Plaisirs d'auto

Part 2

Chapter 23,743 wordsPublic domain

Mais quelle ne fut pas ma stupeur quand, un instant après, le mécanicien--rigoureusement vêtu de cuir des pieds à la tête--interpella à son tour le patron:

--Édouard, passe-moi donc le gros levier...

Le chauffeur tutoyait le milliardaire! Loin de moi la pensée de blâmer en principe un tel langage, qu'au contraire bien des arguments pourraient justifier. Mais je suis contraint de reconnaître qu'il n'est pas encore passé dans nos mœurs. J'imaginai donc les diverses circonstances spéciales qui pouvaient l'expliquer.

Peut-être le mécanicien avait-il sauvé la vie de son maître, et cette familiarité était-elle autorisée par la gratitude? Peut-être était-ce un parent pauvre, un camarade de collège retrouvé, un ami dans le besoin, un frère de lait?

Mais le chauffeur grimpait sur le toit de la limousine, débouclait les courroies de la malle à pneus et s'apprêtait à lancer une enveloppe sur la banquette gazonnée de la route. Alors, interpellant les deux dames qui causaient à l'écart:

--Attention, là, les mômes, gare aux arpions!...

Comment? comment? Les femmes aussi étaient ses cousines, ses sœurs de lait, ses camarades de collège?

Pour un amateur de charades vivantes, j'étais bien servi... Et c'est que, non content de tutoyer ces grandes dames, il les rudoyait, il les menait à la baguette.

--Allez, Louise, aboule la tinette.

Ainsi dénommait-il l'étui à talc.

Et comme la seconde voyageuse lui masquait l'un des phares:

--Dis donc, Marie, ton père n'était pas vitrier...

Il entendait par là qu'elle n'était pas de verre.

J'en avais les jambes fauchées.

Cependant le mécanicien déléguait ses pouvoirs au milliardaire. Et, lui passant la pompe:

--Allez, turbine, c'est bien ton tour.

On se serait cru transporté en l'an 3000.

Ramassant la chambre à air et son sac, il les tendit à l'une des deux femmes:

--Tiens. Replie ça, et grouille-toi.

Et, pour stimuler son zèle, il lui allongea sur la partie la plus potelée de son anatomie--à en juger du moins par le son ferme et plein--une claque amicale.

Singuliers chauffeurs... Si encore le mécanicien n'avait pas été vêtu en professionnel, tandis que les autres affectaient des allures somptueuses de grands touristes, j'aurais pu croire à quelque bande joyeuse... Me mystifiaient-ils? Était-ce une gageure? Ou de ces voleurs mondains qui opèrent dans les villes d'eaux et raflent à l'occasion une automobile?

Mais ils n'auraient pas étalé une âme si tranquille. Eussent-ils dû rouler sur la jante, ils ne se seraient pas arrêtés devant une maison.

Et peut-être eussé-je balancé longtemps encore, si l'une des voyageuses n'avait pas essuyé, du revers fourré de son opulent manteau, la poussière du garde-crotte.

--Oh! dit la seconde, si Madame te voyait...

A quoi la première:

--Penses-tu qu'elle va me voir, d'Algérie!

Tout s'éclairait! Dans la tenue et l'auto des patrons en voyage, l'office s'offrait une balade...

LE TEMPS DES PANNES

Somptueuse et miroitante, la limousine attendait au ras du trottoir. Ses panneaux semblaient taillés dans un sombre saphir. Belle encore, Mme Rosay parut sous le porche. Une femme de chambre, chargée de bagages à la main, en meubla l'intérieur de la voiture. Rosay, le célèbre peintre, les suivait, alourdi par l'embonpoint. Il dit simplement:

--Orléans. Grand-Hôtel.

Et, la portière refermée sur lui, l'auto partit.

Il était neuf heures d'un matin d'avril. Un de ces premiers jours où la terre ose se montrer toute claire et nue aux regards du soleil, sans s'envelopper de ces brumes que naguère sa pudeur coquette se laissait arracher. Affranchie de la banlieue, la voiture en pleine marche s'élançait comme à la conquête du printemps. Souple et discrète, on l'aurait crue immobile, si le paysage n'eût rayé les vitres. Coulés au creux des capitons épais, le peintre et sa femme rêvaient.

