Plaidoyer de M. Freydier contre l'introduction des cadenas et ceintures de chasteté, précédé d'une notice historique.

Part 2

Chapter 23,950 wordsPublic domain

TULIA.--Certainement, je l'ai pu. Sempronia vint me voir le jour suivant: je rapportai toute l'affaire à Lampridio, qui peu de temps après s'établit chez nous.

OCTAVIA.--Il n'eut pas affaire avec toi ce jour-là?

TULIA.--Ni ce jour-là, ni le reste de la quinzaine. Durant ce temps, je n'eus avec lui aucune conversation familière, lorsque nous voyions fixés sur nous les yeux de Callias ou ceux des valets qui nous observaient par son ordre (... D'un vaurien de valet la langue est la pire chose...) Tu sais quelle est la méchanceté et la perversité de ces gens-là. Mais donne-moi un baiser; je crois voir dans ton visage je ne sais quoi des traits d'un noble Français qui, à Rome, l'an passé, me fit honneur de sa catapulte, sous les auspices et par l'entremise de Lampridio; ses trois compagnons, qui l'aidèrent à la besogne et qui suèrent avec moi, tout solides et robustes qu'ils étaient, ne furent pas à sa hauteur.

OCTAVIA.--Quelle monstruosité entends-je! Tu as mis quatre hommes sur les dents, toi si délicate, si jolie, sans avoir toi-même les reins brisés?

TULIA.--Tu le sauras plus tard. Mais veux-tu que je finisse le récit que j'avais commencé?

OCTAVIA.--Non seulement je le veux, mais je t'en prie.

TULIA.--Le lendemain, lorsque Lampridio vint s'installer chez nous, Callias dit qu'il avait besoin d'aller à notre domaine, près d'Ancône. Tu connais les charmes, la magnificence de notre villa. Comme il en parlait à dîner, Lampridio dit qu'il l'accompagnerait volontiers, si cela lui faisait plaisir; car c'était pour lui, disait-il, un grand bonheur que de respirer librement l'air pur de la campagne. «Rien ne pourrait m'être plus agréable, ajouta-t-il, que d'en jouir avec vous.» Ils y passèrent sept jours de suite et Callias s'habitua si bien à la société de Lampridio qu'aussitôt il le prit pour confident de tous les mouvements de son âme et de ses plus secrètes pensées. Callias vantait mon esprit, mes manières, ma politesse; il disait que ce en quoi je brillais surtout entre toutes les femmes, c'était ma vertu.--«Mais, dit Lampridio, n'est-il pas aisé, quand même elle ne voudrait pas vivre honnêtement, ce que je suis loin de souhaiter, de faire qu'elle ne puisse pas même en être tentée? Sans doute, en ce qui touche la chasteté, on peut se fier à sa femme, aux servantes; mais une bonne serrure est plus sûre. Une femme peut vous tromper, les domestiques se laisser séduire; une serrure ne trompe ni ne se laisse corrompre.--Je suis tout à fait de votre avis, dit Callias, et Stefano, l'orfèvre, me fabrique un grillage qui doit servir de défenses avancées à la forteresse de ma Tullia.--Vous avez fait sagement, répondit Lampridio, de charger cet orfèvre du soin de vos affaires. A vous dire vrai, je veux et souhaite rester uni avec vous d'un lien d'amitié indissoluble; mais nous sommes tous portés au soupçon, et je craignais, si je venais à en user librement avec votre femme, de faire naître en vous quelque défiance (pourrait-il en être autrement?) qui vous chagrinerait et me serait odieuse, à moi. Lorsque vous l'aurez mise sous clef, vous n'aurez absolument plus rien à craindre, à soupçonner. Maintenant, permettez-moi de rentrer demain à la ville; je reviendrai après-demain. Mon notaire doit me donner demain des lettres de Venise, pour une affaire de la plus grande importance, du plus grand intérêt; en m'occupant de mes affaires, je fais les vôtres.» Lampridio revint donc le dixième jour, chargé par Callias de presser Stefano, à qui il avait une lettre à remettre ainsi qu'à moi.--«Pour que vous sachiez bien, lui dit Callias, à quel point je suis persuadé d'avoir en vous un autre moi-même, je vous confie ce que j'ai de plus secret: ma femme ne veut pas qu'aucun homme puisse se douter que je me défie de sa vertu; je dois, en effet, en être assez assuré.» A son entrée dans ma chambre, Lampridio me voit entourée d'un cercle d'amies: parmi elles, Sempronia resplendissait de beauté et d'élégance. Il les salue toutes respectueusement, me remet la lettre de Callias et me dit que les chaînettes d'or et le reste de l'appareil seraient prêts dans trois ou quatre jours. Lorsqu'il revint, Lampridio me trouva seule avec Sempronia.--«Tout va bien, madame, dit-il; sous peu de jours votre ceinture sera confectionnée; cette porte d'or, enrichie de pierreries, dont votre pudicité elle-même s'enorgueillit d'être défendue, reluira, éblouira de splendeurs, au devant de votre jardin.» Il nous mit ensuite l'objet sous les yeux par une description pittoresque. «Mais, ajouta-t-il, sa clef n'était pas elle-même mise sous clef, et en causant de chose et d'autres, pour rire, avec l'orfèvre, j'en ai pris l'empreinte sur ce morceau de cire. Maintenant, comme vous le souhaitez, Sempronia, nous coulerons donc des jours heureux[13].»

