Part 9
--Parfaitement, elle a raison. Et je vous assure, Léon, qu'il n'y a pas de quoi ricaner dans votre moustache.
Griset eut une subite révolte de timide:
--Mon cher, je ris quand j'entends des choses risibles. Sacrebleu! à qui votre femme en veut-elle? Est-ce de notre faute si elle n'est pas l'aînée et si elle est moins douée que sa sœur? Il faut prendre son parti de ses défauts. Personne n'en est responsable. Et je trouve ridicule qu'on aille chercher querelle aux autres parce qu'on est crétin ou parce qu'on est jaloux.
Gustave se pencha, le buste sur la table:
--C'est pour nous que vous dites ça?
Léon, un peu pâle, murmura:
--Libre à vous de vous reconnaître.
Lerond se dressa, renversant sa chaise:
--Goujat!
Griset se contenta de hausser les épaules. Les enfants poussaient des cris de goélands. Les deux femmes s'étaient jetées sur leur mari. Andrée, tordue par une crise nerveuse, hurlait:
--Allons-nous-en! Allons-nous-en!
Lerond dut l'emporter dans le jardin. La bonne Mme Courlon, éperdue, levait les bras au plafond. Seul, M. Courlon souriait sournoisement dans sa barbe. Eh! eh!... Si, trois mois avant qu'on ne l'ait, la voiture automobile déchaînait de pareils incidents, que serait-ce quand on l'aurait? Allons, allons! cette année encore, il garderait sa wagonnette et ses chevaux...
LA QUESTION DÉLICATE
On avait royalement déjeuné à Saint-Remy-d'Anjou. Un de ces repas qui vous calent un homme pour huit jours. Et surtout un de ces petits vins mousseux, spirituels, qu'on hume comme on respire, qui semblent s'évaporer dans votre verre, tant ils se laissent boire avec complaisance et tant ils ont de grâce naturelle.
Aussi, comme on était cordial ensuite, dans ce phaéton! Il y avait là Trutat, le propriétaire de l'auto, qui conduisait lui-même, sa femme, puis les Macin, des amis de fraîche date, et enfin Luce, le charmant Luce.
Luce est le délice des dames. Il sait vanter la nuance de leur chapeau, les harmonies de leur robe, avec des gestes câlins qui les enveloppent comme un voile. Elles dégustent ses compliments avec des mines de chatte qui lappe du lait. Et comme il est peintre, ses louanges vous ont une portée définitive, officielle, de diplôme ou de brevet. En échange, elles admirent la suavité de ses cravates,--une par jour, ma chère,--la coupe anglaise de son veston, l'intelligence de sa main, le scintillement de son esprit. Il faut les entendre soupirer: «Il est si artiste!» Sur leurs lèvres, le mot passe comme une musique et comme une caresse. Au demeurant, délicat, musqué, discret, Luce est le plus galant homme du monde.
En route, il est exquis. Il est sans pareil pour découvrir, pour faire comprendre et goûter le pittoresque d'une ruine ou d'une silhouette paysanne, l'ordonnance d'un parc, la beauté d'un couchant, avec des mots heureux et gais, avec un pouce qui sculpte l'espace et des doigts qui projettent les idées.
* * * * *
Aussi, le petit vin d'Anjou aidant, vous imaginez si Luce tient toute la voiturée sous le charme. Les anecdotes succèdent aux pensées, les saillies aux souvenirs, et c'est comme une fine dentelle qui se déroule et flotte dans le sillage de l'auto. Puis, peu à peu, sa verve se lasse. Luce a des absences, des distractions. Il y a des trous dans la dentelle. Bien qu'il s'efforce de rester égal à lui-même, il sent une mélancolie inquiète l'envahir et le diminuer. Qu'a-t-il donc?
Ce qu'il a? Ma foi, je suis presque aussi embarrassé que lui de l'avouer. Les règles de la pudeur sont tellement étranges. Mais, après tout, le problème qui trouble et travaille Luce est d'ordre général. Il intéresse tous les chauffeurs. Au diable! Et pourquoi faire prendre toujours des vessies pour des lanternes? Bref, Luce voudrait bien s'arrêter un instant. Selon l'euphémisme rustique et charmant de nos paysans, il voudrait bien «pencher de l'eau».
