Plaidoyer de M. Freydier contre l'introduction des cadenas et ceintures de chasteté, précédé d'une notice historique.

Part 3

Chapter 33,768 wordsPublic domain

Je n'ai pas besoin de dire que j'étais outrée. F..., qui survint, sut la cause de ma mauvaise humeur; il me conseilla de me défaire d'un homme qui avait de si mauvaises façons; je le priai de rester jusqu'à son arrivée. Il vint peu de temps après, et, surpris de voir un homme en tête à tête avec moi, il me demanda un mot d'entretien particulier.

--Les explications sont inutiles, monsieur, lui dis-je; je vous supplie de discontinuer de m'honorer de vos visites.

«A propos, monsieur, je ne vous ai pas renvoyé tous vos bijoux, il m'en reste encore un que je vais vous remettre.»

En disant cela, je pris la clef que F... m'avait donnée et je me défis à ses yeux de la ceinture mystérieuse que je lui remis avec des éclats de rire, dont il fut si confus qu'il se retira sans avoir la force de parler[18].»

Au dix-neuvième siècle, on trouve encore quelques vestiges de l'usage immodeste; et de temps en temps, à notre époque même, la chronique des tribunaux doit enregistrer des plaintes dans le genre de celle de la demoiselle Lajon, pour laquelle plaida maître Freydier, avocat à Nîmes, en 1750.

L'_Intermédiaire des chercheurs et des curieux_, qui a institué, en 1879, une enquête sur ce sujet délicat, a rassemblé quelques documents intéressants. L'un des plus curieux, c'est la publication du prospectus communiqué, dix ans auparavant, à l'auteur de l'article, par un bandagiste de Reims, à qui l'on offrait d'être dépositaire d'un appareil «gardien de la fidélité des femmes».

Voici la pièce:

PLUS DE VIOLS

APPAREIL GARDIEN DE LA FIDÉLITÉ DES FEMMES

Avec armure et serrure simple, 120 francs.

Avec armure et serrure soignées et de luxe, 180 francs.

Avec armure et serrure d'argent, le tout très soigné, 320 francs.

On l'expédie moyennant un bon sur la poste, à l'ordre de M. Cambon, notaire à Cassagne-Comtaux, par Rignac (Aveyron), chargé de recevoir les fonds et d'en être garant.

Une semblable invention n'a pas besoin d'éloges, chacun sent les services qu'elle peut rendre. Grâce à elle, on pourra mettre les jeunes filles à l'abri de ces malheurs qui les couvrent de honte et plongent les familles dans le deuil. Le mari quittera sa femme sans crainte d'être outragé dans son honneur et dans ses affections. Bien des discussions, bien des turpitudes cesseront.

Les pères seront sûrs d'être pères et n'auront pas la terrible pensée que leurs enfants peuvent être les enfants d'un autre, et il leur sera possible d'avoir sous la clef des choses plus précieuses que l'or.

Dans un temps de désordre comme celui où nous vivons, où il y a tant d'époux dupes, tant de mères trompées, j'ai cru faire une bonne action et rendre service à la société, en lui offrant une invention destinée à protéger les bonnes moeurs. Et il a fallu être bien sûr de son utilité pour l'annoncer et braver les plaisanteries qui l'entoureront.

On dira que l'entreprise est folle.

Mais quel est le plus fou, l'inventeur de la camisole de force ou ceux qui en ont besoin?

Paris, imprimerie Walder, rue Bonaparte, 44.

P. c. c.: G. J.

Cette communication était complétée, quelques années plus tard, par la copie d'un prospectus relatif à une brochure parue en 1885:

PLUS DE VIOLS!

DE L'EDOZONE[19] OU CEINTURE DE PUDEUR ET D'AUTRES APPAREILS

_gardiens de la fidélité de la femme et de l'homme à différentes époques et dans divers pays._

MANIÈRE D'EN CONSTRUIRE SECRÈTEMENT ET FACILEMENT

_Extraits de nombreuses lettres et sujets._

«Ce petit livre, dont la _Congrégation de l'Index_ a permis la publication, a pour but de satisfaire la curiosité que son titre excite. Pour le plus grand nombre, sa lecture sera amusante, pour d'autres elle sera à la fois utile et amusante.

