac et ce qui restait de ses collègues, traités favorablement, s'en tirèrent avec une simple amende. Cadaroux, la chose va sans dire, eût préféré un peu de prison; mais il se contenta--pour le moment--de ce que les juges lui donnaient.

L'affaire ne fit pas grand bruit d'abord, n'étant pas de celles qui passionnent le public. Le monde n'était pas à Paris; Thérèse échappa aux visites de condoléance.

Elle n'avait pas eu besoin d'interroger Albert quand il revint du Palais, tant son air accablé et malheureux suffisait à dire de quel côté la balance de Thémis avait penché. Après avoir causé un quart d'heure avec lui, elle comprit avec effroi qu'un rôle très imprévu et très lourd allait commencer pour elle: celui de lieutenant général d'une armée vaincue, obligé de prendre le commandement et de couvrir la retraite.

A force d'encouragements, de consolations, d'appels à l'énergie, Thérèse parvint à relever le sang-froid de son mari. Elle l'obligea doucement à faire connaître la situation sans réticences.

--Nous allons appeler du jugement, expliqua-t-il. Condamné de nouveau, je suis définitivement reconnu coupable d'avoir fondé une société sur des bases irrégulières. Un second procès, appuyé sur ce jugement, m'obligera au payement du capital. Avec les frais, c'est la ruine complète, l'hôtel où nous sommes vendu, la vieille tour de Sénac mise aux enchères, bientôt achetée par Cadaroux!... C'est l'effondrement du nom après celui de la fortune. La voilà, cette situation que tu veux connaître! Quant à Montoussé...

Elle arrêta d'un geste la fin de la phrase dont il était facile de prévoir le sens.

--Tais-toi! fit-elle. On nous avait prévenus. Dieu garde les gens comme nous d'avoir des procès, au temps où nous sommes!

Quelques jours après, Cadaroux fit formuler des offres officieuses «en vue de conciliation».

Moyennant l'abandon pur et simple de la terre et du château de Sénac «tel qu'il se comporte, avec les meubles, tentures, tableaux, objets d'art, provisions et effets quelconques qui le garnissent», le généreux vainqueur se faisait fort d'obtenir la renonciation à leurs droits actuels et éventifs de tous les porteurs d'actions, et la remise desdites actions au complet entre les mains d'Albert, promesse d'une exécution facile, car le vieux renard savait bien où étaient les titres.

Guidon du Bouquet, saisi de la proposition par son confrère, l'avocat du _Bouscatié_, pria son client de passer chez lui, et s'acquitta de son ambassade avec les précautions que commandaient les circonstances. Mais, malgré tout ce qu'il put faire, le comte entra dans une fureur à peine contenue, surprenante chez un homme de ce caractère et de cette éducation. Certaines épreuves matérielles, surtout quand elles sont prolongées, finissent par avoir raison des âmes les plus élevées et les plus fortes.

La première explosion calmée, on délibéra sérieusement; le cas était difficile. Sénac, sans raconter certains incidents de sa villégiature au bord du lac de Genève, laissa comprendre qu'il y avait rencontré Montoussé, et que le président n'avait pas lieu de se vanter de cette rencontre.

--Vous ne m'en aviez jamais dit un mot, répliqua le défenseur d'Albert qui devina tout. Avouez, mon cher comte, que nous ne sommes pas heureux. Au lieu d'un adversaire dans des conditions habituelles, nous avons en face de nous un animal féroce altéré de vengeance, et le premier de nos juges nous en veut à mort. Enfin, passons. Peut-être que nous aurons la chance d'avoir en appel un président qui n'aura rien contre nous. Quant à la proposition qui vous est faite, je vous conseillerais immédiatement de l'accepter, vu la valeur matériellement médiocre de la cession réclamée, si vous étiez un simple raffineur enrichi dans les sucres. Mais le comte de Sénac doit défendre la terre du nom jusqu'à son dernier sou. Voilà mon avis, et je vous le donne sans grand mérite, car je sais bien que c'est le vôtre.

--Mon cher maître, c'est parler en galant homme, répondit Sénac. Vous n'oubliez qu'une chose: ma femme. Si la déroute est complète, il faudra vendre, non pas seulement le château de Sénac, mais encore l'hôtel Quilliane où elle est née et dans lequel j'ai fermé les yeux à son pauvre frère, mon ami, dernier de sa race.

--Non, car la comtesse, d'ici là, sera séparée de biens. Je vous avais prié d'en conférer avec elle.