C'est sans doute ce maudit reginglard. Il y a des petits vins, comme cela, qui ne savent pas garder la bouteille, qui ne peuvent pas rester en place, qui veulent absolument voir du pays. Peut-être Luce en a-t-il bu plus que les autres? Peut-être est-il plus sensible que les autres à ses impatiences? Le certain, c'est que cet anjou s'ennuie, et qu'il veut s'en aller par la voie ordinaire.
Là! Je vous le disais bien. N'est-ce pas une question d'ordre général? Car, enfin, dans un express, chaque wagon possède son _buen retiro_. Dans un train omnibus, on a la ressource de s'arrêter à une station et de prendre le suivant. Mais en auto!...
En auto, on va tant que ça peut. On ne connaît pas l'arrêt. La crainte de la panne a laissé dans les esprits sa forte empreinte. Naguère, on ne s'arrêtait que pour réparer. Le pli est resté. Une voiture au bord de la route est, aux yeux du passant, une voiture en panne. Aussi, pour éviter cette supposition déshonorante, ne s'arrête-t-on pas. Naguère, une fois arrêté, on ne savait jamais si l'on pourrait repartir. L'appréhension demeure. On profite de ce que le moteur donne bien. On ne sait pas ce qui peut arriver. Enfin, la vitesse est une volupté. Et, tandis que la plupart des plaisirs humains exigent des repos, des détentes, où l'on se reprend, où l'on se recueille, la vitesse est une volupté qu'on peut indéfiniment prolonger. Alors, on en jouit sans relâche. Et toutes ces voix de crainte et d'ivresse vous crient en même temps: «Marche! Marche!» Et l'on obéit. On devient le Juif-Errant à roulettes.
* * * * *
Luce méditait sur ces mœurs cruelles. D'abord, il paya de mine, essaya des ruses. Comme on passait devant un castel en ruines, il suggéra:
--Oh! ce serait tellement amusant à explorer! Si nous poussions jusque-là?
Il espérait trouver des recoins propices. Mais sa proposition n'eut aucun succès. L'auto marchait trop bien.
Il tâcha de distraire son souci à force d'enjouement. Mais la nature est coquette. Elle ne veut pas qu'on l'oublie. De nouveau, Luce devint rêveur. On ne s'arrêterait donc jamais? Il ne pouvait tout de même pas, devant ces deux dames, demander à descendre, comme le gosse qui fait claquer ses doigts pour demander au pion la permission.
Mais un tournant de la route découvrit une large vue sur la vallée. Luce se dressa et, le geste prophétique, s'écria:
--Ah! ah! voilà une chose qui veut qu'on l'admire dans le recueillement, dans l'immobilité!
Pendant qu'on admirerait, il s'éclipserait. Mais Trutat, qui conduisait, déclara dans son cache-poussière que les jours d'octobre étaient courts et qu'il détestait rouler la nuit.
* * * * *
Luce se laissa choir, retomba assis. Il s'abandonnait au courant, comme un noyé. Il n'attendait plus le salut que du hasard. Il n'y aurait donc jamais de panne! Ah! la musique délicieuse du moteur qui hoquette, faute d'essence!... Ah! le joyeux coup de fusil de l'éclatement!... Ah! le gai sifflement de la crevaison!... Non, rien. On marchait, on marchait.
A un croisement, il eut un sursaut. Si l'on pouvait se tromper de route? Tout de suite:
--Hé! hé! êtes-vous bien sûrs d'être dans le droit chemin? Si vous voulez, je vais aller lire la plaque, me renseigner...
C'était bien le diable s'il ne trouvait pas une haie? Mais Trutat affirma qu'un détour lui ferait perdre moins de temps qu'un arrêt.
Alors, Luce abandonna toute espérance. Sa méditation devint plus amère, l'obsession plus pressante. Il écarta de sa mémoire l'image des lieux où son envie eût pu se satisfaire, depuis l'accueillant édicule des boulevards jusqu'à l'étincelante retraite, porcelaine et acajou, des palace-hôtels.
On roulait, on roulait. A l'approche du soir, la voiturée tout entière se taisait, recueillie, les yeux à l'horizon embrasé en feu de forge. Chacun semblait rêver. Il n'y avait plus de raison pour s'arrêter. Luce, au supplice, souhaitait maintenant la catastrophe.
