Part 6
Mais la vie tient en réserve, pour ces moments extrêmes, des ressources insoupçonnées d'énergie. A ces minutes décisives, où se révèlent les vrais caractères, l'instinct, le tout-puissant instinct se réveille et souffle les mots qu'il faut. Mme Agil fut à la hauteur des circonstances:
--Placez-le à côté du chauffeur! dit-elle.
En effet, n'était-ce pas la bonne, la simple solution? Du moins la pauvre petite Mme Agil se flattait de ce fol espoir. Mais il fallut bientôt déchanter. Des craintes, qu'elle n'avait pas entrevues dans le premier instant, l'assaillirent dès que la voiture fut en marche.
La pluie, malgré la glace et l'auvent, allait peut-être pénétrer le carton, abîmer le chapeau? Si le vent emportait le couvercle? Si, dans un virage un peu brusque, l'énorme monument basculait, roulait sur la chaussée, dans la boue, sous les pas des chevaux, les roues des voitures? Son chapeau sous un autobus!
* * * * *
Les yeux sur le carton, la bouche à l'acoustique, elle multipliait les recommandations à son chauffeur. Mais je ne sais quoi d'indécis, d'hésitant, d'inquiet dans l'allure de ce dernier, vint bientôt ajouter à sa propre angoisse...
Le mécanicien qui n'a jamais conduit une limousine, dans Paris, un soir de décembre, en ayant à sa gauche un chapeau modèle 1909, châssis long, emballé dans un carton, ne peut pas imaginer les difficultés d'une pareille tâche. Non, il ne peut pas concevoir l'état d'âme du chauffeur de Mme Agil.
Encore, un borgne a la ressource de tourner la tête, pour voir ce qui se passe du côté de son mauvais œil. Mais le mécanicien de Mme Agil avait beau tourner la tête à gauche, il ne voyait que le carton à chapeau. Une moitié du monde cessait d'exister pour lui. Il ne vivait qu'à demi.
Impossible de voir, à gauche, le passant qui traverse en poule affolée, la voiture qui vient sur vous aux croisements, le tas de pavés, le signal de l'agent. Rien que ce mur, ce monolithe imbécile, vacillant, hostile, qui lui retombait sans cesse sur le coude, et qu'il rembarrait en bourrades sournoises.
Ajoutez qu'à droite d'ahurissantes recommandations lui crépitaient à l'oreille, jetées par l'acoustique: «Faites attention, il va s'envoler!--Il glisse, rattrapez-le!--Passez votre bras dans le cordon,--etc., etc.» Il avait déjà à moitié perdu la vue. Il perdait tout à fait la tête.
* * * * *
Bref, ce qui devait arriver arriva. Presque au port, la voiture de Mme Agil emboutit, avec un craquement sinistre, un joli petit enclos de palissades vertes qui avait poussé là dans la journée et que le mécanicien n'avait pas vu, derrière son carton à chapeau. Plus de bruit que de mal. Mais, tout de même, il y eut bientôt autour de la limousine cinq cents personnes, la brigade volante de badauds, qui, sur un point quelconque de la ville, se rassemble instantanément autour du moindre incident.
Alors, on vit une petite femme sortir de la voiture et se précipiter sur un carton à chapeau demeuré--par miracle--sain et sauf dans la collision. On la vit, ce carton au bras, jupe troussée, percer la foule et s'élancer dans la nuit... On aurait pu la voir, une heure plus tard, dans la rumeur joyeuse et la chaude lumière du grand restaurant, fêtée, éblouissante, radieuse, oubliant toutes ses traverses dans la minute exquise où elle apparaissait à ses bonnes amies, sous son grand chapeau.
LA CONTRAVENTION
Parti au matin de son château des Aubiers, Pontéran, au volant de sa 60-chevaux, regagnait Orléans d'une roide allure. Il contournait la petite sous-préfecture d'Ormont par les promenades, afin de ne pas ralentir. Quatre-vingts kilomètres le séparaient encore du but, où l'attendait, à midi, un rendez-vous important. Qu'un ennui de pneu, par exemple, l'immobilisât seulement un quart d'heure et il arriverait tout juste.
