Plaisirs d'auto

Part 4

Chapter 43,777 wordsPublic domain

«--Messieurs, nul d'entre vous n'est opposé au principe d'une démarche. Sur ses modalités seules, subsistent des désaccords tout en nuances. Et puisque les soucis chevaleresques de M. d'Alino et la bouillante ardeur de notre vénéré commandeur veulent bien me faire encore une fois confiance et m'offrent de les départager, je crois déférer au commun désir en vous proposant d'unir nos trois bonnes volontés pour faire connaître à Mlle Neigeblonde le vœu de l'assemblée. De la sorte vous serez assurés que votre petite délégation--qui devra étudier sur place les voies et moyens--ne péchera, en actes et en paroles, ni par défaut, ni par excès de zèle.»

Il conclut en souriant:

«--Messieurs, je soumets à vos suffrages l'élection de la Sous-Commission Neigeblonde.»

Tous les bras s'érigèrent, comme autant de désirs.

* * * * *

A l'entracte, le baron Suchard poussa la porte qui s'ouvre de la salle sur «l'Administration». Par un rare bonheur, Mlle Neigeblonde ne changeait pas de robe du premier au second acte. Il espérait donc qu'elle ne remonterait pas à sa loge. Il parcourut, chapeau bas, ces augustes corridors qui sont, avec les églises et le foyer de la danse de l'Opéra, les derniers sanctuaires au seuil desquels il faille se découvrir.

Le baron Suchard avait le front lourd et le regard lointain du meneur de peuples, l'allure essentielle et concentrée du diplomate. Ses deux assesseurs, le duc d'Alino et le commandeur de Roncevaux, le députaient près de la jeune sociétaire, afin de pénétrer le secret de ses rigueurs envers René Sancerre et de l'éclairer sur les effroyables effets de sa cruauté.

Heureusement, notre ambassadeur possédait une introduction. Il s'était chargé, au nom de la commission des galas, d'inviter Mlle Neigeblonde à la soirée que la Société des Automobilistes français offrait à ses membres huit jours plus tard. Déjà, l'année précédente, elle et sa camarade Pervanche avaient consenti à venir dire quelques vers. Cette fois encore, elles ne refuseraient pas d'être l'enchantement de la fête?...

En effet, Mlle Neigeblonde ne s'y refusa pas. Rencontrée dans un recoin parmi des habits noirs, elle avait entraîné le président des Automobilistes français parmi les solennelles solitudes du foyer. L'éclat brutal du maquillage, les lèvres avivées, la joue rougie, les cils chargés, n'altéraient pas la frappe nette de cette petite figure volontaire. La violence même de l'enluminure donnait à sa physionomie quelque chose d'artificiel et de barbare. On eût dit une poupée de cire, cruelle et délicieuse.

Encouragé par ce premier succès, le baron Suchard tenta de pousser plus avant. Il rappela à Mlle Neigeblonde son triomphe de l'an passé, le charme qu'elle avait jeté sur l'assistance entière. Heureux ceux qui avaient pu s'arracher à l'ensorcellement!... Tous, hélas! ne s'en étaient pas délivrés. Le meilleur, le plus grand d'entre eux, restait frappé...

Les lèvres de Mlle Neigeblonde, qui ressemblaient à deux vifs pétales de géranium, se plissèrent dans un sourire:

--Sancerre...

--Ah! Mademoiselle, s'écria le président, comment pouvez-vous prononcer en souriant le nom de cet infortuné qui excite la pitié de tous ses amis? Soupçonnez-vous même l'état où l'a réduit son malheur?

Et il peignit l'atelier d'essai envahi de toiles d'araignées, la table de travail enlisée de poussière.

--C'est à ce point, poursuivit-il, que si nous ne gémissions pas sur lui, nous gémirions sur nous. Car le marasme où il a sombré est un désastre national...

Le geste navré, balayant l'avenir, il montra que c'en était fini de ces découvertes qui faisaient la gloire et la richesse du pays.

Mlle Neigeblonde paraissait plus flattée qu'émue:

--Vous croyez? dit-elle.

Le baron Suchard répliqua gravement:

--Si je n'en étais pas certain, me serais-je permis de déplorer devant vous que notre ami n'ait pas su vous plaire?

--Il ne me plaît ni ne me déplaît.

Le président eut un élan du buste:

--Dois-je en concevoir quelque espoir pour lui?

