Part 3
Est-il rien de meilleur, après le vacarme de la rue, la marche énervante parmi la foule des voitures, les cahots sur le sol écorché des sorties de Paris, les lèpres de la banlieue, est-il rien de meilleur que de bondir sur le velours de la route dans le bruissement frais du moteur, d'aspirer la senteur vive des arbres, de reposer ses yeux sur le vaste horizon, enfin de s'épanouir à mesure que le site s'élargit et se pare?
Ces fines voluptés, Mme Evry les goûte avidement. Elle veut jouir de l'heure présente. Ce bon temps-là ne durera pas toujours. Il faudra bien, un jour ou l'autre, que son René se marie, fasse son nid. Mais à quoi bon se forger des soucis d'avance, se gâter son plaisir? Elle devrait, au contraire, s'estimer bien heureuse. Car René a des amis, des relations, toute une vie à lui, qu'elle ignore. Et il aurait pu lui faire la part moins belle...
Une autre vie... Elle n'y songe jamais, à ce pan caché d'existence, sans un sursaut ombrageux qui la blesse. Mais quoi? Ne doit-elle pas s'incliner devant une loi fatale? Elle sait bien qu'elle ne peut pas avoir son fils tout entier à elle seule.
Allons! Encore ces idées sombres. Elle en oublie la promenade. Où est-on? Elle tire la carte de la pochette. Mais voilà qu'elle entraîne en même temps un carnet couvert en toile cirée noire, un carnet qu'elle ne connaît pas. Il s'ouvre tout seul à la dernière page écrite. Mme Evry y jette un regard. Ah! c'est bien de ce ponctuel, de ce minutieux René, d'avoir tenu registre de toutes ses sorties, d'en avoir marqué les dates, le but, sans oublier le nombre de kilomètres parcourus, et même la quantité d'essence consommée.
L'étonnant, c'est qu'il ne lui en ait jamais parlé, et surtout qu'elle ne l'ait pas trouvé plus tôt. Tiens... Il y a même une colonne, la dernière, réservée aux noms des passagers. Un moment, Mme Evry est tentée de refermer le petit carnet. Une sorte de pudeur, de la discrétion, de la crainte, luttent en elle contre le besoin de savoir. Mais c'est lui qui l'emporte.
Elle revient aux feuillets du début, court tout de suite à la dernière colonne de chaque page. Au premier regard, un mot la frappe, fréquemment répété: «Maman, Maman...» Le cher enfant! C'est elle qu'il a le plus souvent emmenée. Puis d'autres noms qui lui sont familiers: Petit, Radenain, Martinet, Gabiraud... Des amis intimes, dont il lui a souvent parlé, qu'elle a vus même, des ingénieurs de l'usine. D'autres encore, plus rares, qu'elle ne connaît pas.
* * * * *
Soudain, c'est comme une pointe fine qui lui traverse le cœur... Elle a découvert, de-ci, de-là, une initiale, une H... Et désormais elle ne voit plus sur le petit carnet que cette lettre-là.
D'instinct, elle cherche toutes les lignes où la seule initiale figure à la colonne des passagers. Car nul autre n'accompagne René, le jour où il sort avec H... Naturellement!
Et elle lit:
«Pierrefonds, 201 kilomètres, 29 litres. H.»
Plus loin:
«Barbizon, 132 kilomètres. 21 litres. H.»
Et tout récemment:
«Dieppe, 398 kilomètres. 55 litres. H.»
Mme Evry soupire. Ah! on ne l'a jamais emmenée jusqu'au bord de la mer, elle. Son record, comme dit René, c'est Rouen...
Mme Evry a refermé le petit carnet. Comment est-elle faite, cette H, cette rivale inconnue dont elle ne sait rien, sauf la première lettre de son prénom? Est-elle jolie? Évidemment. Qui est-ce? Pourvu qu'elle ne soit pas trop méchante...
Et songer qu'elle s'est assise là, dans cette voiture, sur ses coussins, à cette même place. Une affreuse amertume, jaillie du fond de l'être, envahit la pauvre maman. Vainement elle essaye de dompter le flot qui l'étouffe. Elle le sent lui déchirer la gorge, monter jusqu'à ses paupières et lui ternir les yeux.