Mais voici un document qui nous expose cet immoral usage comme une respectable tradition dans les cours d'Italie.

Dans le _Journal de la Régence_, de Jean Buvat, en effet, il est dit, à propos du mariage de la princesse Mlle de Valois, fille du Régent, avec le duc de Modène, ce qui suit: «La princesse était remarquablement belle, le cadet, le prince Jean-Frédéric, n'avait pas pu s'empêcher d'en témoigner ses sentiments et de publier partout où il se rencontrait que la princesse d'Orléans, que le prince François-Marie, son frère, allait épouser, était la plus belle personne qui eût jamais paru en Italie et qui fût au monde, qu'elle ne pouvait pas manquer de conquérir tous les coeurs de ceux qui la verraient, et qu'il ne pouvait pas lui refuser le sien, quoiqu'il ne l'eût encore vue qu'en peinture.» Ce qu'ayant été rapporté au prince Ferdinand-Marie, cela n'avait pas manqué de lui faire naître une jalousie si grande qu'il avait persuadé le duc de Modène, son père, que, pour le bien de la paix, il fallait éloigner le prince Jean-Frédéric et l'obliger à se retirer à Rome, où il était depuis deux mois pour se désennuyer.

On disait aussi, par avance, que la jalousie ne manquerait pas d'obliger la princesse, peu après son arrivée à Modène, à se soumettre à la loi que cette passion y a établie, aussi bien que dans les autres cours d'Italie, et même parmi les personnes d'un rang moins distingué, qui est de porter une espèce de cadenas fermant à clef et dont le mari garde jalousement la clef.

C'est comme une ceinture de velours qui enveloppe les reins et les cuisses de la femme, afin que le cadenas soit également soutenu et appliqué directement sur sa partie, de sorte qu'elle se trouve entièrement masquée, en ne lui laissant que l'ouverture nécessaire quand elle a besoin d'uriner, pour la sortie de l'eau[14].

Un aventurier célèbre du dix-huitième siècle, le comte de Bonneval, confirme l'existence de cette coutume en Italie par le piquant récit d'une aventure personnelle.

«Mon quartier fut Cosme. Tous les environs étaient à ma discrétion: j'inspirai à mes troupes une partie de mes sentiments, et tous ces peuples furent fort contents. Je me logeai dans le château, ma table fut pour tous les honnêtes gens qui voulurent y venir prendre place. Le jeu, le bal, les concerts lui succédaient. Le gentilhomme le plus apparent de ce lieu fut le seul qui ne parut pas chez moi. Je l'accablai de politesse, je le fis prier, j'y allai moi-même, tout fut inutile. Je résolus de m'en venger. Il avait une fort belle femme, dont il était jaloux comme un tigre; le bruit public était qu'il avait toujours la clef de certain cadenas. Cet homme était riche et en même temps avare, il allait souvent à la campagne et y passait deux ou trois jours; pendant ce temps-là, sa maison était exactement fermée, personne n'y entrait, personne n'en sortait. Ces difficultés m'animèrent, je mourais d'envie de savoir par moi-même si l'histoire du cadenas était véritable. Je m'avisai de faire battre mes tambours autour de cette maison une nuit presque tout entière. La dame m'écrivit un billet le lendemain, pour me prier de faire cesser ce bruit. Une vieille femme, qui avait été nourrice de son mari, mais qui était tout à fait dans ses intérêts, me dit, en me le remettant, qu'il devait me suffire de troubler sa maîtresse d'une autre façon sans y ajouter le bruit des tambours. Au bas du billet, je lus, en mots à demi effacés: _Vous pourrez être sûr._ Je donnai à cette femme tout ce que j'avais d'argent sur moi, et lui demandai si je pouvais écrire; elle m'assura que je le pouvais; je le fis dans les termes suivants:

