Plaidoyer de M. Freydier contre l'introduction des cadenas et ceintures de chasteté, précédé d'une notice historique.

Part 6

Chapter 61,349 wordsPublic domain

La demoiselle Lajon a perdu, par les artifices du sieur Berlhe, cette fleur qui n'est autre chose que la vie de l'honneur, vie infiniment plus précieuse que celle de la nature; si le sieur Berlhe avait ôté la vie à cette jeune fille, qu'aurait-elle perdu, que ce qu'elle doit perdre un jour tout naturellement par la loi commune à tous les mortels? Mais en lui ravissant son honneur, il lui a enlevé ce que la mort même n'aurait pu lui ravir; elle existe à la vérité, mais c'est comme si elle était morte; elle est fille, mais elle n'est plus vierge; elle a perdu ce qu'elle avait de plus cher, et cette perte est d'une nature à ne pouvoir être réparée.

Les livres saints disent que la vierge d'Israël est tombée et qu'il n'y a personne qui puisse la relever; et saint Jérôme, écrivant à ce sujet, ne fait pas de difficulté de dire que, quoique Dieu soit tout-puissant, il ne peut pas toutefois rendre la virginité à une fille qui l'a une fois perdue, ni la décorer de cette fleur qu'on lui a ravie.

L'infamie est une suite de cette perte, à cause de la honte que les hommes ont attachée spécialement à la faiblesse du sexe; de sorte que dès qu'une fille est assez malheureuse d'avoir perdu sa virginité, c'en est fait, la voilà déshonorée, on ne la regarde plus qu'avec dédain et avec mépris.

Est-il, Messieurs, une indemnité proportionnée à cette perte? Les dommages et intérêts qu'on accorde à une fille déshonorée ne servent en quelque façon qu'à révéler sa faute à tout l'univers, parce que son aventure infortunée est annoncée dans un tribunal dont les lois ne sont rendues que pour être publiées: il n'y a donc que l'accomplissement des promesses du séducteur qui puisse, au jugement des hommes, effacer une telle tache, et c'est pour cela même que les dommages doivent être très considérables, pour obliger le sieur Berlhe à s'unir à la demoiselle Lajon par les liens sacrés du mariage.

La qualité des parties, leur naissance, leur fortune, le mérite de la demoiselle Lajon, la conduite même de son amant, tout devrait l'engager à cet établissement.

Mais c'est ici, Messieurs, un ravisseur d'un caractère tout nouveau: il avoue les recherches et les fréquentations, il ne disconvient point qu'il ne soit l'auteur de la grossesse de son amante, et cependant il ne veut pas satisfaire à ses promesses.

Il est coupable, puisque la séduction et l'enlèvement sont prouvés, et il ne rougit point; il est troublé plus que jamais par les remords de sa conscience, et jamais tant d'apparence de sécurité chez lui.

Enfin, il viole la foi des serments; il viole les lois; il rend une jeune fille malheureuse; et tout cela dans l'esprit de ce ravisseur n'est qu'un badinage; il a badiné en séduisant et n'a séduit que pour badiner. Appliquons-lui donc ce trait de l'Écriture où le Sage, parlant de la folle excuse de celui qui trompe les droits de l'amitié, lui fait dire, lors de sa conviction, que sa fourberie n'est qu'un badinage.

Mais depuis quand, messieurs, regarde-t-on comme un badinage la sévère disposition des lois? Depuis quand traite-t-on de plaisanterie le trouble qu'un ravisseur jette dans la société civile, l'opprobre dont il couvre une famille, la triste situation où il met une jeune fille qu'il a déshonorée avant même que son âge lui ait permis de paraître dans le monde.

Il se rencontre, comme vous voyez, Messieurs, dans cette cause plusieurs intérêts différents: celui de l'honnête liberté des femmes attaquée en la personne de la demoiselle Lajon; celui du public, dont la fille séduite est un membre; celui de ses parents, à l'égard desquels le sieur Berlhe s'est rendu coupable en enlevant cette fille; enfin celui de la plaignante, qui a été trompée et déshonorée pour toujours. Depuis sa chute, elle coule ses jours dans le chagrin et dans la tristesse; depuis que le sieur Berlhe affecte de l'avoir entièrement oubliée, les idées affligeantes ne cessent de l'environner avec toutes leurs horreurs, et l'infidélité de son amant a répandu sur elle une amertume qui détruit peu à peu sa santé, sa jeunesse et ses grâces.

Elle est, Messieurs, vraiment digne de pitié et de commisération, cependant elle demeure toujours plongée dans cet état d'humiliation. On lui donne des regrets, peut-être même des éloges, mais tout cela ne change rien à sa situation; tant que le perfide ne voudra point se rappeler ses anciens serments, tant qu'il refusera de remplir ses engagements, rien ne saurait changer le triste sort de cette fille infortunée; en sorte que tout sollicite et tout concourt, Messieurs, pour vous déterminer à frapper le coeur de l'insensible de la foudre d'un jugement sévère pour le faire rentrer dans son devoir.

