Pile et face

Chapter 5

Chapter 53,782 wordsPublic domain

Alexis continuait à secouer la tête comme s'il répondait oui. Gaston, satisfait, disparut dans le corridor, tandis que la voix aiguë de Blanchote lui indiquait de nouveau l'adresse de l'épicier. Le pauvre petit dut descendre avec lenteur et s'arrêter à plusieurs reprises; il atteignait le dernier palier, lorsqu'un objet informe, à cheval sur la rampe, passa près de lui avec vélocité. Dans ce hardi cavalier il reconnut le jeune apprenti qu'il avait vu maltraiter dans la matinée, et qui, joyeux maintenant, fredonnait la _Marseillaise_. Tout en marchant, l'apprenti examinait avec curiosité le nouveau venu. Il s'arrêta à la porte de l'allée, tourna deux fois autour de Gaston en exécutant un pas de fantaisie, lui tira la langue et s'éloigna, singeant à s'y méprendre le cri des marchandes de quatre saisons lorsqu'elles annoncent le retour des pois verts.

La pantomime de l'apprenti avait un peu effarouché Gaston qui, le coeur serré, la tête vide à force d'avoir pleuré, se trouva tout à coup dans la fangeuse rue des Arcis, dont le mouvement et le bruit achevèrent de l'étourdir. Bien des fois, à Houdan, il avait caressé le rêve de sortir seul; mais Mademoiselle et Catherine s'étaient toujours montrées inflexibles, et, en cet instant, Dieu sait si Gaston se repentait d'avoir eu ce désir. Dès les premiers pas,--après s'être bien assuré qu'il tournait à main gauche,--il se sentit regarder et se troubla. Ni sa mise ni son allure ne rappelaient celles des gamins qui errent en liberté dans la grande ville et la sillonnent en maîtres. Il ressemblait plutôt à un pauvre oiseau dont une pierre vient de blesser l'aile, qui rampe, essaye de courir et se heurte follement à tous les obstacles. Il n'osait, en effet, quitter le bord du trottoir, et s'embarrassait presque à chaque pas entre les jambes d'ouvriers affairés qui l'écartaient en le gratifiant d'une injure. Était-ce donc véritablement le Paris tant vanté par le docteur Fontaine que cette rue sombre, sale, gluante, qu'un ruisseau infect coupait en deux? Gaston doutait. En tout cas, avec une naïveté bien excusable, il cherchait un visage ami dans cette foule qui le coudoyait. Soudain son coeur battit avec violence; devant lui, à une certaine distance, cheminaient trois femmes coiffées du grand bonnet normand qui lui était si familier. Il hâta le pas, ses pieds s'échauffèrent, il put avancer plus vite et bientôt courir. Il rejoignit enfin celles qu'il poursuivait et s'arrêta découragé; elles lui étaient inconnues. Il revint alors en arrière, la poitrine oppressée; tourna à gauche, à droite, au hasard, cherchant la rue d'où il venait de sortir, dont il ne savait pas le nom, et qu'il ne pouvait reconnaître entre ces hautes maisons qui se ressemblaient. Il marcha longtemps, n'osant demander sa route, déboucha sur le quai à l'improviste; là, Paris lui apparut.

Assis sur un banc de pierre, les cheveux au vent, Gaston, surpris, regardait les gigantesques tours de Notre-Dame, dont la noire silhouette se découpait sur le ciel chargé de nuages gris. Plus loin un amas de verdure, le quai aux Fleurs et son bal célèbre,--le Prado. Plus loin encore, le Palais de Justice dont les poivrières, couvertes d'ardoises, rappelaient à l'enfant les tableaux qui ornaient la salle à manger de sa tante, et dont la plupart représentaient des manoirs féodaux. La coupole de l'Institut, à demi perdue dans la brume, étonna beaucoup Gaston par sa forme inconnue à Houdan. Du côté de l'eau qu'il occupait, il entrevoyait un coin du Louvre et le tertre funéraire des héros de Juillet. Venaient ensuite des maisons d'inégale hauteur, mal alignées, sordides, bombées, où logeaient des charbonniers, des oiseleurs et des quincailliers. Çà et là de gigantesques annonces, d'immenses peintures représentant Napoléon décorant un soldat ou un tambour-major plus galonné qu'un maréchal, enseignes des bureaux pour lesquels travaillait Alexis. Ces enluminures, la Seine coulant entre son lit de pierre et le pont d'Arcole, furent les trois choses qui frappèrent le plus Gaston dans sa découverte de Paris.

Durant deux heures au moins, avec cette mobilité d'esprit qui sauve les enfants de chagrins trop rudes, le jeune La Taillade oublia le monde pour repaître ses yeux des choses nouvelles qui l'entouraient. Mais il n'avait pas mangé depuis la veille; la faim le rappela à la réalité. Il se leva avec effort, s'engagea de nouveau dans les rues, et se remit à chercher la maison de son père. Il n'osait demander sa route et marchait toujours, tournant dans un cercle, comme l'Indien perdu dans les forêts. Enfin il aborda une femme qui depuis un instant paraissait l'observer avec intérêt.

«Madame, demanda-t-il, savez-vous où demeure M. de La Taillade?

--Oui, certes, mon ami; viens avec moi.»

Elle le prit par la main, et, en quelques mots, le pauvre enfant raconta son histoire; soudain sa conductrice le fit pénétrer dans une allée obscure.

«Attends-moi là, lui dit-elle; je vais prévenir ton papa; car il pourrait te gronder d'avoir été si longtemps absent. Donne-moi ta blouse afin qu'il sache bien que c'est toi qui m'envoie.»

Gaston, qui n'y comprenait rien, se laissa dépouiller sans mot dire, et plus d'une heure s'écoula sans qu'il osât bouger. Il s'enfuit, épouvanté par la grosse voix d'un homme qui le traita de vagabond et le menaçait de lui tirer les oreilles. Le pauvre petit se remit en marche. Il faisait sombre, une pluie fine commençait à tomber, et la faim le torturait. Ses jambes fléchissaient, il sentait les pavés se dérober sous ses pieds meurtris. Les lumières, qui s'allumaient de toutes parts, lui semblaient doubles et lui brûlaient les yeux. Il déboucha près de la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, dans les environs de laquelle s'étalait alors un marché de vieux effets, repaire de juifs, aujourd'hui remplacé par des arbres et des fleurs.

Une charrette au brancard vide offrait un abri au petit égaré. Que de désespoir dans ce pauvre être naïf, si heureux jusqu'alors, et qui ne connaissait du monde que la riante demeure de Houdan, où il régnait en maître adoré! Il ne pouvait résoudre aucun des problèmes qui se pressait dans sa tête. Pourquoi l'avoir emmené de chez sa tante? pourquoi l'avoir forcé à marcher jusqu'à ce que ses pieds fussent ensanglantés? pourquoi Mme de La Taillade avait-elle voulu le frapper? pourquoi lui avait-on pris sa blouse? Et Catherine, et Mademoiselle, et le docteur, pourquoi n'accouraient-ils pas à son secours? pourquoi ne venaient-ils pas le chercher? A ces questions, Gaston ne trouvait qu'une réponse effrayante, c'est qu'il était la victime d'une fée qui le persécutait, tout comme s'il eût été un prince.

Une sorte de somnolence s'emparait de lui; il grelottait sous l'humidité glacée, et il se rapprocha du brasier d'un rétameur ambulant qui, établi au pied de la tour, fondait des cuillers en étain. Tout à coup Gaston poussa un cri; un gamin, l'apprenti cordonnier, dansait autour de lui comme un gnome.

«Oh! monsieur, dit-il, je suis perdu; vous allez me dire où est la maison.

--Monsieur! répéta le gamin, qui fit le salut militaire; merci, plus que ça de genre! Eh bien, nous sommes gentil, mon bijou; nous avons donc fait l'école buissonnière pour notre début? C'est maman La Taillade qui est contente! depuis ce matin sa dent a poussé d'au moins deux lignes, et nous allons recevoir une toutouille numéro un.

--Emmenez-moi,» dit Gaston, les mains jointes.

L'apprenti, frappé du ton navré de celui dont il se moquait, devint sérieux. Il écouta le récit de Gaston.

«Dame, mon vieux, lui dit-il de son ton naturel, ça sera dur à faire avaler à tes parents, cette histoire-là. Moi, j'aime assez la gueuse qui t'a volé ta blouse; la bonne farce! C'est moi qui l'aurais collée! Mais je n'ai pas de chance; il ne m'en arrive jamais de ces machines-là. Allons, viens; je plaiderai pour toi; ça sera inutile, car la cause des petits, vois-tu, c'est perdu d'avance. Graisse-toi les reins; il y aura de la grêle, aussi vrai que mon père s'appelle Bouchot.»

L'apprenti, suivi de Gaston, traversa les ruelles étroites du marché; au moment de franchir la dernière porte, il rapprocha de sa bouche ses mains disposées en cornet.

«Ohé! ohé les _ioutres_! cria-t-il de toute la force de ses poumons.»

Puis il entraîna son compagnon, qui ne comprit rien à cette moquerie adressée aux marchands juifs. Les deux enfants débouchaient à peine dans la rue des Arcis, que Gaston se sentit rudement saisir par le bras; il leva les yeux et reconnut Blanchote.

Il allait parler, sa nouvelle connaissance ne lui en laissa pas le loisir et se chargea du récit de son odyssée.

«C'est moi qui l'ai retrouvé, votre môme, m'ame La Taillade, dit Bouchot en terminant; s'il y a une récompense honnête, vous diminuerez le nombre des taloches.»

La mégère ne répondit pas. Les lèvres serrées, l'oeil en feu, elle portait presque Gaston prêt à défaillir. Elle gravit à la hâte les quatre étages, referma la porte, s'empara d'une lanière de cuir et frappa le malheureux enfant, auquel la douleur arracha des cris et fit retrouver des larmes. Les voisins, qui croyaient à une escapade, applaudissaient à la correction du mauvais garnement, et Bouchot reçut une semonce de son père sur la nécessité de former la jeunesse. Enfin, lasse de frapper, Blanchote éteignit la lumière et sortit. A demi ivre, elle se trouvait heureuse de sa méchante action, qu'elle se plut à considérer comme un à-compte sur les avances qu'elle devait à Catherine.

Gaston l'écouta s'éloigner en frémissant. Il venait d'être frappé pour la première fois, sans être coupable, sans avoir commis de faute, alors qu'il méritait au contraire la pitié. L'idée de l'injustice pénétra dans ce jeune esprit bon, loyal, sincère, qui ne croyait qu'au bien et qui venait d'apprendre que la lâcheté, la méchanceté, l'abus de la force, tous les monstres que voulait combattre son parrain existaient en réalité. Oh! le bon docteur, que n'était-il pas là pour calmer l'enfant qu'il chérissait, apaiser sa colère, le retenir sur la pente où l'indignation pouvait l'entraîner, maintenant qu'il savait que le mal peut avoir des jours de triomphe! Que n'accourait-il, avant que cette jeune intelligence, qui le ravissait par sa pureté, se faussât au contact des vices engendrés par l'ignorance et la misère, ces plaies que toute société porte au flanc et que notre égoïsme seul nous empêche de guérir. Mais à cette même heure, triste, anxieux, comptant les secondes, le docteur veillait près de sa vieille amie, se demandant si la maladie terrible contre laquelle luttait sa science, n'emporterait pas la raison de cette créature d'élite, dont les douleurs imméritées lui démontraient l'existence d'un monde meilleur.

Gaston se releva avec peine et tenta d'ouvrir la porte. A la douleur se joignait l'épouvante; il avait peur dans cette solitude, dans cette obscurité. Il croyait entendre mille bruits dont ses nerfs surexcités doublaient l'intensité; il croyait sentir autour de lui des mains menaçantes armées de fouets aux lanières ensanglantées. Un bourdonnement confus l'assourdissait; il roula sur le sol:--il venait de s'évanouir.

Où va l'âme des enfants dans ces moments de défaillance où le corps, vile matière, gît sans force, sans couleur, privé en apparence de l'étincelle divine qui le force à obéir? Quel ange protège cette lueur immortelle pour la défendre contre le souffle de la nuit éternelle? Gaston ne souffrait plus, il avait oublié. Sous la tonnelle où le chèvre-feuille mariait ses guirlandes à celles des clématites, Mademoiselle brodait, le docteur lisait à haute voix un livre qu'il déclarait sublime; Catherine, de la fenêtre de sa cuisine, jetait de temps à autre un coup d'oeil sur le jardin. Gaston, par un singulier phénomène, se voyait marcher, aller, venir; sa charrette--cadeau de son parrain--s'emplissait de cailloux, et les murs du beau château qu'il avait ébauché s'élevaient à vue d'oeil. Ce château, commencé sous une touffe d'herbe, se dressait maintenant jusqu'au ciel, et l'architecte en parcourait les appartements, mille fois plus beaux qu'il ne les avait rêvés. Les fenêtres ouvertes laissaient pénétrer partout les rayons du soleil, les chansons des oiseaux, le parfum des fleurs. Les papillons voltigeaient sans crainte autour de ce palais étrange qui possédait deux tours semblables à celles de Notre-Dame et un dôme pareil à celui de l'Institut. Au milieu de la pelouse, coulait un fleuve aux flots dorés traversé par un pont suspendu. Des buissons, couverts de roses, de lilas, de jasmins, cachaient des rossignols et des phénix. Ces oiseaux, que Catherine déclarait des mensonges, venaient se poser sur toutes les branches. Mademoiselle, ravie, embrassait Gaston, auteur de ces merveilles, qu'il avait prédites longtemps à l'avance sans qu'on voulût le croire. Le docteur nettoyait le verre de ses lunettes et déclarait le progrès accompli. Quant à Catherine, elle pleurait à chaudes larmes, ainsi qu'elle avait coutume de faire chaque fois que Gaston prouvait, d'une façon quelconque, qu'il l'aimait bien. Mais soudain le radieux soleil qui illuminait cette scène pâlit, les pétales perdirent leur couleur, les oiseaux s'enfuirent, le beau château s'écroula avec un horrible fracas. Gaston fit un mouvement, sortit de sa léthargie et prêta l'oreille. Dans le corridor résonnait le pas lourd, mesuré de son père. Il le vit entrer avec lenteur, roide, sérieux, suivi par Blanchote, dont une lumière vacillante éclairait la face disgracieuse.

A la vue de son fils étendu sur le carreau, la tête d'Alexis se mit en branle. Gaston se précipita vers lui.

«On m'a battu!» s'écria-t-il suffoqué.

Le soudard se rapprocha du lit et s'y assit; il semblait regarder sans voir; en revanche les yeux de sa femme étincelaient.

«Monsieur, ne me laissez plus battre, reconduisez-moi chez ma tante...

--Va donc... petit, bégaya M. de La Taillade, incapable en ce moment de rien comprendre; va donc jouer avec ton canon.»

Puis il se renversa comme une masse et ronfla presque aussitôt.

Gaston recula pas à pas, suivi par le regard narquois de sa belle-mère. Arrivé près de la porte qui s'ouvrait sur la pièce où il avait dormi la veille, il s'arrêta; Mme de La Taillade, du fond de son cabas, venait de sortir un morceau de pain et un cervelas. La faim de Gaston se réveilla impérieuse; il contempla ces provisions avec le regard ardent d'un jeune chat.

«Voyons, mon bijou, lui dit Blanchote, faisons la paix; tu dois avoir faim?

--Oui», murmura l'enfant.

La mégère lui tendit un morceau de pain et une rondelle de cervelas. La façon dont le pauvre petit se précipita sur cette pitance et l'avidité avec laquelle il la dévora eût donné envie de pleurer à toute autre qu'à Blanchote; mais elle avait eu trop souvent faim pour que ce spectacle l'attendrît.

«Tu en veux encore? dit-elle.

--Oui.

--Promets-moi alors de ne rien raconter à ton père demain. J'ai tout arrangé; il te pardonne.»

Blanchote tendait vers Gaston le pain et le cervelas tout entier, prête à les retirer.

«Tu ne diras rien?

--Non.

--Si tu ne tiens pas parole, tu ne reverras jamais ta tante.

--Je la tiendrai.»

Une heure plus tard, enfin rassasié, le pauvre petit dormait sur son matelas. Comme une dernière rafale qui vient ébranler de nouveau les forêts sur lesquelles un orage a passé, un soupir, presque un sanglot, soulevait de temps à autre sa poitrine oppressée.

VI

LA DANSE DE GISELLE.

Lorsque Gaston se réveilla, la mansarde, de même que la veille, était déjà abandonnée. Tant bien que mal, il procéda à sa toilette. De minute en minute il entendait résonner un cri étrange, modulé, un _brrrou... out!_ qui l'intriguait et qu'il ignorait être un appel. Il se rapprocha enfin de la fenêtre et découvrit Bouchot, qui, debout devant l'établi, travaillait avec ardeur à tailler, coller, ajuster des papiers de différentes couleurs ornés de grandes lettres noires. Tout à coup l'apprenti lança ce _brrrou... out!_ qui surprenait Gaston, leva les yeux et aperçut son protégé de la veille. Il abandonna aussitôt son occupation, recula de quelques pas, entama cette danse fantastique qui lui servait d'entrée en matière, et la termina en exécutant la roue avec une agilité de clown.

«Tu es donc sourd?» cria-t-il ensuite.

Puis, craignant sans doute qu'une conversation à haute voix n'attirât l'attention des voisins, il fit mine de se frapper et de se frotter le bas des reins avec un geste d'interrogation. Cette allusion ramena des larmes dans les yeux de Gaston, si cruellement battu la veille, et qui ne répondit qu'en baissant la tête avec tristesse. Sur ce, Bouchot, les jambes écartées, les bras étendus, les poings tantôt ouverts, tantôt fermés, lança dans le vide une série de soufflets et de coups de pied qui, s'ils fussent arrivés à leur adresse, auraient évidemment atteint Blanchote.

Satisfait de cette vengeance imaginaire, l'apprenti se rapprocha de l'établi et livra à l'admiration de son spectateur un immense cerf-volant fabriqué à l'aide d'affiches récoltées sur les murs. Désignant Gaston du doigt, puis se frappant la poitrine à plusieurs reprises, Bouchot essaya d'expliquer à sa nouvelle connaissance qu'il comptait sur elle pour l'enlèvement du chef-d'oeuvre. Peu au courant de la mimique parisienne, Gaston interprétait souvent à rebours les signes télégraphiques de son interlocuteur, qui, la tête penchée sur l'épaule, les yeux baissés, les bras ballants, dansait alors avec toutes les apparences du découragement le plus profond. Le cerf-volant terminé, l'apprenti l'étendit sur le sol, l'admira, le redressa, le franchit à pieds joints au risque de le crever, puis le fourra précipitamment sous une armoire et fit signe à Gaston de se retirer. Deux minutes plus tard, la voix du cordonnier résonnait grondeuse et menaçante.

Cette scène avait distrait Gaston. Lorsqu'il se sentit de nouveau seul, il redevint triste et ses pensées le reconduisirent à Houdan. Il songea qu'à cette heure, sans l'odieux canon rapporté de Paris par l'épicier, il serait assis dans la salle à manger, près de Mademoiselle, attentive à lui passer ces tartines grillées et beurrées si excellentes à tremper dans du lait chaud. Catherine, avec sa jupe aux raies noires et blanches, son corsage de cotonnade bleue, son fichu rouge, ses ciseaux cliquetant à son côté, s'apprêterait à le conduire à l'école. Le lait bu, le sucre resté au fond de la tasse mangé, Mademoiselle l'embrasserait en lui recommandant d'être sage; puis il se mettrait en route.

La femme du notaire, celle du receveur, la dame qui distribuait les lettres à la poste, l'arrêteraient au passage pour lui demander des nouvelles de sa tante. Une d'elles au moins lui donnerait une pomme ou un bonbon qu'il partagerait avec Denis, le mieux aimé de ses camarades de classe. On approchait de l'école, les bancs polis, les mappemondes, la grosse bouteille à l'encre allaient apparaître... Gaston était si bien perdu dans cette rêverie, qu'il n'entendit pas ouvrir la porte, et tressaillit en voyant entrer son père et Blanchote.

«Eh bien, mon luron, s'écria Alexis, tu ne me dis pas bonjour?

--Bonjour, monsieur.

--Que t'est-il donc arrivé hier?»

Gaston vit les sourcils de Mme La Taillade se froncer.

«Je me suis perdu», répondit-il.

Le soudard se mit à rire, non certes par méchanceté, mais faute de l'intelligence suffisante pour comprendre ce que le malheureux enfant avait dû souffrir.

«Et on t'a volé ta blouse?

--Oui, murmura Gaston, qui baissa la tête.

--Tu dois avoir froid dans cette tenue?

--Un peu, monsieur.

--Sais-tu l'adresse de la maison, maintenant?

--Non.

--Il faut l'apprendre, tu peux te perdre de nouveau...

--Allez-vous donc m'envoyer encore en commission? s'écria Gaston avec effroi.

--Non, bijou, pas pour le quart d'heure, répondit Blanchote. Voyons, aide-moi à mettre le couvert.»

L'enfant, sur les indications de sa belle-mère, apporta des verres, des couteaux, des assiettes et prit place à table. M. de La Taillade avait embauché les deux pauvres diables logés chez Pauquet, et le déjeuner se ressentit de cette aubaine. Alexis, sous prétexte de fortifier son fils, le força à boire un doigt de vin pur, le caressa et s'aperçut qu'il avait les mains glacées.

«Il faut lui acheter un vêtement, dit-il à sa femme.

--Sois tranquille, chéri, j'ai son affaire.»

Tandis que son noble époux bourrait sa pipe, croisait les jambes et sirotait un énorme verre de cognac, Blanchote fouillait au fond d'un placard, où, parmi des blouses, des serviettes, des camisoles, des robes de toutes tailles, fruit de ses rapines, elle trouva une petite redingote de drap bleu de ciel.

«Fière idée, dit-elle, le jour où j'ai acheté ça.»

Elle s'approcha de Gaston et l'aida dans l'opération facile d'endosser le vêtement. Les bras du petit garçon se perdirent dans la profondeur des manches, tandis que les pans venaient lui battre les talons.

«Ça lui va comme un gant», s'écria Blanchote avec aplomb.

Alexis, selon sa coutume, remonta son sac.

«Un peu large, murmura-t-il entre deux bouffées.

--Tu raisonnes en militaire, chéri; les enfants grandissent vite, ils ont besoin de mouvement, il leur faut de la place.»

Gaston se regardait d'un air piteux; il comprenait mieux que son père combien cette redingote, bonne pour un garçon de quatorze ans, le rendait ridicule. Cependant il n'osa pas contredire sa belle-mère, qui, après avoir retroussé les manches doublées de soie pour lui dégager les mains, s'extasia sur sa bonne mine. Elle lui retira ses brodequins lacés et les remplaça par des chaussons de lisière dont elle possédait une nombreuse collection. Mécontent de la redingote, Gaston fut satisfait de sa nouvelle chaussure, qui lui permit de marcher sans boiter.

Au bruit d'un doigt qui frappait discrètement à la porte, Mme de la Taillade et Gaston firent un pas, mus par la même pensée: Houdan. La première attendait une lettre; le second, sa tante ou Catherine. Ce fut Alexis qui cria machinalement:

«Entrez!»

La clef tourna dans la serrure, et Bouchot montra le bout de son nez.

«Ce n'est que moi, dit-il, peut-on entrer tout de même?

--Oui, et ferme ta porte.

--Salut, excuse, la compagnie, ça y est.»

Henri Bouchot, apprenti cordonnier, élève de son père, ainsi qu'il le déclarait lui-même, allait atteindre sa onzième année. Petit pour son âge, mais remuant comme un singe, il y avait plus de vigueur et de santé qu'on ne le supposait à première vue dans ce corps chétif en apparence. Qu'on se représente sur un visage ovale, sous un front large, intelligent, bombé, couronné de cheveux blonds en broussaille, deux yeux gris pétillant de malice, un nez retroussé, une bouche aux lèvres fines et narquoises, et l'on aura le portrait de Bouchot. En toute saison, avec une complète insouciance, il marchait vêtu d'une blouse grise percée aux coudes, d'un pantalon endommagé aux genoux et d'un tablier vert à bavette qui lui descendait à mi-jambe. Sa coiffure se composait d'une calotte rouge qui se promenait sans prétention de l'une à l'autre de ses oreilles ou reposait au fond de sa poche. Depuis un an et demi que sa mère était morte, Bouchot avait cessé de fréquenter l'école mutuelle et travaillait avec son père, excellent ouvrier qui, sous le prétexte de combattre le chagrin que lui causait le souvenir de sa femme, s'enivrait assez régulièrement et battait son fils un peu à tort et à travers. L'enfant supportait ces orages avec constance, les provoquait souvent par le temps qu'il employait à faire une course, le peu de soin avec lequel il garnissait un revers, l'irrégularité des rangées de clous dont il émaillait une semelle, et trouvait en somme qu'il n'était pas trop mauvais de vivre, surtout les jours où son père ne se consolait pas trop.