Chapter 20
Le dîner fut gai; la toilette de Bouchot mit tout le monde en verve, lui excepté. Gaston, contre son habitude, se montra d'un entrain qui contrastait avec l'air compassé de son ami. Au fond, en dépit de sa plaisanterie, l'artiste était trop sérieusement amoureux pour ne pas être un peu triste. Il ne doutait ni du consentement du docteur ni de celui de Mademoiselle; il se savait aimé d'eux autant qu'il les aimait. Ses inquiétudes venaient d'Aimée. Il ne la quittait guère des yeux, et, selon les allures de la jeune fille, il se répétait tout bas, comme s'il eût effeuillé une marguerite: Elle m'aime, un peu, beaucoup; puis, au lieu d'achever, il secouait la tête et se sentait ému.
Gaston, le docteur et Mademoiselle s'établirent devant une table de jeu; Bouchot, qui devait remplacer le perdant, s'assit près d'Aimée qui brodait. De temps à autre, la jeune fille levait les yeux sur l'artiste, comme surprise de le voir si taciturne, lui qui d'ordinaire troublait les joueurs, de façon à se faire constamment rappeler à l'ordre par Mademoiselle. Parfois le regard des deux jeunes gens se rencontrait; Aimée baissait la tête, souriait ou rougissait. Tout à coup on appela Bouchot, qui prit la place de son ami.
Gaston, devenu libre, se promena de long en large; il lutinait Aimée au passage, dénouant les rubans qui retenaient les cheveux de la jeune fille, dont le doigt le menaçait en riant.
«Est-il heureux, lui, avec son titre de grand frère!» pensait Bouchot.
Et l'artiste, distrait, jouait une carte pour une autre, à la grande indignation de Mademoiselle.
«Je ne vous veux plus pour partenaire lorsque vous serez en habit noir, mon neveu; voilà deux fois que vous oubliez que les as et les rois sont tombés.
--C'est ma boîte à musique, ma chère tante; mon habit est innocent.
--Quelle est cette nouvelle folie dont tu nous parles au moins pour la dixième fois ce soir? demanda Gaston.
--Une surprise que je ménage à l'aimable société, mais dont tu auras la primeur.»
Gaston se pencha vers l'oreille d'Aimée, qui partit d'un éclat de rire.
«Atout, atout, et atout, s'écria triomphalement le docteur; l'avez-vous fait exprès, mon filleul?
--Non, mon parrain. Je vous demande humblement pardon, ma chère tante, vous avez perdu par ma faute.
--Un peu; mais Gaston va m'aider à prendre ma revanche.»
Bouchot alla s'asseoir au fond du salon, dans un coin obscur. Il demeura silencieux, ne répondant même pas aux plaisanteries que lui décochait son ami. Aimée se rapprocha de lui.
«Souffrez-vous donc, monsieur Bouchot? lui demanda la jeune fille avec hésitation.
--Oui et non, Mademoiselle, ce n'est pas encore décidé.
--Parlez-vous sérieusement?
--Certes, selon mon habitude.»
Aimée regarda l'artiste d'un air indécis.
«Demain, reprit-il, je serai guéri ou très-malade.
--Vous m'effrayez. Vous ne songez pas à vous battre de nouveau, au moins?
--Non, rassurez-vous, et merci pour l'intérêt que vous paraissez prendre à mon chétif individu.
--Ne me comptez-vous donc pas au nombre de vos amis?
--Je serais trop malheureux si je ne croyais occuper une place dans votre coeur, lorsque vous en occupez une si grande dans le mien.
--Eh bien! confiez-moi la cause de votre tristesse.
--Je ne demanderais pas mieux, si je pouvais me l'expliquer à moi-même; je suis ému comme le sont les enfants, sans trop savoir pourquoi. Est-ce que cela ne vous arrive jamais, mademoiselle Aimée, de n'avoir aucun motif de chagrin appréciable, et cependant de vous sentir le coeur si gros que vous portez envie à ceux qui peuvent pleurer?
--Mais si; seulement je me donne la satisfaction de pleurer et, le lendemain, je ris de mon enfantillage.
--Vous êtes bien heureuse; chez moi, je crois que c'est tout le contraire, je ris de ne pouvoir pleurer.
--Voulez-vous que je me mette au piano, afin de tenter de vous distraire.