«Et ceux qui pensent, comme l'a dit Boileau, que

L'homme qui n'a que la passion pour guide A besoin qu'on lui mette et le mors et la bride,

trouveront inappréciable qu'on leur indique comment on peut construire des moyens de défense contre le viol, l'adultère et la fornication[20].»

L'auteur d'une étude sur le même sujet, le Dr Caufeynon, a poursuivi cette enquête auprès de fabricants de ceintures de chasteté, pour en arriver à confirmer qu'il était possible de se procurer couramment ces appareils[21].

Nous avons du reste des documents suffisants pour affirmer que ces instruments ont été imaginés, fabriqués et appliqués. Ce sont d'abord les ceintures de chasteté conservées au musée de Cluny, objets de la curiosité publique. Dans l'une d'elles l'occlusion est formée par un bec d'ivoire rattaché par une serrure à un cerceau d'acier muni d'une crémaillère. Le bec d'ivoire, dont la courbe suit celle du pubis et s'y adapte exactement, est creusé d'une fente longitudinale pour le passage des sécrétions naturelles; la crémaillère permet d'adapter à la taille le cerceau, qui est recouvert de velours pour ne pas blesser les hanches. On le maintient au cran voulu en donnant un tour de clef. D'après une tradition, cette ceinture est celle dont Henri II revêtait Catherine de Médicis: légende bien improbable, car la ceinture est d'une mesure trop exiguë pour avoir pu s'appliquer au riche embonpoint de la reine.

La deuxième ceinture conservée au musée de Cluny se compose de deux plaques de fer forgé, gravé, damasquiné et repiqué d'or, réunies dans le bas par une charnière et dans le haut par une ceinture en fer ouvragé et à brisures. Autour des plaques et de la ceinture, des trous sont destinés à la piqûre des doublures. La plaque de devant porte à l'extrémité inférieure une ouverture dentelée de forme allongée; l'ouverture de celle de derrière est en forme de trèfle. Cette cuirasse défie d'un côté comme de l'autre les tentatives les plus audacieuses. C'est un véritable ouvrage italien. Et l'on sait l'influence précise que l'Italie exerça sur nos chevaliers au seizième siècle, qui lui empruntèrent, entre autres galanteries, l'amour des inversions sexuelles. Mérimée rapporta cette ceinture d'Italie pour en faire présent au musée de Cluny.

L'une de ces ceintures doit provenir du musée d'artillerie, primitivement installé à Saint-Thomas d'Aquin, puis aux Invalides. Un correspondant de l'_Intermédiaire des chercheurs et des curieux_ l'y a vue vers 1865; en 1870, elle n'y était plus.

A l'occasion de l'enquête instituée par ce savant recueil, une communication intéressante fut faite par le conservateur du musée royal d'armures et d'antiquités de Bruxelles:

«Les ceintures «tranquillisantes», ou «de garantie» qui ont donné lieu, au siècle dernier, à un procès fort curieux, sont assez rares. Le musée royal d'armures et d'antiquités de Bruxelles, à la direction duquel je suis préposé, en possède une en parfait état de conservation, et qui a été rapportée de l'Escurial par notre savant archiviste Pritchart. On assure qu'elle fut employée par Philippe II, jaloux de conserver intact le sanctuaire de la légitimité. Ce que vous appelez si bien «la porte cochère et la poterne» est également armé d'un rang de palissades de fer, d'un aspect terrifiant.

«Dr SCHUSTE[22].»

Le docteur Caufeynon, dans l'ouvrage que nous avons cité, parle d'un appareil, exposé au musée Tussaud, de Londres, du type rigide avec protection antérieure et postérieure, dont les ouvertures sont garnies de dents aiguës.

Nous possédons enfin quelques rares documents iconographiques, précieux en la matière. Une image, très populaire en Allemagne au seizième siècle, représentait une femme portant, pour tout vêtement, un chapeau sur la tête et une ceinture de chasteté autour des reins. Cette femme avait à sa gauche un amoureux, à l'air inquiet, vieux et d'allure opulente, dans la sacoche duquel la belle puisait à pleine main. De l'autre côté, un jeune et beau garçon recevait de la dame la clef qui devait ouvrir le trésor mal gardé.