Ah! qu'il était loin, le temps des premières sorties, de leurs premières ferveurs automobiles... Il se trouvait que leur fortune avait coïncidé avec celle de l'auto. Même essor. Pour Rosay, les premiers rayons de la gloire--plus doux, a dit Vauvenargues, que les premiers feux de l'aurore--étaient contemporains de la fameuse course Paris-Bordeaux. Sur ses premiers succès d'argent, il s'était offert un tri-remorque. Une six-chevaux avait commémoré sa seconde médaille. Et maintenant qu'on payait ses toiles au poids des billets de banque, il roulait dans la plus irréprochable des limousines.

Ah! désormais plus de pannes, plus d'incidents, plus d'imprévu. On marchait avec la régularité d'un train. D'avance, on aurait pu tracer l'horaire: Arrivée à Orléans pour midi. Déjeuner jusqu'à deux heures. A quatre heures tapant, on serait chez soi, au château des Aubiers.

* * * * *

--Te souviens-tu, dit Rosay, de notre fameuse panne de tricycle, à Courlon? Il était onze heures du soir. Personne ne voulait nous ouvrir. Nous avons dû passer la nuit dans la gare. Tu as dormi dans un fauteuil de la salle d'attente des premières.

--Si je me rappelle! J'entends encore la petite sonnerie électrique qui grelottait au matin et qui avait l'air d'avoir si froid...

--Dis donc, et ce jour, dans le Jura, où nous avons poussé à nous deux la voiturette jusqu'au village, sous la radée? Ah! que l'omelette nous a paru bonne, après ce coup de chien-là!

--Oui, le carburateur était noyé, n'est-ce pas?

--Je te crois qu'il était noyé, l'animal. Mais quelle fierté de découvrir la panne et de repartir. A ces moments-là, on se sentait grand comme le monde, on trônait au volant comme un roi.

--Et la panne de différentiel, près du moulin?

--Où j'ai fait braser le pignon par un maréchal-ferrant? Sept heures. Un record. Tu te rappelles la jolie chambre qu'on nous avait prêtée, dans le vieux moulin, pour attendre que le forgeron eût brasé?...

Elle dut se souvenir, car elle rougit et soupira.

Rosay fit claquer ses doigts.

--Ah! sacrédié, c'était le bon temps, au fond. Tout ça jetait de la fantaisie dans le voyage. Tandis que maintenant, quoi? C'est le _sleeping-car_. On part, on arrive. Plus d'alertes, plus de hasard, plus de victoires sur la guigne. On en est à souhaiter qu'un pneu crève pour flanquer un peu d'imprévu en travers de la route...

Un instant, ils se turent. Leurs yeux erraient sur le site où, dans la blonde lumière, les branches gonflées de vie dardaient la petite flamme verte des jeunes feuilles.

--Oui, répéta lentement Mme Rosay, c'était le bon temps...

Midi. On arrivait à Orléans. A l'hôtel, un menu banal et nombreux défila vite, comme au buffet. Rosay s'agitait, travaillé de souvenirs et de printemps. Après le déjeuner, il fit un tour jusqu'au garage, le teint enflammé, le cigare aux dents. Quand la voiture repartit, il semblait plus calme.

Pourtant l'auto gardait son allure imperturbable. Nul pittoresque à l'horizon. A chaque tour de roue, le peintre devait regretter davantage les menus incidents qui, jadis, pavoisaient la route.

* * * * *

Tout à coup, le doux bruissement de soie du moteur cessa. L'auto parcourut encore quelques mètres, puis stoppa. Surpris, le mécanicien bondit sur sa manivelle, essaya de remettre en marche. Vains efforts. Alors, humilié, rageur, il souleva le capot. C'était bien la première fois que sa voiture lui jouait un tour pareil.

Quant au patron, il semblait joyeux. Il sauta sur la route, alluma son cigare, aida galamment sa femme à descendre:

--Eh bien, nous qui la regrettions... La voilà, la panne, la joyeuse panne de jadis. Ça nous rajeunit... pas vrai?

Mme Rosay refléta la mine épanouie de son mari:

--Oui, oui, ça nous rajeunit.

Elle ajouta, vaguement inquiète:

--La voiture est pourtant de marque. Qu'est-ce que tu crois qu'elle a?

Le peintre eut un geste insouciant:

--Bah! nous le verrons bien. L'important, pour le moment, c'est de savoir où nous sommes. Ça ne te paraît pas admirable, avec ces grandes vitesses, de tomber là comme du ciel, d'ignorer absolument où l'on se trouve?

--Si, si, dit-elle. En tous cas, ce n'est pas très habité.