Un nouveau sourire fit éclore les deux pétales de géranium:

--Mais pas du tout!

Décontenancé, il gémit, d'un ton amoureux:

--Pourquoi?

Mlle Neigeblonde se dressa comme pour rompre l'entretien et, nette:

--Parce que...

Le baron Suchard était tellement troublé qu'il remit son chapeau avant d'avoir rejoint la salle. Un regard de l'huissier le rappela au respect. Réincrusté dans son fauteuil, il médita sur son échec. On rétorque une raison, on combat un argument, on franchit, on tourne un obstacle. Mais que répondre à un «parce que...»? On ne peut pas réduire le vide, étreindre le néant. Ce «parce que» était sans réplique. Donc il était invincible. «Parce que» ne signifie rien et répond à tout. C'est la devise du caprice et du bon plaisir. Après tout, pourquoi Mlle Neigeblonde ne l'eût-elle pas prise? Au surplus, en vraie coquette, elle devait avoir le génie de la contradiction. Plus on s'obstinait à la conquérir, plus elle devait se fortifier dans sa résistance. Et même peut-être éprouvait-elle plus de jouissance à se refuser qu'à se donner...

Dehors, tout en cherchant son coupé, le baron Suchard soupira. Au long du trottoir, des voitures Sancerre, vides et discrètement fleuries, attendaient vainement que Mlle Neigeblonde voulût bien choisir.

Le lendemain, le président exposa à ses deux collègues de la sous-commission le piteux résultat de son ambassade et sa ferme conviction sur Mlle Neigeblonde.

Le commandeur de Roncevaux flamboya. C'était un petit homme tout en nez, la bouche et les sourcils crispés, les yeux phosphorescents. Une seule mèche en virgule s'enlevait au milieu de son crâne. Il s'écria:

--Eh bien! puisqu'elle ne veut pas monter de plein gré dans une des voitures qui l'attendent, il faut l'y jeter de force! Oui, oui, un enlèvement. Quoi? Ce ne serait pas le premier. Et au besoin, le bâillon, le narcotique! Ah! ah! je suis pour les grands moyens, moi, parfaitement! Il faut que ce jeune homme soit délivré de ce cauchemar, de cet envoûtement, qu'il assouvisse, une fois pour toutes, sa passion, qu'il puisse enfin se consacrer de nouveau tout entier à ses travaux, à ses découvertes, à son pays. A la baïonnette! A la baïonnette!

Un souci personnel fouettait sa fougue généreuse. Amateur passionné d'auto, il lui fallait tous les six mois un nouveau modèle. Et il envisageait avec horreur l'avenir morne et sans surprise que lui préparait l'inertie du grand inventeur.

Le duc d'Alino, colossal et barbu, haussa les épaules. Au fond, il restait partisan du _statu quo_. Secrètement ravi de grossir les difficultés, il dit avec une bonhomie féroce et une feinte conviction:

--Si vous tenez absolument à ce que cette petite femme tombe, il faut miner le terrain sous ses pas ou tout au moins lui enlever ses points d'appui. L'un de ses protecteurs est sous-secrétaire d'État à la Voirie. Eh bien, flanquez-le par terre. Mais comme il est personnellement inattaquable, il vous faut jeter bas tout le ministère. Ah! dame, ce ne sera pas une petite affaire. Nous ne sommes plus au temps où, quand l'un des ministres faisait un faux pas, tous s'écroulaient, comme des capucins de cartes. Fini, les capucins! Aujourd'hui, c'est le régime du dentiste. On remplace une dent mauvaise par une bonne, sans changer tout le râtelier. Aussi, ça sera dur d'enlever le morceau. Enfin, on y arrivera tout de même.

Le baron Suchard, homme aimable et pacifique, murmura:

--Vous exagérez...

--Son second protecteur, reprit le duc, spécule principalement sur les sucres et les cuivres. On peut le taquiner des deux côtés. Quant aux sucres, en criant à l'accapareur, on est à peu près sûr de tomber juste. De même, lorsqu'on crie au voleur dans une foule, on voit toujours s'enfuir une demi-douzaine de personnes. Dame, il y aura peut-être bien quelques suicides, mais on ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs. Quant aux cuivres, il suffirait de dénoncer ses empiètements et ses intrigues au Cameroun. Cela n'ira pas sans quelque grabuge diplomatique. L'éternelle question du partage de l'Afrique se posera de nouveau à l'état aigu devant l'Europe. Sera-ce l'occasion d'un conflit tant de fois évité? Peut-être? Mais, qui veut la fin veut les moyens.