Et, pourtant, on s'arrêta, pour allumer les phares... Ah! ce ne fut pas long, je vous prie de le croire... Luce connut un de ces instants de suprême béatitude où l'on croit à la Providence.
* * * * *
Mais à peine, ses aises recouvrées, se retournait-il, qu'un cri de surprise lui échappa: toute la voiturée s'était envolée! Tous, comme des soldats qui préparent une embuscade, s'étaient jetés qui derrière un arbre, qui derrière une borne, qui à l'orée du bois... Le mécanicien lui-même, la main pudiquement retournée en cornet, s'abritait derrière le capot.
Indigné, Luce se croisa les bras. Ah! c'était bien la peine de se retenir, de se contraindre, de se mettre à la torture, quand tous étaient travaillés du même besoin! Voilà donc pourquoi ils se taisaient, depuis une heure! Ce n'était pas la mélancolie du crépuscule. Fichtre non! Tous avaient envie de descendre, et nul n'avait osé parler! Ah! pudeur, pudeur, que de crimes on commet en ton nom...
LE RESSORT
Sartaine raconta:
--Il y a de cela quatre ans juste. Nous étions en voyage de noces à Cavalour, une toute petite plage de l'Esterel. Nous y vivions à cent sous par tête, et pourtant ce séjour représentait pour nous un gros sacrifice. Nous n'avions d'autres ressources que mes appointements de rédacteur au ministère de l'Éducation publique et la rente des 20.000 francs de dot de ma femme. Mais elle avait tellement tenu à passer ces quinze jours de congé dans le Midi, que nous nous étions offert cette petite folie. On ne se marie qu'une fois, généralement.
La veille de notre départ, nous nous promenions dans la campagne, par un temps de printemps. De tous nos yeux, nous faisions provision de souvenirs, quand, à un détour de la route, nous découvrîmes une automobile en panne. C'était une splendide limousine, un salon sur roues. Mais ce salon était vide. Accroupi à l'arrière, le mécanicien réparait un pneu. Il avait l'air d'un brave homme, la face cuite et barrée d'une rude moustache noire qui n'en finissait plus. Nous nous approchons de lui, nous admirons sa voiture, la causerie s'engage, et nous apprenons qu'il rentre à Paris pour chercher les filles de son patron, un gros industriel en villégiature au Cap-Martin. Comme il se relevait, satisfait d'avoir achevé sa besogne, et sans doute mis en confiance par notre allure modeste, il nous dit:
--Ça vous irait, hein, les amoureux, de faire une petite balade dans cette bagnole-là?
Nous nous regardons, ma femme et moi. Nous n'étions jamais montés dans une auto. Une même pensée nous traverse:
--Je vous crois. Et même... si vous nous emmeniez jusqu'à Paris...
Je lui promets un joli pourboire. Il se gratte le front sous sa casquette, puis, résolu:
--Bah! ça ne fera de tort à personne. Et ça paraît tellement vous faire plaisir.
Une demi-heure après, notre petite malle arrimée au porte-bagage, nous roulions, blottis au creux de la somptueuse limousine.
* * * * *
Ah! mes amis... ce rêve. Songez que, pour nous, tout était nouveau: ce rebondissement dru, les délices de la vitesse alliées à celles de la solitude et du confort, l'amusement de pénétrer au cœur des villes et des villages, d'y surprendre le détail de la vie dans un regard, puis de fuir à nouveau dans la campagne, où le paysage raye les vitres... Imaginez ces deux amoureux tout neufs, grisés de bonheur, dans ce nid tiède et capitonné... Napoléon débarqué de l'île d'Elbe et marchant triomphalement à travers la France, l'aigle «volant de clocher en clocher jusqu'à Notre-Dame» n'éprouva certainement pas de sensations plus fortes que les nôtres, dans ce voyage de Provence à Paris, où la route se précipitait sous nos roues.
* * * * *
A la barrière, nous quittâmes ce rude et bon Marcel, le mécanicien à qui nous devions cette échappée de rêve et dont deux jours de route et d'étapes nous avaient rapprochés.
C'était fini... Seulement, en descendant de cette voiture, nous n'étions plus les mêmes qu'en y montant. Nous avions pris le sentiment aigu d'une vie plus savoureuse, plus pleine, plus intense et plus forte que celle où nous allions retomber. Ce fut le voile déchiré, la révélation en éclair, l'éblouissement dont les yeux gardent la trace ineffaçable.