Pourtant, ne la prévoyait-elle pas, tout à l'heure même, cette existence cachée? Elle reconnaissait bien que son enfant ne pouvait plus lui appartenir tout entier. Il faut partager son cœur... et sa voiture. C'est la vie. Allons, du courage, et tâchons de montrer belle mine. Et, relevant son voile d'un geste résolu, Mme Evry tendit son visage au vent de la course. Rien de tel pour sécher les larmes.
LA BEAUTÉ
Laura de Pelz était, à vingt-cinq ans, d'une beauté sans égale. Née d'un de ces mariages qui unissent l'or d'outre-mer à la noblesse continentale, elle alliait en elle la vigueur américaine et la grâce française. Son visage était lumineux à force de splendeur. A vingt pas, elle magnétisait l'attention. Et elle laissait derrière elle un sillage de têtes retournées, de regards qui ne savaient plus se détacher d'elle, dans un silence de stupeur admirative.
Chose rare, l'esprit invisible valait chez elle la forme sensible. Même harmonie, même éclat, même élégance, même netteté pure. On eût dit que la nature avait voulu fixer en cette créature l'idéal humain.
Décidée à n'épouser, parmi tous ceux qu'attiraient sa fortune et sa beauté, que celui qui lui plairait, celui qui «ferait sonner son cœur», elle menait une ardente et libre existence.
L'auto la séduisit vite. Habituée à satisfaire tous ses caprices, elle voulut conduire elle-même. Et, aussitôt initiée, elle s'élança sur les routes. On connut bientôt sa voiture: deux baquets sur un puissant châssis.
Elle gardait le visage découvert, moins pour le montrer que pour savourer pleinement l'ivresse de la course. Et c'était un spectacle unique que de la voir passer, toute droite, les mains appuyées en force au volant, la face illuminée de joie et de beauté entre les fourrures sombres de la toque et du manteau, écrasant de sa silhouette souveraine le mécanicien assis à ses côtés. Invinciblement, on songeait à une divinité païenne. Non plus Diane chasseresse, mais Diane chauffeuse.
* * * * *
Un jour, à Aix-les-Bains, comme elle parcourait un journal dans le salon de l'hôtel, le récit d'un accident d'automobile tomba sous ses yeux. La veille, au matin, un touriste s'était tué en descendant les âpres lacets du Mont-Cenis, sur le versant italien. A un tournant, sa voiture était partie au ravin. Laura de Pelz s'émut. Elle-même avait passé le col en sens inverse dans cette même matinée de la veille. Ainsi, l'une des autos qu'elle avait croisées contenait certainement ce voyageur. Elle avait dû le voir. Il était insouciant, joyeux, plein de vie. Et quelques heures, peut-être quelques moments après, il s'écrasait au fond du précipice...
Six mois plus tard, Laura de Pelz, en route pour Biarritz, traversait la Beauce, quand un cri terrible partit derrière elle... Une auto, qu'elle venait de croiser, avait fait panache et gisait dans le fossé. La jeune femme courut au secours. Le mécanicien, sain et sauf, mais la voix et le geste affolés, s'agenouillait près de son patron étendu sur l'herbe. C'était un homme jeune, blond, tête nue, la barbe en pointe, enveloppé dans un cache-poussière noir. On ne lui voyait aucune blessure, mais il avait l'apparence de la mort. Cependant, son cœur battait encore.
Tout en s'efforçant de le ranimer, Laura de Pelz s'informait. Que s'était-il passé? Mais le mécanicien était encore hébété par le choc. Il ne savait pas. Monsieur conduisait. Lui regardait ailleurs à ce moment-là. Tout d'un coup, il avait senti la voiture embarder. Et comme on marchait à 70...
La jeune femme s'offrit à transporter la victime jusqu'à la ville prochaine, bien que son auto n'eût que deux baquets. Heureusement, une limousine stoppa, dont les passagers consentirent à prendre le blessé. Et comme il n'avait pas encore repris conscience quand la voiture s'éloigna, il emporta son secret avec lui. Laura de Pelz, bouleversée, quitta la place sans connaître la cause de l'accident.
* * * * *
Or, l'année suivante, entre Auxerre et Avallon, la catastrophe se renouvela, identique: l'auto qu'on croise et qui, vingt pas plus loin, fait panache. Elle était montée par son seul conducteur. Celui-là n'avait même pas crié, tant la culbute fut brusque. Mais, depuis l'aventure en Beauce, le mécanicien de la jeune femme tournait d'instinct la tête à chaque auto. Et il n'avait dû qu'à cette circonstance de découvrir l'accident.