En effet, de quelque côté qu'on tournât les yeux, c'était la plaine rase. On se serait cru en mer. Mais Rosay restait de belle humeur:

--Peut-être qu'un pli de terrain, un vallon, se dissimule à cent pas d'ici. Partons à la découverte, veux-tu? Qui sait? Nous découvrirons peut-être un vieux moulin... Hé! hé!

Mais elle hocha la tête, avec un sourire un peu mélancolique:

--C'est que je ne suis plus très habituée à la marche. Ni toi. Nous n'irions pas loin.

A son tour, il s'assombrit légèrement:

--Tu as raison, dit-il.

Alors, elle, pour le rasséréner:

--Cherchons plutôt la panne, comme au bon vieux temps. C'est ça qui nous rajeunira!

Il avoua:

--Évidemment, évidemment... Se baisser, ce n'est rien. Mais c'est qu'il faut se relever, ensuite. Je t'assure, jouissons de l'imprévu, allons à l'aventure. La voiture nous rejoindra.

--Si la panne est vite trouvée, répliqua-t-elle. Sans quoi, nous pouvons être pris par la nuit. Ah! nos domestiques n'y vont rien comprendre, au château. Et ce qu'ils clabauderont! Ce que nos voisins, les Dutin et les Marand, avec leurs malheureux tacots, vont se moquer de nous!...

Il semblait tout déconfit, le grand peintre:

--Ah! je t'ai connue plus vaillante... Et jadis, la panne ne t'inspirait pas ces réflexions-là...

--Que veux-tu, mon ami, il y a dix ans. Et dix ans, à nos âges...

D'un geste dépité, il jeta son cigare. Et décisif, il dit au mécanicien:

--Regardez vos tuyaux d'essence.

Cette voix singulière? Ce ton de certitude?... Est-ce que par hasard?...

Mme Rosay courut vers son mari. Et, lui prenant les bras, le regardant en face, elle balbutia, bouleversée:

--Écoute... c'est toi... n'est-ce pas?... qui t'es arrangé... pour que la voiture s'arrête... comme au temps des pannes?...

Eh bien, oui, c'était lui. Une pincée de gravier jetée dans le réservoir, pendant la halte d'Orléans. Ah! ce vain, ce ridicule, ce touchant effort de ressusciter sa jeunesse, de remonter le cours des ans... Et tout à coup, les yeux humides, ils se prirent les mains, bien fort:

--Ah! ma pauvre vieille...

--Mon pauvre vieux!

FUMÉE

Laferme ne dérageait pas. Ah! quel métier que celui de chauffeur... Non, mais c'est vrai, toutes les déveines lui tombaient à la fois sur le dos... Les contraventions, les grincheries du patron, tout, tout.

Tenez, la dernière histoire. Ça se passait place de l'Étoile. Ce n'est pas assez de rouler tous dans le même sens, comme aux petits chevaux. Faut encore contourner d'une certaine manière leurs sacrés îlots de palissades. Laferme en prend un du mauvais côté, sans malice. Aussitôt, un agent sort de terre, naturellement. Mais voilà-t-il pas que cet entubé-là se jette devant la voiture pour la faire arrêter: «Ah! bien, vous êtes encore intelligent, vous, s'écrie Laferme indigné en bloquant ses freins. Y avait de quoi vous faire tuer.» A quoi l'agent: «Je vais vous faire voir si je suis intelligent, moi, en vous collant un procès-verbal.» Et c'est qu'il l'avait fait comme il l'avait dit, l'animal.

Et tout qui lui jouait des tours. La déveine à jet continu, sous pression. Des séries de clapets qui cassaient comme des allumettes, des pneus qui crevaient à tous les virages, la magnéto qui faisait sa jolie femme, qui marchait, qui ne marchait pas, sans savoir pourquoi.

Et les manies des patrons, par-dessus le marché. Madame qui trouvait qu'on allait trop vite et qui vous soufflait dans l'oreille par l'acoustique: «Pas si vite, Laferme!» Tandis que pour Monsieur on allait toujours trop lentement: «Pressez un peu, Laferme.»

Sans compter les amis de Monsieur et de Madame, qu'il fallait ramener chez eux, le soir, quand on croyait sa journée finie. Pourquoi pas aussi les coucher, leur border leur couverture? Ils ne pouvaient donc pas prendre de taxis? Des rasqueux, des pingres, pour la plupart, durs à la détente, qui remplaçaient trop souvent le pourboire par un: «Bonsoir, Laferme!» lancé d'un petit ton protecteur. Si ça faisait pas suer!

