Plaisirs d'auto

Part 7

Chapter 73,851 wordsPublic domain

Le visage de l'inconnu s'illumina. Sa barbe de mage descendait sur une poitrine de ténor. Ses traits étaient nobles. Il sentait bon. Il avait un beau regard brun et caressant, presque oriental. Cet ensemble imposant, assuré, contrastait avec la silhouette efflanquée et le profil avide de Jean Jarlon.

Cependant, d'un geste impétueux, à deux mains, l'inconnu avait saisi le reporter par la manche. Il l'agrippait, le faisait sien. Une sorte de volupté, de concupiscence, gonflait sa face et grésillait dans ses yeux. Il balbutia:

--Vous êtes... vous êtes... envoyé... par le grand journal... _L'Essor?..._ Ah! monsieur, vous ne pouviez pas mieux tomber. Je vais vous donner des détails, tous les détails... C'est moi qui ai porté les premiers secours... Je suis le docteur Pujol.

Avec des gestes persuasifs et pressants, il forçait le reporter à s'asseoir à l'une des tables placées à l'ombre devant l'auberge. Puis il commanda de la bière, emplit les verres. Jean Jarlon se laissait faire. Décidément, il tenait la veine. Il tombait, du premier coup, sur un témoin intelligent, qui avait tout vu, qui avait le premier secouru les victimes. Et, avant même de boire:

--Eh bien?... Est-ce grave?

Le docteur Pujol, négligemment, ferma les yeux, secoua la tête:

--Des écorchures, des contusions, des riens.

Rassuré, le reporter tira son stylo, son papier, but une gorgée de bière, respira.

--Voilà qui va des mieux.

Et comme, les coudes à la table, le buste en avant, la bouche entr'ouverte, le jeune médecin épiait l'instant de poursuivre, Jean Jarlon se carra:

--Ah!... Et maintenant, voyons, comment l'accident s'est-il produit?

--Ne croyez-vous pas, insinua le docteur Pujol, qu'il vaudrait mieux tout d'abord rassurer vos lecteurs sur l'état des victimes? Tenez, je vais vous dicter une petite note.

Jean Jarlon acquiesça, ravi. Le médecin se recueillit. Puis, les paupières modestement baissées:

--Écrivez: «Hâtons-nous de dire que l'état des blessés est tout à fait satisfaisant. Par un rare bonheur, un jeune médecin des environs, le docteur Pujol--P, u, j, o, l--aussitôt appelé, put prodiguer aux intéressantes victimes les soins...

--... les plus éclairés, se hâta d'achever Jarlon, qui trépidait d'impatience.

--C'est cela! consentit doucement le témoin.

--Et maintenant, ramena le reporter, les causes de l'accident: le chien, la direction, l'éclatement?

Le docteur Pujol haussa des épaules indifférentes:

--Est-ce qu'on sait jamais au juste? Je poursuis: «Le docteur Pujol a d'ailleurs de qui tenir. Son grand-père servit comme médecin de marine sous l'Empire. En 18...»

Jarlon releva son stylo et scruta son compagnon d'un regard inquiet:

--Ne craignez-vous pas, dit-il, que ces détails ne paraissent guère à leur place? Ils pourraient faire l'objet d'une notice à part. Si nous revenions...

Le docteur Pujol l'apaisa d'une main caressante:

--Attendez, attendez. C'est très intéressant. Vous allez voir. Écrivez: «En 1886, son père, fonctionnaire distingué, ne craignit pas de s'exiler au Tonkin, alors à peine pacifié.»

Décidé à ménager jusqu'au bout un témoin malgré tout précieux, Jean Jarlon, les ongles dans les paumes, joua la satisfaction:

--Parfait!... Et maintenant, dites-moi: Croyez-vous que la catastrophe soit imputable à la maladresse du conducteur?

Le jeune médecin eut un grand geste détaché. Il fut l'image même de l'impassible Destin:

--Qu'importe!

Puis, de nouveau courbé sur la table, il reprit âprement:

--J'achève: «Le docteur Pujol sut se montrer digne d'une telle lignée. Sa thèse sur l'_Influence du sang des pellagreux dans le développement embryonnaire_ (vous mettrez, dit-il, ces mots en italique) fut fort remarquée. Et si les nécessités de la lutte pour la vie...»

Jean Jarlon sursauta. L'impatience lui grimpait au long du corps, lui montait au cerveau. Résolu pourtant à ne pas lâcher son témoin sans lui avoir tiré des détails sur l'accident lui-même:

--Monsieur, je vous assure, mon temps est précieux. Excusez-moi. Mais il faut que je téléphone à mon journal. On attend... Je vous en prie, abrégeons.

La belle barbe du docteur Pujol se redressa, offensée:

--Soit, monsieur, j'abrège. Voyons, où en étais-je? Ah! oui: «... de la lutte pour la vie ne l'avaient contraint à exercer dans nos campagnes, au moins pour un laps de temps que nous espérons...»

Exaspéré, Jean Jarlon coupa:

--Oui, oui, je vois la suite, je compléterai. Mais, je vous en supplie, des détails, monsieur, des détails sur l'accident.

Alors, le docteur Pujol se leva. Et, méprisant, grand comme le monde:

--Toujours ce misérable accident d'automobile!... Mais, monsieur, je n'y assistais pas, moi, à votre accident!

LA GLOIRE

Ne cherchez ni le lieu, ni la date, ni le nom de la course. Nous l'appellerons, si vous le voulez bien, le Grand-Prix des petites voitures. Vous vous en imaginez aisément le décor. Des tribunes animées d'oriflammes et de foule; la route vide entre ses fortes palissades, où déambulent gravement cinq ou six officiels; l'immense charpente quadrillée du tableau où s'inscrivent les résultats par tour; l'océan de moissons jaunes, d'où des grappes humaines émergent, jalonnant jusqu'à l'horizon le circuit à travers la campagne. Et là-dessus, un ciel de soie bleue, palpitant comme un immense vélum accroché au soleil et tendu sur la fête.

Les voiturettes passent et repassent. Elles sont si petites qu'elles paraissent lentes, bien qu'elles abattent leurs 20 lieues dans l'heure. Mais elles ne déplacent pas assez d'air. On dirait une fuite de souris talonnées par un chat invisible.

Les postes de ravitaillement sont creusés en silo devant les tribunes. Sous leur toit de papier goudronné, entre leurs cloisons grillagées, ils font songer à des poulaillers tombés dans une cave. Là, on attend. Mais que de drames secrets, sous cette inaction forcée!

Un homme surtout vit d'une vie amoindrie, ralentie, dans l'étau de l'angoisse. Il s'appelle Lejeune. C'est un tout petit constructeur. Dans les milieux automobiles, on dit grand bien de ses voitures, très sérieuses, très étudiées. Mais on l'estime un peu à la manière de ces romanciers dont on vante les livres avec d'autant plus de chaleur et de sincérité qu'ils ne se vendent pas. Car Lejeune est encore ignoré du grand public, de la foule.

Laborieuse et modeste, son existence lui ressemble. C'est un ancien ajusteur de la célèbre marque Sancerre. Il a fondé une toute petite maison d'automobiles, une maisonnette, pourrait-on dire. Cependant il est tenace. Il a conscience de sa valeur. Et, pendant huit mois, dans le silence de l'atelier, une fois ses ouvriers partis, à la lueur d'un quinquet, il a patiemment, amoureusement limé, ajouré, ciselé un moteur. C'est son chef-d'œuvre. Puis, il l'a mis au cœur d'une voiture. Il l'a confié à un conducteur qui n'a jamais couru et que seconde un mécano de quinze ans. Et il a jeté le tout dans la mêlée. Le sacrifice qu'un tel geste représente dans cette humble vie, on le devine...

Or, voilà que, au premier tour, la voiture Lejeune passe en tête... Mais oui, elle bat les marques les plus notoires, les plus puissantes, les plus redoutables. Une stupeur heureuse court les tribunes. Les initiés se réjouissent et proclament qu'ils l'avaient bien dit. D'autres s'informent. Lejeune? Qui ça, Lejeune? D'autres enfin ne veulent rien savoir. Ils continuent d'avoir foi dans les grands favoris. On renonce malaisément à ses dieux. Peut-être aux tours suivants--il y en a six--les champions reprendront-ils l'avantage? Peut-être, cette Lejeune a-t-elle jeté tout son feu?

Oh! Du fond de son silo, le petit constructeur sent, épouse tous ces remous de pensée où son sort se débat. Il voudrait se sauver, rentrer à Paris, ne plus savoir, dormir, être comme mort. Et, malgré tout, il reste rivé dans son fossé, debout, la tête tendue vers la perspective où débouchent les voitures.

Le deuxième, le troisième, le quatrième tour... La chance se maintient, s'affirme. La Lejeune reste en tête, d'une régularité de jouet mécanique. Le cinquième tour... La Lejeune augmente son avance. A peine un concurrent la menace-t-il encore.

Plus qu'un tour! Alors, Lejeune n'y tient plus. Il sort du ravitaillement. Il se mêle à la foule dense de l'enceinte. Et subitement, il s'aperçoit «qu'il y a quelque chose de changé». De toutes parts, des mains l'étreignent. On le félicite. Bravo, mon cher! Il se découvre des nuées d'amis inconnus. Ah! le gaillard! On l'entraîne à l'écart. Et ce sont des chuchotis, des offres qui tiennent du rêve, des projets d'association, de commandite. Ah! cet argent qui, tant de fois, a manqué à la maison,--ces veilles d'échéance où l'on ne dormait pas, ces jours où l'on cherchait la piécette blanche égarée au fond du gousset,--cet argent afflue, se rue, en mascaret. On dirait qu'on lui fourre des billets de mille dans ses poches, dans sa bouche, qu'on l'en bourre, qu'on l'en bâillonne. C'est, dans cette demi-heure du dernier tour, toute une fortune qui monte, s'échafaude, s'épanouit en apothéose.

Qui s'en douterait? Un drame se joue derrière le front du héros. Tandis que la gloire s'offre, lui souffle au visage son haleine grisante et lui jette au cou ses beaux bras dorés, Lejeune n'a qu'une pensée: «Si le moteur ne tenait pas jusqu'au bout?...» Il l'a tellement travaillé, ciselé. Maintenant, toutes les cloisons lui apparaissent en papier à cigarettes, toutes les tiges en fétus de paille. Toutes les pièces ont bien tenu jusqu'ici. Mais peut-être sont-elles aux limites de leur endurance? Oh! si la voiture n'achevait pas ce dernier tour? Si le rêve se dissipait? Quel réveil!

Qu'est-ce donc? Une clameur, d'abord indécise, s'accentue, court au long de la route à la vitesse d'une voiture... C'est elle!

Oh! alors, c'est de la folie, de la délicieuse folie. Il faudrait, pour rendre ces scènes vives et touchantes, les enregistrer avec des appareils rapides, délicats, inédits, capables de tout retenir, les gestes, les paroles, les physionomies, les couleurs, les nuances...

Regardez l'effusion qui jette Lejeune dans les bras de son mécanicien Berger, aussitôt la petite voiture rentrée au parc. Ah! la bonne, la franche accolade.

En voilà un, ce Berger, qui peut se vanter d'entrer dans la gloire à 80 à l'heure! C'est un petit serrurier de Montargis, qui représentait vaguement la marque Lejeune et bricolait des voiturettes. Parfaitement inconnu, il monte en course pour la première fois. Et maintenant, assis dans son baquet, la face noire de graisse et de goudron, rayonnant, superbe, il est entouré d'une foule avide, qui le palpe, l'étreint, le dévisage, l'interviewe, l'acclame, tandis que cent appareils, aux mains de photographes impérieux, le fusillent à bout portant, et que le cliquetis des télégraphistes expédie son nom sur tous les points de la terre.

Et le petit mécano de quinze ans, avec sa bonne frimousse juvénile, ingénue et pure, prend sa juste part de triomphe. Seulement, tandis qu'on le cliche, qu'on le flatte, qu'on l'étreint, savez-vous ce qu'il fait? Il mesure avec sa jauge combien il lui reste d'essence, pour voir, comme ça, par curiosité.

Maintenant, nous sommes au buffet officiel. Mais si le décor change, les gestes ne changent pas. Ce qu'on s'embrasse, mes amis, dans ces occasions-là! Mme Lejeune tombe dans les bras de son mari, sans paroles. Le président du Cercle automobile cueille la scène avec son instantané: «Et plus tard, s'écrie-t-il, si vous voulez divorcer, j'aurai un document qui vous en empêchera!» La charmante femme n'oublie pas le brave Berger. Clic! clac? Deux gros baisers au goudron et à la graisse, sur les bonnes joues du conducteur. «Et le petit!» s'écrie-t-elle en se précipitant vers le mécano... Et l'enfant rougit sous le hâle et le cambouis.

Attention, voilà le cinématographe qui s'avance. Rien ne va manquer à la gloire des héros. On les groupe devant l'objet d'art qui constitue la Coupe des petites voitures. L'homme tourne son moulin à café. Mais, comme les coureurs n'osent pas risquer un geste, on leur suggère, pour les faire remuer, d'enlever les serre-tête de scaphandre dont ils sont coiffés. Ils obéissent. La foule applaudit. Que les temps sont changés! Jadis, l'opérateur criait: «Ne bougez plus!» Maintenant, c'est: «Mais bougez donc!»

Enfin, on apporte le champagne. Le vin espiègle et vivant étincelle dans les coupes qui tremblent dans les grosses mains noires. Les toasts, les souhaits, les remerciements hésitent sur les lèvres agitées. Et ce qu'il y a de charmant, c'est qu'alentour, tous les visages--vous entendez, tous les visages sans exception--sont heureux et souriants, en reflet. Ah! Voilà bien ce qui donne à la vie son éclat et son prix: ce sont ces minutes d'élan, d'enthousiasme, de sincérité absolue, vers l'allégresse.

Que vous dirai-je encore? Le brave Berger avait une poussière dans l'œil gauche. Si bien que cet œil-là pleurait un peu plus que l'autre. Mais je vous jure qu'on n'avait pas besoin d'avoir reçu de poussière du tout pour se sentir un petit picotis aux paupières.

GRAND TOURISME

Lise et Claude--six et sept ans--se sont glissés dans la remise de l'auto. Dans l'ombre fraîche, l'énorme phaéton exhale une bonne odeur d'huile et de métal refroidis. Une raie de soleil brille sous la grande porte close. On n'entend que la brouette du jardinier sur le sable des allées. Le mécanicien a congé. Papa et maman sont en visite. Calme propice! Sécurité favorable! On va donc pouvoir goûter ces délices défendues, grimper dans la voiture, lui au volant, elle à ses côtés, et, de toute l'ardeur de l'imagination, s'élancer à travers le monde, sans changer de place... Écoutez ces chauffeurs intrépides, juchés sur leurs sièges et vivant leur rêve.

LUI.--Moi, je serais le mécanicien.

ELLE.--Tu serais pas un monsieur qui conduit lui-même?

LUI.--Non. J'aime mieux être un mécanicien. C'est plus chic.

ELLE.--Alors, moi, je serais une dame qui tiendrait la carte, pour être à côté de toi?

LUI.--Oui. Où qu'on va?

ELLE, _dans son rôle_.--Allez au Bois.

LUI.--Tac, tac, tac. Ça, c'est les vitesses. J'ai passé vite.

ELLE, _consultant la carte à l'envers_.--J'ai changé d'avis. Allez à New-York.

LUI.--Mais il y a la mer...

ELLE, _désinvolte_.--Faites le tour.

LUI, _dans ses dents_.--Eh bien! mon colon...

ELLE.--Et dépêchez-vous. J'ai des amis à dîner.

LUI, _cornant avec fureur_.--Attention, là, croquant!

ELLE, _vaguement inquiète_.--Pourquoi que vous faites aller la trompe?

LUI.--C'est un transatlantique qui veut pas prendre sa droite.

ELLE, _répétant des phrases entendues_.--Soyez prudent. Je déteste qu'on conduise au frein. Ça use les pneus.

LUI.--C'est bon. C'est bon. Voilà New-York.

ELLE.--Qu'est-ce qu'il y a à voir, à New-York

LUI.--Des milliardaires.

ELLE.--Qu'est-ce que c'est, des milliardaires?

LUI.--C'est des gens qu'ont mal à l'estomac.

ELLE.--Alors, ils doivent être méchants. Je ne veux pas les voir. Retournons. Vous reviendrez par l'Afrique.

LUI.--Mais y a encore la mer!

ELLE.--Prenez l'autre rive.

LUI, _se carrant dans son fauteuil_.--On en met.

ELLE.--De quoi qu'on met?

LUI, _indulgent, avec un rien de mépris_.--De l'avance, parbleu!

ELLE.--On en fait, de la poussière!

LUI.--C'est le désert. C'est mal entretenu.

ELLE.--Y a pas de goudron?

LUI.--Pas des bottes. Ah! ah! sacristi... Voilà un troupeau d'éléphants.

ELLE.--Faut faire signe au berger de les ranger.

LUI.--Mais y a pas de berger, voyons. C'est des éléphants sauvages.

ELLE.--Alors, faut faire aller la trompe.

LUI, _badin_.--Comme eux...

ELLE.--On passe?

LUI.--Bien sûr... Oh! là, là, quelle secousse!

ELLE.--On a écrasé quelque chose?

LUI, _avec orgueil_.--Plutôt.

ELLE.--Quoi donc?

LUI.--Je crois qu'on vient de passer sur une autruche.

ELLE, _vivement_.--Oh! Faut rapporter les plumes!

LUI.--Non, non, filons. Le propriétaire n'aurait qu'à prendre notre numéro. Je ne sais pas si le patron est assuré.

ELLE.--C'est dommage.

LUI.--Si on boule un crocodile, je vous promets qu'on prendra sa peau. Ah! zut!

ELLE.--Qu'est-ce qu'il y a?

LUI.--C'est mon embrayage qui me fait des mistoufles.

ELLE.--C'est grave?

LUI.--Non! C'est des grains de sable... Pas étonnant, dans le Sahara.

ELLE, _rassurée_.--Je voudrais passer par Pékin.

LUI.--Ah! non, alors. On ne sera jamais rentré pour dîner.

ELLE.--Si, na!

LUI, _quittant le ton mécanicien_.--Non. D'abord, c'est pas une raison, parce que t'es la dame, pour me faire faire tous tes caprices. Je ne veux pas éreinter ma voiture, moi. Ou bien alors, je serai le monsieur, tu seras ma femme, et tu n'auras plus rien à dire.

ELLE, _effarée de connaître si tôt le joug conjugal_.--Non, non. Tu seras toujours le mécanicien. Par où rentre-t-on?

LUI.--Par la Turquie.

ELLE.--On ne s'arrêtera pas?

LUI.--On ne s'arrête jamais en automobile, quand on n'est pas forcé.

ELLE.--Alors, quand qu'on achète des cartes postales?

LUI.--Quand on fait son plein d'essence, tiens! Mais faut rentrer. On va faire vite.

ELLE.--Faire quoi?

LUI.--De la route, voyons. Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse? Regarde. On frise le cent à l'heure. Attention: un tournant. T'as vu? On a viré sur deux roues.

ELLE, _mal rassurée_.--On va pas verser?

LUI, _sûr de soi_.--Il n'y a pas de danger.

ELLE, _frissonnante_.--Alors, va encore plus vite, dis.

LUI, _farouche_.--Tant que ça peut!

ELLE.--Tant que ça peut quoi?

LUI.--T'es bête. Tant que ça peut marcher.

ELLE.--Tu conduis bien, tu sais.

LUI, _modeste_.--Oui. Je connais mon affaire. (_Un temps._) Dis donc, voilà que tu tutoies ton mécano, maintenant!

ELLE, _du tac au tac_.--Tu tutoies bien ta patronne.

LUI.--Tiens, c'est vrai! Ah! ça se tire: on voit la tour Eiffel.

ELLE.--Où qu'on est?

LUI.--Dans les Alpes.

ELLE.--Dis donc, on n'a pas eu de panne.

LUI.--Touche du bois.

ELLE.--Pour quoi faire?

LUI.--Ça empêche les pannes.

ELLE.--Si on en avait une, qu'est-ce qu'on ferait?

LUI.--Du camping.

ELLE.--Qu'est-ce que ça veut dire?

LUI.--C'est de l'anglais. Ça veut dire dîner sur l'herbe. Ah! nous voilà arrivés. Cristi, j'en ai plein les bras.

ELLE.--C'est très bien, chauffeur. Je suis très contente de vous. Tenez, voilà cent mille francs.

LUI.--C'est que je n'ai pas de monnaie.

ELLE, _royale_.--Gardez, gardez, mon garçon.

PAUL

Les six ans de Lise jouent au jardin. Les sept ans de son frère Claude s'approchent, importants et pénétrés:

LUI.--Tu sais, papa vient de renvoyer Paul...

ELLE, _effarée_.--Le chauffeur! Non... C'est vrai? Oh! il était si gentil avec nous. Pourquoi qu'on le renvoie?

LUI.--Pour des tas de choses. Oh! papa lui en a dit, va. (_Satisfait._) Moi, j'étais dans la remise, j'ai tout entendu.

ELLE.--Eh bien! qu'est-ce qu'il a fait?

LUI.--Voilà. Ce matin, on l'avait envoyé à la ville pour une petite réparation. Paraît qu'il est rentré un peu parti...

ELLE.--Parti où?

LUI.--Gris, si t'aimes mieux.

ELLE.--De poussière?

LUI.--Mais non, voyons: paf, pompette, pochard.

ELLE.--Ah! bon.

LUI.--En revenant, il a éraflé un garde-crotte contre une charrette et il a détraqué la sirène. Tu penses si papa était furieux. Il criait que dans un état pareil un chauffeur est capable de tuer tous ses passagers...

ELLE.--Mais puisqu'il n'en avait pas...

LUI.--Nous aurions pu être dans la voiture. Et puis ça pourrait recommencer. Enfin, il a dit à Paul qu'il allait lui régler son compte, et il lui a ordonné de faire ses paquets.

ELLE.--Et Paul?

LUI.--Il n'avait plus l'air parti du tout. Il disait qu'il ne buvait jamais et que, justement, un rien lui montait à la tête. Avant le déjeuner, ses camarades du garage lui avaient fait prendre... oh! attends... un drôle de nom... quelque chose comme une mauviette ou une minette, enfin une affaire où il y a de l'absinthe.

ELLE.--Ça doit être bon.

LUI.--Je ne sais pas. Je n'en ai jamais goûté. Et alors Paul jurait qu'il ne recommencerait jamais, qu'il se méfierait, que ça lui servirait de leçon...

ELLE.--Et papa ne l'a pas cru?

LUI.--Non, non. Papa a parlé de la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Par exemple, je ne sais pas quel vase.

ELLE.--Ça doit être dans le moteur.

LUI.--Peut-être. Et alors papa lui a sorti tout ce qu'il avait sur le cœur depuis le commencement. Y avait quelque chose!

ELLE.--Quoi?

LUI.--Attends, que je me rappelle. Ah! d'abord, il a reproché à Paul de dire des gros mots à tout bout de champ.

ELLE.--Il en disait quand il est arrivé. Mais il n'en dit plus, plus jamais.

LUI.--Mais tu comprends que quand on est en colère, on n'y regarde pas de si près. Papa criait de sa grosse voix: «Vous avez appris à mes enfants des mots qu'ils n'auraient jamais dû entendre.» Ça, c'est vrai, Lise. Tu te rappelles le jour où on a crevé, où il faisait si chaud. Paul, en changeant d'enveloppe, disait tout le temps: «Chameau de pneu! Chameau de pneu!» Et alors, toi, au dîner, comme tu avais le croûton, tu as dit tout haut: «Chameau de pain!»

ELLE, _indulgente_.--Oui, mais c'était l'année dernière. J'étais petite.

LUI.--Tu as été tout de même privée de dessert, et c'était la faute de Paul.

ELLE.--Ses parents ne lui avaient peut-être pas appris que c'était un vilain mot...

LUI, _supérieur_.--On sait ça de naissance.

ELLE.--Mais non, puisqu'il a fallu me priver de dessert pour me l'apprendre... En tout cas, papa a fait perdre à Paul cette habitude-là. Quand on sort, il n'attrape plus les pneus, ni les charretiers, ni les paysans, ni les cyclistes, ni personne. Papa ne lui a pas retrouvé d'autres défauts, j'espère?

LUI.--C'est le chat! Papa lui a reproché son inexactitude. Au commencement Paul était toujours de cinq minutes en retard sur l'heure fixée. Et ça a été le diable pour lui faire perdre cette habitude-là.

ELLE.--Les dames non plus ne sont jamais prêtes à l'heure.

LUI.--C'est à cause de leur voilette. Paraît qu'il n'y a rien de plus long à mettre qu'une voilette. Enfin, Paul, c'est son métier d'être exact. Papa lui a resservi l'histoire du jour où il a manqué son train pour Paris parce qu'ils étaient partis en retard pour la gare.

ELLE.--Oui. Eh bien, qu'est-ce qu'ils ont fait, ce jour-là? Ils sont partis à Paris par la route et ils sont arrivés avant le chemin de fer!

LUI.--Parbleu! Parce que Paul va à des vitesses folles. Aller plus vite qu'un train qui fait du soixante à l'heure!

ELLE.--Alors, pourquoi que papa dit: «Un soixante de père de famille»?

LUI.--Il dit ça devant ses amis, mais pas devant Paul. Au contraire, il lui a assez reproché ses excès de vitesse des premiers temps. Même que maman en avait des palpitations de cœur. Il paraît qu'on était obligé de le calmer à toutes les descentes, tous les tournants, les traversées de ville, pendant des mois. Papa lui a encore crié: «Et quand vous aviez une auto devant vous? Ai-je dû assez vous retenir? Vous ne vous connaissiez plus, vous vous emballiez, il fallait à toute force que vous la dépassiez. Avec vos 30 chevaux, vous vouliez lutter contre des 80, des 100 chevaux!»

ELLE.--Oh! c'était joliment amusant! Tu te rappelles quand Paul donnait des grands coups de sirène pour faire ranger la voiture. Ce qu'ils devaient rager, les autres! Moi, ça me faisait toujours penser à l'ogre quand il affile son grand couteau pour découper les petits enfants. Et toi aussi, ça t'amusait, et papa, et maman, tout le monde. Personne ne parlait jusqu'à ce qu'on ait passé.

LUI.--Oui. Mais il aurait pu arriver un accident.

ELLE.--Tu n'es qu'un capon. D'ailleurs, c'était fini, ce temps-là. Papa avait défendu de dépasser les autos. Je pense que Paul a répliqué.

LUI.--Bien sûr. Il a répondu que certains patrons étaient pour la vitesse, d'autres contre, et qu'il fallait le temps de se mettre à l'allure de la maison.

ELLE.--C'était tapé. Et papa le renvoie tout de même?

LUI.--Bien sûr.

ELLE, _un doigt sur son petit nez_.--Eh bien! moi, je vais lui dire de le garder.

LUI.--T'es pas folle?