FIN

NOTES:

[1] Entre les animaux, il n'y a que les juments de bonne race qu'on infibule, quand on ne veut pas qu'elles conçoivent; et c'est ce qu'on nomme en termes propres _boucler les cavales_. On se sert ordinairement pour cette opération d'un instrument de cuivre blanc qui a plusieurs pinces et plusieurs crochets, qu'on insère dans le vagin afin d'en boucher l'approche.

[2] De Paw, _Recherches philosophiques sur les Américains ou Mémoires intéressants pour servir à l'histoire de l'espèce humaine_. Berlin, 1769, t. II, pp. 140 et suiv.

[3] De Cadalvène, _Égypte et Nubie_, t. II, p. 158.--Ilex, _Moeurs orientales_. Londres, 1878, p. 15.

[4] Maximilien Misson, _Voyage d'Italie_. Amsterdam, 1743, t. I, p. 249.

[5] _Lettres familières écrites d'Italie par Charles de Brosses._ Lettre XVI du 26 août 1739. Édit. de Paris, 1858, t. I, p. 137.

[6] Fleury, _En Italie_. Vienne, 1861, p. 290.

[7] Brantôme, _Vies des Dames galantes_. Édit. de Paris, 1822, Discours I, p. 118.

[8] _Les cadenas et ceintures de chasteté._ Paris, Liseux, 1883. Notice historique, p. xxxii.

[9] Rabelais, _Pantagruel_, livre III, ch. 35.

[10] P.-G.-J. Niel. _Portraits des personnages français les plus illustres du XVIe siècle._ Paris, 1848, 1re série.

[11] Tallemant des Réaux, _Historiettes_, CCCXLVL. Édit. Monmerqué et Paulin, Paris, 1859, t. VII, p. 428.

[12] Nicolas Chorier, _Dialogues de Luisa Sigea_, Cinquième dialogue. Voir L'_OEuvre de Nicolas Chorier_, pp. 142 et suiv. (Bibl. des Curieux, 1910.)

[13] Nicolas Chorier, ouvrage cité, dialogue V. Voir l'_OEuvre de Nicolas Chorier_ (Biblioth. des Curieux, 1910), pp. 155 et suiv.

[14] Bibliothèque nationale, manuscrits, supplément français, nº 10283, p. 1179.

[15] Comte de Bonneval, _Mémoires_. Londres, aux dépens de la compagnie, 1737, t. I, pp. 74 et suiv.

[16] Peuchet, _Mémoires tirés des archives de la police de Paris_. Paris, 1838, t. II, p. 329.

[17] Voir l'_OEuvre de l'abbé de Grécourt_ (Bibliothèque des Curieux), p. 221.

[18] Voir _La Belle Alsacienne_ (Biblioth. des Curieux), pp. 77 et suiv.

[19] Des mots grecs _Aidos_, pudeur: _Zonè_, ceinture.

[20] _Intermédiaire des chercheurs et des curieux_, t. XII, 1879, colonne 496; t. XLI, 1900, colonne 919.

[21] Voir Dr Caufeynon. _La Ceinture de chasteté._ Paris, 1905, pp. 96 et suiv.

[22] _Intermédiaire des chercheurs et des curieux_, t. XII, 1879, col. 145.

[23] Gen., ch. 36.

[24] Platon.

[25] Saint Jérôme.

[26] _Leg. unic. cod. de rapt. virg._

[27] Jul. Clar.

[28] Pyrrhus Corrard.

[29] Isidore de Péluse.

[30] M. le commissaire a fait injure aux Anglais de donner à cette ceinture le nom de _ceinture à l'anglaise_. Il n'est point de peuple moins jaloux: ces insulaires, qui tâchent d'imiter en tout les anciens Romains, s'embarrassent aussi peu qu'eux de l'infidélité de leurs femmes; ils imitent les Luculle, les Pompée, les Antoine et les Caton, qui eurent des femmes galantes dont ils n'ignoraient pas la conduite, sans s'en mettre en peine; ils laissent au seul Lepidus la sotte gloire d'en mourir de déplaisir; et quand ils rentrent chez eux, ils font en même temps avertir leurs femmes; ce préliminaire est moins une preuve de leur politesse que de leur indifférence sur l'article de la jalousie; de sorte qu'il convient mieux d'appeler ces ceintures _des ceintures à la Bergamasque_, comme l'a fait Rabelais, t. III, liv. III, ch. 35.

[31] Misson, _Voyage d'Italie_, t. I, p. 217.

[32] _Ibi sunt seræ et varia repagula, quibus turpe illud monstrum pellices suas occludebat._ Misson, au lieu cité.

[33] Misson, _ibid._

[34] Mém. du comte de Bonneval, t. I, p. 74.

[35] Brant., t. II, disc. I, p. 176.

[36] Rabelais, t. III, liv. III, ch. 35, aux notes.

[37] L'Inquisition.

[38] _Boniface_, t. I, liv. V, titre 8, ch. 3.