Mais un gendarme, dissimulé derrière les arbres du Cours, surgit de sa cachette et se planta au milieu de la chaussée en levant un gant blanc qui parut énorme à Pontéran. «Ça y est!» pensa le gentleman-chauffeur. Il était pincé. Excès de vitesse. Une seconde, il songea à fuir. Hélas! d'instinct, il avait ralenti à la vue de l'uniforme redoutable dressé devant lui. Au surplus, on prendrait son numéro. Il aggraverait son cas. Mieux valait faire face à l'ennemi. Mais la sacrée aventure! Lui qui n'avait jamais eu d'histoire... Car s'il était friand de vitesse, il avait horreur de la contravention.
Cependant le gendarme verbalisait. C'était un homme long, osseux et triste. Il opérait avec une austère fermeté. S'il éprouvait une joie voluptueuse à traquer l'ennemi, il la cachait bien. Un moment, Pontéran tenta de s'insurger. Voyons, il n'allait pas tellement vite... Mais le gendarme fut péremptoire. Il dévoila sa méthode. Il pigeait les voitures lorsqu'elles passaient à hauteur du monument de la Défense, à trois cents mètres de lui, dans la perspective. Et, pointant d'un index rigide une vénérable montre de famille:
--Vous avez mis quinze secondes pour couvrir les trois cents mètres. Ça fait du 72.
Le délit était flagrant, la condamnation certaine. Que faire? Comment échapper?... Tout à coup, une inspiration le traversa en éclair. Ormont... mais il connaissait le sous-préfet d'Ormont. Un soir de l'an dernier, à Orléans, il avait joué au bridge avec lui, chez des amis communs. S'il pouvait attendrir ce haut fonctionnaire, étouffer l'affaire? La démarche ne lui prendrait pas plus de temps qu'une crevaison. Il pourrait tout de même être exact au rendez-vous. Parbleu! il en courrait la chance.
En trois tours de roues, il fut à la sous-préfecture. Justement, le maître du logis était en conférence avec le capitaine de gendarmerie. Le hasard était d'heureux augure. Pontéran fut la séduction même. Il rappela la soirée de bridge dans ses moindres détails, évoqua un certain _sans-atout_ d'héroïque mémoire, amplifia, grossit ces relations éphémères jusqu'à leur donner l'importance et la force d'une amitié de vingt ans, s'enquit avidement de la toute gracieuse sous-préfète, de ses adorables bébés, et répandit sa joie de la rencontre. Quel malheur que son plaisir fût gâté par une sotte histoire!... Eh! oui, sur les promenades, un gendarme lui avait dressé procès-verbal pour excès de vitesse...
A ces mots, le sous-préfet, dont le visage s'était éclairé aux souvenirs du bridge, s'assombrit soudain. Le capitaine de gendarmerie eut un sursaut indigné. Ses doigts frémirent comme s'il voulait mettre la main au collet du coupable. Pontéran comprit qu'Ormont n'était point tendre aux chauffeurs.
--Vous me voyez désolé, cher Monsieur, assura mollement le sous-préfet. Mais certains de vos confrères ont commis de telles imprudences que nous devons nous montrer rigoureux pour obéir aux vœux mêmes des populations...
--Très fâcheux, opina le capitaine. Mais il faut que la consigne soit la même pour tous.
Alors Pontéran vit qu'il ne lui restait plus qu'une chance de salut: nier la faute. Et il nia, il nia éperdument:
--Mais je n'allais pas vile! Je ne vais jamais vite. Ma voiture ne peut pas aller vite. Et la preuve, c'est que jamais, jusqu'ici, jamais je n'ai attrapé de contravention. Aussi, Messieurs, je compte sur votre bienveillance, sur votre justice, pour me laisser cette sorte de virginité, ce brevet d'innocence dont je suis fier, pour ne pas donner suite au rapport, sincère je veux le croire, mais sûrement erroné, de votre gendarme.
Les deux fonctionnaires se regardaient, indécis. Pontéran comprit qu'il avait jeté le doute dans leur esprit. Il se sentit envahi et baigné d'espoir. Mais un huissier entra, qui tendit une fiche au capitaine.
--Ce gendarme est justement en bas, dit l'officier au sous-préfet. Peut-être pourrions-nous l'entendre?
«L'animal a pisté ma voiture, songea Pontéran. Et, flairant ma contre-mine, il veut l'éventer... Ma foi, advienne que pourra. Je continuerai de nier...»
