Part 5
Ce sentiment, comme le plus raisonnable, a été suivi par les ordonnances de nos rois: elles ont soumis expressément le crime de séduction ou de subornation à la peine de mort, parce qu'elles ont décidé que celui qui, pour venir à bout de ses desseins, corrompt l'esprit et le coeur par des discours persuasifs, exerce une tyrannie dont il doit être puni avec plus de sévérité que s'il se faisait obéir par force; il répand, en effet, un venin subtil dans le coeur plus dangereux que la mort même; plus il a de dextérité pour l'insinuer, plus il est criminel; la promptitude avec laquelle il réussit est une preuve de son adresse, et son habileté est une marque infaillible de sa malice.
En est-il quelqu'une, Messieurs, qui puisse égaler celle du sieur Berlhe? Par artifice et par souplesse, il fut vainqueur de la demoiselle Lajon; mais la victoire le rendit cruel: non content d'avoir enchaîné le coeur de cette jeune fille, il voulut encore mettre son corps dans les fers et s'ériger de toutes les façons en maître tyrannique, en la traitant plus cruellement que si elle eût été une esclave.
Quelles marques, en effet, d'un plus grand empire et d'une plus grande barbarie, que d'envelopper de chaînes une jeune personne, réduire son corps en servitude, l'enfermer dans une prison qui la suit partout et qu'elle porte toujours avec elle, la captiver par un cadenas dont on laisse au plus jaloux Florentin le soin d'imiter la structure?
Une espèce de caleçon, bordé et maillé de plusieurs fils d'archal entrelacés les uns dans les autres, forme une ceinture qui va aboutir par devant à un cadenas dont le sieur Berlhe a la clef; ce contour, qui forme l'enceinte de la prison dont il est le geôlier, a diverses coutures qui sont cachetées au moyen des empreintes de cire d'Espagne rouge, posées d'espace en espace; le sieur Berlhe en a le cachet, qui est d'une gravure toute singulière et inimitable; mais il n'y a rien de surprenant en cela: un concierge prend ordinairement ses précautions et veut être sûr de ses grilles et de ses verrous.
Toute cette machine est construite de façon qu'à peine il reste un tout petit espace tout hérissé de petites pointes qui le rendent inaccessible; le sieur Berlhe aurait bien voulu pouvoir le fermer, mais les nécessités de la nature s'y sont opposées; encore ce petit détroit est-il garni d'une quantité d'empreintes qui, se répondant circulairement les unes aux autres, sont comme autant de sentinelles qui veillent à la sûreté de la place, ou comme autant d'eunuques qui gardent la porte des plaisirs et tiennent nuit et jour sous la clef le séjour des délices.
Un pareil mécanisme, Messieurs, est-il celui d'un novice? Ne faut-il pas, au contraire, s'être nourri depuis longtemps dans le goût de l'amour charnel, en connaître tous les aboutissants, pour produire de pareilles inventions et se faire des réserves dans ce goût?
Voici ce que dit sur cet article le sieur Berlhe dans son interrogatoire: «Interrogé, si pour continuer d'abuser de la demoiselle Lajon et prévenir qu'elle n'eût commerce avec d'autres hommes, il ne lui appliqua une ceinture à l'anglaise[30] avec un cadenas dont il a la clef; sur laquelle ceinture il y a plusieurs cachets faits avec de la cire d'Espagne rouge et avec une empreinte qu'il porte sur lui et confrontait toutes les fois qu'il allait trouver cette fille, à laquelle il ôta cette ceinture lors de ses couches et la lui remit ensuite.
A répondu qu'il n'a jamais vu cette ceinture, mais qu'à la vérité la demoiselle Lajon lui avait dit l'avoir faite et se l'être appliquée elle-même.