Deux gravures anonymes du dix-huitième siècle traitent à peu près identiquement le même sujet. Dans l'une, une jeune femme nue, dont la vertu est protégée par une ceinture de chasteté, est serrée de près par un seigneur empressé et impatient qui s'efforce de détacher l'appareil, tout au côté d'un lit qui attend les amoureux, et dans les rideaux duquel un amour vole en riant, tenant dans sa main droite une clef. La légende est explicite:

Vous qui, dans vos humeurs jalouses, Gênez sans cesse vos épouses, Malgré tous vos verrous et tous vos cadenas, L'Amour, en prenant ses mesures, Aura la clef de vos serrures. Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas.

Dans la seconde gravure, la jeune beauté ceinturée est assise, nue, sur un lit. Un jeune seigneur reçoit d'un amour, voltigeant dans les rideaux, une couronne et la clef libératrice. Légende:

L'Amour seul a la clef des coeurs, Il brave et verrous et serrure, La jalousie est une injure Dont il sait venger les fureurs. Pour rendre une épouse fidèle, Il ne faut que savoir être aimable près d'elle.

Quelque saugrenue que soit cette invention, elle a inspiré à Voltaire un joli conte en vers, que le poète, âgé de vingt ans, adressait à une dame contre laquelle son mari avait pris cette brutale précaution. Ce poème fut imprimé pour la première fois en 1724.

LE CADENAS

Je triomphais; l'Amour était le maître, Et je touchais à ces moments trop courts De mon bonheur et du vôtre peut-être: Mais un tyran veut troubler nos beaux jours. C'est votre époux: geôlier sexagénaire, Il a fermé le libre sanctuaire De vos appas; et, trompant nos désirs, Il tient la clef du séjour des plaisirs. Pour éclaircir ce douloureux mystère, D'un peu plus haut reprenons cette affaire. Vous connaissez la déesse Cérès. Or en son temps Cérès eut une fille Semblable à vous, à vos scrupules près, Brune piquante, honneur de sa famille, Tendre surtout, et menant à sa cour L'aveugle enfant que l'on appelle Amour. Un autre aveugle, hélas! bien moins aimable, Le triste Hymen, la traita comme vous. Le vieux Pluton, riche autant qu'haïssable, Dans les enfers fut son indigne époux. Il était dieu, mais avare et jaloux: Il fut cocu, car c'était la justice. Pirithoüs, son fortuné rival, Beau, jeune, adroit, complaisant, libéral, Au dieu Pluton donna le bénéfice De cocuage. Or ne demandez pas Comment un homme, avant sa dernière heure, Put pénétrer dans la sombre demeure: Cet homme aimait; l'amour guida ses pas, Mais aux enfers, comme aux lieux où vous êtes, Voyez qu'il est peu d'intrigues secrètes: De sa chaudière un traître d'espion Vit le grand cas et dit tout à Pluton. Il ajouta que même, à la sourdine, Plus d'un amant festoyait Proserpine. Le dieu cornu, dans son noir tribunal, Fit convoquer le Sénat infernal, Il assembla les détestables âmes De tous ces saints dévolus aux enfers, Qui, dès longtemps en cocuage experts, Pendant leur vie ont tourmenté leurs femmes. Un Florentin lui dit: Frère et Seigneur, Pour détourner la maligne influence Dont Votre Altesse a fait l'expérience, Tuer sa dame est toujours le meilleur: Mais, las! Seigneur, la vôtre est immortelle. Je voudrais donc, pour votre sûreté, Qu'un cadenas de structure nouvelle Fût le garant de sa fidélité. A la vertu par la force asservie, Lors vos plaisirs borneront son envie; Plus ne sera d'amant favorisé. Il plût aux dieux que, quand j'étais en vie, D'un tel secret je me fusse avisé!» A ce discours les damnés applaudirent Et sur l'airain les Parques l'écrivirent. En un moment, fers, enclumes, fourneaux Sont préparés aux gouffres infernaux; Tisiphonè, de ces lieux serrurière, Au cadenas met la main la première; Elle l'achève, et des mains de Pluton Proserpine reçut ce triste don. On me conta qu'essayant son ouvrage, Le cruel dieu fut ému de pitié, Qu'avec tendresse il dit à sa moitié: «Que je vous plains! vous allez être sage.» Or ce secret, aux enfers inventé, Chez les humains tôt après fut porté; Et depuis ce, dans Venise et dans Rome, Il n'est pédant, bourgeois, ni gentilhomme Qui, pour garder l'honneur de sa maison, De cadenas n'ait sa provision. Là, tout jaloux, sans crainte qu'on le blâme, Tient sous la clef la vertu de sa femme. Or votre époux dans Rome a fréquenté; Chez les méchants, on se gâte sans peine, Et le galant vit fort à la romaine; Mais son trésor est-il en sûreté? A ses projets l'Amour sera funeste: Ce dieu charmant sera notre vengeur; Car vous m'aimez, et quand on a le coeur De femme honnête, on a bientôt le reste.