Vrai, Laferme avait soupé du truc. Y a des moments, comme ça, où tout tourne mal, où on est dégoûté de tout. Ah! dans ces moments-là, faudrait pas qu'on vous embête.

* * * * *

L'un de ces familiers qu'il fallait reconduire se nommait Mondoubleau. Mais on l'appelait plus communément le miroir convexe, ou même le convexe, parce qu'il avait une bonne grosse balle toute ronde, ingénue, où se reflétait le ciel, telle une boule de jardin. Il usait de la limousine de ses amis à discrétion. Il était pour l'auto ce qu'est le pique-assiette pour la table. C'était le pique-voiture. Au demeurant, le plus inoffensif pique-voiture du monde.

Jusqu'ici, Mondoubleau n'avait jamais osé donner de pourboire à Laferme, qui lui apparaissait comme le plus irascible et le plus fier des chauffeurs. Il se réservait pour un cadeau plus important et plus flatteur.

Justement, l'un de ses amis, ingénieur des Tabacs, venait de lui signaler certains havanes excellents, avantageux, dont il fallait profiter. Car il en est des cigares comme des vins. Pour une même marque, un même cru, certaines années sont savoureuses, d'autres médiocres, sans qu'on sache exactement pourquoi. Vite, Mondoubleau en avait acheté un certain nombre de boîtes, dont il ferait autant de cadeaux.

Et Laferme serait des élus. Bien souvent, le brave pique-voiture l'avait surpris la cigarette sous la moustache. Les havanes, longs comme des torpilleurs, vernis et pleins comme des châtaignes, ceinturés d'or, l'éblouiraient. Et puis, c'était une attention. Cela valait mieux que de vulgaires pourboires. Ah! Laferme serait content, bien content. Et déjà Mondoubleau croyait voir la sévère figure du chauffeur s'épanouir, s'illuminer. Il croyait entendre les remerciements balbutiés, les: «Ah! c'est trop, vraiment, Monsieur Mondoubleau, c'est trop!...»

* * * * *

Les patrons de Laferme avaient pris leurs quartiers d'été à Saint-Cloud, où Mondoubleau ne tarda pas à leur rendre visite. Il savait que le chauffeur viendrait le chercher et le ramènerait à la gare. Excellente occasion de reconnaître ses services. Il emporta donc la fameuse boîte de cigares, se réservant de choisir l'instant propice à la glisser dans les mains de Laferme.

Ce fut vers quatre heures. Le chauffeur travaillait à sa voiture. Son radiateur fuyait. L'auto, dans la remise, avait fait un petit rond mouillé sous elle, comme un chien mal élevé. Oh! une fuite de rien. Mais ça pouvait grandir. Ça grandirait avec la déveine. Tout, je vous dis, tout s'en mêlait. Et comme on allait sortir, fallait boucher à la céruse. Ah! la sacrée camelote de malheur!

Mondoubleau s'avança. Sa face en boule de jardin s'épanouissait, radieuse. Laferme lui trouva cependant un petit air malicieux tout à fait inhabituel, l'air d'un monsieur qui mijote une blague.

Ah! il tombait bien, ce grigou qu'on trimbalait à l'œil! Il arrivait au bon moment, au milieu des enquiquinements. Qu'est-ce qu'il voulait encore?

Les mains derrière le dos, Mondoubleau s'approcha. Et, d'un petit ton narquois, plein de sous-entendus, il détacha:

--Vous fumez, Laferme?

Bon Dieu! de quoi se mêlait-il, ce gros imbécile-là, avec sa gueule en clair de lune? Ce n'était pas assez d'être dans la mélasse, fallait que des raseurs viennent vous rappeler vos embêtements! Ah! tant pis, celui-là paierait pour les autres. Et, rageur, les bras croisés, la moustache en bataille, campé devant Mondoubleau, il éclata:

--Eh bien! oui, quoi, je fume. Je le sais bien, peut-être! C'est-il de ma faute, à moi, si mes segments sont déplacés et si l'huile arrive dans mes cylindres? Mais c'est vraiment pas le moment de s'offrir ma tête quand voilà encore mon radiateur qui perd. C'est vrai, ça aussi... On est dans la bouillie jusqu'aux yeux et faut encore que des particuliers qui n'y connaissent rien viennent vous barber avec des: «Vous fumez, Laferme?» Bien sûr, que je fume. Mais vous êtes bien content tout de même de vous faire balader dans ma voiture, malgré la fumée. Ah! ça vous épate, que je rouspète. Mais j'en ai ma claque, moi. Et puis, si vous n'êtes pas content, vous pouvez aller le dire au patron. J'y flanque ma démission, que ce ne sera pas long. J'ai de la patience, mais j'aime pas qu'on m'embête. Ah! mais...