--Je vous en prie même.»
Aimée préluda; elle joua l'ouverture de _Lucie_, puis un morceau de la _Norma_ affectionné par l'artiste. Soudain, il se couvrit le visage de ses mains comme pour mieux écouter; mais, en réalité, pour cacher une larme qui, de son coeur, venait de monter à ses yeux. La jeune fille s'en aperçut, ses doigts tremblants laissèrent mourir les notes une à une, elle cessa de jouer.
Bouchot releva la tête; Aimée, visiblement émue, le regardait avec ses grands yeux bleus si brillants et si purs.
«Je pensais à ma mère,» dit l'artiste qui essaya de sourire.
Puis, secouant la tête, il reprit:
«Décidément, mon habit m'a rendu maussade; on dirait que je vous ai attristée. Me pardonnez-vous?»
Sans réfléchir, elle lui tendit une main dont il s'empara; leurs regards se croisèrent avec lenteur, tous deux se sentirent trembler et rougir; ils venaient, sans échanger une parole, de s'avouer mutuellement qu'ils s'aimaient.
Aimée, dégageant sa main, retourna près de Mademoiselle, tandis que l'artiste, dont le coeur bondissait, luttait contre l'envie d'embrasser tous ceux qui l'entouraient.
Vers onze heures on se sépara; Bouchot pressa les mains du docteur avec effusion, baisa celles de Mademoiselle à quatre ou cinq reprises, et dut se cramponner au bras de Gaston pour ne pas sauter au cou d'Aimée, qui n'osait plus le regarder. Bientôt les deux amis, retirés dans la chambre de Gaston, s'assirent face à face. L'artiste se dépouilla de son habit et bourra sa pipe. Par un renversement singulier de leur humeur, c'était Bouchot qui gardait le silence, tandis que Gaston causait et plaisantait.
«Tu as marché sur une mauvaise herbe, aujourd'hui, disait-il à son ami.
--Et toi sur une bonne, mon cousin.
--Oui, répondit Gaston, arrière les préoccupations, les soucis, la tristesse, les chagrins! je veux ma part de soleil, à la fin; je veux vivre. Je suis jaloux de toi, mon cher Bouchot, tu es célèbre, l'Europe sait ton nom, tandis que Paris bégaye à peine le mien. J'ai quelque chose là, continua-t-il en se frappant le front, il est temps d'écouter la voix de l'ambition. J'étais garrotté; me voilà libre, pauvre, indépendant; à moi l'avenir.
--Bravo! s'écria l'artiste; M. de Champlâtreux, qui s'y connaît, est un admirateur de ton premier livre, et il se plaint de ton silence. Remets-toi à l'oeuvre: l'heure de la justice sonne tard quelquefois, mais elle sonne.
--Dès demain, je reprends la plume; on ne doit pas se taire tant qu'on a des choses utiles à dire, et cette fois je forcerai les indifférents à se tourner de mon côté.
--Moi, répondit Bouchot, je suis devenu philosophe, je ne demande plus qu'une chaumière pour y cacher un coeur que j'ai trouvé.
--Que veux-tu dire?
--J'ai fait une singulière découverte.
--Confie-la moi bien vite.
--Attends que j'endosse mon habit, il est de rigueur pour la circonstance.
Bouchot, se rapprochant alors de Gaston, lui posa la main sur l'épaule.
«Monsieur le marquis de la Taillade, dit-il, j'ai l'honneur de vous faire part que j'aime Mlle Aimée.»
Gaston se dressa comme soulevé de son fauteuil par un ressort, il ferma à demi les yeux, ses lèvres pâlirent; puis il prit son ami entre ses bras et l'y tint longtemps pressé.
«Tu donnes ton consentement? s'écria l'artiste.
--Ton bonheur n'est-il pas une partie du mien?» répondit le jeune marquis d'une voix altérée.
Vers deux heures du matin, Bouchot se disposait à énumérer pour la vingtième fois les qualités de la petite-fille du docteur, lorsque Gaston, qui s'était assis de façon à tourner le dos à la lumière, proposa de prendre un peu de repos.
«Il faut garder quelque chose à nous dire pour demain, ajouta-t-il en pressant la main de son ami.