Le plaidoyer que nous publions en ces pages a été prononcé en 1750 par un avocat de Nîmes, Freydier, en faveur d'une malheureuse que son amant forçait à se laisser cadenasser.

Le sieur Berlhe avait séduit la demoiselle Lajon. Un jour, à la veille de son départ pour un long voyage, il obligea la jeune personne à supporter l'adaptation à son corps d'une ceinture avec cadenas. C'était «une espèce de caleçon bordé et maillé de plusieurs fils d'archal entrelacés les uns dans les autres et formant une ceinture qui allait aboutir par devant à un cadenas dont le sieur Berlhe avait la clef. Ce contour, qui formait l'enceinte de la prison dont il était le geôlier, avait diverses coutures cachetées au moyen d'empreintes de cire d'Espagne rouge, posées d'espace en espace. Le sieur Berlhe en avait le cachet qui était d'une gravure toute singulière et inimitable.»

Toute cette machine était construite de façon qu'à peine il restait un très petit espace tout hérissé de petites pointes qui le rendaient inaccessible; le sieur Berlhe aurait bien voulu pouvoir le fermer, mais les nécessités de la nature s'y étaient opposées. «Encore ce petit détroit était-il garni d'une quantité d'empreintes qui se répondant circulairement les unes aux autres, étaient comme autant de sentinelles qui veillaient à la sûreté de la place, ou comme autant d'eunuques qui gardaient la porte des plaisirs, le séjour des délices.»

Le geôlier n'ayant voulu remettre ni le cachet ni la clef à la prisonnière, la demoiselle Lajon présentait une requête pour qu'il fût tenu de livrer l'un et l'autre devers le greffe et que par deux accoucheuses nommées d'office et dûment assermentées, il fût procédé à l'ouverture de ce cadenas et à la levée de la ceinture.

L'avocat Freydier, présentant cette requête devant la Cour, reprochait au sieur Berlhe ces «précautions à l'italienne» et doctoralement affirmait qu' «il est plus à propos de contenir le sexe, non par des cadenas ni par des chaînes matérielles, mais par celles de l'honneur, en lui inspirant les véritables sentiments.» Les soins défiants, protestait-il, ne font pas la vertu des femmes. Et il demandait des dommages et intérêts assez considérables pour imposer au coupable la contrainte salutaire de remplir ses engagements. Il voulait dire sans doute que la demoiselle Lajon désirait contraindre ce farouche amant à devenir un mari aimable. Le beau sexe ne se décourage pas aisément: il sait qu'il a de si belles revanches à prendre!

Nous ignorons quelle suite fut donnée à cette plainte légitime et nous le regrettons, car il eût été curieux de connaître sur ce point délicat l'avis éclairé de la magistrature française.

Ce plaidoyer a été réimprimé à Bruxelles en 1863, en un in-18 de XVI-55 pages; 2 planches et une préface par Philomneste Junior. Une reproduction de cette édition a été faite à Bruxelles, imprimerie de J. Rops, in-12 de XV-56 pages.

Enfin Isidore Liseux a publié en 1883 _Les cadenas et ceintures de chasteté, Notice historique, suivie du plaidoyer de Freydier, avocat à Nîmes_, XL-65 pages, 5 figures dans le texte.