Quand le fait serait tel que le sieur Berlhe l'avance, ce serait une preuve qu'il est d'un tempérament extrêmement jaloux et que la demoiselle Lajon, ayant voulu guérir ses défiances, se serait mise elle-même dans une espèce de torture; cette démarche serait donc une preuve et de la jalousie du sieur Berlhe et de l'attachement que la demoiselle Lajon avait pour lui. Mais cette fausse allégation du sieur Berlhe est détruite, parce qu'il résulte de la procédure «que la demoiselle Lajon portait sur son corps une ceinture de fil d'archal garnie sur devant, où il y avait un cadenas de fer, qui lui avait été appliqué par le sieur Berlhe, lequel en avait la clef, de même que le cachet, dont l'empreinte paraissait être en cire d'Espagne, en plusieurs endroits de cette ceinture; qu'on a effectivement vu, dans plusieurs occasions, ce cachet entre les mains du sieur Berlhe et que celui-ci a dit que, quoique la demoiselle Lajon restât à Nîmes et lui à Beaucaire, il était certain de sa fidélité et qu'elle ne pouvait point assurément avoir de fréquentations avec un autre homme, parce qu'il avait pris ses précautions là-dessus.»
De quel front le sieur Berlhe va-t-il donc dire qu'il n'a jamais vu cette ceinture, tandis que c'est l'ouvrage de sa jalousie? Comment peut-il avancer que la demoiselle Lajon se l'est appliquée, tandis qu'il l'a lui-même mise en place et qu'il a avoué que, par un effet de sa prévoyance, il avait pris lui-même cette précaution?
C'est aussi pour cela, Messieurs, qu'il n'a point voulu remettre ni le cachet, ni la clef, qu'il a même encore en son pouvoir; et par là la demoiselle Lajon a été obligée de vous présenter requête pour que, au premier commandement qui sera fait au sieur Berlhe, il soit tenu de remettre l'un et l'autre devers le greffe et que par deux accoucheuses nommées d'office et dûment sermentées il soit procédé à l'ouverture de ce cadenas et à la levée de la ceinture: dont elles feront leur rapport, pour être joint aux charges.
Cette requête n'a produit aucun effet auprès du sieur Berlhe, bien qu'elle lui ait été signifiée; il s'est contenté de dire, dans ses défenses, que la demoiselle Lajon voulut cette ceinture, et il croit par là d'être, sans doute, dispensé de faire cette remise: on va copier ses propres termes: «Qu'on ne fasse pas parade de cette ceinture, dit-il, car, outre que la demoiselle Lajon la voulut, par un effet de sa plaisanterie, elle ne saurait d'ailleurs augmenter ses prétendus dommages et intérêts, puisqu'elle ne peut pas lui avoir porté aucun préjudice.»
Mais expliquons ce mot: vouloir.
En premier lieu, vouloir, c'est désirer quelque chose de quelqu'un, car on n'a pas besoin de vouloir une chose qu'on a déjà soi-même; la ceinture en question était donc entre les mains du sieur Berlhe lorsque, selon ses propres termes, la demoiselle Lajon la voulut: par conséquent, il en a imposé lorsqu'il a dit, dans son interrogatoire, qu'il n'a jamais vu cette ceinture.
En second lieu, vouloir, c'est prétendre sans regret, c'est accepter même avec un certain plaisir ce qu'on nous donne, de sorte que vouloir une ceinture c'est souffrir tranquillement qu'on nous la mette, c'est la recevoir sans murmure, c'est y consentir avec une espèce de complaisance; mais cette même volonté, cette résignation ou, pour mieux dire, cette soumission à une fantaisie si extravagante n'est-elle pas elle-même un effet et une suite de la séduction?
Une fille qui, en devenant la victime d'un impudique, en devient aussi l'esclave a-t-elle, Messieurs, la liberté de penser, tandis qu'elle a l'esprit à la gêne? A-t-elle la liberté d'agir d'elle-même, tandis que, par l'effet de la séduction, elle n'envisage, elle n'écoute d'autre loi que celle que le caprice dicte à son maître et qu'enfin elle se laisse conduire au gré de son tyran?
N'est-il donc pas bien aisé de connaître précisément quelle a été la volonté qui a dirigé cette démarche? Présumera-t-on que ce soit celle de la demoiselle Lajon? D'un côté, sa vertu était à l'abri de ces sortes de précautions; d'autre part, contente du choix que le sort lui avait procuré et que le sieur Berlhe avait déterminé, elle n'a jamais pensé qu'à celui qui a eu les prémisses de son coeur; de sorte que quand même on présumerait qu'elle ait voulu cette ceinture, qu'elle se la soit laissé mettre sans chagrin et sans regret, c'est une preuve sensible qu'elle aurait regardé avec la même indifférence qu'elle eût cette ceinture ou qu'elle ne l'eût pas, parce qu'en effet sa sagesse n'a jamais dépendu ni des verrous, ni des cadenas.
Cette démarche, en l'attribuant à la demoiselle Lajon, aurait donc été d'elle-même indifférente, au lieu qu'il est bien plus raisonnable de penser qu'elle a été produite par un motif spécieux; or la procédure prouve que ce motif n'était autre que la prévoyance, la précaution ou, pour mieux dire, la jalousie du sieur Berlhe, puisqu'il a assuré que la demoiselle Lajon ne pouvait sûrement point avoir de fréquentations avec un autre homme, parce qu'il avait pris lui-même ses précautions là-dessus.
Ce sont là, Messieurs, des précautions à l'italienne, et il ne sera pas hors de place de dire ici qu'elles sont de l'invention de François Carrara, viguier impérial de Padoue[31]. L'histoire nous apprend que ce seigneur fut fameux par ses cruautés et met au nombre de ses crimes celui d'avoir eu la barbarie de cadenasser ses maîtresses: on conserve même encore à Venise, dans le palais de Saint-Marc, un coffre de toilette où il y a plusieurs de ces ceintures[32] et de ces cadenas, qui étaient tout autant de pièces du procès qui fut fait à ce monstre.
Cette mode ne fit pas d'abord fortune. Comme Carrara fut étranglé à Padoue par arrêt du Sénat de Venise, l'an 1405[33], les jaloux de ce temps-là admirèrent l'invention, mais ils n'osèrent pas se servir d'une précaution qui avait coûté si cher à son auteur; dans les suites, ils l'introduisirent peu à peu chez eux; bientôt le nombre des coupables les rendit impunis, et enfin les choses sont venues au point que, selon le célèbre Voltaire,
Depuis ce temps, dans Venise et dans Rome, Il n'est pédant, bourgeois, ni gentilhomme Qui pour garder l'honneur de sa maison De cadenas n'ait sa provision. Là tout jaloux, sans crainte qu'on le blâme, Tient sous la clef la vertu de sa femme.
On trouve dans des mémoires[34], écrits depuis peu, la description d'un de ces cadenas modernes: «C'est une espèce de cotte de maille faite à peu près comme le fond d'une fronde, qui rend la route impénétrable; quantité de petites chaînes attachent ce réseau à une ceinture que des rubans diversement attachés rendent presque immobile.»
Nous lisons dans Brantôme[35] que cette précaution que les Italiens ont trouvé bon de prendre avec leurs femmes faillit à s'introduire en France, sous le règne de Henri II. Un marchand italien, dans le dessein de faire glisser cette mode chez les Françaises, s'avisa d'étaler à la foire Saint-Germain une douzaine de ces ceintures de fer; mais il fut d'abord menacé d'être jeté dans la Seine s'il se mêlait de ce trafic, ce qui l'obligea de resserrer sa marchandise et de s'enfuir. «Et depuis», dit un auteur[36], «personne ne s'est avisé en France de faire fabriquer de ces cadenas, ni d'en faire venir d'Italie.»
Il était donc, Messieurs, réservé au sieur Berlhe de faire la seconde tentative pour l'introduction des cadenas en France; et le même motif qui engage les Italiens à cadenasser leurs femmes lui a suggéré d'avoir recours, à l'égard de la demoiselle Lajon, à une ceinture si gênante.
Tel est, Messieurs, le funeste effet de la jalousie, passion qui n'est pas moins le bourreau de celui qui aime que de l'objet aimé, et qui n'est bonne qu'à hâter, le plus souvent, le malheur que l'on redoute: mais voyons de quelle nature est cette jalousie chez le sieur Berlhe.
Les Italiens sont jaloux par tempérament: or le sieur Berlhe étant d'Avignon, ville presque italienne, et où l'italianisme est, en quelque façon, sur le trône, il n'est pas surprenant que ce tempérament jaloux se retrouve chez lui et qu'il soit effectivement aussi jaloux qu'un Italien.
