Plaidoyer de M. Freydier contre l'introduction des cadenas et ceintures de chasteté, précédé d'une notice historique.

Part 4

Chapter 43,913 wordsPublic domain

La demoiselle Lajon, revenue à elle-même, annonça sa douleur par ses larmes; elle gémit, mais sa blessure était trop profonde pour être soulagée: elle est surprise que sa fermeté l'ait abandonnée; elle cherche son coeur et ne le trouve plus. Inutiles regrets! c'est tout risquer que d'écouter un amant; en l'écoutant, une fille tombe insensiblement dans le précipice qu'il a creusé sous ses pas; les fleurs artistement placées par le séducteur couvrent l'entrée de l'abîme: elle ne connaît le danger que lorsqu'elle a oublié sa sagesse et perdu sa virginité.

C'est ainsi, Messieurs, que dans un instant l'amour détruit une vertu qui est l'ouvrage de plusieurs années; il enlève un trésor gardé jusqu'à ce moment avec tout le soin possible et dont la perte est irréparable.

Un si noir attentat une fois exécuté par le sieur Berlhe, rien ne fut capable d'arrêter son audace; il vit fréquemment la demoiselle Lajon et prit effrontément avec elle toutes libertés d'un époux: combien de fois n'a-t-il pas usé des droits de sa première victoire?

Mais comme il n'avait pas à Avignon toute la liberté qu'il désirait, parce que le sieur Lajon pouvait à la fin pénétrer ses desseins et éclairer ses démarches, il séduisit cette jeune fille jusqu'au point de lui persuader de quitter la maison de son frère et de le suivre à Beaucaire et dans plusieurs autres villes de la province.

Dès qu'une fille est une fois séduite, elle est entièrement livrée au pouvoir de son séducteur, lui seul dispose de son sort, elle n'est plus la maîtresse ni de ses sentiments, ni de ses actions; car, comme dans son idée, elle ne peut plus rien attendre que de la fidélité de son ravisseur, la volonté de celui-ci est sa loi souveraine, de sorte qu'on doit le considérer comme l'auteur de toutes les faiblesses de la fille ravie.

Le sieur Berlhe déguisa d'abord en jeune homme la demoiselle Lajon, et ne lui fit ensuite quitter cette métamorphose que pour l'enfermer pendant l'espace de deux mois et demi dans une chambre à Beaucaire. Là, plongé dans cette espèce d'ivresse où le poison du plaisir a coutume de jeter les esprits, il jouissait tranquillement de ses crimes et de son amante.

Ensuite il la conduisit sous le même déguisement à Montpellier, à Saint-Gilles, dans plusieurs autres villes, et enfin à Nîmes.

Ce fut là, Messieurs, que la demoiselle Lajon se reconnut enceinte; elle en instruisit son amant, elle le pressa de ne pas éloigner plus longtemps leur établissement; mais celui-ci chercha différents prétextes pour éluder l'accomplissement de ses promesses: tantôt ses affaires l'obligeaient de différer, tantôt c'était un voyage; il en fit effectivement, et la veille de son départ il obligea sa maîtresse à se laisser mettre une ceinture avec un cadenas, dont on fera ci-après la description.

Qu'opposait la demoiselle Lajon à tous ces délais? Le sieur Berlhe le sait bien: ce n'étaient que des larmes et le regret de s'être livrée à un homme cruel et parjure.

Il vint quelque temps après la chercher et il la reconduisit à Beaucaire, où il la renferma encore dans la même chambre qui avait déjà servi à ses plaisirs; enfin, il la ramena à Nîmes, où elle accoucha d'une fille; et aussitôt le sieur Berlhe lui remit de nouveau la même ceinture, qu'elle porte encore.

Le sieur Berlhe fut présent aux couches de son amante; les témoins déposent l'avoir trouvé pour lors à côté de son lit; mais, peu à peu, il se dégoûta de son inclination, et ne vit plus les charmes de sa maîtresse que d'un oeil indifférent. Effet funeste d'une passion satisfaite!