PLAIDOYER

DE MONSIEUR

FREYDIER,

Avocat à Nismes.

_CONTRE l'introduction des Cadenats, ou Ceintures de Chasteté._

A MONTPELLIER,

Chez AUGUSTIN-FRANÇOIS ROCHARD, seul Imprimeur du Roy.

M. D. C. C. L.

_AVEC PERMISSION._

PLAIDOYER

POUR LA DEMOISELLE MARIE LAJON

_accusatrice_

CONTRE LE SIEUR PIERRE BERLHE

_accusé, détenu dans les prisons de la Cour._

MESSIEURS,

Les annales amoureuses de la France ne fournissent point d'exemple pareil à celui de ce procès: on a pu voir jusqu'ici des amants fourbes et entreprenants abuser de la simplicité des jeunes filles et ajouter ensuite le parjure à la séduction, l'ingratitude à l'outrage; on a pu voir des amantes faibles et crédules, qui, après avoir sacrifié leur honneur aux flatteuses espérances d'un mariage sortable, se voient trahies et réduites enfin à couler le reste de leurs jours dans l'opprobre et dans la misère; mais je puis dire, messieurs, que vous trouverez dans cette cause des traits de singularité qui la relèvent et qui la tirent hors des règles ordinaires.

D'un côté, c'est une jeune fille sans expérience, séduite par les artifices d'un ravisseur perfide et par l'espoir d'un établissement prochain, enlevée du sein de sa parenté, conduite par son amant en différents endroits, déguisée en homme par celui-là même dont elle est devenue l'esclave.

D'autre part, c'est un homme parvenu à cet âge où les passions agissent avec empire qui, après avoir employé la séduction la plus soutenue pour triompher de la vertu de cette jeune personne, non content de s'être emparé de son esprit et de son coeur, a eu encore la cruauté de mettre son corps dans l'esclavage et de lui appliquer un cadenas ou ceinture de chasteté, dans le dessein sans doute d'introduire peu à peu chez les Français un usage barbare qu'une jalousie outrée n'avait inspiré jusqu'ici qu'aux Italiens et aux Espagnols.

Tels sont les différents traits qui caractérisent le crime du sieur Berlhe; en fut-il jamais de plus punissable en cette matière?

Je vais, Messieurs, vous faire l'histoire abrégée et naïve des malheurs de la demoiselle Lajon, et, bien qu'elle ne parle ici que par mon ministère, un tel récit ne laisse pas de coûter beaucoup à sa pudeur et à son coeur; il est triste à une jeune fille de se voir obligée d'avouer ses faiblesses et de mener en jugement celui qui fut autrefois l'objet de son inclination; il est affligeant pour elle d'être dans la dure nécessité de l'accabler de reproches cruels, quoique légitimes, et de lui donner les noms odieux qu'il mérite.

Mais que n'a point fait la demoiselle que je défends pour ramener cet ingrat à ses engagements? Longtemps, au milieu des larmes et des sanglots, elle a tâché de lui rappeler ses serments; longtemps elle lui a répété ses promesses, mais tout a été inutile auprès d'un coeur livré à l'inconstance et à la légèreté: elle se voit donc forcée de couvrir le perfide de confusion et de solliciter contre lui les peines qu'il mérite, puisque c'est, Messieurs, le seul moyen de le ramener que d'intéresser contre lui toute votre sévérité.

La demoiselle Lajon est de la ville de Toulouse; elle fut, il y a quelque temps, à Montpellier, voir ses parents du côté maternel; de là elle vint à Avignon demeurer avec son frère, qui y est établi et qui logeait pour lors dans la maison du sieur Berlhe.

Celui-ci eut occasion de voir cette jeune fille, qui est assez libéralement ornée des grâces de la nature; il eut d'abord un certain penchant pour elle, qu'il sut couvrir des politesses que la bienséance semblait autoriser.

La demoiselle Lajon, alors peu susceptible d'impression, vit sans trouble les civilités apparentes du sieur Berlhe; son coeur, dans une heureuse tranquillité, attendait les ordres de ses parents; mais ce jeune homme, profitant peu à peu des occasions que lui offrait l'habitation sous un même toit, donna insensiblement à la demoiselle Lajon ses soins les plus empressés, et il en devint éperdument amoureux; il sut pourtant se contrefaire, de crainte que le sieur Lajon, plus clairvoyant que sa soeur, ne découvrît le but de ses assiduités.