Ainsi, par l'énormité de l'entreprise, il entendait en démontrer l'inanité. Très sincèrement, il était d'avis de laisser la jeune femme libre d'elle-même. Et puis, tous les constructeurs, depuis des années, étaient obligés de suivre René Sancerre dans ses incessants progrès, de renouveler continûment leur outillage et leurs modèles. Ils en perdaient le souffle. Et ma foi, pour eux, une petite halte n'était pas sans agrément...

Découragé, anéanti devant ces folles suggestions, ces éventualités formidables, le baron Suchard s'affaissait. Quoi? La violence et le rapt, ou la crise, le scandale, la guerre, pour vaincre un «parce que...»? Mieux valait y renoncer.

Vint le soir de la fête. Le baron Suchard gardait un front soucieux, une mine accablée. Et quand Mlle Neigeblonde parut, sa petite tête nette et volontaire dressée au naturel sur ses épaules délicieuses, il sentit lui monter du fond de l'être une rage coupante d'amant évincé. Songer que pour émouvoir, pour toucher ce cœur qu'on devinait si proche sous la souple armature du corsage, il faudrait des bouleversements à faire crouler le monde, des cataclysmes à faire craquer la terre!

Ah! pourquoi René Sancerre, au lieu de s'attaquer à Mlle Neigeblonde, ne s'était-il pas épris de sa camarade, Mlle Pervanche? Rien qu'à voir sa face tendre, son petit nez déluré, ses yeux humides, son allure bon garçon et son galbe généreux, on sentait qu'elle eût compris et consenti le sacrifice que tout un pays eût attendu de son esprit et de sa bonté.

Justement, elle accourait vers le président:

--Monsieur, monsieur, quelqu'un ne pourrait-il pas me faire répéter dans un petit coin? C'est stupide, mais j'ai un trac fou. J'ai peur de ne plus savoir... Me voyez-vous rester en panne, devant des chauffeurs?

René Sancerre passait, fantômal. Alors, une inspiration foudroya le baron Suchard. Pour un peu, il se fût jeté à genoux, afin de rendre grâce à la Providence des «Pétroleurs». Il appela:

--Sancerre!... Rendez-moi donc le service de faire répéter Mlle Pervanche. Vite, vite. Vous n'avez pas un instant à perdre. C'est bientôt son tour. Tenez, là, vous serez tranquilles.

Il les poussait, les installait dans un petit salon dont les baies ouvertes donnaient sur la salle des fêtes. Ah! certes, il n'espérait pas que le triste amant se laissât prendre aux attraits de Mlle Pervanche. Aucune femme n'existait pour lui, hors Mlle Neigeblonde. Non, ce n'était pas cela qu'espérait le bon président.

Et pourtant, ils formaient un couple charmant, sur l'étroit canapé, lui penché sur son livre, elle lui adressant les vers d'amour avec les accents et les gestes de la passion, pas fâchée, peut-être, d'outrer ce rôle près du soupirant de son amie Neigeblonde.

Fut-elle mise en verve par la répétition? Les automobilistes français préféraient-ils sa grâce épanouie et bien vivante à l'âpre talent de Mlle Neigeblonde? Gardaient-ils à celle-ci une obscure et mâle rancune de sa cruauté envers Sancerre? Le certain, c'est que Mlle Pervanche obtint nettement plus de succès que sa camarade.

Oh! le regard noir que darda Mlle Neigeblonde, vers son amie, tandis que Pervanche remerciait en saluant, la gorge en offrande...

Le président se frottait les mains. Il prit la gerbe de fleurs préparée selon l'usage, la fourra dans les bras de Sancerre:

--Mon cher ami, soyez donc assez aimable pour l'offrir à Mlle Pervanche. Vous l'avez fait répéter... C'est tout indiqué.

Sancerre s'exécuta. Toute chaude encore de l'ovation, l'actrice le remercia avec des mines et des mots câlins. Mlle Neigeblonde prit la porte sans prévenir, à la japonaise.

Le baron Suchard s'usait les mains de satisfaction: «Et allez donc! La coquette est jalouse...»