Les mains derrière le dos, le pique-voiture roulait d'énormes yeux ronds, embouti.

LES LETTRES

Dès notre arrivée chez les Bonnechose, à Saint-Germain, nous les trouvâmes très agités, le teint gris, le regard ailleurs. Ce sont des gens inquiets par nature. Tout leur est souci. Chez eux, on vit dans l'angoisse. C'est l'air de la maison. A peine les eûmes-nous interrogés sur leur crainte du moment, qu'ils se débridèrent.

Ils avaient mis à la disposition de leurs enfants--leur fille et son mari, l'usinier Gaston Bréau--leur chauffeur et leur auto pour un petit raid à la mer. Dieppe et retour en trois jours. Les Bréau étaient partis la veille. Et, naturellement, les Bonnechose appréhendaient mille catastrophes.

Un fait indéniable justifiait en partie leur inquiétude: Laferme, le chauffeur, n'avait pas de chance. Non pas qu'il fût animé de mauvaises intentions, ce garçon. Mais il avait la guigne. Il lui tombait des tas d'anicroches qui eussent épargné le voisin. L'homme qui écrase un chien de dix louis en voulant éviter une poule de cinquante sous. Le mécanicien soigneux qui n'oublie pas une goupille de rechange mais qui reste en panne d'essence. Les Bonnechose n'arrivaient à conjurer le mauvais sort qu'à force de recommandations et de prudence. Et, malgré tout, que de petites indemnités, que de menues contraventions! Ah! leurs enfants ne s'en tireraient pas sans accroc...

Je leur représentai que Bréau et sa femme étaient également gens avisés et sages. Eux aussi parviendraient à neutraliser la déveine. Ah! bien oui. Autant vouloir persuader des murailles. Non, non, les Bonnechose n'étaient pas tranquilles. Ils ne voulaient pas être tranquilles.

Nous nous regardâmes, piteux. Nous devions villégiaturer quelques jours chez les Bonnechose. Le séjour ne serait pas jovial. Nous allions vivre, jusqu'au retour des Bréau, dans l'alerte et le sursaut, dans une atmosphère de cylindre en action, tour à tour oppressante, explosive et détendue.

Dans l'après-midi, on apporta une dépêche à nos hôtes. Leurs doigts tremblèrent sur le papier bleu. Peut-être ce pli annonçait-il un drame? Personne ne respirait plus.

Puis les visages s'éclairèrent: «Bien arrivés», disait le télégramme de Dieppe. Nous goûtâmes une courte allégresse. Hélas! déjà les Bonnechose s'alarmaient. Bien arrivés, soit. Mais le retour? Et l'on vécut dans l'attente jusqu'au lendemain. Or, ce lendemain devait nous apporter une surprise terrible.

* * * * *

Au courrier du matin, deux lettres arrivèrent au nom de Gaston Bréau. Pendant l'été, en effet, les deux ménages faisaient maison commune à Saint-Germain, et Mme Bonnechose triait elle-même la correspondance. Or, jugez de son émoi à la vue des en-tête imprimés sur les deux enveloppes: _Mairie de Mesnières_ (_Seine-Inférieure_), disait l'une; _Mairie de Mesnerettes_ (_Seine-Inférieure_), disait l'autre.

Mesnières, Mesnerettes? On se précipita sur la carte. C'étaient deux localités voisines, entre Neufchâtel et Dieppe, sur la route que se proposaient de suivre les Bréau. D'abord, allant à l'extrême, Mme Bonnechose s'écria qu'il s'agissait d'un accident. Je la rassurai. Ses enfants n'avaient-ils pas télégraphié qu'ils étaient bien arrivés à Dieppe?

Mais l'excellente dame avait l'inquiétude abondante et subtile. S'il n'y avait pas eu accident, il y avait eu au moins contraventions. Excès de vitesse, excès de fumée. Ce Laferme n'en faisait jamais d'autres. Et, vraiment, c'était magnifique, ce coup double, dans deux villages voisins. Ah! cela promettait!