Ah! ce fut un beau combat! Seul contre trois... Stimulé par le désir de vaincre et par la lutte même, Pontéran prenait l'offensive. A force de vouloir convaincre les autres, il en arrivait à se convaincre lui-même. Un moment vint où sa mauvaise foi fut sincère:
--Moi? Mais je garde toujours une allure de père de famille. Un accident est si vite arrivé. Je suis la prudence même. Mes amis le savent bien. Ils m'en raillent. Ils m'appellent le père La Lenteur...
--Cependant, ma montre... objectait le gendarme.
--Mon ami, je ne mets pas votre bonne foi en doute, répliquait Pontéran. Mais placé sur le Cours pour pincer les délinquants, vous êtes porté à en voir dans chaque chauffeur qui passe. C'est humain. Votre montre? Elle est vénérable, mais ce n'est pas un chronomètre. On ne condamne pas les gens sur les indications fantaisistes d'une trotteuse...
Éperdu, désemparé, le gendarme consultait son chef du regard. Il cherchait la vérité dans les yeux de son capitaine. Pontéran reprit avec une vigueur nouvelle:
--Moi, j'aurais dépassé une vitesse raisonnable? Moi qui suis gratté par tous les tacots du monde... Moi qui ai le respect, la religion de la vie d'autrui... Moi qui n'ai jamais écrasé un chien ni une poule... Moi qui, un jour, ai scalpé quatre pneus pour freiner court devant un tout petit caneton perdu... Moi qui, une autre fois, ai stoppé trois grands quarts d'heure, afin de ne point écraser une caravane de fourmis qui traversait la route... Voyons, voyons... ce serait de la pure démence!
Persuasif, émouvant, flatteur, il fit tant et si bien qu'il les retourna tous trois. Après un bref colloque avec le capitaine, le sous-préfet dit à voix haute:
--Allons, nous tâcherons d'arranger l'affaire...
Victoire! Pontéran serrait des mains. Des larmes reconnaissantes humectaient ses yeux. Au volant, dans le bruissement du moteur, il remerciait encore ses trois juges qui l'avaient suivi jusqu'à sa voiture.
Mais il tira sa montre. Et, tout à coup, oubliant son rôle dans sa folle joie et son impatience, le père La Lenteur s'écria devant les trois hommes ébaubis:
--Ah! sacristi, je n'ai pas de temps à perdre! Plus qu'une heure pour abattre mes quatre-vingts kilomètres!
LA "SEMEUSE"
--Elle est délicieuse. Elle a vingt ans. Elle est grande, potelée, châtain doré, rieuse. Au moral, droite, fine et bonne. Une jolie plante poussée de jet, et saine comme un matin aux champs. Elle est fille unique. Ses parents sont riches, discrets, et marchent avec leur siècle. Pour tout dire d'un mot, je l'épouserais si je n'étais pas marié. Mets-toi donc sur les rangs, puisque tu cherches femme. Jamais tu ne trouveras mieux.
--Mais je ne dis pas non! s'écria Petitport excité.
Henri Petitport dépassait de peu la trentaine. Il était ingénieur dans une maison d'automobiles encore toute jeune, mais déjà florissante, la marque «La Semeuse». Passionnément épris de son métier, il avait apporté aux derniers modèles quelques retouches heureuses. Sa situation s'affermissait. Il sentait le moment venu de choisir une compagne de vie.
Mais déjà son ami Bongaston reprenait:
--Ah! dame, il faudra lui plaire Mlle Miliane n'est pas de ces jeunes filles qui acceptent un époux des mains d'un notaire. Elle répugne à ces unions où l'on met avant tout d'accord les fortunes et les convenances. Elle entend se marier pour elle-même. Et elle prendrait en horreur le candidat que d'officieux amis lui présenteraient selon les traditions.
--Mais alors? interrogea piteusement Petitport.
--Eh bien! voilà. Il faut que le hasard seul semble vous mettre en présence. Or, les Miliane passent leurs dimanches à vingt lieues de Paris, dans leur propriété du Grand-Fossard, une maison blanche à tourelles, isolée au bord de la route. Alors, dimanche, tu sautes dans la voiture, sans même un mécanicien, que tu serais obligé de mettre dans le secret, et, devant la maison à tourelles, tu simules la panne. On accourt, on t'aide, car on est chauffeur, on met le téléphone à ta disposition, car on est l'obligeance même, et la présentation est faite!
--C'est une idée! s'écria Petitport.