Le lendemain soir, les trente chevaux de la limousine Sancerre, accoutumés depuis si longtemps aux vaines attentes, sur la place du Théâtre-Français, remarquèrent qu'ils ne partaient point à vide. Pas bien lourde, la surcharge. Une petite personne qui s'était furtivement coulée dans la voiture, et d'autant plus légère qu'elle allait accomplir une bonne action. Mieux éclairée sur elle-même par cinq minutes de jalousie que par un an d'hommages, Mlle Neigeblonde courait rendre à René Sancerre la vie et la gloire, dans un baiser.

LA GUIGNE

Il fait beau. L'auto glisse. On boit le ciel. Ah! ce voyage s'annonce bien. Décidément, les Trutat ont eu là une fière idée d'emmener leurs amis Macin dans leur voiture. Dix jours de randonnée. On grimpe le Jura, on se laisse couler en Suisse, on contourne le Léman, on rentre par la Bresse. Des gens charmants, ces Trutat. Le mari est gai, commode, débrouillard, bon vivant. La femme est un peu froide d'apparence. Mais ce glacis léger cache une nature tendre. Quand on n'a pas d'auto, des amis pareils sont une bonne fortune.

On est parti après déjeuner. Trutat adore tracer des itinéraires, préparer les étapes. Une âme de fourrier. Ainsi, on doit dîner et coucher à Avallon. Et tout laisse prévoir qu'on suivra le programme. Pagne! Un éclatement. L'arrière-droit. La voiture stoppe. Et une jolie déchirure, encore. Il va falloir changer l'enveloppe et la chambre.

Trutat plaisante. Ces ennuis-là arrivent à tout le monde. Ça permet de se dégourdir les jambes... Mais, au fond, il n'est pas content. Voilà ses projets perturbés. Dînera-t-on à Avallon?

On y dînera certainement en retard. Car, trois lieues plus loin, une soupape casse... Trutat fait encore bonne figure. A peine laisse-t-il échapper quelques signes d'agacement. Et c'est d'un ton jovial, avec une grande tape sur l'épaule, qu'il décoche à Macin:

--Dites donc, est-ce que vous porteriez la guigne, par hasard?

Un petit froid. Macin, homme susceptible, est tenté de se cabrer. L'injustice le révolte. Mais il est l'invité. Il se refrène, grimace un sourire et se contente de repousser l'accusation en trois gestes et trois mots:

--Oh! cher ami, pouvez-vous croire?...

Et l'incident est oublié dans la joie de reprendre la route, de s'élancer bien vite. Si vite, qu'avant Avallon, on recrève...

Cette fois, Trutat ne masque plus son dépit. Il sacre, peste, va, vient, et soudain, passant devant les Macin qui se tiennent discrètement à l'écart, il grince d'un ton qui voudrait être badin:

--Décidément, je crois que vous portez la guigne.

Encore! Ma foi, Macin a beau être l'invité, il proteste:

--Mais c'est absolument faux, mon cher. Je vous assure que...

Mme Trutat le coupe. Et, de son petit air de pince plate:

--Oh! ce n'est pas de votre faute, cher Monsieur. Mais il y a des gens comme ça, qui n'ont pas de chance en auto.

--Un porte-veine à l'envers, appuie lourdement Trutat.

C'est trop fort! Macin se rebiffe:

--Mais, chère Madame, ce n'est pas la première fois que nous montons dans une automobile. Et je vous donne ma parole qu'il ne nous est jamais rien arrivé.

Et prenant sa femme à témoin:

--Enfin, tu te rappelles... Dans les Vosges avec les Bonissart, à Dieppe avec Coconnier, à la Sarthe avec les Chenot... Rien, jamais rien.

Mais Trutat s'entête:

--Qu'est-ce que vous voulez? Il y a commencement à tout.

Heureusement, le mécanicien a réparé. Le vent de la course évapore la querelle. La vitesse a ceci d'excellent qu'à partir de 70 à l'heure les passagers se taisent. C'est comme un ange qui passe.

* * * * *

Mais Macin n'a pas digéré l'injuste algarade. Et, le soir, dans le tête-à-tête de la chambre d'hôtel, une fois couché, tandis que sa femme se déshabille, il se détend, il explose:

--Non, est-ce assez imbécile! A-t-on jamais inventé quelque chose d'aussi stupide, d'aussi épais? Vous rendre responsable des pannes! On porte la guigne! Comme c'est fin, comme c'est malin! Et impossible de répondre. On est muselé. On est dans leur voiture. C'est justement pourquoi Trutat n'aurait pas dû me monter ce sale bateau. C'est d'un goût infect. Alors, c'est de ma faute si leur tacot crève ses pneus et casse ses soupapes? C'est admirable! Il n'avait qu'à la mettre au point, sa tinette, et flanquer partout des chambres neuves. Non. C'est ma faute. Mufle, va...