Cependant la demoiselle Lajon employa auprès du sieur Berlhe tous les moyens qu'elle crut capables de le ramener à son devoir; pour lors, le perfide lui déclara nettement, ainsi qu'il est prouvé par l'information, qu'il n'était pas le maître de l'épouser et qu'il fallait attendre pour cela la mort de sa mère, qui ne voulait pas y consentir.

La demoiselle Lajon regarda avec raison le délai que le sieur Berlhe demandait comme une défaite spécieuse, ou plutôt comme un prétexte odieux d'infidélité; elle sentit dans cet instant tout le poids de son malheur, elle vit qu'elle était jouée par ce séducteur indigne, et comme elle n'avait besoin que de sa propre douleur pour se réveiller, elle porta plainte contre lui, sur laquelle il fut décrété au corps et l'information a été faite.

Alors le sieur Berlhe, dans le dessein, sans doute, de faire cesser les poursuites, a promis de nouveau d'épouser la demoiselle Lajon: il n'a demandé que la procuration de son père; dès qu'elle a été envoyée, l'on a traité de la dot; mais, voici, Messieurs, un nouveau prétexte: la mère du sieur Berlhe ne l'a pas trouvée assez considérable; de sorte que la demoiselle pour qui je parle, poussée à bout par ces retardements affectés, a repris ses poursuites et a demandé contre le sieur Berlhe la condamnation aux peines de droit et à des dommages et intérêts.

Voilà, Messieurs, l'état de la cause.

Le ravisseur que nous poursuivons est un corrupteur qui joint la perfidie à l'insensibilité; il n'aime plus ou, pour mieux dire, il n'a jamais véritablement aimé; toutes les promesses qu'on lui rappelle n'étaient produites que par une passion brutale, elles ont cessé avec elle, elles se sont évanouies avec l'honneur de celle qui en était l'objet; c'est ainsi que le dégoût suit toujours la passion satisfaite, et les faveurs en cette matière ne servent qu'à faire des ingrats.

Il ne s'embarrasse donc point de la situation, ni des cris de la demoiselle Lajon, parce que la gloire de la plupart des hommes de nos jours ne consiste pas à être chastes: ils se font, au contraire, un point d'honneur de ravir celui des femmes, ils ne les flattent que pour les perdre, ne les approchent que pour les trahir, et ils appellent ensuite galanterie ce que les lois appellent un grand crime; ils regardent comme une heureuse adresse ce que Justinien regarde comme les embûches d'un très méchant homme; ils traitent de bagatelle ce que l'Église traite d'impudicité damnable; de sorte que s'ils ont de la honte, c'est d'être honteux, et de ne pas faire consister tout leur honneur à déshonorer une fille.

A la bonne heure, Messieurs, que vous n'écoutiez point celles qui ont perdu toute retenue, qui se présentent effrontément devant les hommes, comme si elles venaient demander leur défaite, qui la cherchent par leurs regards et qui vont au-devant de la séduction.

Mais une jeune fille telle que la demoiselle Lajon, séduite, trompée et déshonorée, ne mérite-t-elle pas que les magistrats s'intéressent pour elle, qu'ils la vengent d'une telle perfidie et qu'ils imposent au ravisseur perfide et inconstant la salutaire obligation de s'unir à elle par les liens sacrés du mariage?

Un pareil crime, commis en la personne de Dina[23], plonge toute une province dans le désordre, dans le sang et dans le carnage, et parce que l'éclat de la punition ne peut pas être aujourd'hui si grand, en faudra-t-il moins imposer au coupable la peine qu'il mérite? Ce que la demoiselle Lajon a perdu par la séduction du sieur Berlhe ne lui était-il pas aussi cher que ce que la fille de Jacob perdit autrefois par la violence de Sichem?

Il est donc juste de la venger, puisque le sieur Berlhe, au mépris de ses sentiments, refuse de tenir ses promesses et de rendre justice à l'innocence et à la vertu de cette jeune personne; il doit trouver, dans une condamnation à des dommages et intérêts proportionnés, des rigueurs convenables pour l'y contraindre par une heureuse nécessité.