Cette fois, l'homme s'était traîné, puis assis sur le revers du fossé. Il portait les deux mains à son front. Du sang collait ses cheveux et ruisselait entre ses doigts. Se roidissant contre l'horreur, Laura de Pelz donnait des ordres, prodiguait ses soins. Quelle fatalité pesait donc sur elle, la mêlait, deux fois en moins d'un an, à deux catastrophes presque identiques?...
Cependant le blessé respirait à profondes haleines, s'efforçait de reprendre vie. Il était svelte et fin, vêtu avec recherche. Sa moustache et ses cheveux grisonnaient. Il remerciait et s'excusait tout ensemble, en mots encore vagues et confus, comme ceux qu'on prononce en rêve. Laura, obscurément anxieuse, se pencha sur lui:
--Comment est-ce arrivé?
Alors un sourire passa sur les lèvres exsangues du blessé. Et il balbutia, avec une galante audace:
--J'ai voulu... tourner la tête... pour vous regarder... plus longtemps...
Laura de Pelz se redressa, folle. Quel trait de lumière! Alors, ce jeune homme, en Beauce, l'an dernier, et sans doute aussi celui qu'elle avait croisé au Mont-Cenis, et d'autres encore qu'elle ignorait... Tous avaient affronté le péril pour la contempler quelques secondes de plus, parce que leurs regards ne pouvaient plus se détacher de son visage... Effroyable hommage! Elle s'inspira soudain une crainte sacrée. Son image délicieuse lui parut à jamais redoutable. Ainsi, à tous les drames attachés à la beauté, jalousies, rivalités, convoitises, à ces appétits de pouvoir et d'argent qui ne servent, au fond, qu'à la conquête de la femme, à toutes ces frénésies déchaînées, le progrès ajoutait une fatalité nouvelle. Désormais, des hommes pouvaient mourir de regarder seulement la beauté...
NOMS D'HOTELS
Au fumoir.
--Alors vous partez pour le Midi, par la route, veinard?
--Et à petites journées. C'est un principe.
--Cigares?
--Je me laisserai séduire par un jeune Henry Clay... Et je m'arrête dans les bourgs plutôt que dans les villes. C'est encore un principe. Je préfère la bonne et grasse auberge de village à l'aigre hôtel de sous-préfecture.
--Ah! ah! Vous êtes pour la branche de genévrier pendue à l'enseigne de fer forgé, pour le _Cheval Blanc_ et pour le _Lion d'Or_!
--Un doigt d'armagnac?
--Un doigt d'enfant, alors.
--Comme c'est curieux, que les auberges et même les hôtels aient gardé ces vieux noms: la _Poste_, le _Cheval Blanc_, qui sentent la diligence, l'écurie et le crottin... Ou d'autres, l'_Écu_, le _Grand Cerf_, qui rappellent des coutumes abolies, des temps périmés... D'autres même qui ne riment à rien du tout, comme la _Cloche_, le _Chapeau Rouge_, ou qui sont inconsistants et vagues, comme l'_Europe_, les _Voyageurs_... Et qu'aucun, après dix ans, ne s'inspire encore de l'automobile!
--D'autant, dites donc, que les hôteliers lui doivent une fière chandelle, à l'automobile, une rude bougie! Depuis cinquante ans qu'ils tournaient de l'œil comme des poissons sur le sable...
--C'est d'autant plus curieux que les chemins de fer, eux, ont été plus favorisés. Ils ont immédiatement influencé les noms d'hôtel. La moindre station a tout de suite possédé son _Hôtel de la Gare_.
--Et nous n'avons aucun _Hôtel du Garage_!
--Pas même une auberge de la _Panne_!
--J'aimerais mieux la _Bonne Panne_!
--Vous blaguez, mais la question est peut-être plus importante qu'elle n'en a l'air. Si extraordinaire que cela paraisse, il suffit de changer le nom, la marque, l'apparence extérieure d'un être ou d'une chose, pour que cette chose ou cet être change foncièrement. Dès qu'un quidam arbore un ruban à sa boutonnière, il met plus de dignité dans sa vie. Une tenue correcte nous redresse; un vêtement lâche nous incite au laisser-aller. Un titre, un diplôme n'ajoutent rien à la valeur d'un individu, et cependant ils la stimulent. Prenez une attitude ou une face joyeuse, et, s'il faut en croire les physiologistes, il vous viendra des pensées joviales. De même, dans les sillons d'un front plissé, germeront des idées noires. Ainsi, au rebours de l'opinion admise, la forme peut réagir sur le fond.