Mme Macin est dans cet indulgent état d'esprit d'une femme qui vient d'ôter son corset. Et tout en se caressant les hanches à travers sa chemise encore plissée:

--Que veux-tu mon ami, c'est instinctif. On cherche toujours un bouc émissaire.

--Je lui en ficherai, moi, des boucs. Il n'avait qu'à s'en prendre à lui. C'est lui, le bouc. Ah! je voudrais trouver quelque chose pour lui river son clou... D'autant que ça va recommencer tous les jours, pendant dix jours! Gai...

Madame se coule près de son mari.

--Songe qu'il nous invite, qu'il nous emmène...

Vaine sagesse. Monsieur s'obstine:

--Raison de plus pour ne pas nous froisser. Ah! je voudrais lui faire toucher du doigt sa sottise, lui mettre le nez dedans...

Mais Madame s'entête aussi. Subtile et caressante, elle s'efforce d'orienter l'attention de son mari vers des voies plus aimables:

--N'y pense plus, chéri.

Un silence. Et alors qu'elle semble réussir, que Monsieur paraît oublier sa soif de vengeance pour des soins plus immédiats, il murmure encore:

--Ah! Je lui montrerai, moi, si je porte la guigne... la guigne... la gui...

* * * * *

On part le lendemain matin par un temps indécis. Le programme exige qu'on déjeune à Châlons. Macin s'est composé un visage impassible et fermé. Cependant, chose curieuse, il semble s'éclairer soudain à la vue du ciel assombri et gros de menaces. Et quand, sur la route, les premières gouttes tombent, il se frotte les mains. On s'arrête, on dresse la capote. Mais la pluie augmente. Alors Macin sourit tout à fait. Du doigt, il montre à Trutat assis devant lui la folle radée qui crépite sur le capot, et frappant son ami d'une cordiale tape sur l'épaule:

--Dites donc, mon cher, est-ce que par hasard vous porteriez la guigne?

L'autre sursaute:

--Moi?

Très calme, Macin poursuit:

--Dame! Il y a des gens qui apportent partout le mauvais temps avec eux...

Trutat monte, s'indigne:

--Mais je n'en suis pas, de ces gens-là!

Lui aussi prend sa femme à témoin.

--Jamais, dans nos randonnées, nous n'avons eu de pluie, n'est-ce pas? L'Auvergne... la Côte d'Azur... Biarritz...

Macin, inexorable:

--Il y a commencement à tout... Oh! Ce n'est pas votre faute. Pas plus que celle des gens qui portent la guigne à la voiture...

Cette fois, Trutat a compris. Et comme, justement, la pluie a cessé, il sourit, bon diable au demeurant:

--Ah! le sale biscornu, qui prend mal les blagues. Il a voulu sa revanche. Chacun sa manche, hein?

--Oui, dit Macin en lui tendant la main. Mais, si vous m'en croyez, nous ne jouerons pas la belle.

Et le voyage continua.

LE CHAUFFEUR EST GARANTI

L'agence Collinot--la Motor-Agence--impressionna Mme Beaurain. Ce magasin encombré de grosses voitures miroitantes, ces commis aux façons d'attachés d'ambassade, la belle assurance et la gauloise moustache de Collinot lui-même, tout intimidait l'excellente femme.

Son mari s'était enrichi dans la nouveauté. Selon l'usage, elle lui avait survécu. Elle menait une existence large, douillette pour elle et bienfaisante aux autres. Maintenant que l'automobile avait fait ses preuves et paraissait au point, Mme Beaurain se décidait à en tâter.

Elle expliqua ses désirs. Une bonne petite voiture pour la ville et la campagne, le chaud et le froid, la pluie et le beau temps, une voiture facile et douce, sans emballement ni caprice, une voiture pour dame âgée. Sans doute la maison, pourrait aussi lui fournir un mécanicien?

Collinot l'écoutait, les mains aux hanches et les jambes écartées. Il déclara, péremptoire:

--J'ai votre affaire.