--Elle n'est pas de moi, observa modestement Bongaston. On y a songé depuis qu'il y a des pannes, c'est-à-dire depuis qu'il y a des autos. Au théâtre, dans les romans, et peut-être dans la vie, on a vingt fois usé de ce moyen. Mais s'il ne fallait employer que des ruses inédites! En tout cas, celle-ci a moins servi que la loge à l'Opéra-Comique...
--Comment te remercier?...
--En réussissant. Ah! une recommandation majeure: simule la grosse panne, la panne essentielle, la panne qui vous immobilise sept heures au moins. Car, tu comprends, si tu feins une crevaison, tu risques qu'on te laisse tranquille par discrétion. La panne d'essence, on te cède un bidon et tu t'en vas sans avoir vu l'enfant. Non, il te faut la panne profonde, qui nécessite du temps, des recherches, le capot béant, les coffres éventrés sur la route, enfin la panne qui te permette de faire connaissance avec ta fiancée...
* * * * *
Petitport passa sous les vieilles poternes de Moret, franchit le Loing, retrouva la route. Quatre lieues à peine le séparaient du Grand-Fossard. Il faisait une de ces journées bleues où la terre vibre et palpite sous le baiser de la lumière. Il avait la sensation aiguë de se précipiter au-devant du bonheur.
Et l'on eût dit que sa machine le devinait. Comme elle marchait bien, sa chère «Semeuse»! Une idée à lui, d'estampiller le capot de l'effigie vulgarisée par le Timbre et la Monnaie. Et elle justifiait le jeu de mots, la vaillante Semeuse, car elle semait ses pareilles. Elle glissait sur la route comme un _racer_ sur un fleuve. Et pas plus de bruit qu'une dame en robe de soirée. Ah! si ces Miliane aimaient la belle mécanique, ils seraient bien servis. Vrai, il y avait de quoi décider une jeune fille au mariage. Dommage d'être obligé de prétexter une panne sérieuse.
Au fait, quelle panne choisir? Bongaston avait raison. Il fallait feindre le gros accroc, la réparation de longue haleine. Tout de même, c'était vexant. La Semeuse en carafe, quelle chose invraisemblable!
Voyons, quelle panne choisir?... Le différentiel? Mais, de l'aveu des clients eux-mêmes, c'était un pur bijou. Personne n'avait jamais eu d'ennui de ce côté-là. Le carburateur? Oh! le carburateur de la maison! Ça giclait, un vrai plaisir. Une rosée, un vaporisateur de dame. La boîte des vitesses? Mais, sacristi, Petitport lui-même vérifiait ses aciers. Et il y avait dans les baladeurs quelques dispositifs de son cru dont il n'était pas mécontent. On changeait de vitesse sans s'en apercevoir. Non. Il fallait trouver autre chose. La magnéto? Mais un monsieur de la partie ne pouvait pas rester des heures en panne sur une question d'allumage. Lui faudrait-il donc passer pour un idiot, sous couleur de ne pas passer pour un prétendant? Alors quoi? Le moteur? Mais c'était le chef-d'œuvre! Un refroidissement idéal, dont il était l'inventeur. Ah! non, non et non.
Cependant, le Grand-Fossard approchait. Quinze cent mètres l'en séparaient à peine. Il fallait se décider pour une panne. Il n'allait tout de même pas mettre en balance un sot orgueil professionnel avec cette occasion unique de faire sa vie, la promesse de bonheur qui l'attendait au bord de la route?
La maison aux tourelles apparut. Il n'avait pas encore trouvé. Eh bien, tant pis. Il improviserait. Il allait s'arrêter, ouvrir son capot, lever les bras au ciel. Et l'inspiration viendrait. Qui sait? Ces Miliane la lui suggéreraient peut-être.
Et tout à coup, comme il s'apprêtait à stopper devant la maison, une affreuse pensée le traversa: ces Miliane avaient une voiture! Ils étaient du bâtiment. Il faudrait déshonorer la chère Semeuse, injustement, devant des chauffeurs! Cela, jamais!
Et, tandis que la maison aux tourelles disparaissait dans la poussière, il accéléra:
--Ah! zut!... Bongaston trouvera autre chose...
CONFLIT
La petite Mme Labernière entra en rafale chez son vieil ami l'avocat Saint-Roncourt. Elle était, comme à l'habitude, fraîche et dodue, mais le rouge de la colère animait ses joues et des lueurs tragiques brasillaient dans ses yeux.