--Pour demain? répéta l'artiste. Ne t'inquiète pas, va; il faudrait des siècles, rien que pour vider le trop plein de mon coeur. Mais je suis généreux et j'ai pitié de ta faiblesse; dors donc, et bonne nuit. Moi, je vais rêver à elle, tout en préparant le discours qui doit amener ton parrain à m'accorder son vote.»
Gaston, demeuré seul, s'étendit sur son fauteuil et se couvrit le visage de ses deux mains. Il se releva tout à coup; l'image d'Aimée venait de passer devant ses yeux.
«Ah! malheureux, s'écria-t-il avec angoisse, toi aussi, tu l'aimes!»
X
GASTON PREND SA REVANCHE.
Gaston ne dormit pas.
Tantôt résigné, tantôt désespéré, il comptait les heures une à une, se promenant de long en large, s'arrêtant parfois pour ne plus entendre que l'impassible tic-tac de la vieille horloge. Le coeur meurtri, l'âme accablée par une immense douleur, il maudissait le monde et la vie. Mais la droiture de son caractère, aussi bien que l'affection qu'il portait à Bouchot, lui traçait son devoir, et il n'était pas homme à hésiter. Il devait hâter l'union de son ami et d'Aimée, puis s'éloigner au plus vite pour étouffer sa passion coupable et la cacher aux yeux perspicaces de ceux qui l'entouraient. Cette résolution, il eût voulu l'exécuter sur l'heure. Quelle fatalité présidait donc aux événements de sa vie? Quoi, après la catastrophe qui l'avait rejeté sanglant, désolé sons le toit de Mademoiselle, alors qu'il aspirait au calme, au repos, à l'oubli, voilà qu'un orage imprévu venait l'assaillir et livrer de nouveau son âme à la douleur!
Rival de Bouchot! cette idée l'irritait. Le secret de son tardif amour, aussi bien que de celui de l'artiste, s'expliquait facilement. D'abord, dans la jeune fille transformée par l'âge, les deux amis avaient continué à voir la petite compagne qu'ils considéraient comme une soeur. Mais le temps et la douleur, en mûrissant Aimée, avaient développé ses qualités morales. Si la beauté d'Hélène troublait les sens, la petite fille du docteur, avec son regard profond, sa grâce et son naturel, faisait des conquêtes moins rapides, mais plus durables. Aimée, à son insu, sans coquetterie, séduisit à la fois les deux convalescents, dont l'âme, en dépit de la diversité de leur humeur, était si propre à comprendre la sienne.
Le jour parut; Gaston regardait sans voir, écoutait sans entendre; son âme seule veillait et souffrait. Le bruit d'une porte qui s'ouvrait le ramena à la réalité; il secoua la tête à la vue d'un rayon de soleil qui dorait les vitres de sa fenêtre et se leva.
«Quels terribles adversaires que l'amour et l'amitié lorsqu'ils se mettent à lutter, pensa-t-il. Ma raison a beau faire, il n'y a qu'une route à suivre; il faut, dussé-je en mourir, que Bouchot soit heureux.»
Vers sept heures il gagna le jardin, il y trouva Mademoiselle, toujours matinale.
«Qu'as-tu donc? s'écria-t-elle en le voyant pâle, défait, les yeux rouges.
--Je n'ai pu dormir, répondit-il avec un peu d'embarras.
--On te croirait malade; remonte chez toi bien vite, je vais recommander à Aimée de ne pas s'approcher de son piano de la matinée, et tu reposeras jusqu'à l'heure du déjeuner.
--C'est inutile, chère tante, je vais vous dire adieu tout à l'heure, je pars.
--Pour Maulette?
--Pour Paris.»
Mademoiselle regarda son neveu comme pour s'assurer qu'il parlait sérieusement; puis elle se laissa tomber sur un banc. Gaston s'assit près d'elle, silencieux, préoccupé. Il appuya soudain la tête sur l'épaule de celle qui lui avait servi de mère et ne put contenir un sanglot.
«Tu souffres? que t'arrive-t-il, bon Dieu? confie-moi vite la cause de ton chagrin. Réponds, réponds-moi donc, cruel enfant, répéta Mademoiselle dont les larmes coulaient à la vue de la douleur de son neveu; ne vois-tu pas que tu me fais mourir?»
Gaston se redressa; il essaya de sourire.