J'essayai encore de convaincre nos amis que ces avertissements doivent émaner du Parquet ou de la justice de paix, et surtout qu'ils ne sont pas si rapides. Mais, cette fois, j'échouai totalement. On me rétorqua qu'un garde champêtre pouvait fort bien mander ses décisions au délinquant sur du papier à en-tête de la mairie, sans préjudice des notifications à venir.

Et comme, respectueux du secret des lettres, nous avions tacitement convenu de ne point toucher aux fatales enveloppes, nous continuâmes de vivre parmi les doléances. On en respirait, on en mangeait...

* * * * *

Mais la journée nous réservait d'autres vicissitudes. Au courrier de deux heures, six lettres, vous entendez, six lettres officielles arrivèrent ensemble, toujours au nom de Gaston Bréau! Ce fut terrible.

Que pouvaient donc lui vouloir les maires de Burettes, Osmoy, Epinay, Freuleville, Meulers, Saint-Vaast d'Equiqueville?

Derechef, on se précipita sur la carte. Les six villages jalonnaient encore à la file la route de Dieppe et succédaient à ceux du matin... Alors, quoi, partout, Laferme faisait des siennes? Il laissait derrière lui une traînée de scandale, un sillage de contraventions?

Ce que fut le restant de la journée, je vous le laisse à penser. Jamais on ne dut distiller tant de bile dans une même maison. Ah! comme villégiature, c'était réussi. On remuait toutes les conjectures, des plus absurdes aux plus plausibles. Incapables d'en trouver une qui nous satisfît pleinement, nous nous laissions entamer par l'inquiétude. Et nous vivions tous dans l'impatience frénétique du retour, qui nous livrerait la clef de l'énigme.

Enfin, les Bréau rentrèrent. De loin, nous reconnûmes leurs appels de trompe. On se précipita à la grille. Avant que l'auto ne fût rentrée, on se rua sur les arrivants. Les questions éclataient en salve:

--Eh bien! que s'est-il passé? Que vous est-il arrivé? Huit lettres envoyées par des mairies? Accident? Contravention?

Les Bréau éclatèrent de rire:

--Ah! c'est ce pauvre Laferme qui a perdu sa valise. Il l'avait encore à Neufchâtel. Il ne l'avait plus à Dieppe. Alors nous avons écrit le soir même, avec un timbre pour réponse, à tous les villages intermédiaires.

LE PETIT CARNET

Penchée sur la barre d'appui de la fenêtre, Mme Evry, déjà vêtue et voilée pour la route, attend son fils René. Oh! elle est bien tranquille: à l'heure convenue, l'auto tournera le coin de la rue. René, minutieux et ponctuel, ne sera pas en retard. C'est elle qui est en avance, dans l'impatience de la bonne journée.

C'est une telle joie pour elle, ces sorties dans la voiture de son René! Depuis deux ans qu'elle est veuve, il s'est montré le plus tendre, le plus dévoué des fils. Et aussi le plus vaillant, puisqu'il a repris, dès vingt-quatre ans, l'usine de Saint-Denis, fondée par son père. Mais elle lui sait gré surtout de ces promenades. Elles lui apparaissent comme le symbole même des attentions dont il l'entoure.

La veille, ils en étudient ensemble l'itinéraire sur la carte. Et, au matin, il accourt de Saint-Denis, où il habite et où la voiture est remisée. De Compiègne à Fontainebleau, de Mantes à Ferrières, ils ont parcouru la douce Ile-de-France. Souvent, lorsqu'ils s'arrêtaient pour déjeuner, dans quelque ville, lorsqu'elle descendait de voiture, elle surprenait un furtif sourire sur le visage des hôtes accourus. Elle s'expliquait la méprise, sachant qu'elle a gardé une surprenante jeunesse de lignes; mais quand, le voile enlevé, apparaissait le diadème dédoré de sa chevelure, le sourire s'attendrissait. On avait compris. Elle ne s'offensait pas de la brève erreur, flattée dans une obscure coquetterie, heureuse que son fils ne parût pas emmener une trop vieille maman.

* * * * *

Un coup de trompe, qu'elle reconnaît au son. La voiture débouche au prochain tournant. René conduit, à côté de son mécanicien. Il stoppe et, selon son habitude, lève la tête, envoie de la main un heureux bonjour. Mme Evry le cueille au vol. Comme son fils est beau! Comme elle en est fière... Vite, elle se précipite dans l'escalier, monte à l'arrière du phaéton. La portière claque. En route...