«J'ai reçu avec un profond respect et une reconnaissance infinie le billet qu'il vous a plu de m'écrire. Je suis dans les mêmes sentiments que vous. Il n'est rien que je ne tente et que je ne fasse pour vous en donner des preuves. Si votre maison avait été accessible, il y a longtemps que je vous aurais prévenue. L'amour qui veut nous unir a fait ce que les conversations auraient pu faire. Tenons-nous compte des sentiments qu'il nous a inspirés. Ne cherchons point à nous éprouver et ne nous faisons point languir. J'attends vos ordres.» Cette lettre, assez mal bâtie, fut reçue comme elle devait l'être après la déclaration ingénue qu'on m'avait faite. La vieille me dit d'envoyer un de mes gens vers quatre heures du soir à la porte d'une certaine église pour avoir la réponse. Elle fut du même style que ce que j'avais écrit et ne contenait que ces trois ou quatre mots: «Ce soir, à onze heures, par la petite porte qui donne sur les remparts. On sera prête à vous recevoir autant qu'on peut l'être. Venez seul.»

On peut bien juger que je ne manquai pas au rendez-vous. La porte s'ouvrit à l'heure précise. La vieille me conduisit par je ne sais combien de détours et me fit entrer dans un cabinet, où elle m'enferma. La dame ne tarda pas à m'y venir joindre. Elle était à demi déshabillée. «Pour qui me prendrez-vous? me dit-elle en me sautant au cou, les moments sont chers, vous trouverez plus d'ouvrage que vous ne pensez.» Nous nous y mîmes aussitôt. L'affaire du cadenas était véritable. Une espèce de cotte de maille, faite à peu près comme le fond d'une fronde, rendait la route impénétrable. Je ne sais combien de petites chaînes attachaient ce réseau à une ceinture, que des rubans diversement attachés rendaient immobile. Il n'était pas possible de couper ou de découdre sans qu'on s'en fût aperçu, sa vie en dépendait. Après mille peines inutiles: «Il n'est pas possible, lui dis-je, que votre mari n'ait qu'une clef, sûrement il en aura fait faire plusieurs!» Nous étions dans le cabinet de ce jaloux, nous cherchâmes de tous côtés. Par mégarde, il avait laissé un des tiroirs de son bureau ouvert: nous y fouillâmes. Sous un tas de papiers et de vieux contrats, nous trouvâmes une petite boîte d'argent, et, dans cette boîte, cinq ou six petites clefs: c'était ce que nous cherchions. J'en pris une et j'envoyai mon valet de chambre à Milan pour en faire faire une pareille. Nos entrevues recommencèrent toutes les fois que ce gentilhomme s'absenta.

Je m'étais vengé; mais la vengeance n'a qu'une partie de sa douceur quand elle reste secrète; du moins c'était ma façon de penser. A mon départ, j'envoyai à ce mari jaloux, par un de mes gens, la clef en question, enfermée dans une lettre, où il n'y avait que ces mots: _Je n'en ai plus affaire._ Aussitôt il monta à cheval, et je n'étais qu'à trois ou quatre lieues qu'il me joignit; j'allais me mettre à table. Il me demanda satisfaction; je le remis après dîner: nous nous battîmes dans un petit bois. C'était une bonne épée, et il était beaucoup plus brave qu'il ne le paraissait. Il me dit qu'il ne m'en voulait point, que s'il avait l'avantage, son dessein était de porter ma tête à sa femme et de la poignarder après qu'elle l'aurait vue. Ce discours brutal m'anima, nous nous battîmes à outrance et le combat fut long. Enfin, je lui allongeai un coup qui le perça au-dessous de la mamelle gauche et sortit au-dessus de l'épaule droite, un peu au-dessous de la clavicule; je le laissai étendu sur le carreau. J'en fus fâché et ne m'en consolai que par le plaisir de sauver la vie à sa femme. Je ne pus savoir comment cette aventure transpira, mais il en fut beaucoup parlé à Vienne. Les dames me questionnèrent fort sur ce cadenas, et l'empereur Joseph en badina plus d'une fois[15].