Cette espèce de gêne ne fit qu'irriter les désirs du sieur Berlhe; il n'était point d'occasion favorable où il ne flattât la demoiselle Lajon sur ses charmes: tantôt il relevait ses grâces, tantôt il lui faisait valoir ses empressements et ses soupirs.

Une jeune fille telle que la demoiselle Lajon se laisse, Messieurs, aisément persuader: incapable de tromper personne, elle suppose partout le même caractère, parce que la bonne foi est attachée à cette première innocence.

Il en était bien autrement du sieur Berlhe: fécond en ressources et en moyens les plus propres à faire illusion, il déclara finement sa passion à la demoiselle Lajon, il prit Dieu à témoin de ses sentiments pour elle, il employa les promesses et les serments; enfin il n'oublia rien de tout ce qu'il y a de plus dangereux dans la funeste science d'aimer, de plus recherché dans l'art de séduire.

Ce langage était nouveau pour la demoiselle Lajon, sa modestie en fut alarmée; mais peu à peu le sieur Berlhe l'amena au point de ne pas se défier d'un homme qui, en apparence, ne donnait à ses recherches qu'un objet légitime. Fatale crédulité! Appât funeste où les jeunes filles se laissent presque toujours prendre! C'était là précisément le piège tendu par le sieur Berlhe et par l'Amour.

Cependant la demoiselle Lajon écoutait ces sollicitations avec une espèce de sécurité et ne leur donnait qu'un motif purement honnête, parce que sa première innocence la soutenait encore, mais la facilité que le sieur Berlhe avait de la voir, presque à tous les moments du jour, lui aplanissait, pour ainsi dire, toutes les voies de la séduction; il feignait tant d'ingénuité et de candeur que cette jeune fille n'en eut aucune défiance.

Les filles sont faibles, Messieurs, et, ne connaissant point le péril, elles exposent insensiblement leur vertu; les amants sont rusés, et il est des moments critiques où, avec la hardiesse de tout entreprendre, ils n'ont que trop l'assurance de tout obtenir.

Le sieur Berlhe, attentif à réitérer ses serments, fit valoir la force de ses promesses à la demoiselle Lajon. Un jour surtout (fatale époque qui fut la source de toutes les infortunes de cette jeune fille! elle ne peut se la rappeler sans verser un torrent de larmes), un jour le sieur Berlhe lui dit qu'elle ne devait pas douter qu'il ne l'aimât jusqu'à l'adoration; il lui jura que sa bouche était la fidèle interprète de ses sentiments; il l'assura qu'il n'aurait jamais d'autre épouse qu'elle, si elle voulait le payer de retour, qu'elle seule était l'unique objet de ses désirs, et qu'il serait le plus heureux des hommes s'il pouvait posséder son coeur.

A-t-on jamais marqué sa passion par des phrases plus animées, plus vives et plus expressives? Tant d'assurances ébranlèrent enfin la vertu de la demoiselle Lajon; tant de protestations réunies, sans art en apparence, mais réellement fausses et artificieuses, firent enfin l'effet que le sieur Berlhe en attendait: il reconnut dans les jeux de la demoiselle Lajon la fatale impression que les siens y avaient faite; elle sentit, à son tour, divers mouvements qui lui avaient été jusqu'alors inconnus: un mariage mille fois promis et mille fois juré acheva de la persuader; cruel moment! un certain tremblement la saisit; dans le trouble, elle entrevit sa défaite; elle se défendit encore, ou du moins elle entreprit de se défendre, mais sa fermeté l'abandonna, et elle fut vaincue.

C'est ainsi, Messieurs, que le sieur Berlhe profita de la faiblesse et triompha de la vertu de la demoiselle Lajon et qu'après avoir paré sa victime, il la sacrifia enfin à ses désirs enflammés; mais, tandis qu'elle était dans un état à mériter quelque indulgence, les serments les plus forts du séducteur devinrent de nouveaux garants de sa tendresse et de sa fidélité.