--Alors, si je vous ai bien compris, du jour où nos aubergistes donneront à leur maison des noms empruntés au vocabulaire automobile, ce jour-là, des chambres Touring Club écloront aussitôt derrière leur façade?
--Ce ne sera peut-être pas si foudroyant. Mais rien ne vous dit qu'alléchant le chauffeur par leur enseigne, ils ne chercheront pas à le retenir par des attentions plus solides... que, l'ayant attiré, ils ne soient pas entraînés peu à peu à écouter ses désirs et à satisfaire ses vœux.
--Qu'est-ce que vous chantez? Mais il en existe, des noms d'hôtels empruntés à l'automobile...
--Allons donc?
--Eh bien! et l'_Hôtel des Réservoirs_?
--Horrible!
--Pour des esprits lents ou distraits, il faudrait mettre au moins des _Réservoirs à Essence_.
--Et l'innombrable _Hôtel Continental_?
--Pas de réclame! Assez, la publicité!
--Et la _Clé_, et la _Couronne_?
--Vous jouez sur les mots.
--Dame, en attendant le bridge.
--Encore un petit cigare?
--Non merci. _Non bis in idem._
--Qu'est-ce que ça veut dire?
--Que deux cigares font mal à l'estomac.
--Sans blague, comment voyez-vous la substitution?
--Très franche. Je forgerais de toutes pièces des enseignes nouvelles. L'_Hôtel de l'Embrayage_, ça gazouille. _Magnéto Hôtel_ vous a l'air exotique. L'auberge du _Bon frein_ serait de tout repos. Ou je m'inspirerais des noms existants, mais de loin. Au lieu du _Cheval Blanc_, du _Cheval Noir_, je mettrais l'_Auto Blanche_ et l'_Auto Noire_. Au lieu d'_Hôtel des Voyageurs_, _Hôtel des Chauffeurs_.
--Je ne suis pas de votre avis. Je ne trancherais pas dans le vif. Je truquerais, je biaiserais. Je trouverais des noms nouveaux qui aient la même allure, la même consonnance que les noms anciens, afin de ne pas trop dépayser le client, ni changer ses habitudes.
--Bigre, vous cherchez la difficulté!
--Mais non. Ainsi, tenez, le _Chapeau Rouge_ deviendrait le _Capot Rouge_.
--Ça peut se défendre.
--La _Bille d'Or_ remplacerait la _Boule d'Or_. Au lieu des _Trois Rois_, les _Trois Courroies_. Au lieu de la _Chasse_, le _Châssis_.
--Ça pourrait devenir un petit jeu de société.
--Il suffira quelquefois de changer une lettre. Au lieu des _Deux Pigeons_, les _Deux Pignons_.
--Et même d'en intervertir deux. Le _Cadran Bleu_ devient ainsi le _Cardan Bleu_.
--Oh! Messieurs, je crois que c'est le moment d'aller rejoindre ces dames.
--Passez donc.
--Après vous.
--Je n'en ferai rien.
--Dites donc, par quoi remplacerez-vous le _Lion d'Or_?
--Le _de Dion d'Or_.
--Et l'_Hôtel de l'Écu_?
--Parbleu! _Hôtel de l'Accu!_
LA SOUS-COMMISSION NEIGEBLONDE
«--Messieurs, nous abordons un sujet excessivement délicat. Il est bien entendu que nous nous constituons en Comité secret. Je dirais aussi en Comité de Salut Public, si je ne craignais d'évoquer de fâcheux souvenirs et de froisser de respectables convictions...»
Les dix commissaires saluèrent d'un sourire. Ces apôtres du progrès étaient tous attachés au passé. Ils s'étaient réunis, vers cinq heures d'un soir d'hiver, à la Société des Automobilistes Français,--les _pétroleurs_, comme ils se nommaient plaisamment, par antiphrase,--dans un de ces nobles, chauds et lumineux salons dont les hautes fenêtres regardent la place de l'Étoile.