--Maître, maître! s'écria-t-elle dès le seuil, il m'arrive un grand chagrin, un grand malheur. Je veux divorcer.
Et elle s'écroula dans un fauteuil.
Saint-Roncourt éleva au plafond des mains onctueuses. Quoi? Un ménage si uni d'apparence, si jeune encore? Il interrogea:
--Mais que s'est-il donc passé?
--Une scène épouvantable avec mon mari, à l'instant même. J'ai couru droit chez vous. La vie n'est plus possible. Je veux tout briser, tout rompre. Vous m'aiderez...
--Mais encore faut-il que je sache...
--Vous saurez tout. Voilà. Nous habitons la campagne la moitié de l'année, n'est-ce pas, de mai à novembre. Nous avions décidé, Georges et moi, de nous offrir une auto pour le printemps prochain et de profiter du Salon pour fixer notre choix. Notez, car c'est très important, que cette voiture devait nous servir uniquement à la campagne, car nos moyens ne nous permettent pas, au moins actuellement, d'en user à Paris. Très bien. Nous voilà donc lancés dans des devis, des plans, penchés d'avance sur des cartes et des catalogues, enfin dans l'amusement, dans la fièvre du projet qu'on est sûr de réaliser...
Ici, Mme Labernière tamponna ses yeux d'un petit mouchoir roulé, gros comme une noisette.
--Mais, bientôt, nous nous apercevons que, sur un point capital, nous différons d'avis: je tiens naturellement à une carrosserie ouverte, et Georges, si fantastique que cela paraisse, tient à une carrosserie fermée.
--Je ne pense pas qu'un tel dissentiment soit de nature...
--Attendez... attendez... Il faut que vous connaissiez exactement l'origine et les circonstances de la querelle. J'étais si fermement convaincue d'avoir de mon côté le bon sens, la logique, la raison, que je tentai d'abord d'y ramener mon mari en douceur. Il le fallait d'autant plus que, pour ces mêmes raisons d'économie, nous ne pouvions pas nous offrir le luxe de deux carrosseries. Mais comment peut-on souhaiter une voiture fermée pendant l'été? Si on baisse les glaces, on vit dans les courants d'air. Si on les tient levées, on étouffe. Autant voyager en wagon, alors. On n'aperçoit par les carreaux que de petits échantillons du paysage, juste assez pour donner envie d'en voir plus. En pays de montagne, autre histoire. On doit surtout regarder en l'air. Que voit-on? Le toit. C'est comique.
Et, derechef, Mme Labernière s'essuya les yeux.
--Mon mari, poursuivit-elle, essayait de plaider sa cause. Pour être juste, je dois vous rapporter ses pitoyables arguments. Il affirmait que certaines limousines sont pourvues de grandes glaces sur toutes leurs faces. Des lanternes de phare, à l'entendre. Et de là on sortait comme de sa chambre, comme d'une boîte, pimpant, verni, immaculé. Oui, cher maître, il a dit immaculé!
--Ce n'est point une injure grave...
--Vous allez voir. Je répliquai aussitôt que, bien enveloppée de ses voiles, une femme n'a rien à craindre, pas même d'être décoiffée. «Excepté, riposta Georges, les volées de cailloux que vous lancent les autos qu'on croise, et leur poussière qui s'introduit partout.» Naturellement, je haussai les épaules. Que sont ces vétilles, à côté de la volupté qu'on éprouve à sentir en pleine face le vent de la course, à boire l'air grisant, à goûter tout le vertige de la vitesse? Voyons, n'est-ce pas la raison d'être de l'auto?
--Il se peut... Mais...
--Narquois, mon mari évoqua la pluie soudaine, l'orage, la radée. «Et la capote, m'écriai-je, est-elle faite pour les chiens?» Vous croyez qu'il s'avoua cloué? Pas du tout. Il affirma qu'on retardait toujours l'instant de la dresser, parce qu'un chauffeur n'aime jamais s'arrêter et parce qu'on a toujours l'espoir que la pluie va cesser. Si bien qu'on est déjà trempé lorsqu'on se met à l'abri. Qu'au surplus ce tunnel de toile était cent fois plus inconfortable que la pire limousine. Bref, il se montra de la plus écœurante partialité. Il alla jusqu'à me dire, sur un ton provocateur, que je serais bien contente, l'automne venu, de pouvoir sortir encore par des temps incertains. «A moins, répliquai-je victorieusement, que je ne sois morte étouffée pendant l'été.»