L'existence que j'allais mener jusqu'à la mort me fit horreur. Quoi! Donner ma jeunesse, ma force, à cette besogne dont je savais l'inanité... Être un des rouages inutiles de cette machine à paperasses... Attendre tous les matins et tous les soirs qu'il soit l'heure de m'en aller... Faire mon métier avec ma montre sous les yeux... Finir sous-chef, avec une petite retraite... Préparer du même coup cet avenir médiocre à ma compagne, que j'avais vue illuminée, étincelante de bonheur pendant ces deux jours de rêve? Ah! non, non et non!
Ce fut une métamorphose. Je sommeillais, je m'éveillai. J'étais d'argile, je devins d'acier. Ce fut ce voyage de hasard qui tendit mes désirs, qui les roidit, qui en fit autant de ressorts bandés, capables de me projeter droit et vite au but... Moi aussi, à la force du poignet, je parviendrais à la fortune. Moi aussi, j'aurais ma bonne limousine, qui bondirait dru sur les routes.
* * * * *
J'y serais arrivé, je crois, par le crime même, si la nature et l'éducation n'avaient déposé en moi le sens de la netteté morale et l'horreur de la vilenie. Le jour même du retour, je cherchai. Un de mes oncles, qu'on qualifiait d'_original_--mot qui peint notre race, qui fait, de quiconque sort du moule commun, une sorte de demi-fou--m'avait légué une formule pour la conservation des œufs. «Tiens, petit, garde cette note. Cela te servira peut-être un jour.» Je l'avais oubliée dans un coin de tiroir, en vrai Français qui fuit l'initiative et n'estime que les diplômes. Je la relus. Si elle était bonne, elle valait un trésor. En effet, l'œuf frais se vend _trois_ fois plus cher en hiver qu'au printemps. On voit tout de suite les bénéfices que pourrait réaliser celui qui achèterait des œufs au printemps, les conserverait frais et les revendrait l'hiver. Nous étions en mars. Je préparai le bain, j'y plongeai quelques centaines d'œufs, et je ne les en tirai qu'en novembre. Passez-moi le mot: on eût dit qu'ils sortaient du derrière de la poule! Alors, j'entraînai ma femme par la taille dans une valse échevelée, en criant: «Nous aussi, nous aurons notre limousine!»
Résolument, nous nous jetâmes à l'eau. Je quittai le ministère, pour avoir tout mon temps. Nous vécûmes sur les 20.000 francs de la dot. Je louai un hangar à Bagnolet, je fis construire des cuves, j'achetai des œufs par centaines de mille, et j'en cherchai la vente l'hiver suivant.
Dame! ça n'a pas marché tout seul. Il m'a fallu briser des coalitions d'intérêts, lutter contre les commissionnaires des Halles, désarmer les méfiances, attendrir les grands restaurants, séduire les fabricants de biscuits, que sais-je? Vous voyez d'ici l'ex-rédacteur de ministère à la besogne. Parfois, j'étais las à croire que je marchais sur les genoux. Et souvent des larmes d'humiliation me rongeaient les yeux... Mais, dans ces moments-là, je pensais au beau voyage en limousine et, l'œil sec, la taille redressée, je repartais...
Vous connaissez ma situation actuelle. Mes usines couvrent à Bagnolet la superficie d'un village. Mes ramasseurs drainent l'Europe, et je puis dire que la terre entière me doit le petit bienfait de déguster en hiver un œuf qui a la fraîcheur du printemps. Vous comprenez maintenant quel fut le ressort de ma rapide fortune et pourquoi j'aime mes trois autos...
--Et le bon Marcel, vous ne l'avez pas pris comme mécanicien?
--Marcel? Mais si, je l'ai pris. C'est mon surveillant général. Il se fait mille louis par an. Mais comme mécanicien, vous ne voudriez pas. Il prend trop facilement du monde sur la route!
A QUOI RÊVENT LES CHAUFFEURS
«Parti au quart de tour. Pas fâché. Sous prétexte d'adieux, les Ledragon nous avaient à l'œil. Ce que c'est rosse, les amis! Ayons le sourire.
Cristi! la sortie n'est pas bonne, chez les Ledragon. Deux bornes resserrées, un seuil de pierre, un butoir... On voit bien qu'ils n'ont pas d'auto. Virage. Passons vite en quatrième. Je suis sûr qu'ils nous guettent encore... Ah! nous y sommes, et sans douleur.
Pas mauvais, leur déjeuner. Deux vins. Ils donnent l'ordinaire pour du bordeaux. Des nèfles! C'est du petit reginglard de pays. Le second était cordial. Pourtant, l'étiquette blanche et le nom en cursive «Pomard» ne m'inspirent pas confiance. Ça sent son grand épicier.
Un vieux chapeau. C'est drôle, on dirait que la voiture en a peur et qu'elle ne veut pas passer dessus.
Ce n'est pas possible, ce n'est pas une 15-20 chevaux. Le marchand s'est trompé. C'est une 24-30. Elle marche trop bien. Vite, touchons du bois. Suis-je bête! Quand on conduit, on touche toujours du bois, puisqu'on a les mains au volant.
J'ai bien mon permis?
Il y avait un plat assez réussi. Des œufs brouillés aux truffes, servis dans des tomates creusées. Il faudra que nous essayions ça à la maison, quand nous n'aurons pas les Ledragon.
Cette Mme Ledragon est étonnante. Elle a bien le demi-siècle. Et elle chasse, elle pêche. Elle vous a une de ces poitrines en pupitre... Mais ses filles, quelles bringues!
Hein? Quoi? Qu'est-ce que vous dites? Des vaches. Parbleu, je les vois bien. C'est curieux comme les gens qui sont dans votre dos ont la manie de vous donner des conseils.
J'ai une chambre réparée à l'arrière gauche. Je m'en méfie.
Zut! une montée dont on ne voit pas le bout. Faudra passer en troisième. Mais aussi nous sommes chargés comme un canon. Quelle idée ma femme a-t-elle eue d'offrir aux trois Tiquard de les déposer chez eux, à Martinville? C'est un détour de quinze kilomètres au moins. Il est vrai qu'ils lui ont fait le coup de la carte forcée. Et des allusions, et des invites! Des gens qui n'auraient pas levé le petit doigt pour monter dans votre break, au temps des chevaux, rampent à s'user la peau du ventre et déploient des ruses de Sioux pour avoir une place dans votre auto.
C'est très drôle. La route paraît moins bonne, quand on va moins vite.
D'ailleurs, quand nous n'avions pas d'automobile, nous faisions comme les autres. Combien de fois avons-nous invité les Ravache--des êtres insupportables, puants, prétentieux--uniquement parce qu'ils avaient un tonneau 10-chevaux! Et ils se faisaient prier, encore. Et nous insistions. Pour une 10-chevaux! Quand j'y pense, j'en ai chaud de honte.
Non, il ne prendra pas sa droite. Vous verrez qu'il ne la prendra pas. Quelle jouissance les charretiers éprouvent-ils à rouler à gauche? Au milieu, je comprendrais. Mais à gauche? Ah! l'animal, il dormait!
Quel beau temps.
Si j'étais les Ponts-et-Chaussées, je mettrais des planches sur les fossés et les tas de pierres sur les planches. Ainsi, je déblaierais la banquette.
Et dire que si ma direction cassait, nous nous retournerions à 60 à l'heure! Qu'est-ce que je ferais? J'aime mieux ne pas y penser.
Un troupeau. Les quatre pieds d'un mouton éreintent plus la route que les quatre pneus d'une auto. Pourtant on ne dit rien aux bergers.
Ça sent l'engrais.
Tiens, un trimardeur qui ressemble à Victor Hugo. Pauvre diable. Comme nous devons lui faire envie! Qu'est-ce qu'il peut bien penser en nous voyant? Oh! il pense peut-être tout simplement: «V'là une auto.»
Allons, bon, un coup de sirène derrière nous. Gratté! C'était au moins une 80-chevaux. Décidément, c'est insupportable, cette poussière.
Au fond, suis-je vraiment plus heureux que ce trimardeur-là? J'ai des embêtements d'affaires, d'argent, d'ambition, qu'il ignore. Et lui, il a des voluptés simples et fortes que je ne connais pas: lamper un verre de vin, fumer un mégot, palper une pièce blanche. Tout est relatif. En faisant pour chacune d'elles la balance des joies et des peines, toutes les existences s'équivalent peut-être?
Est-ce un cassis? Non, c'est l'ombre d'un arbre.
Une auto devant nous. Elle vient? Non, elle va dans notre sens. Donc, nous marchons plus vite. Il faut que je l'aie. C'est idiot. Mais je ne serai pas content tant que je ne l'aurai pas. Et puis, ça épatera les trois Tiquard.
Ah! ça va mieux.
Il me semble que j'ai entendu quelque chose d'anormal dans le moteur. Ou dans le différentiel, peut-être? Un pignon brisé? La panne, la grande panne... Suis-je serin! c'est le sifflet du chemin de fer.
Ça roule. Encore un peu, pour voir. Allons, allons, soyons sage. C'est bon la vitesse. On se sent fier, puissant, souverain. On règne.
Chic, chic! voilà les maisons de Martinville. On va débarquer les trois Tiquard. Ma foi, je n'éteins pas le moteur. Ça pressera les adieux. Et puis, si des fois on ne repartait pas...»
LE PETIT FOX
On offrait aux Griset, qui avaient pris à Marlotte leurs quartiers d'été, un jeune et charmant fox-terrier qui habitait Le Raincy. Comment le transporter d'une résidence à l'autre? Par le chemin de fer? Mais que de transbordements! De plus, on assure que les chiens sortent de leur cage salis, aphones, enragés. Et quant à l'emporter avec soi, il n'y fallait pas songer. Il suffit d'un voisin grincheux pour exiger l'expulsion du voyageur à quatre pattes. Non. Le rêve, c'était de cueillir le petit chien en auto et de le déposer dans sa nouvelle maison, une heure plus tard.
Le temps pressait. Le fox appartenait à une vieille dame qui le trouvait trop jeune et trop fou pour elle. Et elle était bien capable de le donner dans le pays même, si l'on tardait trop à l'en débarrasser.
Les Griset n'avaient pas d'auto. Mais tout leur entourage en était farci. On allait se disputer le plaisir de les obliger. A tel point qu'ils en furent un moment embarrassés. A qui donneraient-ils la préférence?
Au cousin Petitport. La famille d'abord. On n'est pas toujours en très bons termes avec les siens. On a souvent des relations vagues et flottantes. Mais, dans chaque circonstance importante, les liens se tendent. Dès qu'on a besoin d'une aide, d'un service, on se souvient qu'on est du même sang. Le cousin Petitport, célibataire et rentier, possédait une souple et légère voiture d'une douzaine de chevaux, dont il usait surtout le dimanche avec ses amis. Il était son propre mécanicien. Il serait ravi de la promenade.
On l'invita donc à dîner, non sans avoir mûri un fin menu, car on savait le cousin gourmet. Et, dès le potage, on aborda carrément la question. Or, voyez la malchance. Petitport relevait à peine d'une crise d'entérite. Et il se sentait encore trop faible pour conduire pendant 120 kilomètres. Ah! sans cette maudite attaque!... Mais le moindre effort le jetait bas. On compatit poliment, bien que le cousin témoignât d'un robuste appétit de convalescent, qui rassurait sur son sort.
Décidément, rien ne servait d'être cousins. La vraie famille est formée des amis. Ce n'est pas la famille imposée, mais la famille librement choisie, la famille d'élection. Celle-là est toujours prête à rendre service. Est-ce que les Bréau, par exemple, les grands usiniers, n'allaient pas sauter sur l'occasion? C'était bien le diable si, avec leurs deux grosses voitures de la bonne marque, ils ne pouvaient pas faire transporter un petit roquet du Raincy à Marlotte!
M. Griset se chargea de l'ambassade. Armé d'une grosse botte de roses, il s'en fut trouver Mme Bréau. Puis, déployant des grâces, il coula légèrement sa demande, comme un billet doux glissé parmi des fleurs. Tout de suite, il s'excusa, désinvolte, assura que le chien était bien élevé, qu'il n'offenserait pas le tapis de la limousine. D'ailleurs, avec des voitures si rapides, il n'aurait même pas le temps de s'oublier.
Mais, décidément, le petit fox jouait de malheur. L'une des autos était indispensable à M. Bréau pour le mener deux fois le jour à l'usine. Et quant à la seconde, elle était en réparation, chez le fabricant. Ce n'était plus une voiture, mais un jeu d'osselets, disséminé dans trente-six paniers... Mme Bréau était vraiment désolée. Mais sa désolation dut être brève, car la dame passa vite à un autre sujet.