L'orateur n'était autre que le baron Suchard, président de la Société. Son aménité, sa courtoisie, son zèle justifiaient le choix de ses collègues. L'assemblée dont il ouvrait la séance s'appelait la Commission d'Initiative. Elle s'était ainsi nommée pour bien montrer qu'elle n'avait rien de commun avec une commission parlementaire, qu'elle en répudiait les lenteurs administratives et qu'elle marchait droit au but, si hardie, si scabreuse même que fût l'entreprise. Elle allait en donner une preuve nouvelle.
«--... Car il s'agit bien du salut public, des intérêts sacrés du pays, reprit le baron Suchard. Permettez-moi de vous rappeler brièvement les faits.
«Notre Société, qui compte tant d'hommes remarquables, s'enorgueillit d'un grand homme. Et ce disant, je suis certain de ne blesser aucun amour-propre, puisque tout le monde s'incline devant son génie et profite de ses découvertes. Citerai-je les plus récentes? Il y a trois ans, il nous donnait, coup sur coup, le moteur à turbine et les alcoolats. Il y a deux ans, la suspension hydro-pneumatique... Bref, il nous guidait, il nous entraînait. Nous marchions dans ses pas. Notre chère industrie n'avançait qu'appuyée à son bras. Et comme elle est le signe même de la prospérité et de la suprématie nationales, on peut dire que le sort du pays était aux mains de René Sancerre...»
Les mentons approuvèrent. Des «bravo», des «très bien» grondèrent au fond des gorges.
«--Eh bien, Messieurs, cette prospérité est en péril. Cette suprématie nous échappe. Sur le terrain des affaires comme sur les circuits de course, on va nous battre, que dis-je, on nous a déjà battus. Ah! C'est que René Sancerre ne nous anime plus de son génie. Son élan généreux ne nous soulève plus. Et nous n'avons même pas l'espoir qu'il se recueille. Non. J'ai vu son atelier d'essai, sa table de travail: ils dorment sous la poussière.
«Et pourquoi cet abandon? La plupart d'entre vous connaissent ce roman qui emprunte à la situation même de son héroïne un caractère quasi-officiel. En parlant, je ne serai donc pas indiscret. D'ailleurs, il y a un moment où la médisance devient de l'histoire. Messieurs, à un âge où les jeunes gens n'aspirent qu'au plaisir, René Sancerre travaillait à notre gloire. Aujourd'hui, le cœur prend sa revanche sur le cerveau. Notre ami s'est follement épris d'une femme qui le repousse. Ayons le courage d'être sensibles: il se meurt d'amour.
«Pour bien vous pénétrer, Messieurs, de la gravité de son cas, vous devrez vous rappeler le caractère absolu et tenace de René Sancerre. Ces qualités, qui furent les conditions de son génie, se conjurent pour le perdre. Elles furent sa force; elles sont sa faiblesse. Il est l'homme d'un désir. Un autre eût cherché le salut dans la diversion. Lui s'obstine et s'épuise.
«Rien ne lasse sa patience. Nul d'entre vous n'en ignore ce trait notoire et pour ainsi dire symbolique. Tous les soirs, une file de voitures Sancerre s'aligne devant la Comédie-Française. Il y a là des limousines qui sont des boudoirs, des landaus qui sont des sachets et des coupés qui sont des bijoux. Ces autos pleines de fleurs attendent le bon plaisir de Mlle Neigeblonde... Et tous les soirs elles repartent à vide, cahotant sur le pavé leurs gerbes inutiles comme un cortège de deuil.
«Messieurs, pourquoi Mlle Neigeblonde se montre-t-elle cruelle à notre éminent ami? L'homme lui déplairait-il? Il a tout d'un héros. Il est jeune et glorieux, énergique et tendre, brillant et profond. En lui, rien n'éloigne, tout attire. Ses usines font de l'or avec de l'acier. Quelle femme ne serait pas flattée de sa recherche et prompte à la couronner?
«Mlle Neigeblonde n'aurait-elle de bontés pour personne? Messieurs, nous nous refuserions à répondre, si deux des élus ne s'en étaient chargés pour nous. Ils affichent leur bonheur avec tant de complaisance qu'ils sont seuls à ignorer leur rivalité. Qu'un appui politique ne soit pas méprisable dans une maison d'État, qu'un appui financier vienne à point pour arrondir des douzièmes encore un peu maigres, ce sont choses possibles et dont nous n'avons point à nous mêler. Mais elles nous autorisent à regretter que Mlle Neigeblonde, sacrifiant à l'utile, se refuse à l'agréable. On pourrait craindre encore, il est vrai, qu'en dehors de ses faiblesses professionnelles, Mlle Neigeblonde ne nourrît quelque grande passion qui la rendit insensible au reste de l'univers. Messieurs, je suis très tranquille: comme dit l'autre, cela se saurait.