--Exagération!...
--Je sais, je sais. Enragé de ne pas me convaincre, Georges s'emballait. Et c'est ce qui a tout perdu. Exaspéré par ma logique même, il s'égara, versa dans l'injure. Il me dit qu'à tout prendre, de tels goûts de plein vent ne l'étonnaient pas chez une personne toujours en l'air, toujours sortie. Parbleu! Cet homme passerait sa vie dans ses pantoufles, à tisonner au coin du feu. Sans doute placerait-il un petit poêle dans sa limousine, pour obéir à sa manie? Je le lui demandai. Alors il me répondit d'une voix terrible qu'il ne fallait pas se moquer des travers des autres, quand on en possédait une aussi riche collection. Et, tout d'une traite, il m'énuméra mes plus légers tics, mes moindres défauts, me révélant ainsi soudain qu'il les avait patiemment, secrètement notés au passage. J'en étais abasourdie... Quand j'eus repris le souffle, je vous prie de croire que je lui répliquai de la belle manière. Ah! je n'oubliai rien, depuis sa répugnante habitude de fumer le soir au lit, jusqu'à cette irritante façon de se racler la gorge chaque matin. Quel duel! Nous nous jetions à la face toutes les rancunes, toutes les rancœurs amassées en trois ans de ménage, de bon ménage, pourtant! Nous vidions l'abcès. C'était hideux. Et maintenant que nous nous sommes dit toutes nos vérités, maintenant que nous avons jeté le masque, que nous nous sommes montré notre vrai visage, la vie commune serait intolérable, intolérable. Nous serions l'un pour l'autre un objet d'horreur. Je ne veux plus le voir. Inventez des prétextes de divorce, maître, si cette odieuse scène ne suffit pas. Mais délivrez-nous l'un de l'autre...
Et les larmes de Mme Labernière redoublèrent.
Alors le vieil avocat lui dit doucement, en dissimulant un sourire:
--Ma chère enfant, puisque vous voulez bien me prendre pour juge de votre débat, croyez-moi, ne vous affolez pas outre mesure d'une querelle qui vous apparaît surtout grave parce qu'elle est la première. Et tentez encore une épreuve avant d'arrêter une résolution définitive. Je ne suis pas grand clerc en matière automobile. Mais n'y a-t-il pas de ces carrosseries mixtes, qui sont tour à tour ouvertes et fermées? Je n'ose pas citer le landaulet: vous me répondriez qu'il sent sa voiture de place. Mais il me semble bien que mon petit-fils a parlé devant moi d'une carrosserie démontable, tantôt limousine, et tantôt phaéton. On y adapte... attendez donc... un ballon! C'est cela, un ballon. Eh bien, essayez du ballon, ma chère enfant. Tour à tour, vous contenterez vos désirs, et ceux de votre mari. La vie commune n'est possible qu'au prix de mutuelles et d'incessantes concessions. Je ne sais quel écrivain a dit que le mariage était une concession à perpétuité. En un certain sens, il a dit vrai. Croyez-moi, mon enfant, essayez du ballon.
LE TÉMOIN
Averti, par un bref coup de téléphone, que le milliardaire américain Meatland et sa femme venaient d'être victimes d'un accident d'automobile près de Courlieu, dans l'Avallonnais, le chef des informations du puissant quotidien _L'Essor_ expédia aussitôt Jean Jarlon aux nouvelles. Il s'agissait d'arriver bon premier, et nul n'y réussirait mieux que cet avisé garçon.
En effet, trois heures plus tard, grâce à la 30-chevaux du journal, le reporter débarquait à Courlieu, sous un ciel embrasé. Là, il apprit que Meatland, sa femme et leur mécanicien, blessés tous trois, avaient été transportés à l'auberge. Il s'y rendit au pas de course, et, dans sa hâte, faillit emboutir un important jeune homme qui, justement, débouchait sur le seuil.
Il y eut des excuses, des coups de chapeau. Puis, avare de précieuses minutes:
--Peut-être, dit Jean Jarlon, venez-vous de voir les blessés et pourriez-vous me renseigner?... Je suis envoyé par _L'Essor_...