Mais comme il faut toujours proportionner la vengeance au crime, il est à propos, Messieurs, d'examiner ici:

_Premièrement_, les caractères de la séduction;

_Deuxièmement_, les circonstances de celle que le sieur Berlhe a mise en usage pour vaincre la demoiselle Lajon; cet examen déterminera l'indemnité qu'elle espère.

La séduction, en général, est une action par laquelle on attire les personnes innocentes, peu éclairées ou ignorantes, par les amorces les plus plausibles et les plus douces, dans les voies de l'erreur et du crime; c'est, de la part de celui qui séduit, une adresse de conduire à ses fins ceux qu'il se propose d'y amener, et, de la part de ceux qui sont séduits, un goût trop excité chez eux pour un objet qui les attire par les apparences.

En matière d'amour, le séducteur a principalement pour but de contenter sa passion et sa vanité en satisfaisant une envie cachée et délicate qu'il a de posséder ce qu'il aime; découvrons ici, Messieurs, les moyens de séduction, ou plutôt les conditions qui la caractérisent, et faisons-en, en même temps, l'application à la cause.

La première condition que les docteurs ont attachée à la séduction est que la personne séduite ou ravie soit mineure et d'un âge inférieur à celui du séducteur; or ici le sieur Berlhe a vingt-six ans, selon son interrogatoire, et la fille séduite n'en a pas encore dix-huit, selon la plainte.

L'usage du monde donne aux hommes une supériorité par-dessus les filles; ainsi huit années sont sans doute considérables chez le sieur Berlhe, surtout si l'on fait attention que c'est ici une jeune fille dont la pudeur est naturellement timide, et même un peu sauvage, parce qu'elle est pleine de candeur, qui est favorablement prévenue sur le caractère de ceux qui l'approchent, parce qu'elle est elle-même d'un excellent caractère.

Le séducteur est un jeune homme entreprenant, qui ne suit d'autre loi que celle de ses passions; son penchant au libertinage répond à la corruption de son coeur; il joint au désordre de ses moeurs une audace peu commune; au contraire, celle qu'il attaque est dans cet âge dangereux qui ne fournit ni assez de forces, ni assez de réflexions pour se sauver des écueils qui menacent son innocence; elle n'a pas assez de prudence pour se garantir des pièges et de l'artifice, parce qu'elle juge en aveugle des démarches qu'on fait pour la surprendre, ne distinguant point le bien d'avec le mal, la vérité d'avec le mensonge, l'utile et l'honnête de ce qui ne l'est pas; le défaut d'expérience doit donc servir d'excuse à sa faiblesse.

C'est pour cela, Messieurs, que par une présomption établie dans le droit, la séduction est censée venir plutôt de l'homme que de celle de la femme, parce qu'il est aisé de la tromper et de l'attendrir; son coeur est facile à se livrer à la crédulité, et l'empereur Justinien, qui dit connaître suffisamment la faible nature des femmes, assure qu'elles sont sujettes à être facilement trompées et séduites.

La plupart d'elles, en effet, se rendent plutôt par faiblesse que par passion. La première femme fut séduite parce qu'elle était plus faible que l'homme, et celles de son sexe ont, depuis, conservé cette faiblesse; de là vient que, pour l'ordinaire, les hommes entreprenants réussissent mieux que les autres, quoiqu'ils ne soient pas plus aimables, et souvent le plus heureux des amants est celui qui sait mentir avec le plus d'adresse.

Mais si les femmes, en général, méritent qu'on ait pour elles de l'indulgence, combien n'en mérite pas une fille dans un âge encore tendre et sans lumières, qui ignore les ruses que les passions inspirent, parce qu'elle n'a jamais eu de passions; qui ne sait point les détours que la funeste science d'aimer suggère, parce qu'elle n'a jamais aimé; qui ne fait que d'entrer dans le monde, tandis que le ravisseur l'a toujours fréquenté; une fille enfin qui ne connaît ni la fraude, ni les ruses, tandis que le séducteur est l'homme du monde qui sait mieux les mettre en pratique?

Aussi les lois protègent-elles les jeunes filles dont la faiblesse et la fragilité se trouvent exposées à la malice des hommes. «Comme il est certain, disent-ils, qu'il y a beaucoup de faiblesse et d'infirmité dans ces jeunes personnes, qu'elles sont sujettes à être trompées facilement, qu'elles sont exposées aux embûches des hommes, il est juste de leur prêter un secours favorable et de les défendre contre de pareilles entreprises.»

«Oui, sans doute, dit le célèbre Cujas, rien n'est plus équitable que d'excuser ces jeunes filles qui, par la fourberie des hommes, sont engagées dans des conjonctions illicites et mal assorties.»

La seconde condition de séduction, Messieurs, est lorsque le ravisseur a employé, pour parvenir à ses fins, les grâces, les discours artificieux, les promesses de mariage, et tout ce que l'art de séduire a coutume de mettre en usage pour débaucher la raison et pervertir le coeur, en sorte que tout ce qu'a fait la personne ravie soit moins l'ouvrage de son choix que l'effet d'une impression et d'une violence étrangère.

La séduction des grâces prépare les autres; ce sont les grâces qui ouvrent la scène et qui disposent l'action; c'est un certain dehors qui saisit les sens et qui obscurcit la raison; c'est un brillant qui flatte et qui séduit.

Un séducteur fait valoir finement ses bonnes qualités; le désir de plaire est l'âme de toutes ses actions; il se présente du bon côté et sous une face attrayante: c'est ainsi que l'amour sait déguiser un soupirant, quoique, dans le fond, il soit un loup ravissant qui cherche sa proie.

Qui n'aurait donc pas été trompé sous un air que le sieur Berlhe affectait le plus naïf? Il contrefaisait son humeur, il déguisait ses défauts et ses imperfections; le point de vue où il s'était mis le représentait à la demoiselle Lajon comme un bon ami et un bon hôte, tandis qu'il ne cherchait qu'à trahir les droits de l'amitié et de l'hospitalité; ce sont pourtant ces grâces et ces premiers regards qui, par les yeux, se font passage dans le coeur d'une jeune vierge, comme autant de flèches empoisonnées.

Les autres traits dérivent de la séduction des paroles: rien n'égale, en effet, l'empressement, l'attention, les politesses d'un séducteur; il rampe pour s'acquérir les grâces de celle qu'il désire, mais il ne va pas d'abord à son but: il séduit peu à peu et prépare ses ressorts.

Un ancien[24] représente en ces termes les artifices des amants: «Leurs paroles, dit-il, ne sont que supplications, que prières, que protestations, que serments; ils poursuivent, ils assiègent, ils se rendent, en quelque façon, volontairement esclaves.»

Un Père de l'Église[25] remarque ainsi les progrès de la séduction: «L'oeil, dit-il, regarde et séduit l'esprit, l'oreille écoute et gagne insensiblement le coeur.»

En effet, Messieurs, un amant s'épuise en serments et en protestations; il emploie tout l'artifice que sa passion lui suggère; il semble placer son coeur sur ses lèvres, dans ses yeux, dans toute sa personne; il dérange, pour ainsi dire, tout le firmament pour le faire descendre dans ses compliments. Quelles métaphores! quel babil! Pour donner quelque air de réalité à la chimère et quelque apparence de sagesse à la folie, il tâche d'inspirer à l'objet dont il est enchanté, ou dont il fait semblant de l'être, la tendresse qu'il feint lui-même; il prodigue les douces déclarations ordinaires aux amants: en un mot, tout ce que l'art a le plus attrayant est employé, et le but de toute cette éloquence amoureuse est de séduire celle qu'il a malheureusement choisie pour l'objet de sa séduction; de sorte que ses belles paroles équivalent à la force et à la violence.

C'est ainsi qu'en a usé le sieur Berlhe à l'égard de la demoiselle Lajon; c'est d'après lui qu'on a copié ce portrait: il ne saurait être plus fidèle. Combien de fois n'a-t-il pas donné à cette jeune fille ces titres qu'un vif amour inspire, ou plutôt qui semblent n'être produits que par la tendresse? Combien de fois, dans ses fréquentations intimes, ne lui a-t-il pas voué un amour éternel par tout ce que la religion a de plus sacré et par ce que les hommes ont de plus vénérable? Expressions respectables, qui étaient autant de parjures dans le coeur et dans la bouche du sieur Berlhe!

Mais, de tous les moyens pour séduire une jeune fille, il n'en est aucun plus spécieux que la promesse de mariage, soutenue par des serments, précédée de fréquentations, accompagnée de bonnes manières; cette promesse achève d'étourdir la fille, elle chancelle et enfin elle tombe.

Quoi de plus séduisant, en effet, qu'une promesse de mariage entre des personnes d'une condition égale? La maîtresse se livre à l'amant dans l'espérance de devenir bientôt son épouse: or, comme cette voie est toujours la plus légitime pour excuser la fille séduite, c'est aussi la plus criminelle de la part du ravisseur, parce que c'est une recherche honnête dans son principe et que la fréquentation qu'elle détermine semble n'avoir rien en soi de criminel, par rapport aux vues légitimes dont se pare le séducteur: la personne abusée se figure d'avoir tout à espérer d'un homme qui, comme le sieur Berlhe, peut disposer de lui-même et qui offre sa main en échange du coeur qu'il demande: c'est aussi là principalement l'appât séduisant où la demoiselle Lajon a été prise.

Le sieur Berlhe prétendrait-il que ses promesses doivent être écrites? Aucune loi n'autorise cette idée. Les promesses qu'il a faites dans les circonstances dont la procédure fait mention doivent faire plus d'impression qu'une simple promesse par écrit; celle-ci peut être l'effet des importunités intéressées d'une fille qui l'exige comme le prix de ses faveurs ou comme la condition de sa chute: on peut écrire de pareilles promesses dans ces moments de trouble et d'aliénation où la passion, pour tout obtenir, ne sait rien refuser; au lieu que celles que l'on fait en présence de témoins sont le pur effet d'une volonté libre et réfléchie; celles du sieur Berlhe sont de cette nature: les dépositions établissent qu'il a plusieurs fois promis à la demoiselle Lajon qu'il n'aurait jamais d'autre épouse qu'elle.

Il est vrai que le sieur Berlhe dénie aujourd'hui ces promesses; mais, outre qu'elles sont établies par les charges, présumera-t-on qu'il dise la vérité et qu'il soit fidèle dans le récit? Quelle sincérité, quelle fidélité peut-on attendre d'un ravisseur qui ne compte pour rien les assurances, les serments et tout ce qu'il y a de plus respectable parmi les honnêtes gens? D'un homme qui se joue également de l'honneur de son amante et de la parole qu'il lui a tant de fois donnée de s'unir à elle par des liens légitimes? D'un homme qui est coupable envers celle qu'il a séduite par ses parjures, envers Dieu, dont il a méprisé la majesté en prenant faussement son nom à témoin, et envers les hommes, en rompant le lien le plus ferme de la société humaine, qui est précisément la sincérité et la bonne foi?

Il n'a point fait de promesses, dit-il; mais il résulte de l'information et de la réponse même du sieur Berlhe qu'il est expressément convenu que, depuis trois ans environ, il fréquentait la demoiselle Lajon et qu'il avait eu toujours commerce charnel avec elle; or dès que ce commerce est prouvé et avoué par l'accusé, les promesses de mariage sont réputées prouvées, parce qu'on ne saurait présumer qu'une fille comme la demoiselle Lajon, qui a été déflorée par le sieur Berlhe, le corrupteur de son innocence et sans lequel elle n'aurait jamais cessé d'être sage, se soit livrée à lui par pure volupté et par un pur effet du tempérament.

La troisième condition de séduction, Messieurs, est qu'il y ait enlèvement de la personne, ou du moins que la fille séduite, suivant les insinuations de celui qui la ravit, abandonne la maison de ses parents pour se mettre en la puissance de son ravisseur.

Or le sieur Berlhe a usé d'enlèvement à l'égard de la demoiselle Lajon: la procédure prouve qu'il est convenu de l'avoir prise en la ville d'Avignon entre les mains de son frère; il a avoué, dans son interrogatoire, qu'étant arrivé à Beaucaire, il la renferma dans une chambre, où il la garda l'espace de deux mois et demi.