«Dès lors, la question se dégage et s'impose. Devons-nous assister, impuissants, à notre désastre? Ou bien devons-nous agir,--et puisque nous sommes certains que rien ne saurait détourner René Sancerre du but qu'il s'est donné,--devons-nous agir sur Mlle Neigeblonde?
«Ah! Messieurs, je ne me dissimule pas que la conjoncture est infiniment délicate. Mais c'est pourquoi j'ai voulu l'exposer à vos lumières.
«Certes, à première vue, le conflit semble irréductible entre le droit absolu de Mlle Neigeblonde de disposer d'elle-même et les énormes intérêts attachés au salut de notre éminent ami. Bien qu'à vrai dire on soit frappé tout de suite et malgré soi par la disproportion entre ce caprice de jolie femme et ses formidables conséquences.
«Mais, Messieurs, ces conséquences, Mlle Neigeblonde les a-t-elle pesées? Peut-être ne voit-elle, dans le désespoir où elle a réduit un tel soupirant, qu'une marque de son pouvoir, une flatteuse parure. Sait-elle tous les efforts qu'elle paralyse, tous les espoirs qu'elle anéantit, toutes les ruines qu'elle prépare, rien qu'en agitant sa tête charmante en signe de refus? Conçoit-elle qu'elle peut sauver non seulement un homme, mais une nation, avec un sourire? Se rend-elle compte qu'en se montrant inhumaine, au sens tendre du mot, elle commet un véritable crime de lèse-humanité?
«Non, Messieurs, je ne veux pas croire qu'elle ait mesuré ces répercussions profondes. Et c'est pourquoi j'estime qu'il serait juste et bon de les lui représenter... Ce n'est pas que j'attende un soudain sacrifice à la chose publique, un dévouement à la Décius, des sentiments romains, d'une jeune comédienne qui ne joue même pas la tragédie. Non. Mais j'en appelle tout de même de Mlle Neigeblonde aveugle à Mlle Neigeblonde éclairée. Qui sait? Peut-être sera-t-elle sensible à des influences que nous ignorons _a priori_, à des promesses qui flatteront ses vœux secrets, ses ambitions cachées et que votre ingéniosité saura découvrir. Bref, Messieurs, c'est sur l'opportunité et le sens d'une telle démarche que j'ai voulu vous consulter et que j'appelle vos décisions.»
Là-dessus, les dix commissaires parlèrent à la fois. Tout de suite, le débat s'échauffa tellement qu'il en devint fumeux. Le président, homme aimable, qui craignait toujours, en donnant la parole à un orateur, d'en désobliger neuf autres, balançait mollement sa petite sonnette. Des bouches s'ouvraient toutes rondes, dont on n'entendait pas la voix. Des épaves de phrases émergeaient de ce bouillonnement: «S'agit pas d'amour, mais d'une complaisance... Par le canal de Claretie... Couvririons de ridicule... tout droit au ministre... les Beaux-Arts... concurrence... l'Italie... les Anglais... sous-commission... enquête...»
Peu à peu, les affinités se groupèrent. Une assemblée se casse toujours en deux morceaux. Toute idée fait naître une opposition. Ceux qui, sans en convenir avec eux-mêmes, inclinaient vers le _statu quo_, se rangèrent sous la bannière du duc d'Alino, homme violent, dont la conviction rageuse avait admirablement servi la cause automobile, et qui s'acharnait sur l'obstacle comme un chien sur la culotte d'un pauvre homme. Il jugea crûment l'action directe:
--C'est un viol sec.
Les partisans de l'intervention se rallièrent au commandeur de Roncevaux, dont la vieillesse flamboyait et dont la crainte généreuse, à l'instant du péril, étouffa les scrupules:
--France d'abord! affirma-t-il.
Le baron Suchard était rompu au vacarme. Il excellait à discerner, sous ces ondes tumultueuses, les courants en marche, à suivre leur direction et à les canaliser le moment venu. Il laissa donc s'épuiser l'effervescence, obtint des deux champions des opinions assagies et les amena sans contrainte à le choisir comme arbitre. Ce fut donc parmi l'assentiment général qu'il résuma le débat: