Part 1
Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
CADENAS ET CEINTURES DE CHASTETÉ
==_Il a été tiré de cet ouvrage_== ==========_strictement_======= ====_réservé aux souscripteurs_==== 10 exemplaires sur Japon Impérial =============(1 à 10)=================== 750 exemplaires sur papier d'Arches ============(11 à 760)==================
_No_ 685
LE COFFRET DU BIBLIOPHILE
Plaidoyer de M. Freydier contre l'introduction
des
CADENAS
et
CEINTURES DE CHASTETÉ
_précédé d'une_
NOTICE HISTORIQUE
PARIS
BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX 4, rue de Furstenberg, 4
_Édition réservée aux souscripteurs_
CADENAS
ET
CEINTURES DE CHASTETÉ
A TRAVERS LES SIÈCLES
Étrange et déconcertante aberration que celle des êtres, aveuglés par une bestiale jalousie, chez lesquels la conception de la propriété sexuelle va jusqu'au cadenas, à la ceinture dite de chasteté! Il est certain que, en dépit des assertions de Molière, de solides grilles et des cadenas à secrets peuvent être quelque temps d'une efficacité réelle, particulièrement lorsqu'ils sont adaptés au corps même de la femme; ils peuvent donner l'illusion de la sécurité à ceux qui localisent exclusivement la chasteté et l'honneur féminins, à ceux qui se contentent du corps, même sans le consentement du coeur. Mais combien cette satisfaction sensuelle comporte de sauvagerie brutale!
En tous pays pourtant, à toutes les époques, il exista, et les documents judiciaires confirment qu'il existe encore et qu'il existera toujours des êtres aussi anormaux.
Les peuplades orientales, au sang précocement bouillant, se précautionnent brutalement contre la fragilité féminine. Strabon parle de l'infibulation sexuelle comme d'une coutume assez générale chez les Éthiopiens. Le savant hollandais de Paw a étudié la question sur place et nous a transmis d'intéressants détails.
«L'infibulation des femmes, dit-il, est due uniquement à la jalousie des hommes, qui dans les climats brûlants, où toutes les passions sont extrêmes et la raison impuissante, ont été assez insensés, assez impitoyables pour faire à la nature humaine le dernier des outrages, en exerçant sur leurs semblables une violence injurieuse qu'on pardonnerait à peine si l'on ne l'exerçait que sur les animaux[1]. Ces barbares ont cru qu'en donnant des entraves au corps, ils subjugueraient aussi les volontés, les idées, et l'âme même; ou, s'ils ont ignoré que la pudeur ne consiste que dans la pureté de l'imagination et l'intégrité des sentiments, leur absurdité a été encore plus impardonnable, puisqu'ils ont employé tant d'inutiles moyens pour s'assurer la possession d'un bien qu'ils ne connaissaient point. La manière d'infibuler le sexe est encore en vogue de nos jours, et on se sert de trois méthodes différentes quant à la forme, mais dont le but est à peu près le même.
En Éthiopie, une fille est à peine née qu'on réunit les bords de ses parties sexuelles, qu'on coud ensemble avec un fil de soie et qu'on n'y laisse d'ouverture qu'autant qu'il en faut pour les écoulements naturels. On peut s'imaginer combien une couture faite dans un endroit si sensible doit occasionner de douleur aux victimes d'une si monstrueuse opération. Les chairs, rejointes par art, finissent par adhérer naturellement, et vers la seconde année il ne reste plus qu'une cicatrice difforme. Le père d'une telle fille possède, à ce qu'il croit, une vierge, et il la vend pour vierge au plus offrant, comme il est d'usage dans tout l'Orient.
Quelque temps avant les noces, on rouvre les parties fermées par une incision assez profonde pour qu'elle puisse détruire la réunion faite par la couture. Cette façon d'infibuler, la plus affreuse et la plus cruelle, est aussi la moins usitée. Parmi d'autres nations de l'Asie et de l'Afrique, on fait passer par les extrémités des nymphes opposées un anneau qui, chez les filles, est tellement enchâssé qu'on ne peut le déplacer qu'en le limant ou en le coupant de force avec des ciseaux. On conçoit qu'on ne saurait ajuster ces entraves qu'en y faisant une soudure afin d'unir les deux branches de la boucle après qu'elle a été enfoncée dans les chairs, et cette soudure n'est praticable que par le moyen d'un fer rouge qu'on applique sur la boucle même, pour y fondre le plomb ou l'étain. Quant aux femmes, elles portent un cercle de métal où il y a une serrure dont la clef est entre les mains du mari à qui cet instrument tient lieu d'eunuques et de sérail qui coûtent si cher en Asie qu'il n'y a absolument que les seigneurs et les princes qui aient de ces esclaves pour en garder d'autres; les scélérats d'entre la populace se servent des anneaux dont on vient de parler.
La troisième manière d'infibuler, quoique moins sanglante que ces autres, est encore un horrible reste de barbarie: elle consiste à mettre aux femmes une ceinture tressée de fils d'airain et cadenassée au-dessus des hanches par le moyen d'une serrure composée de cercles mobiles où l'on a gravé un certain nombre de caractères ou de chiffres, entre lesquels il n'y a qu'une seule combinaison possible pour comprimer le ressort du cadenas, et cette combinaison est le secret du mari[2].»
Le premier mode d'infibulation, que de Paw aurait mieux fait d'appeler de son vrai nom une suture, est toujours usité en Égypte et chez quelques peuples nègres. Vivant Denon raconte qu'aux environs de Syène, les Arabes s'étant enfuis à l'approche de l'armée française, on trouva dans les villages abandonnés de toutes petites filles qui avaient les parties sexuelles cousues. Suivant des voyageurs plus récents, l'opération se pratique vers l'âge de huit ou neuf ans, et il n'est pas rare que les femmes mariées elles-mêmes y soient soumises. Quand un Nubien part pour quelque voyage ou quelque expédition lointaine, il s'assure de la sorte que sa femme ne se laissera pas consoler de son absence; des matrones expertes sont requises pour faire l'opération au départ et la contre-opération au retour. Mais on assure que la fidélité conjugale n'en est pas mieux gardée, la femme n'hésitant pas à se faire découdre pour recevoir son amant, quitte à se faire recoudre, si douloureux que ce soit pour elle, dès qu'elle apprend par quelque caravane le retour prochain de son mari.
Après le mariage, et lorsque le moment est venu d'employer le ministère des matrones, c'est le nouveau marié qui donne des instructions particulières à celle-ci. Ainsi qu'il arrive souvent, lorsqu'on croit avoir tout prévu, l'infibulation, qui paraissait la meilleure garantie de la virginité des jeunes Nubiennes, produit fréquemment un résultat absolument opposé: bien des femmes, vendues comme esclaves, se refont ainsi une virginité en subissant ce mode de rétrécissement artificiel, qui permet au marchand de tromper l'acheteur sur la valeur réelle de sa marchandise[3].
En Europe, le procédé paraît avoir été appliqué pour la première fois par Francesco II da Carrara, le dernier souverain de Padoue au seizième siècle. L'abbé Misson raconte, dans son _Voyage d'Italie_, que ce tyran, fameux par ses cruautés, fut étranglé avec ses quatre enfants et son frère, par ordre du Sénat de Venise. Misson, qui vit au palais ducal de Venise le buste de ce souverain, remarqua aussi «un coffret de toilette dans lequel il y a six petits canons qui y sont disposés avec des ressorts ajustés d'une telle manière qu'en ouvrant le coffret ces canons tirèrent et tuèrent une dame, la comtesse Sacrati, à laquelle Carrara avait envoyé la cassette en présent. On montre avec cela de petites arbalètes de poche et des flèches d'acier dont il prenait plaisir à tuer ceux qu'il rencontrait, sans qu'on s'aperçût presque du coup, non plus de celui qui le donnait. _Ibi etiam sunt serae et varia repagula quibus turpe illud monstrum pellices suas occludebat_ (Il y a aussi des cadenas et divers ferrements, avec lesquels ce monstre infâme bouclait ses maîtresses)[4].»
Le président de Brosses, visitant à son tour l'arsenal du palais des Doges, écrivait humoristiquement:
«C'est là qu'est un cadenas célèbre, dont jadis certain tyran de Padoue, inventeur de cette machine odieuse, se servait pour mettre en sûreté l'honneur de sa femme. Il fallait que cette femme eût bien de l'honneur, car la serrure est diablement large[5]».
Mais cette plaisanterie n'est pas du goût de tous les voyageurs; l'un d'eux, qui visita l'arsenal de Venise, en 1860, prend la chose plus au sérieux:
«L'un des plus singuliers est assurément l'_Ostacolo_ dont a plaisanté bien à tort, selon moi, le président de Brosses et qui montre jusqu'où peut atteindre la folie humaine livrée sans contrôle à tous ses caprices.
«Ce monstrueux appareil, inventé par la féroce jalousie du mari pour assurer matériellement la fidélité de sa femme, rendait celle qui en subissait l'outrage victime d'une torture permanente véritablement atroce. Il est désigné aujourd'hui sous cette mention caractéristique: _Ostacolo suggerito della strana gelosia del Carrese._
La jalousie au sinistre visage Inspira seule à l'odieux tyran Cet instrument d'invention sauvage, Car il pensait, dans sa stupide rage, Ainsi se mettre à l'abri du croissant. Figurez-vous dessous sa carapace Un hérisson qui sait, sous mille dards, S'envelopper de robustes remparts Et défier une meute vorace. Voyez les chiens s'écorchant le museau Sous les piquants de ce gibier fallace, S'enfuir honteux, contrits, l'oreille basse D'être venus se jeter dans la nasse Et d'y trouer cruellement leur peau. Semblable fut, autant qu'on peut le dire, Ce bouclier des plus secrets appas De sa moitié qu'en son affreux délire Imagina ce François Carrera. Ah! croyez-m'en, vous tous que dévore la flamme De votre jalousie, évitez ce moyen; C'est par le coeur toujours qu'on enchaîne la femme. Vos cadenas jamais ne serviront de rien. Il n'est pas de verrous, il n'est pas de serrure Que l'adroit Cupidon ne sache ouvrir enfin. Faites-vous donc aimer ou bien, je vous le jure, Vous n'échapperez pas à la triste aventure, Du forgeron que l'on nommait Vulcain[6].
La mode faillit s'introduire en France sous Henri II. «Du temps du roi Henri, dit Brantôme, il y eut un certain quincaillier qui apporta une douzaine de certains engins à la foire de Saint-Germain pour brider le cas des femmes, qui étaient faits de fer et ceinturaient comme une ceinture, et venaient à prendre par le bas et se fermer à clef; si subtilement faits qu'il n'était pas possible que la femme, en étant bridée une fois, s'en pût jamais prévaloir pour le doux plaisir, n'ayant que quelques trous menus pour servir à pisser.
«On dit qu'il y eut quelque cinq ou six maris jaloux qui en achetèrent et en bridèrent leurs femmes de telle façon qu'elles purent bien dire: «Adieu, bon temps.» Si y en eut-il une qui s'avisa de s'accoster d'un serrurier fort subtil en son art, à qui ayant montré ledit engin, et le sien et tout, son mari étant allé dehors aux champs, il y appliqua si bien son esprit qu'il lui forgea une fausse clef, que la dame le fermait et ouvrait à toute heure et quand elle voulait. Le mari n'y trouva jamais rien à dire; et elle se donna son saoul de ce bon plaisir, en dépit du fat jaloux, cocu de mari, pensant vivre en franchise de cocuage. Mais ce méchant serrurier, qui fit la fausse clef, gâta tout, et si fit mieux, à ce qu'on dit, car ce fut le premier qui en tâta et le fit cornard; aussi n'y avait-il danger, car Vénus, qui fut la plus belle femme et putain du monde, avait Vulcain serrurier et forgeron pour mari, lequel était un fort vilain, sale, boiteux et très laid.
«On dit bien plus, qu'il y eut beaucoup de galants honnêtes gentilshommes de la cour qui menacèrent de telle façon le quincaillier que, s'il se mêlait jamais de porter telles ravauderies, qu'on le tuerait, et qu'il n'y retournât plus et jetât tous les autres qui étaient restés dans le retrait, ce qu'il fit; et depuis onc n'en fut parlé, dont il fut bien sage, car c'était assez pour faire perdre la moitié du monde à faute de ne le peupler, par tels bridements, serrures et fermoirs de nature, abominables et détestables ennemis de la multiplication humaine[7].
Il semble, quoi qu'en dise Brantôme, que ces engins furent connus en France bien avant le règne de Henri II, dès le quinzième siècle. Guillaume de Machault disait, en effet, en parlant d'une de ses maîtresses:
Adonc la belle m'accola... Si atteignit une clavette D'or, et de main de maître faite, Et dit: «Cette clef porterez, Ami, et bien la garderez, Car c'est la clef de mon trésor. Je vous en fais seigneur dès or, Et dessus tout en serez maître, Et si l'aim plus que mon oeil dextre, Car c'est m'honneur, c'est ma richesse, C'est ce dont puis faire largesse.»
Agnès de Navarre écrivait à Guillaume de Machault: «Ne veuillez mie perdre la clef du coffre que j'ai, car si elle était perdue, je ne crois mie que j'eusse jamais parfaite joie. Car, par dieux! il ne sera jamais deffermé d'autre clef que celle que vous avez, et il le sera quand il vous plaira.»
Guillaume répondait à Agnès: «Quant à la clef que je porte du très riche et gracieux trésor qui est en coffre où toute joie, toute grâce, toute douceur sont, n'ayez doute qu'elle sera très bien gardée, si à Dieu plaît et je puis. Et la vous porterai le plus brièvement que je pourrai, pour voir les grâces, les gloires et les richesses de cet amoureux trésor.»
Il n'est pas présomptueux de déduire, de cette correspondance, qu'Agnès de Navarre portait de son plein gré une ceinture de chasteté dont elle avait donné la clef à Guillaume de Machault[8].
Rabelais aussi connut la ceinture chère aux jaloux, puisqu'il fait dire à Pantagruel: «Le diantre m'emporte si je ne boucle ma femme à la bergamasque, quand je partirai hors de mon sérail[9].»
Mais voici un témoignage inattendu. M. Niel, dans ses _Portraits du seizième siècle_, conte, en effet, qu'une gravure satirique, assez répandue en son temps, représentait Henri IV sous un aspect curieux d'Othello, d'un Othello qui, plus prudent que violent, aurait adopté pour sa maîtresse Mme de Verneuil la ceinture de chasteté. Cette gravure portait comme légende: _Représentation du cocu jaloux qui porte la clef et sa femme la serrure._ Une femme, dont les traits étaient bien ceux de la «rusée femelle» Mlle d'Entragues, assise sur le pied d'un lit, donne à un homme placé devant elle, et ressemblant à s'y méprendre au Vert-Galant, la clef d'un cadenas qui ferme la ceinture de chasteté attachée autour de son corps, tandis que, caché derrière les rideaux de son lit, l'amant est aperçu tenant une bourse pour payer la clef que lui montre une servante. A droite, un fou cherche à retenir des abeilles dans un panier; à gauche, un chat guette une souris. Symboles transparents[10].
Cet aimable bavard de Tallemant nous a transmis de son côté une historiette suggestive. «Le premier président Le Jay fut sollicité une fois par une jolie personne qui feignait que son mari était si jaloux qu'en s'en allant il lui avait mis un brayer de fer. Cela enflamma le président; le brayer n'était pas si fermé qu'on ne le pût reculer; mais le bonhomme y gagna une vache à lait. C'était une malice qu'on lui faisait[11].»
On prétend bien aussi que le duc de Ventadour avait préservé de la même façon la vertu de sa fragile épouse. «Toutes les personnes un peu au fait de l'histoire intime de la cour de Louis XIV, écrit G. Brunet, savent que le duc de Ventadour, très laid, très contrefait, épousa Mlle de la Motte-Houdancourt, qui, par sa beauté et ses galanteries, fit beaucoup parler d'elle. Mme de Sévigné rapporte le mot malin de Mme Cornuel sur le bruit qui courut au sujet du moyen employé par le duc pour déjouer les intentions des adorateurs de son épouse: «Il a mis un bon suisse à la porte!» M. Brunet pense que ce suisse était également «un brayer de fer». Mais Mme de Sévigné ajoute: «Mme Cornuel dit que le duc de Ventadour a mis un bon suisse à sa porte, en donnant une belle maladie à sa pauvre femme.» La précaution du duc, moins délicate sans doute encore, n'a donc qu'un rapport lointain avec la ceinture de chasteté.
Le savant latiniste Nicolas Chorier, si documenté sur les questions techniques du baiser, nous a donné, au sujet de ces instruments, des détails piquants. Et d'abord voici comment un mari, sous l'impulsion d'une maîtresse jalouse, décide sa femme à revêtir la ceinture protectrice. Tullia raconte l'incident à son amie Octavia:
«OCTAVIA.--J'ai entendu, à propos de cette ceinture de chasteté, je ne sais quelles conversations qui se tenaient ces jours derniers entre Giulia et ma mère. Mais je ne vois pas bien quelle est la raison d'être de cette ceinture qui rend les femmes chastes.
TULIA.--Tu l'apprendras. Le lendemain, comme Giulia se levait, Giocondo s'approche d'elle; tous témoins étaient éloignés; il déplie cette ceinture. Elle se met à rire: «--Qu'est-ce que cet objet que tu tiens et où je vois reluire de l'or? demanda-t-elle.--Il te faut mettre cette ceinture, lui répondit-il, pour te prémunir contre la souillure maternelle. Cela s'appelle une ceinture de chasteté; Sempronia, ma maîtresse, a porté celle-ci avant toi, pendant plusieurs années; tu la porteras à ton tour. C'est de cette façon qu'elle a acquis sa bonne renommée et j'espère que tu en acquerras une aussi bonne.» Le grillage d'or pend à quatre chaînettes d'acier, recouvertes de velours de soie et réunies avec le même art à une ceinture de même métal. Deux de ces chaînettes d'un côté, deux de l'autre, soudées à la grille, la soutiennent par derrière et par devant. Par derrière, au-dessus des reins, la ceinture est fermée au moyen d'une serrure faite pour une toute petite clef. La grille, haute de six pouces environ et large de trois, va ainsi du périnée à la partie supérieure des lèvres externes; elle couvre tout l'espace qui s'étend entre les deux cuisses et le bas-ventre. Comme elle est formée de trois rangs de mailles écartées, elle permet le passage de l'urine, mais ne laisserait pas pénétrer seulement le bout du doigt. Ainsi, comme d'une cuirasse, se trouve défendue contre les mentules étrangères cette partie dont celui qui, de par la loi de l'hymen, en est le propriétaire, sait se rendre, quand il le veut, l'accès facile.
OCTAVIA.--Que dut se dire en elle-même la nouvelle mariée?
TULIA.--Ce que tu te diras en toi-même avant quelques jours, car on fabrique aussi pour toi un instrument de ce genre.
OCTAVIA.--J'ignorais ce que machinait Caviceo lorsqu'il me disait, de la ceinture de chasteté, que c'était la meilleure protectrice de la vertu des honnêtes femmes, qu'il me demandait si je voudrais en revêtir une et que ma mère m'en donnait le conseil.
TULIA.--«Que faut-il que je fasse? demanda Giulia, pendant que son mari soulevait les couvertures du lit.--Mets l'un de tes pieds, lui dit-il, entre ces deux chaînettes-là et l'autre entre celles-ci.» Les deux pieds placés, il relève la ceinture par en haut, ajuste la grille devant la fente, entoure de la ceinture la partie inférieure du torse, au-dessus des reins, et ferme la serrure à clef. «Maintenant, ta pudicité est à l'abri, dit-il; tout va bien.» Il lui demanda de se lever nue, de sortir du lit, de marcher; elle se lève comme il le lui ordonne, sort du lit et fait quelques pas; elle ne marche pas, dit-elle, aussi facilement qu'auparavant, forcée qu'elle est d'écarter les jambes à cause de la grandeur de la grille. «Tu t'y habitueras, dit Giocondo; cette gêne n'a rien de bien surprenant, étant nouvelle pour toi.» Il lui ordonne alors de se coucher par terre, à plat ventre, et regarde avec admiration son dos, ses fesses, pendant qu'elle est ainsi allongée, car on dit que la Nature l'a façonnée et polie à l'équerre. Il essaie si l'on peut introduire le doigt ou quoi que ce soit par l'ouverture, y fourre le sien lui-même et sent que c'est impossible. «Tout est en sûreté», dit-il. Aussitôt il va trouver Sempronia. «Maintenant, maîtresse, dit-il, j'ai deux clefs à t'offrir.--Je les accepte très volontiers», répond Sempronia; et les chevaux lancés, ils arrivent tous deux en grande vitesse au comble du bonheur. La chose achevée: «Je te rends, dit Sempronia, cette clef qui va si bien à ma serrure; donne-moi l'autre.--La voici, dit Giocondo; prends-la.--Maintenant, ajoute Sempronia, écoute quelle est ma volonté. Je veux que tu n'aies affaire à Giulia qu'uniquement en vue d'avoir des enfants et que ce soit avec moi que tu prennes tous tes plaisirs. Je veux que vis-à-vis d'elle tu sois un mari, vis-à-vis de moi un amant, un amoureux. Je ne te rendrai donc cette clef que tous les quinze jours et encore après que tu t'en seras servi une fois ou deux. Je ne veux pas, en effet, que Giulia sache ce que tu peux faire en ce genre d'escrime, quelle est la solidité de tes reins, la vigueur de tes muscles[12].»
Plus loin, le même écrivain décrit une ceinture de chasteté qu'un nouveau marié impose à sa femme, par une précaution aussi inutile que stupide. C'est encore Tullia, l'épouse ceinturée, qui fait ses confidences à Octavia:
«Certes, dit-il, je suis bien persuadé que tu es on ne peut plus honnête et chaste, quoique l'on dise ordinairement que les femmes lettrées ne sont jamais bien chastes; néanmoins j'ai peur pour ta vertu, si toi et moi nous ne lui venons en aide.--Qu'ai-je donc fait, quelle faute ai-je commise pour qu'il te vienne à l'idée un soupçon pareil, mon coeur? demandai-je; quelle opinion as-tu de moi? Je n'entends pourtant pas m'opposer à ce que tu as pu résoudre.--Je veux, reprit-il, te mettre une ceinture de chasteté; si tu es vertueuse, tu ne t'en fâcheras pas; dans le cas contraire, tu conviendras que c'est avec raison que je suis porté à agir de la sorte.--Je mettrai tout ce que tu voudras, répliquai-je; quoi que ce soit, je serai heureuse de le porter. Je n'existe que pour toi, je ne serai femme que pour toi, bien volontiers, isolée de tout le reste du monde, que je méprise ou que je déteste. Je ne parlerai pas à Lampridio; je ne le regarderai même pas.--Ne fais pas cela, s'écria-t-il; au contraire, je veux que tu en uses avec lui familièrement, quoique honnêtement, et que ni lui ni moi nous n'ayons sujet de nous plaindre de toi; lui, si tu le traitais trop rudement; moi, si tu lui faisais trop bonne mine. La ceinture de chasteté te permettra de vivre en pleine liberté avec lui et me donnera vis-à-vis de Lampridio sécurité entière.» A l'aide d'un ruban de soie dont il m'entoura le corps au-dessus des reins, il prit alors la mesure, à la grosseur de mon corps, des dimensions que devait avoir la ceinture, puis, d'un autre ruban de soie, mesura l'intervalle de mes aines à mes reins. Cela fait: «J'aurai soin, ajouta-t-il, de te montrer ostensiblement combien je t'estime. Les chaînettes, qui doivent être recouvertes de soie, seront en or; l'ouverture sera en or, et le grillage, en or aussi, sera intérieurement constellé de pierres précieuses. Un orfèvre, le plus renommé de notre ville, à qui j'ai souvent rendu des services, va s'appliquer à en faire le chef-d'oeuvre de son art. Je te ferai donc honneur tout en semblant te faire injure.» Je demande dans combien de temps cette ceinture peut être terminée. «Ce sera fait dans une quinzaine», me répond-il; dans l'intervalle, il me demande de ne pas chercher à captiver Lampridio par de trop fréquentes conversations; après, j'en agirai avec lui comme bon me semblera. Nous allâmes nous coucher, et cette nuit-là nous fûmes trois fois heureux.
OCTAVIA.--Tu es chère à Vénus, toi dont en si peu de temps Vénus a favorisé tant de jouissances. Et tu as pu, dans de pareilles courses, ne pas fléchir sous le cavalier?