--Je l'ai fait, mais ce mot de séparation l'a mise aux champs, bien qu'il s'agisse de nos fortunes et non pas de nos personnes. Je n'ai pas insisté, me réservant de revenir à la charge au moment suprême.

Guidon arpentait son cabinet à grands pas. Quand Albert eut fini de parler:

--Monsieur, dit l'avocat, je suis et je reste fort honoré que vous m'ayez choisi pour défenseur. Mais si j'avais su d'avance que mes clients se laissaient conduire et déterminer par des sentiments aussi peu ordinaires au reste des hommes, je vous avoue que j'aurais décliné la commission.

--Mon cher Guidon, tout s'enchaîne. Si ma femme et moi étions des êtres comme tout le monde, nous ne nous serions pas épousés. Enfin, prenez patience: vos maux touchent à leur terme. Je vous autorise à écrire ce soir à mon adversaire que Sénac et le domaine sont à lui.

Pour le coup, maître Guidon faillit tomber à la renverse.

--Monsieur le comte, s'écria-t-il, dans l'état où je vous vois, si j'écrivais cette lettre-là ce soir, vous me tueriez demain matin.

--Ne craignez rien, répondit le pauvre Albert, qui, pour être juste, n'avait pas l'air à cette heure d'un homme capable de tuer personne. Avec ou sans ma tour, je n'en serai pas moins un Sénac authentique, et je me trouverai bien partout, pourvu que je voie ma femme heureuse. Quant à elle, pourvu qu'elle me conserve, qu'elle ait des malades à soigner, des enfants pauvres à instruire!... Chère créature! Délivrons-la de ce cauchemar; il est temps! Écrivez la lettre, mon cher Guidon, et faites préparer la transaction en règle. Je signerai.

Mais sa main ne devait plus donner de signature avant bien des jours. Le soir même, un singulier malaise s'emparait de lui. Le lendemain commençait une fièvre violente, et Thérèse avait devant elle une inquiétude auprès de laquelle toutes les autres n'étaient rien. Pendant la nuit suivante, le malade se mit à divaguer. Il se croyait à Sénac et faisait ses adieux à la vieille demeure, en des termes déchirants qui auraient brisé le coeur de sa malheureuse femme, sans la pieuse espérance qui la soutenait.

Pendant deux semaines, la comtesse connut la véritable et poignante signification de ces mots: _la lutte pour la vie_. Presque constamment aidée, jamais remplacée, par la fidèle Kathleen, elle soigna son mari sans dormir, sans manger autrement que sur ses genoux, vingt fois interrompue; à peine pouvait-elle prier. Mais elle savait que sa tante de Chavornay priait pour deux.

Si l'on n'avait entendu le bruit sourd des voitures sur la chaussée, l'on aurait pu croire que, d'un coup de baguette, une fée malfaisante avait transporté l'hôtel du quai d'Orsay dans un désert perdu. Toute communication avec le monde extérieur semblait coupée. Aucune visite n'était admise; les cartes s'amoncelaient sur la table du vestibule à côté des journaux intacts. Mrs Crowe avait reçu la mission d'ouvrir les lettres et d'y répondre quand elles demandaient des nouvelles, ce qui était le cas neuf fois sur dix. Quant au procès, Thérèse n'y donnait pas plus d'importance qu'elle n'en eût accordé jadis à la réclamation d'un fournisseur envoyant sa facture.

Un jour, enfin, le docteur dit à madame de Sénac:

--Notre malade est sauvé. Mais ne me remerciez pas; car, s'il était votre enfant au lieu d'être votre mari, je vous assure qu'il ne vous devrait pas beaucoup plus sa vie.

Ce jour-là, elle fit pour la première fois depuis longtemps une véritable prière.

Un mois s'écoula. Sénac n'était plus en danger, mais on pouvait à peine dire qu'il fût en convalescence, car il se refusait à quitter son lit, prétextant une faiblesse que ce régime débilitant n'était pas fait pour combattre. Son sentiment véritable était une sorte de répugnance instinctive pour la santé. Cette chambre étroitement close, où il n'entendait plus parler de ce qui rongeait sa vie, lui semblait un lieu d'asile inviolé. En y restant, il croyait échapper à Cadaroux lui-même. Hélas! le malheureux se trompait!