Les Espagnols sont jaloux par un sentiment de vanité et d'amour-propre, qui fait le principal caractère de cette nation: or le sieur Berlhe, en cadenassant la demoiselle Lajon, n'écoutait que son amour-propre, parce qu'en effet il n'y a point de passion où l'amour de soi-même règne si puissamment que dans l'amour; de sorte qu'on est plus disposé à sacrifier le repos de ce que l'on aime qu'à perdre le sien propre; on peut donc conclure avec raison que le sieur Berlhe est aussi jaloux qu'on peut l'être en Italie et en Espagne, et que c'est l'esprit de ces deux nations qui lui a inspiré la structure et l'usage de ce cadenas.
Mais parce que la demoiselle Lajon s'est rendue aux artifices de ce séducteur, parce qu'elle a écouté les leçons d'amour qu'il a données à son coeur novice, pensait-il qu'elle se rendît à d'autres? La vertu de cette jeune fille qui lui avait tant coûté à séduire ne devait-elle pas être à l'abri de ses soupçons extravagants? L'homme ne saurait-il donc être jaloux sans que la femme lui soit infidèle? Un soupçon chimérique sera-t-il la preuve de la réalité, et la vertu du sexe ne pourra-t-elle donc être conservée que dans un sérail ou sous la garde des eunuques et des verrous?
Jusqu'ici, messieurs, les Françaises ont joui de leur liberté; cette faculté naturelle si aimable et si précieuse, par laquelle on est libre d'agir et de se déterminer par soi-même, voudra-t-on la leur ôter aujourd'hui, pour les plonger dans l'esclavage? Elles sont toutes, comme l'on voit, intéressées dans la cause de la demoiselle Lajon; et l'on a vu autrefois les Français résister vigoureusement à l'introduction d'un tribunal tyrannique inventé au delà des monts[37]; les Françaises aujourd'hui ont un égal intérêt à se raidir contre la mode des cadenas; elle vient du même côté, elle porte avec elle le même caractère d'esclavage et de tyrannie.
Elles sont donc, avec raison, jalouses de leur liberté; la nature a voulu les favoriser de ce trésor, peuvent-elles être blâmées de vouloir le conserver? Libres par leur naissance, deviendront-elles esclaves par les suites de l'amour ou par la force de la jalousie? Leur vertu est plus méritoire, dès qu'il leur est libre de suivre le bien ou le mal; la fera-t-on désormais dépendre de la force et de la nécessité où elles seront d'être vertueuses? La liberté ne fait-elle pas le mérite de toutes les actions? Que deviendront-elles si on la leur ôte? Les corps, ainsi que les esprits, ont leurs fonctions, c'est la vertu qui doit les diriger, c'est la retenue et la modestie qui doivent en former le caractère; ne serait-il pas à craindre que, par le penchant vicieux de la nature, elles ne fussent plus portées aux choses qui leur sont défendues?
Les Italiens et les Espagnols ne mettent leur application qu'à s'assurer de la possession de la personne aimée, sans s'embarrasser des sentiments du coeur; mais le plaisir qui naît de cette contrainte n'est ni animé, ni piquant: l'amour se plaît à rendre souvent leurs précautions inutiles, et ce n'est pas sans raison qu'un comique leur adresse les vers suivants:
O vous qui, d'une humeur jalouse, Sous la clef tenez une épouse, Malgré tous vos verrous et tous vos cadenas, L'amour, en prenant ses mesures, Aura la clef de vos serrures; Cet oracle est plus sûr que celui de Chalcas.
Les Français, au contraire, cherchent à flatter les belles et à les gagner par la douceur; ils s'appliquent à devoir à leur mérite personnel l'amour de leurs femmes, et c'est la délicatesse de ces sentiments qui assaisonne leurs plaisirs.
Ce n'est pas, Messieurs, qu'il ne puisse y avoir des jaloux partout; nous voyons dans _Boniface_ les extravagances d'un Provençal[38] dont la jalousie ne respirait que fureur et que rage, mais l'on peut dire en général que la France est une heureuse contrée où l'on a respiré de tout temps une liberté honnête, où l'on ne captive point la vertu des femmes, où on leur donne, au contraire, certaine licence, afin que choisissant elles-mêmes ce qui est bon, elles fassent aussi, par elles-mêmes, éclater leur honnêteté et leur mérite; de sorte que le sieur Berlhe ne saurait être assez puni d'avoir rapporté parmi nous le modèle de ces fatales ceintures.
Quel déplaisir ne serait-ce pas pour nos Françaises si cette mode était introduite à leur égard? Comment s'accoutumeraient-elles à cette contrainte? Quel désespoir pour elles de voir transformer des hommes complaisants tels qu'elles les ont eus jusqu'ici en des jaloux inquiets et bourrus qui seraient agités et tourmentés de ces vaines inquiétudes qui rendent suspecte la vertu la plus pure, qui observeraient tous leurs pas et leurs démarches! Chez ces esprits ombrageux, les paroles seraient scrupuleusement pesées, les moindres expressions seraient exactement épluchées, les regards seraient attentivement examinés, la palpitation même du coeur ne serait pas exempte de recherche; l'ombre du mal serait regardée par ces rigides censeurs, par ces surveillants incorruptibles, comme une certitude avérée du crime; enfin les verrous et les grilles, disons encore les cadenas, grâce à la mode du sieur Berlhe, seraient de nouveaux expédients que leur jalousie introduirait.
C'est ainsi, Messieurs, que les Italiennes et les Espagnoles se sont laissé peu à peu subjuguer par une gêne qui ne fait qu'irriter la violence de leurs désirs; elles se trouvent, par la force de la contrainte, dans la fureur d'une passion révoltée: la plupart d'elles ne sont redevables de leur sagesse qu'aux verrous; les cadenas, qui sont les garants les plus prochains de leur fidélité, assurent, il est vrai, la vertu de ces femmes, mais ce n'est pas leur faute si la contrainte que des soupçons impertinents leur ont imposée les empêche de faire de leurs maris ce qu'ils appréhendent d'être.
En effet, plus on affecte d'ôter la liberté à une femme, plus elle est excitée à franchir le pas, plus elle pense à perdre une chose de la perte de laquelle on lui fait avoir une si grande idée par la captivité même où on la retient; de sorte que l'on peut dire que cette gêne est l'écueil de la plupart de ces femmes: doit-on, effectivement, attendre une sagesse méritoire de la force et de la contrainte? Si l'on a tant d'estime pour la pureté, ce n'est que pour celle qui est libre et volontaire, car si elle est un effet de la contrainte, dès lors c'est une fausse vertu.
Il est donc plus à propos de contenir le sexe, non par des cadenas, ni par des chaînes matérielles, mais par celles de l'honneur, en lui en inspirant les véritables sentiments; les soins défiants ne font pas la vertu des femmes, il n'y a que l'honneur qui puisse les tenir dans le devoir.
D'ailleurs, Messieurs, comment peut-on se résoudre à rendre malheureuses les personnes qu'on aime? Est-ce vouloir plaire que de faire ainsi vivre dans la gêne l'objet de son amour? «Un amant», dit Platon, «est un ami inspiré des dieux»; mais un amant tel que le sieur Berlhe n'est-il pas inspiré des démons? Est-ce aimer que de cadenasser ainsi l'objet de sa tendresse? M. de la Rochefoucauld a raison de dire que la férocité naturelle fait moins de cruels que l'amour-propre, et que si l'on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble plus à la haine qu'à l'amitié.
D'où dérive un tel dérangement dans l'esprit de ces sortes d'amants? «C'est, dit l'orateur romain, de la crainte qu'ils ont qu'un autre ne jouisse du même objet»; c'est du soupçon qu'ils ont d'être payés de la même monnaie dont ils payent souvent les autres; ils sont changeants et ils supposent dans autrui le même changement; pour en prévenir les suites, ils ont recours aux cadenas, sans cesser néanmoins d'être eux-mêmes inconstants et légers.
Telle a été précisément, Messieurs, la conduite du sieur Berlhe à l'égard de la demoiselle Lajon. Les différentes circonstances que j'ai relatées caractérisent son crime et doivent déterminer la peine qu'il mérite; il est tout à la fois coupable de rapt et de séduction, mais d'une séduction dont les suites ont été extraordinaires; il convient d'examiner les peines qui y sont attachées.
Par la loi qui fut donnée au peuple de Dieu, le ravisseur était condamné à épouser la fille ravie, soit qu'elle fût riche, soit qu'elle fût pauvre.
Les lois de Lycurgue et de Solon donnaient à la fille le choix de la mort ou du mariage du ravisseur; il en était de même chez les Athéniens.
Les Romains, ces maîtres du monde, condamnaient le ravisseur au dernier supplice, sans lui permettre même d'épouser la fille ravie pour s'en garantir.
Les ordonnances du royaume ne sont pas moins sévères. Celle d'Orléans enjoint de faire le procès aux ravisseurs, sans avoir égard aux lettres de grâce qu'ils pourraient obtenir. Celle de Blois «veut que ceux qui auront suborné une fille mineure de vingt-cinq ans, sous prétexte de mariage ou autre couleur, sans le gré, sçeu, vouloir et consentement exprès des pères, mères et tuteurs, soient punis de mort sans espérance de grâce; nonobstant tous consentements que la fille pourrait avoir donné avant, lors ou après le rapt.»
La disposition de ces lois a été renouvelée par des ordonnances postérieures, et l'on trouve dans tous les arrestographes les décisions des cours souveraines qui se sont conformées à la loi générale du royaume, en ce qu'elle punit de mort les ravisseurs.
Le motif de cette punition est de conserver aux pères et aux mères l'autorité sur leurs enfants, d'empêcher qu'ils ne sortent de leur devoir: le rapt est un crime des plus opposés à l'honnêteté publique et au repos des familles, à qui il importe si essentiellement que les enfants ne s'engagent point, par un crime si contraire à la société civile, dans des mariages mal assortis et presque toujours déshonorants.
Mais à Dieu ne plaise, Messieurs, que la demoiselle Lajon sollicite contre son amant la peine de mort portée contre les ravisseurs! Qu'il vive, mais que ce soit pour réparer son honneur; qu'il vive, mais que ce soit pour faire cesser ses larmes. Il est donc de l'équité de condamner le coupable envers elle en des dommages et intérêts assez considérables pour lui imposer la contrainte salutaire de remplir ses engagements.
Il convient lui-même d'avoir fréquenté la demoiselle Lajon pendant environ trois ans; il ne dispute point qu'il ne soit l'auteur de sa grossesse; est-il une meilleure preuve que celle qui part de la confession de l'accusé? Il convient enfin qu'il doit être condamné à des dommages et intérêts.
Or les circonstances doivent régler ces dommages, et vous devez, Messieurs, les accorder tels que la demoiselle que je défends les a demandés par sa requête. D'abord j'ai démontré qu'elle est digne de la protection des lois, qu'un mariage promis a été principalement la cause de sa chute: cet objet n'était pas au-dessus de ses espérances, puisqu'il n'y a point de disproportion dans l'âge des parties; leur fortune est la même, leurs conditions sont égales, et si l'on remonte à leurs parents et à leurs ancêtres, on les trouvera tous au même niveau.
Les dommages et intérêts sont dus à raison du tort que l'on fait à quelqu'un et du préjudice qu'il en souffre; or quel plus grand préjudice peut-on porter à une jeune fille que de lui ravir son honneur? Que lui reste-t-il lorsqu'elle a perdu sa virginité qui est un trésor sans prix, puisque c'est là effectivement la gloire la plus solide et le partage le plus essentiel d'une fille chrétienne?
En effet, Messieurs, la virginité procure à une fille ce qu'elle ne devait recevoir qu'en l'autre vie. C'est à la virginité seule qu'il appartient de faire voir sur la terre, qui est un lieu de mortalité, une image et une vive représentation de la vie immortelle. Enfin, la virginité est le premier des états de la vie; c'est l'ornement des moeurs, la sainteté du sexe et une belle fleur qu'on doit conserver chèrement et précieusement.