En France, l'engin ne resta guère utilisé que dans des cas d'exception, chez les débauchés pervers, dont la satiété a besoin de piment, ou chez les jaloux d'une brutalité violente. Un policier du dix-huitième siècle constate que «dans l'attirail d'un cabinet de toilette modèle d'une petite maison, à côté de philtres et d'élixirs, de marques et de pastilles, on trouve des ceintures de chasteté, des masques propres à tromper la surveillance des jaloux[16]».

L'abbé de Grécourt a signalé, lui aussi, ce procédé barbare des amants ou maris que tourmente la rage jalouse. Rosine, son héroïne, rentrée en France avec son époux, à la suite de longs voyages où elle ne connut que la joie d'être aimée, voit celui-ci envahi par la noire jalousie.

Celui-ci, le plus fou de tous, N'aborde plus qu'il n'injurie, Ne s'éloigne plus qu'en furie, Et que sur la foi des verrous; Bientôt encore il s'en méfie, Et l'outrageante jalousie, Dominant ce coeur déréglé, Le fait recourir à la clef Que Vulcain forge en Italie. Clef maudite! affreux instrument, Qui, lorsqu'il faut qu'un mari sorte, Condamne la dernière porte Par où se peut glisser l'amant[17]!

Il était opportun, cependant, d'apprendre aux déraisonnables tyrans que toute serrure peut être forcée; et c'est ce que ne manquèrent pas de faire, comme nous l'avons vu, les héroïnes de Chorier et le comte de Bonneval lui-même. Nous trouvons précisément une des plus jolies scènes inspirées par cette judicieuse leçon de morale dans un petit roman qui, au dix-huitième siècle; eut un grand et durable succès: _La Belle Alsacienne ou Telle mère, telle fille_, roman attribué à Bret.

«J'étais logée rue Coquillière. D..., dont le sérail était répandu dans les différents quartiers de Paris, me vit et m'aima. Il vint lui-même m'assurer de la possession de son coeur. Son antique et petite figure ne me revenait nullement; mais le rang de sultane favorite qu'il m'offrit me fit ouvrir les yeux; ma vanité s'en trouva flattée, et j'acceptai, sans balancer, un parti si brillant et qui me mettait au-dessus de toutes mes rivales.

Me voyant dans de si favorables dispositions, il me fit quitter mon habit étranger pour en prendre un de son goût, et me fit conduire rue des Deux-Portes, chez deux de ses sultanes _validé_, auxquelles il avait remis l'intendance de ses menus plaisirs. Je n'y restai que deux jours; il avait eu soin pendant ce temps de me faire meubler, rue du Luxembourg, un appartement digne du rang où j'allais monter. J'allai prendre possession de mon nouveau palais. D... m'y attendait; il m'étala toute la rhétorique de sa galanterie usée.

Il me parla de son amour comme d'une passion qui n'avait pour but que le plaisir de faire mon bonheur. Il m'assura que je le connaîtrais aux soins qu'il prendrait de moi, et que la profonde estime dont il se sentait pénétré lui avait suggéré les plus sages précautions pour conserver ma chaste pudeur et défendre mes charmes d'un profane pillage:

--Le véritable amour ne va guère sans un peu de jalousie; c'est la preuve d'une âme délicate. La mienne n'a rien à se reprocher sur cet article; je vous adore avec toute la délicatesse imaginable. Que ne sommes-nous en Asie! j'aurais la satisfaction de vous y voir entourée des gardiens sacrés de la vertu des femmes: vous seriez heureuse et ma sécurité serait parfaite. Sages Orientaux, que vos usages sont prudents et pourquoi faut-il que, par notre négligence, nous nous soyons privés d'un moyen si sûr et si commode de se procurer la paix!

Je voulus le rassurer sur ses terreurs et lui faire entendre que j'étais fille à sentiments et capable de lui garder une fidélité scrupuleuse.