La stupeur que sa condamnation avait produite en province ne se peut exprimer. Cadaroux, en joueur habile qui sent la veine derrière lui, se garda bien de s'endormir sur ses premiers gains. La maladie d'Albert était un atout de plus. Il en profita et, dans des vues ténébreuses que l'on comprendra bientôt, il introduisit prématurément une instance en responsabilité civile devant le tribunal du ressort. Pour aller au-devant des objections qu'on pouvait lui faire, il criait sur les toits:

--Ce n'est qu'une procédure conservatoire. Le jugement que je veux obtenir tombera de lui-même si mon adversaire triomphe dans son appel. Mais il me garantit contre une vente fictive ou frauduleuse du domaine. Tout ce que je risque c'est de supporter quelques frais judiciaires en pure perte. Ils ne seront pas perdus pour tout le monde.

Ce dernier argument n'était pas d'un sot et tombait d'autant mieux, que toute la gent chicanière de la petite ville pleurait encore le plantureux gâteau que les juges de Paris s'étaient adjugé. Aussi la part offerte par Cadaroux à ces appétits déçus fut attaquée sans perdre une heure. Si l'on attendait que le comte fût assez guéri pour s'occuper de ses affaires, adieu aux miettes du festin!

Le _Bouscatié_ semblait avoir la chance à ses ordres. Tout fut bâclé avec une hâte qui surprendra moins, si l'on observe que les magistrats de cet infime tribunal ne pouvaient pas toujours tenir leurs audiences, faute de procès à juger. Autre détail utile à connaître: le député de l'arrondissement, cousin par alliance de Cadaroux, était chef de cabinet d'un ministre. Décidément, il ne fallait pas avoir le vieux Saturnin pour ennemi.

Corbassière, bien entendu, signifiait régulièrement les actes à la grille du château et empochait les honoraires; mais il ne se gênait pas pour dire au concierge que toutes ces paperasses ne signifiaient pas grand'chose.

--N'empêche, répondait l'honnête serviteur que vos grimoires vont donner un tracas de plus à madame la comtesse, qui n'en a pas besoin.

--Rien ne presse de l'en fatiguer, reprenait Corbassière de la meilleure foi du monde. Nous ne sommes qu'au commencement. Si M. le comte guérit, avec un avoué de moyenne force et des protections, il peut nous faire traîner trois ans ou même davantage.

En attendant, le famélique tribunal venait de condamner par défaut Albert de Sénac «et ses collègues» à payer aux actionnaires de la Société, c'est-à-dire à Cadaroux, la bagatelle de trois millions, montant du capital social. Un matin, Corbassière entra tout gaillard dans le pavillon du concierge, devenu son ami.

--Vous n'auriez pas trois millions sur vous? demanda-t-il en goguenardant.

Et comme son interlocuteur le regardait, à moitié fou d'ahurissement:

--Bon! ricana l'huissier, si vous n'avez pas la somme, ne vous tourmentez pas; je repasserai. Plaisanterie à part, je ne comprends pas le _Bouscatié_. Il les a fait veiller toute la nuit au greffe, pour copier le jugement, comme s'il avait cru que j'allais lui rapporter ses trois millions. A quoi veut-il en venir? Tout cela ne signifie rien. Mais, n'importe, c'est un beau commandement. Je n'en ferai pas, deux fois dans ma vie un pareil. Trois millions!...

Corbassière s'en alla, riant à se tenir les côtes, lui qui pleurait aux trois quarts quand il travaillait pour de bon. Mais, un matin, Cadaroux vint le trouver dans sa misérable étude, et lui enjoignit, comme la chose la plus simple d'aller saisir le mobilier du château. Le brave officier ministériel bondit sur sa chaise de paille à la briser.

--Comment! s'écria-t-il. Vous voulez une saisie! A quoi bon? Vous savez parfaitement que, dans l'état, le comte ne laissera pas procéder à la vente. Il n'a qu'un signe à faire pour l'empêcher, au point où nous en sommes. Une saisie au château, monsieur Cadaroux! Et contre un défendeur en appel, gravement malade! Permettez-moi de vous le dire, c'est de la procédure vexatoire.

--Corbassière, mon ami, gardez vos conseils pour ceux qui vous les demandent. Je vous conseille de ne point tergiverser. J'en ai fait sauter qui avaient sur les épaules des robes plus longues que la vôtre.

--C'est bien, monsieur, répondit l'huissier tout pâle d'émotion; vous aurez votre saisie, puisque vous la voulez.

--Quel jour?

--Lundi prochain, mon premier jour libre. A moins que, d'ici-là...