«Ce n'est rien, chère tante, dit-il, rien qu'un enfantillage. Au moment de vous quitter, je me suis souvenu de cette époque où l'on m'a entraîné loin de vous, et toutes les anciennes blessures de mon coeur se sont rouvertes.»
Mademoiselle secoua la tête d'un air de doute.
«Il se passe quelque chose que tu veux me cacher. Ce départ, tu n'y songeais pas hier.»
Gaston demeura muet.
«Voyons, continua Mademoiselle qui l'attira sur sa poitrine comme lorsqu'il était petit, confesse-toi, je réussirai peut-être à te consoler. Ce n'est pas pour un enfantillage qu'un homme comme toi pleure. Tu aimes encore Hélène, tu souffres de ne plus la voir, et c'est elle que tu vas chercher?
--Non, s'écria Gaston, je ne puis plus que maudire celle que vous venez de nommer.
--Je le regrette, mon pauvre ami; elle est ta femme, après tout, et ce sont les plus belles années de votre existence à tous deux qui vont s'écouler dans l'isolement. Voyons, n'est-il aucun moyen de vous rapprocher.
--Je ne l'aime plus.
--Reste près de moi, alors; que vas-tu chercher à Paris?
--La gloire, répondit Gaston; il est temps que je vous rende fière de votre neveu.
--Je le suis, répondit Mademoiselle qui le baisa au front. Toute mon ambition est satisfaite lorsque tu es là près de moi, que je m'appuie sur ton bras et que je sens combien tu m'aimes.
--Mais vous avez l'âme trop haute, chère tante, pour vouloir que je me condamne à l'oisiveté. Il est un vide dans mon coeur qu'il me faut combler, puisque l'amour ne doit plus le remplir. Je veux essayer d'être utile.
--Vous autres hommes d'imagination, répondit Mademoiselle, vous placez le bonheur si haut que vous réussissez rarement à l'atteindre, et vous rendez le sort responsable de vos déceptions. Ce n'est pas un blâme que j'exprime, dit-elle à un mouvement de Gaston, c'est un regret. Du reste, tout ce qui pourra te distraire, je le trouve bon. Va donc, mon pauvre enfant, mais reviens vite; personne n'est heureux ici lorsque tu es absent.»
Elle demeura un instant pensive, puis elle ajouta:
«Ta détermination a donc été prise ce matin? hier au soir, tu parlais d'accompagner ton parrain à Dreux.
Gaston prononça le nom de son ami.
Mademoiselle sourit tout à coup.
--Ah! dit-elle, me voila soulagée et je suis sûre de te revoir bientôt; M. Bouchot te ramènera.
--Il me ramènera, répéta machinalement Gaston.
--Oui, sans doute; tu peux bien me mettre dans la confidence, il aime notre petite Aimée, n'est-ce pas?»
Gaston dut faire un effort suprême pour cacher son trouble.
«Oui, répondit-il; mais elle?
--Je puis te confier l'autre moitié du secret; tu ne la trahiras pas: elle aussi, l'aime. Quand je songe que, pendant dix années, c'est toi que j'ai rêvé comme mari de ma chère Aimée. Dieu, les beaux châteaux en Espagne que je construisais, dans ce temps-là! Un jour, tu as soufflé dessus, il n'en a pas fallu davantage pour les détruire de fond en comble. J'en ai pleuré, car cette union... Mais à quoi bon rappeler un passé irrémédiable? Voyons, est-ce que cela ne te fait pas plaisir de songer que ton ami se charge du bonheur d'Aimée?
--Allons, pensa Gaston qui fit quelques pas; comme le gladiateur antique, sachons sourire avec une blessure mortelle au coeur.
--Où vas-tu? demanda Mademoiselle avec vivacité.
--Appeler Bouchot et lui apprendre que son amour est partagé.
--Reste, s'il te plaît; tu sembles oublier que c'est un secret que je t'ai confié. Laisse agir ton ami, c'est à lui qu'il appartient de porter le premier la parole, et son habit noir d'hier trahissait des intentions qui se révéleront probablement aujourd'hui. Tout ce que je te permets, c'est de l'encourager au besoin.»
Gaston se rassit; il parut oublier la présence de sa tante.
«Quoi! dit-elle, la pensée de voir heureux tous les êtres qui te sont chers ne suffit pas à te dérider?
--Le mariage m'apparaît sous un jour si sombre, ma chère tante, que je suis tenté de plaindre ceux pour lesquels vous croyez devoir vous réjouir.
--Je comprends l'amertume de tes souvenirs, répondit Mademoiselle d'une voix grave; mais je sais aussi que tu as une grande âme, et que le bonheur des antres ne saurait te porter ombrage. Nous savons souffrir, toi et moi, car Dieu ne nous a pas épargné les épreuves, et cependant il en est d'autres que sa main traite encore plus sévèrement. Te voilà veuf, continua-t-elle avec affection, tu as aimé sans être payé de retour. Eh bien, tu vivras comme ta vieille tante, qui possédait un coeur que l'on a dédaigné comme le tien. Aujourd'hui nous n'avons plus guère qu'un malheur à redouter, c'est que Dieu ne nous ravisse l'un à l'autre.»
Gaston s'empara de la main de Mademoiselle.
«Je dois te précéder, continua-t-elle un peu émue, dans ce monde où je rendrai compte à ta mère de ton bonheur dont je m'étais chargée. Si je n'ai pas réussi, c'est que Dieu ne l'a pas voulu, tu me rendras toi-même témoignage. Ne te chagrine pas; je le ferai le plus tard possible, ce terrible voyage. J'en voulais venir à ceci: je comprends tes idées d'ambition, ce n'est pas à Houdan qu'on peut devenir célèbre; pars donc, mais reviens souvent, tu ne m'auras pas toujours, et je serai bien aise moi-même d'embrasser de temps à autre le petit enfant que j'ai bercé.»
Gaston se précipita aux genoux de sa tante et lui couvrit les mains de baisers.
«Allons, dit Mademoiselle en le relevant, la tristesse est contagieuse; je voulais te consoler, et c'est moi qui me suis laissé attendrir. Heureusement que ton parrain n'est pas là pour nous gronder. Je me retire; nous avons besoin l'un et l'autre de reprendre notre sang-froid.»
Mademoiselle s'éloigna, gravit avec lenteur les marches du perron, et se retourna pour sourire à son neveu, qui la contemplait immobile.
«Je vais t'envoyer Aimée, lui cria-t-elle au moment de disparaître.
--Noble et sainte femme! murmura Gaston; quoi qu'il arrive, ton fils adoptif sera digne de toi.»
Longtemps il demeura pensif, préparant, étudiant à l'avance le rôle qu'il devait jouer, afin que nul ne pût soupçonner la passion qui le torturait. C'était surtout aux yeux de Bouchot qu'il fallait à tout prix cacher ce secret. L'artiste, qui déjà avait exposé sa vie pour Gaston, était capable de tous les héroïsmes et renoncerait certainement au bonheur plutôt que de causer le désespoir de son ami. Peu à peu, comme il arrive aux caractères élevés, Gaston trouva un apaisement, une sorte de joie amère dans l'abnégation que lui imposait son amitié. Il se sentait à la hauteur des épreuves que lui préparait le sort, et ce fut avec résolution qu'il entreprit de combattre et de vaincre la plus impérieuse des passions humaines: l'amour.
«Ah! pauvre coeur, dit-il, en pressant sa poitrine de ses deux mains, tes battements, si douloureux qu'ils soient, ne m'empêcheront pas d'obéir à ma conscience.»
A l'heure du déjeuner, Gaston, reprenant le ton enjoué qui, la veille, avait si fort égayé ses amis, se plut à embrasser à la fois Aimée et Bouchot. A la brusque révélation de leur passion mutuelle, faite à haute voix, les deux jeunes gens se levèrent interdits, anxieux, lançant à Gaston des regards indignés. Aimée s'enfuit confuse, tandis que l'artiste, pris d'une toux subite, saisissait le bras de son ami pour lui imposer silence. Mademoiselle et M. de Champlâtreux, tout en souriant, avaient peine à ne pas laisser déborder leurs larmes à la pensée du bonheur qui attendait leurs enfants d'adoption. Le soir, ce fut encore Gaston qui, vêtu de noir à son tour et d'un ton cérémonieux, demanda au docteur la main d'Aimée pour Bouchot. Certes, le bon docteur s'attendait à cette demande; pourtant il chancela, ses lèvres tremblèrent, et, moins vaillant que Mademoiselle et M. de Champlâtreux, il se jeta dans les bras de son filleul sans dissimuler son émotion.
«Tu as entendu? dit-il à Aimée accourue près de lui. Réponds toi-même, je te laisse libre.
--Elle a déjà répondu ce matin, s'écria Catherine, qui déroulait un immense mouchoir à carreaux.
--Et qu'a-t-elle dit?
--La même chose que nous, pardine! elle s'est mise à pleurer.»
Durant trois semaines, Gaston, plus actif, plus gai en apparence qu'on ne l'avait jamais vu, s'occupa des démarches nécessaires pour hâter l'union des deux fiancés, se montrant aussi pressé qu'eux. Chaque soir, alors que le tic-tac de la vieille horloge retentissait seul dans la maison, il écoutait les interminables confidences de Bouchot, qui, sans le savoir, tournait et retournait un fer rouge dans le coeur de son ami. Plus d'une fois, défaillant, prêt à se trahir, Gaston sentit un sanglot monter à sa gorge et l'étouffer. La chair, torturée, meurtrie, se révoltait; mais l'âme implacable la forçait à souffrir en silence. Les plus rudes épreuves qu'eût à subir le jeune marquis lui vinrent d'Aimée. Familière, confiante avec celui qu'elle considérait depuis longtemps comme un frère, elle l'embrassait dix fois par jour à l'adresse de Bouchot, ou l'entraînait au fond du jardin pour parler à son aise de celui dont elle allait porter le nom. Gaston, souriant, héroïque, appréciait alors l'adorable candeur de cette enfant qui aurait pu être sa femme. «Je te la destinais», avait dit Mademoiselle. Quoi, sans le soupçonner, sans le deviner, il avait effleuré ce bonheur dont Bouchot plus clairvoyant allait s'emparer! Dans ces moments, Gaston ne pouvait s'empêcher de songer à Hélène, de déplorer sa froideur et sa frivolité.
Mais si l'âme de Gaston se trouva à la hauteur de la tâche qu'il s'était imposée, son corps, plus rebelle, trahit bientôt, par son affaissement, les luttes secrètes qui l'épuisaient. Mademoiselle s'inquiétait de temps à autre de sa pâleur, de son activité fébrile, de l'éclat de son regard à l'expression si calme et si douce d'ordinaire. A plusieurs reprises, elle avait remarqué qu'il s'arrêtait au milieu d'un sourire commencé, qu'aussitôt qu'il se croyait seul son visage devenait soudain grave et morne. Aux questions de sa tante, le jeune homme répondait en l'embrassant ou en se plaignant de migraines imaginaires.
Le grand jour arriva. Gaston, épuisé par une nuit d'insomnie, était prêt avant l'aube. Absorbé, immobile, il comptait les heures où, se retrouvant enfin libre, il pourrait s'enfuir, arracher le masque dont il se couvrait, et, loin de tout regard importun, s'abandonner à son désespoir. Son énergie, son empire sur lui-même avaient pu lui donner la force de dissimuler, mais ses efforts avaient été vains pour arracher de son coeur la cruelle passion qui le consumait. Il fut arraché à sa rêverie par le bruit d'un joyeux carillon qui, du clocher de la vieille église, éparpillait ses notes dans l'air comme une volée d'oiseaux.
«C'est le glas de ma dernière illusion», se dit-il avec tristesse; puis, le sourire aux lèvres, il alla baiser la main d'Aimée et embrasser Bouchot.
Le ciel, clément pour l'artiste, était sans nuages, et le soleil déjà chaud éblouissait les yeux. Une foule de femmes, de vieillards, d'enfants endimanchés, se joignit au cortège pour faire honneur à Mademoiselle et au docteur, aussi aimés, aussi respectés l'un que l'autre. L'église, inondée de rayons, avait sa grande porte de chêne ouverte à deux battants, et le maître-autel, blanc et or, scintillait sous l'éclat lumineux de cinquante cierges. Sur les dalles grises, autour des deux fiancés, se reflétaient les mosaïques multicolores des vitraux; on eût dit des fleurs de feu. Le curé parut, leva les bras vers le ciel, et l'on s'agenouilla.