En vain opposerait-on que la personne enlevée a donné les mains à son enlèvement, et qu'ainsi la peine en doit être affaiblie.

La loi a prévu cette défaite, elle l'a condamnée, et, reconnaissant que le ravisseur tient enchaînée la volonté de celle qu'il a séduite, elle a mis sur son compte les consentements extérieurs et les actes apparents de volonté du malheureux objet de séduction; elle a regardé cette volonté de la fille comme le premier effet de la séduction, comme une volonté corrompue. «Nous voulons, dit-elle, que les ravisseurs soient punis, soit que les filles aient consenti à l'enlèvement, soit qu'elles n'y aient point consenti, car, ajoute-t-elle, il est à penser que la volonté de la personne ravie a été déterminée par la séduction du ravisseur[26].»

Un fameux criminaliste remarque que la peine de cette loi a lieu quoique la fille consente d'être enlevée, soit qu'elle y consente au commencement, soit qu'elle y consente ensuite[27].

La peine du rapt, dit un autre, a lieu quoique la fille ait consenti au dessein du ravisseur, ce qui doit s'entendre, continue-t-il, lorsqu'à force de promesses le ravisseur persuade à la fille de sortir de la maison de ses parents pour le suivre, parce qu'agir ainsi, c'est agir par violence[28].

La demoiselle Lajon a été obligée, par un effet de la séduction du sieur Berlhe, de le suivre à Beaucaire et ensuite à plusieurs endroits, en déguisant son sexe: n'est-ce pas là, Messieurs, un véritable enlèvement? Les auteurs le définissent-ils autrement, si ce n'est en disant que celui-là commet un rapt qui mène la personne ravie d'un lieu en un autre, dans la vue d'abuser du pouvoir qu'il a prétendu acquérir sur elle et de contenter sa propre lubricité?

Il n'est donc plus question que de demander au sieur Berlhe quel fut le motif qui l'obligea d'arracher la demoiselle Lajon d'entre les mains de son frère et de la conduire à Beaucaire? dans quel dessein il la travestit en homme? dans quelle vue enfin il la garda à Beaucaire, dans une chambre, pendant l'espace d'environ deux mois et demi, comme il en est convenu lui-même? Était-ce pour étudier la nature ou pour la faire produire? La grossesse de cette fille, qui a été une suite de cette clôture, n'a que trop fait connaître que le sieur Berlhe préférait la volupté à la physique, et la qualité de père à celle de simple naturaliste.

Mais quand il n'y aurait point eu à l'égard de la demoiselle Lajon un enlèvement effectif, mais seulement un rapt de séduction, il ne serait pas moins punissable, parce qu'il n'y a point de différence à faire entre ces deux rapts.

En effet, Messieurs, les lois ont établi des peines capitales non seulement contre les ravisseurs, mais encore contre tous les séducteurs par paroles et les corrupteurs de la vertu; elles ont décidé qu'il importait peu qu'on usât de force ou de persuasion, parce que le rapt de séduction est encore plus dangereux que celui de violence, en ce qu'il cause de plus grands désordres dans les familles en soulevant les enfants contre les pères et mères. C'est pour cela même qu'il est plus sévèrement puni: les législateurs grecs, convaincus que les paroles persuasives ont une force coactive, punissaient plus sévèrement celui qui employait près du sexe la séduction des paroles que celui qui employait la force ouverte.

Un docteur célèbre[29], écrivant sur cette matière, s'exprime en ces termes: «Vous vous laissez entraîner mal à propos au sentiment vulgaire que celui qui prend une fille par force est plus coupable que celui qui la porte au crime par des paroles persuasives; pour moi, dit-il, après avoir mûrement pesé la nature de la chose, je crois que celui qui séduit une fille par des discours flatteurs est beaucoup plus criminel, parce que la persuasion est plus forte que la force même, et que celui qui prend le corps par violence laisse au moins l'esprit pur et entier; au lieu que l'autre corrompt l'esprit et ensuite le corps, et, par conséquent, il est doublement coupable.