--Je n'en doute pas, interrompit-il, ce que je dis n'est que pour la conversation; mais encore un coup, ma chère, convenez avec moi que c'est quelque chose de bien utile qu'un eunuque auprès de femmes moins vertueuses que vous. Je parie même que vous seriez charmée d'en avoir; vous avez des moeurs, de la sagesse; mais il y a quelquefois des moments où l'observation de la règle nous gêne; on craint de manquer, cela oblige de faire des efforts sur soi-même.

«N'est-il pas bien plus doux de ne rien avoir à appréhender et de braver un péril qu'on sait n'être pas fait pour soi? J'y reviens toujours: la méthode d'avoir des imberbes est bonne. La mode en viendra peut-être quelque jour.

«En attendant, adorable mignonne, agréez la peine que j'ai prise d'y suppléer; vous ne sauriez, après cela, douter de la sincérité de mes sentiments. Parmi quelques curiosités que j'ai fait venir d'Italie, on m'a envoyé une machine d'une invention merveilleuse, et les femmes doivent avoir une grande obligation à celui qui l'a imaginée. C'est un secret infaillible contre les alarmes: seriez-vous curieuse, ma reine, de voir un bijou si singulier?»

En disant cela, il tira de sa poche cette rareté et me la présenta. Je ne pus m'empêcher de rire à cette vue.

--Vous riez, dit-il, cela est drôle au moins. Ça, ma chère petite, un peu de complaisance, voyons si cela vous ira bien.

Je continuais toujours mes éclats de rire, ne m'imaginant pas que D... parlât sérieusement. Je vis à la fin que c'était pour tout de bon. Comme mon coeur n'était pas occupé, je m'embarrassai peu que la jalousie de mon amant me privât d'une chose qui m'était inutile; je me prêtai de bonne grâce. Il était enchanté de me voir flatter sa manie avec tant de franchise; il disait et faisait mille extravagances.

--Ah! petits amours, s'écriait-il, je vous tiens, vous serez enchaînés, fripons. Quel dommage que tant d'attraits fussent la proie de quelque scélérat qui n'en connaîtrait pas le prix!

--Quoi, vous les enfermez sous clef? m'écriai-je.

--Oui, reprit-il, c'est pour votre bien.

Il baisait cependant son prisonnier avec des transports incroyables.

--Eh bien, poursuivit-il, je vous trouve mille fois plus belle, depuis que vous pouvez l'être impunément. Encore un baiser, je ne puis contenir mon ravissement. Je garde sur moi la clef; je crois qu'il est inutile de vous recommander l'intégrité de la serrure.

Lorsque je me trouvai seule, je me mis à examiner curieusement le tissu des liens qui captivaient mes charmes. En considérant la justesse de l'instrument, il ne laissa pas de s'élever dans mon âme quelques petits scrupules; je n'avais aucune envie de manquer; mais les femmes aiment qu'on les mette à même. Il est assez commode de n'être sage qu'autant qu'on le veut. J'étouffai ces réflexions, comme de mauvaises pensées. Je fis quelques pas dans ma chambre pour m'habituer à porter ce plaisant cilice. Il me gênait un peu d'abord, mais on se fait à tout.

Je fus tranquille pendant un mois; je vivais heureuse, autant qu'on peut l'être lorsque le coeur est désoeuvré. D... mettait toute son attention à me procurer l'accessoire du plaisir. Je commençais cependant à me lasser de cette vie uniforme, lorsque F... vint me tirer de cette léthargie.

F... joignait aux agréments de la figure les grâces de la jeunesse: voluptueux, dissipateur et courant à l'indigence par la route des plaisirs, pour lesquels sa prodigalité était excessive. Je me trouvai prévenue d'inclination pour lui dès la première vue: il me déclara sa flamme; j'aurais bien voulu soulager son martyre, mais un obstacle cruel m'arrêtait.

Ce fut alors que je reconnus le tort que j'avais eu de souffrir qu'on emprisonnât mes désirs. Je regrettai ma liberté, l'amour m'avait dessillé les yeux et me fit envisager les désagréments de ma situation. En vain je m'efforçai d'en adoucir l'amertume, mon coeur ne pouvait s'ouvrir à la moindre consolation.

Un jour que j'étais restée au lit plus tard qu'à l'ordinaire, F... entra tout à coup dans ma chambre. Je l'aimais trop pour être irritée de la liberté qu'il prenait. Il se mit auprès de mon lit, mais bientôt, se trouvant encore trop éloigné de moi, il quitta sa place pour s'asseoir sur le pied du lit. Il me pressait avec la dernière instance d'avoir pitié de lui.

Émue par sa présence, je n'étais que trop portée à lui donner des témoignages de ma sensibilité. Les yeux attachés sur les siens, je n'avais pas la force de lui répondre.

La manière tendre avec laquelle je le regardais lui apprit son triomphe.

--Adorable objet, me disait-il, puis-je croire que vous vous laissez toucher, et que vous me permettrez...

--Arrêtez, m'écriai-je, arrêtez! Que faites-vous?

--Oui, je vous aime.

--Finissez donc. Non, je ne puis vous rendre heureux.

--Et qui peut s'opposer à mon bonheur, reprit-il, si vous m'aimez?

--Hélas! répliquai-je, un obstacle cruel!...

Mes yeux, à ces mots, se remplirent de larmes.

--Vous pleurez, me dit-il, mon cher amour; hélas! aurais-je eu le malheur de vous déplaire?

--Ah! repris-je, je serais moins affligée si je ne vous aimais pas. Pourquoi faut-il...

Mes pleurs redoublés m'interrompirent.

Je ne faisais plus que sangloter. F..., surpris de cette affliction imprévue, ne savait à quelle cause attribuer l'état où il me voyait.

Il essaya de me consoler par ses caresses. Je le repoussai, ma résistance irrita ses désirs.

--Ah ciel! lui dis-je, quel supplice! Finissez donc; vous me mettez au désespoir. Ah! par pitié, mon cher F..., je ne souffrirai pas... non, cruel... Ah!

Il poursuivait toujours malgré mes cris.

Déjà l'odieux mystère était prêt à paraître au jour. L'amour complice de sa témérité précipitait ma faiblesse. Mes forces m'abandonnaient, et mes mains ne pouvaient plus retenir les restes d'un drap qui jusque-là m'avait servi de rempart.

--Vous me poussez à bout, méchant, criai-je, transportée de douleur et d'amour; eh bien! livrez-vous à la fureur qui vous guide, et connaissez toute l'étendue de mon malheur.

Je me couvrais le visage pour dérober ma honte aux yeux de mon amant. Je ne sais pas l'effet que cette première vue fit sur lui; il resta quelque temps sans parler.

--Est-ce un songe? dit-il en rompant le silence. Quoi, une serrure? Quel barbare a osé charger d'indignes chaînes des objets si dignes d'être adorés?

Ses transports interrompirent ses exclamations. Il parcourait avec avidité les charmes étalés à ses regards. J'étais enflammée par ses brûlantes caresses. Il se livrait aux emportements de l'amour le plus violent. Vingt fois, près d'expirer aux portes du plaisir, il s'efforça de franchir la barrière qui nous séparait. Efforts inutiles, le temple de la volupté fut inaccessible à ses hommages.

Enfin, au désespoir et dans la fureur de ses désirs, l'aveugle sacrificateur vint briser l'encensoir contre une des colonnes de l'édifice. Cela le rendit plus traitable, il entendit raison. Il fallut remettre au lendemain la reddition de la place.

Un serrurier honnête homme s'intéressa pour nous; il nous fit une clef avec laquelle nous délivrâmes l'Amour de son cachot.

Les plaisirs prirent l'essor et réparèrent avantageusement le temps perdu. Je pris si bien mes mesures que D... ne put découvrir notre bonne intelligence; les soins que je me donnais pour cela ne laissaient pas que de me gêner extrêmement. Quoiqu'il ne dût pas soupçonner ma fidélité, après l'ingénieuse précaution qu'il avait employée, sa jalousie ne lui donnait pas un moment de repos. J'étais obligée d'être continuellement sur mes gardes; une méfiance si déplacée m'ennuya. Je me sentais dans une disposition prochaine de rompre avec lui. Un mauvais procédé qu'il eut envers moi mit le sceau à sa disgrâce et fit éclater mon mécontentement.

Il m'avait envoyé de fort beaux diamants pour figurer au bal. Le brillant des pierreries m'avait plu. J'avais cru recevoir un présent. Cette pensée dont je me flattais fut déçue; il me les envoya redemander le lendemain, à cause, disait-il, que ces bijoux étaient à sa femme. La belle raison! il fallut cependant s'en contenter et les renvoyer.