Il avait toujours l'affaire de ses clients. De quelque marque, de quelque forme que vous exigiez une voiture, il a toujours votre affaire. Et vous lui demanderiez une maison, un dirigeable, un dromadaire, qu'il aurait encore votre affaire.

Et le joli, c'est qu'il a réellement votre affaire. Apre et dur comme une lime, mais droit comme elle, cet homme est incapable d'une fourberie. Vendant cher, il se paye le luxe d'être honnête. Et Mme Beaurain n'ignorait pas sa réputation de probité et d'avarice rigoureuses, sa façon de tenir haut sa tête et ses prix.

Il lui dénicha un landaulet de la bonne marque et de récent modèle. Quant au mécanicien, justement il s'était présenté la veille à l'agence un lascar énergique, qui venait se mettre à la disposition des clients.

Mme Beaurain fondit en remerciements. Et tout en la reconduisant jusqu'au bec de cane, Collinot conclut:

--L'agréable, voyez-vous, Madame, dans cette combinaison-là, c'est que le chauffeur est garanti.

--Ah! Le chauffeur est garanti?

--Absolument.

L'excellente dame s'épanouit:

--Ah! bien, voilà qui me rassure et me fait grand plaisir...

* * * * *

Le chauffeur s'appelait Bastien. Mme Beaurain jugea qu'il ne payait pas de mine. Les sourcils lui tombaient sur les yeux. Le balai noir de la moustache sortait du nez écrasé. Le menton menaçait. Comme le mérite se cache parfois sous des dehors ingrats! Car enfin, ce chauffeur était garanti. Collinot lui-même l'avait déclaré. Une ingénieuse invention, cette caution du mécanicien. Certaines maisons garantissent leurs machines en tout ou partie. Mais on n'avait pas encore songé à se porter garant du chauffeur. Comme le progrès va vite.

Dès la première sortie, toutefois, elle fut ébranlée. Il lui sembla bien que Bastien écornait les tournants, montait sur les refuges, restait sourd aux appels prudents de sa patronne et ne connaissait pas plus Paris qu'un Caraïbe frais débarqué. Mais elle douta d'elle-même, n'osant pas douter de Collinot.

La seconde fois, pourtant, Bastien cueillit, en une après-midi et comme avec la main, trois contraventions: fumée, excès de vitesse, refus d'obéir au bâton blanc. Mais on sait que les sergents de ville sont excessifs. Peut-être aussi Bastien se trouvait-il, ce jour-là, sous l'empire d'une excitation spéciale, d'un malaise passager. Un homme, c'est changeant comme une femme. Et la bonne Mme Beaurain espérait encore.

Hélas! non, son excitation n'était pas fugitive. Elle était bel et bien chronique. Et la source n'en était point secrète. Lorsque Bastien venait prendre les ordres à la portière, il soufflait une telle pestilence d'absinthe et de tord-boyau, un relent si condensé d'assommoir, qu'on tremblait, quand il allumait les lanternes, de voir son haleine s'enflammer et faire explosion. En voilà un qui marche à l'alcool!... Mais ce n'est tout de même pas pour cette capacité-là que Collinot l'a garanti?

Serait-ce pour l'abondance, la somptuosité de ses injures? Cet homme est chargé d'invectives jusqu'à la gueule. Il mitraille tout, les agents, les pneus, les cochers, le carburateur, les passants, l'allumage, les cyclistes, en grasses et vertes bordées, si retentissantes que, de la voiture, on ne peut pas éviter de les entendre. On n'a qu'une ressource, c'est de ne pas les comprendre!

Enfin, une foudroyante révélation achève de ruiner les illusions de Mme Beaurain. La cuisinière, larmoyant dans son tablier, vient se plaindre des transports de Bastien. Si encore elle était seule à les subir... (Jalousie, voilà bien de tes coups!) Mais il y en a pour tout le monde: la femme de chambre, la fille de cuisine, la laitière, la boulangère. C'est la terreur de l'escalier de service, le satyre du sixième étage...

* * * * *

Comment l'intègre Collinot a-t-il pu se tromper à ce point? Ma foi, Mme Beaurain en aura le cœur net. Et la voilà partie--en fiacre--pour l'agence.

--Comment, Monsieur Collinot, vous qui êtes la sécurité même, comment avez-vous pu me garantir ce détestable conducteur, ce grossier personnage, cet ivrogne, ce débauché...?

Collinot en demeure stupide. Et, de très bonne foi: