Pile et face

Chapter 19

Chapter 193,785 wordsPublic domain

Aimée, sans être d'une beauté remarquable, était cependant jolie. Son visage, à la peau fine et rosée, plaisait plus encore par l'expression que par la régularité des traits. Elle avait de grands yeux aux regards veloutés, de belles dents, des cheveux noirs abondants, la taille bien prise, la démarche légère et gracieuse. Petite et mignonne, on la voyait partout à la fois, comme un lutin narquois et bienfaisant. On retrouvait en elle beaucoup de ce charme indéfinissable que Mademoiselle possédait à un si haut degré, et ceux qui approchaient l'aimable jeune fille, quel que fût leur âge ou leur sexe, ne pouvaient se défendre de l'aimer.

Un mois environ après l'installation des deux amis dans la petite maison, Aimée s'établit un soir près du lit de Mademoiselle.

«Je viens d'examiner mon coeur, dit-elle, et de lui faire passer un examen scrupuleux.

--Et quel a été le résultat?

--C'est que Gaston m'intéresse un peu plus que M. des Étrivières.

--Voilà qui est mauvais, répondit Mademoiselle avec vivacité.

--Je ne crois pas, bonne amie.

--Tu l'aimes encore?

--Oui, mais sans passion, comme un ami plus cher et que je connais depuis plus longtemps. D'ailleurs, ce n'était pas de moi que j'avais peur, c'était de lui.

--Que veux-tu dire?

--Que, sans l'indifférence qu'il me témoigne, je me serais peut-être remise à l'aimer. Je suis guérie, bien guérie.

--Sérieusement?

--Oui, j'ai pu m'en assurer hier en acquérant la certitude d'un malheur que je soupçonnais.

--Lequel?

--C'est que le ménage de Gaston n'est pas heureux. Il y a un an, une semblable nouvelle m'eût impressionnée.

--Et aujourd'hui?

--Mon premier mouvement a été de le plaindre et de former le voeu sincère de le voir retourner près de la marquise.

--Il y retournera, je l'espère, répondit Mademoiselle; mais comment as-tu appris?...

--Dame, sans être curieuse, je me suis demandé, comme tout le monde, pourquoi Gaston n'allait pas à la Mésangerie, où mon grand-père eût pu le soigner aussi bien qu'ici.

--Il a voulu être transporté chez moi, une idée de malade.

--Alors, pourquoi madame de La Taillade n'est-elle pas venue s'établir près de lui? Vous ne lui avez pas défendu votre porte, je suppose.

--Tu sais bien que ma belle nièce dédaigne notre médiocrité; elle ne pourrait vivre dans nos chambres étroites; mais laissons ce sujet. Demain, peut-être, Gaston se réconciliera avec sa femme, et leurs secrets ne nous appartiennent pas.»

Aimée se pencha pour embrasser Mademoiselle, qui demeura pensive.

«Qu'avez-vous donc? Mes paroles vous ont-elles affligée?

--Non, mon enfant, rassurée par ta franchise, je faisais un rêve et je songeais à quelqu'un...

--Je devine à qui, dit la jeune fille qui sourit.

--Voyons!

--Vous songiez à M. des Étrivières.

--Je ne connais personne qui soit plus digne de toi.

--Mon grand-père l'aime beaucoup.

--Et moi, et Catherine, car je crois inutile de nommer Gaston.

--C'est-à-dire, s'écria joyeusement Aimée, qu'il ne manque plus que mon consentement.

--Et le sien, s'empressa d'ajouter Mademoiselle.

--Bien sûr; cependant... faut-il vous le dire, bonne amie?

--Il faut toujours tout me dire, mon enfant.

--Eh bien, depuis quelques jours, M. des Étrivières me regarde avec une éloquence dont il ne paraît pas se douter.

--Tu crois qu'il t'aime?

--Je ne crois rien, bonne amie, je vous dis tout.

--Te déplairait-il?

--Après Gaston, c'est le seul homme au monde qui ne me paraisse pas désagréable. Ils ne sont pas beaux, les hommes.

--M. Bouchot est joli garçon.

--Quand je dis que les hommes ne sont pas beaux, je ne veux parler ni de Gaston ni de son ami.

--Tu m'inquiètes, c'est toujours le nom de mon neveu que tu mets en avant.

--N'est-ce pas vous qui m'avez appris, que, dans une lettre, il faut prendre garde surtout au post-scriptum?

--Oh! mais, voilà un symptôme.»

La jeune fille rougit et se cacha les yeux.

«J'aimerai peut-être un jour M. Bouchot, dit-elle en s'enfuyant; seulement, je veux que ce soit lui qui commence.

--Prends garde! lui cria Mademoiselle, qui murmura ensuite: Dieu, qui nous a prodigué les épreuves, devrait bien nous donner à tous ce bonheur-là.»

C'était une joie pour les deux convalescents que de sentir autour d'eux la petite Aimée, comme ils la nommaient familièrement. Bouchot surtout se plaisait à la voir, à l'entendre chanter, rire ou causer. La présence de la vive jeune fille faisait battre son coeur avec force, circuler son sang avec plus de vitesse. Le matin, il descendait toujours le premier, presque certain de trouver Aimée déjà établie près de la fenêtre du salon. Gaston ne tardait guère à le rejoindre; mais il s'installait sur un fauteuil, s'absorbait dans la lecture d'un livre ou demeurait pensif. A mesure que sa guérison avançait, une tristesse invincible semblait s'emparer de lui.

«A qui songes-tu? lui demanda un jour son ami.

--Tu veux dire à quoi?

--Non pas, je parle français et je le répète: A qui songes-tu?

--Au passé, à l'avenir, à la gloire.

--Je te prie de remarquer que je parle chien et que tu réponds chat.

--Je songe à Hélène.

--Depuis notre arrivée elle habite la Mésangerie et fait demander soir et matin de nos nouvelles.

--Par son intendant, répondit Gaston; elle n'a pas songé à venir elle-même.

--Sa position est difficile, il faut être indulgent.

--Tu la crois donc à la Mésangerie?»

Bouchot regarda son ami d'un air surpris.

«Elle y est restée trois semaines, continua Gaston; aussitôt qu'elle nous a su hors de danger, elle est partie pour Paris.

--Ne jugeons pas à la hâte. Elle doit être blessée: car enfin tu l'as accusée à tort, et elle attend sans doute...»

Le marquis tendit un journal à son ami; on y parlait d'une fête officielle où la marquise avait brillé.

«Décidément, elle n'a pas de coeur, s'écria l'artiste indigné; tu as tort de t'occuper d'elle.

--Je dois la mépriser?

--Oublie-la, elle ne mérite rien de plus.

--C'est fait.» dit Gaston, qui secoua la tête et se leva.

Prenant alors le bras de l'artiste, il l'entraîna dans le jardin.

Trois semaines s'écoulèrent encore; de temps à autre, Bouchot parlait de retourner à Paris; mais il se laissait convaincre sans peine qu'un séjour de quarante-huit heures de plus à Houdan achèverait de le fortifier. Il avait commencé le portrait de Mademoiselle et d'Aimée dans l'espoir de les terminer assez tôt pour le Salon. Le Salon allait ouvrir, et les portraits étaient loin d'être achevés.

Une après-midi que Gaston travaillait dans sa chambre, l'artiste prit une canne et gagna la campagne. Il semblait préoccupé et marcha jusqu'à l'entrée d'un bois, où il s'assit. L'air était doux, le soleil radieux, les arbres commençaient à verdir, un vent léger courbait les moissons vertes. Bouchot contempla longtemps le paysage qui se déroulait devant lui; puis son regard s'arrêta sur la vieille tour que Gaston lui avait si souvent décrite.

«Monsieur Bouchot, dit-il enfin en se parlant à lui-même, ainsi que son caractère expansif lui en avait fait contracter l'habitude, vous devez supposer que je ne vous ai pas amené ici, seul, loin du monde et de son tourbillon, uniquement pour vous divertir. J'ai à vous adresser une série de questions auxquelles je vous prie de répondre avec une entière franchise. Rassurez-vous, je serai indulgent et je ne vous trahirai pas. Donc, mon cher Bouchot, je voudrais savoir pourquoi vous êtes tantôt triste, tantôt gai, et tantôt ni l'un ni l'autre; pourquoi votre esprit, votre coeur, votre âme débordent de poésie. Autrefois, dans la nature, dont vous êtes un admirateur si fervent, vous voyiez avant tout des rayons, des ombres, des effets de lumière, du pittoresque, des tons, des perspectives, d'inimitables tableaux. Aujourd'hui, vous écoutez gazouiller les oiseaux, bruire le feuillage, murmurer les ruisseaux, siffler le vent, et, dans l'azur splendide du ciel, vous découvrez, même en plein jour, des lunes, des étoiles, jusqu'à des soleils. Vous vous intéressez au brin d'herbe que la brise incline, vous protégez les hannetons contre les enfants, la mouche contre l'araignée, et la petite chanson plaintive du grillon vous rend si joyeux le soir, qu'elle vous donne envie de pleurer. Vous êtes distrait, rêveur, sérieux par instant, sans avoir pour excuse, comme votre cousin le marquis de La Taillade, le grand ouvrage que vous composez sur le bonheur de vos semblables. Je voudrais savoir encore, monsieur Bouchot, pourquoi vous trouvez que le docteur Fontaine a toujours raison, surtout quand il a tort; pourquoi Mademoiselle vous semble non-seulement adorable comme par le passé, mais belle à ravir; pourquoi Catherine, qui n'est que bonne, vous paraît spirituelle; et, enfin, pourquoi cette vieille tour, au-dessus de laquelle planent ces hirondelles dont les cris vous réveillent chaque matin, vous semble aussi nécessaire à votre existence qu'elle le paraissait autrefois à votre ami Gaston?..»

L'artiste se leva, se rapprocha du bord de la route, et du bout de sa canne il écrivit en lettres énormes sur la poussière blanche:

«J'aime Mlle Aimée!»

«Ouf! dit-il, je m'en doutais bien un peu: à présent, j'en suis sûr. Ah! j'aime Mlle Aimée! Quel est donc l'animal qui nie l'existence des anges? Est-ce assez beau, ce champ aux teintes d'émeraude, dont les ondulations s'étendent à perte de vue! et cette chaumière qui, comme une coquette, ne se montre qu'à demi à travers les taillis, il y a des heureux là-dedans! Comme cette cloche qui tinte tout là-bas est éloquente, et que de choses elle dit à ceux dont l'intelligence comprend à demi-mot! Je suis si content que, Dieu me pardonne, j'ai des larmes dans les yeux; ce n'est pas l'heure des grillons, pourtant. C'est peut-être la voix de cette grenouille qui m'émeut. Après tout, ce n'est pas si désagréable qu'on veut bien le dire, les coassements.»

Bouchot relut deux ou trois fois avec complaisance ce qu'il avait écrit; la brise, en rasant la terre, effaçait peu à peu les caractères tracés par l'artiste.

«Ça m'est bien égal, dit-il en posant la main sur son coeur, c'est gravé là.»

Tout à coup il fit deux ou trois gambades; puis, au grand ébahissement d'un paysan et de sa compagne, il se mit à danser son fameux pas de _Giselle_ autour du nom d'Aimée. Encore essoufflé, il exécuta avec sa canne une série de moulinets auxquels le paysan répondit en brandissant son gourdin.

«Voilà un brave cultivateur qui comprend ma joie, dit Bouchot; est-il heureux, cet homme des champs! Ce doit être sa femme, cette grosse joufflue qui se cache derrière lui comme si je lui faisais peur. Le gredin manie bien sa trique. Allons, en route! Si je rencontre un monsieur assez hardi pour me soutenir que le soleil, la lune, les étoiles et les vers luisants n'ont pas été faits pour moi, je lui casse les reins.

Allons, enfants de la patrie!

Chut, ne soyons désagréable à personne, pas même au gouvernement.»

Bouchot reprit le chemin de la ville. Il salua au passage la paysanne et son compagnon qui, toujours méfiant, prit une attitude défensive, qu'il n'abandonna que lorsque l'artiste eut disparu, entre deux haies d'aubépine en fleur.

IX

AIMÉE.

Arrivé dans la Grande-Rue, Bouchot ralentit le pas; un doute affreux venait de lui traverser l'esprit. Il aimait la petite-fille du docteur, mais réussirait-il à s'en faire aimer? L'artiste eut un moment d'angoisse; toutes les chimères qui tourmentent le cerveau des amoureux l'assaillirent à la fois: il sentit la jalousie le mordre au coeur, vit un rival dans chacun de ceux qui approchaient d'Aimée, un rival qu'il faudrait combattre à outrance. Un moulinet énergiquement exécuté changea le cours des pensées de l'artiste.

«Consultons Gaston, se dit-il; il m'en voudrait avec justice si je lui cachais que j'ai une boîte à musique dans le coeur.»

Au moment d'agiter la sonnette de la porte d'entrée, Bouchot hésita.

«Allons, murmura-t-il, voilà que j'ai peur de me trouver en face de Mlle Aimée! Tout n'est pas rose, à ce qu'il paraît, dans le métier d'amoureux. Si je lui parle, elle a l'oreille si fine qu'elle est capable d'entendre ma musique; que lui répondre, si elle m'interroge? car les lois du monde m'obligent, jusqu'à nouvel ordre, à déguiser mes sentiments. Je voudrais bien savoir si ça chante aussi dans son coeur? Pourvu que ce soit le même air que dans le mien! Allons, du calme et surtout de la tenue.

--C'est vous, monsieur Bouchot, s'écria Catherine, vous n'avez donc pas rencontré M. Gaston?

--Gaston est donc sorti?

--Il y a plus d'une heure qu'il est parti avec l'intention de vous rejoindre.

--Pourquoi n'avez-vous pas deviné, Catherine, que j'allais rentrer et que je désirais lui parler?

--Dame, monsieur, je ne l'ai pas fait exprès; je vais appeler Mademoiselle.

--Ne la dérangez pas... Ah! ma chère Catherine, il va des moments bien solennels dans la vie.

--Est-ce qu'il vous arrive un malheur, monsieur Bouchot?

--Je ne sais pas encore au juste. Voyons, Catherine, vous avez de l'expérience; vous ne sauriez donner que de bons conseils. Répondez-moi avec franchise; dussiez-vous briser la boîte à musique, je ne vous en voudrais pas. Au nom de votre père et de votre mère, Catherine, dois-je rire ou dois-je pleurer?

--À propos de quoi?

--Je vous le dirai plus tard; pour le moment, je vous demande un oui ou un non; consultez votre expérience et répondez.

--Riez, monsieur Bouchot; je ne vous ai jamais vu triste, et tout le monde y perdrait si vous changiez de caractère.

--J'essayerai de rester moi-même pour vous égayer, Catherine; Mlle Aimée est-elle au salon?

--Je la crois au jardin avec M. Fontaine, qui est rentré plus tôt que de coutume.

--Est-ce que tous ses malades sont morts?

--Vous savez bien qu'il les ressuscite, au contraire, le digne homme.

--Attendez, ma bonne Catherine; j'ai encore besoin de votre expérience. Vous n'avez rien sur vos fourneaux qui réclame votre présence immédiate?

--Non, monsieur.

--Que pensez-vous du mariage en tant qu'institution sociale, Catherine?»

La vieille servante parut réfléchir.

«Se marier, dit-elle, c'est vouloir doubler ses chagrins lorsqu'on a bien assez des siens propres.

--Il y a de la profondeur dans cette réflexion. Continuez.

--Le mariage, monsieur Bouchot,--Mme Hoddé me le disait encore l'autre jour,--c'est une loterie où les bons numéros sont si rares que l'on prétend qu'il n'y en a pas.

--Vous n'êtes pas consolante, Catherine; par bonheur j'ai le moral solide; continuez.

--Voyez-vous, monsieur Bouchot,--n'allez pas croire au moins que ce soit pour vous que je le dis:--mais le meilleur des hommes ne vaut pas les quatre fers d'un chien.

--Je vous trouve sévère pour mon sexe, Catherine; est-ce tout?

--Oui, monsieur.

--Alors concluez.

--La fin des fins, monsieur Bouchot, et, je le répète à qui veut m'entendre, c'est que je ne conseillerai jamais à personne de se marier, pas même à mon plus cruel ennemi.

--Mais à vos amis, Catherine?

--À ceux-là, je leur conseillerai plutôt de se pendre.

--Merci. Votre maîtresse partage-t-elle votre manière de voir?

--Oui, monsieur; il n'y a que les amoureux qui pensent autrement, parce qu'ils sont aveugles, comme autrefois M. Gaston. Mais pourquoi me faites-vous toutes ces questions, monsieur Bouchot?

--Je songeais à vous marier, Catherine, et je tenais à connaître votre opinion; je suis fixé.

--Me marier, répéta la servante en riant aux éclats; le ferblantier du coin de la place me l'a proposé une fois; il n'y est pas revenu, le gredin.

--Comment l'avez-vous guéri, Catherine?

--À l'aide d'une raclée dont on reverra la pareille le jour où je rencontrerai cette Blanchote qui vous a fait tant de misères, à M. Gaston et à vous.

--Je plains le ferblantier, en attendant que je plaigne Mme de La Taillade. Oubliez tout ce que je viens de vous dire, Catherine; je ne voudrais pas vous rendre rêveuse.»

Bouchot se dirigea vers le jardin; le docteur, assis près d'une tonnelle, était plongé dans une lecture qui semblait l'absorber.

«Quand je pense que ce brave homme tient ma destinée dans sa main, se dit l'artiste, je suis épouvanta de sa puissance. Que pourrais-je bien lui dire pour la flatter? Soyons dissimulé; avant de lui laisser entendre ma boîte à musique, sachons d'abord si la chanson est de son goût.

«Te voilà, mon filleul, s'écria gaiement le docteur, qu'as-tu donc fait de Gaston?

--Nous jouons à cache-cache, mon parrain; il me cherche par monts et par vaux, et je vais m'asseoir pour l'attendre. Tout le monde se porte donc bien que vous avez le temps de vous dorloter?

--Ne sais-tu pas que le printemps est la morte saison pour les médecins?

--Ils doivent bien le détester, alors. Je viens d'avoir un entretien avec Catherine, qui m'a fait une profession de foi dont je suis encore ému.

--C'est le bon sens incarné, cette fille-là, répondit le vieux médecin qui releva ses lunettes sur son front; elle ne voit jamais qu'un côté de la question, mais elle le voit bien.

--Elle me racontait l'histoire d'un ferblantier qui n'est peut-être pas de votre avis.»

Le docteur se mit à rire.

«Je le crois bien, répondit-il; dans son indignation, Catherine l'a presque assommé.

--Savez-vous comment elle définit le mariage, mon parrain? Une loterie!

--Et elle n'a pas complètement tort; qu'est-ce, en effet, que cette alliance de deux êtres réunis par le hasard, et qui, parce qu'ils se sont plu durant quinze jours, engagent leur avenir d'une façon indissoluble?

--Arrêtez, mon parrain; vous avez été marié, et je ne voudrais connaître que vos impressions personnelles.

--Il y a des anges...

--Ah! je le savais bien, s'écria l'artiste.

--Mais il y a aussi des démons.

--Ne parlons que des anges, mon parrain.

--J'ai été heureux, murmura le vieillard; ma pauvre compagne, si nous pouvions l'interroger, en dirait-elle autant?

--Vous allez vous calomnier!

--Non, je ne me crois ni meilleur ni pire que je ne suis, et c'est froidement que j'envisage la question. On part ensemble; mais deux passions marchent rarement d'un pas égal; et ce n'est pas gai, les cahots d'un véhicule dont l'un des chevaux tire à droite, tandis que l'autre tire à gauche.

--Les cahots ne sont rien tant qu'on ne verse pas, dit Bouchot.

--On finit toujours par verser; regarde autour de toi sans te laisser prendre aux apparences, et dis-moi combien de mariages heureux tu découvres.

--Ça ne corrige personne, mon parrain; depuis Adam, les hommes aiment les femmes, de père en fils.

--L'amour n'a rien à voir avec le mariage.

--Vous êtes léger, mon parrain.

--Je me place au point de vue philosophique; nos lois sont mauvaises et notre façon de procéder plus mauvaise encore; il ne me sera pas difficile de te le démontrer. Je ne veux pas remonter jusqu'à l'antiquité, qui ne voyait dans la femme qu'un être inférieur; je prendrai mon exemple dans notre société actuelle, qui se croit en progrès parce que le cercle dans lequel elle tourne s'est simplement élargi. Tu veux te marier?...

--Oui, mon parrain.

--De deux choses l'une, ou tu aimes ta future, ou tu fais une spéculation.

--Fi donc! j'aime ma future, mon parrain.

--Tu l'aimes, soit; nous reprendrons ensuite l'autre hypothèse. Tu l'aimes! alors, comme l'a fort bien dit Lucrèce:

L'illusion te berce, et ton oeil enchanté Prête des traits charmants à la difformité.

Tu rêves, chez celle dont l'aspect t'a séduit, toutes les grâces, toutes les qualités, toutes les vertus.

--Ce n'est pas un rêve...

--Tu n'es plus libre, continua le docteur; ta raison, jetée hors des voies, ne connaît plus la vérité. Il te semble impossible de vivre hors de la présence de celle que tu crois avoir choisie et qu'un hasard t'a imposée; le bonheur, tu le places à ses côtés...

--Vous y êtes, mon parrain.

--Tu te maries...

--Le plus vite possible, répondit Bouchot.

--Le temps passe; peu à peu la raison reprend son empire, le bandeau tombe, l'amour s'affaiblit, meurt...

--Jamais, il est éternel.

--Tu te réveilles; ta femme est légère, acariâtre...

--Arrêtez, mon parrain. Pourquoi ne voulez-vous pas qu'elle soit bonne, douce, aimante?

--Alors, c'est toi dont l'humeur se transforme, qui deviens exigeant, dominateur, injuste, d'autant plus cruel que ton erreur a été plus profonde, et vous êtes liés à jamais! L'enfer chrétien, si riche en supplices, n'en compte peut-être pas de plus affreux...

--Aïe! aïe! cria Bouchot.

--Qu'as-tu donc? demanda le docteur qui s'interrompit avec surprise.

--Une fausse alerte; j'ai cru que vous aviez cassé ma boîte à musique.

--Quelle boîte à musique?»

Catherine vint appeler le docteur qu'un fermier voulait consulter; l'artiste, demeuré seul, se perdit dans ses réflexions.

«Elle est jolie, leur expérience, se dit-il; en voilà des encouragements. Gaston! ne manquera pas de me citer son exemple, et Mademoiselle? Je crois que c'est encore elle qui me comprendra le mieux. Moi qui étais si content de ma découverte, je n'ai plus envie de rire. Je crains que mon parrain n'ait élevé sa petite-fille dans des idées de célibat qui gêneraient singulièrement les miennes.»

Une fenêtre s'ouvrit, Aimée parut. Elle émonda une glycine dont les belles grappes de fleurs commençaient à se flétrir; puis, appuyée sur la balustrade, elle regarda au loin, pensive, sérieuse, le menton posé sur sa main fine et blanche.

«La gracieuse petite fée, murmura Bouchot; allons, la boîte à musique est intacte. Quel vacarme là-dedans, ajouta-t-il en se croisant les bras; je voudrais savoir fabriquer les vers, je remplirais cent pages avec ce seul nom: Aimée! La voilà partie, tous les soleils se couchent donc à la fois, maintenant. On ne dîne pas encore, j'ai le temps de monter dans ma chambre et de composer un sonnet. Dans la poésie, ce n'est ni la rime ni la raison qui m'embarrassent, c'est la longueur du vers. Bah! ça doit lui être bien égal à Mlle Aimée que les vers rampent sur douze ou sur quatorze pieds.»

Vers sept heures du soir, l'aide de Catherine prévint Bouchot qu'on l'attendait pour passer dans la salle à manger; Gaston, en retard, venait enfin d'arriver; l'artiste, en habit noir, en cravate blanche, en souliers vernis et ganté de frais, pénétra dans le petit salon; une exclamation de surprise le salua.

«Est-ce que vous allez au bal, mon neveu? demanda Mademoiselle.

--Non pas, ma chère tante.

--En soirée chez le percepteur? dit Aimée.

--Je ne bougerai pas d'auprès de vous, mademoiselle, si vous le permettez.

--Alors tu fais prendre l'air à tes habits? s'écria Gaston.

--Non, mon cousin; mais il est dans la vie des jours graves, solennels, où l'homme qui se respecte se doit à lui-même de garder le décorum.

--Je le connais ton décorum, ta vas nous exécuter le pas de _Giselle_.

--C'est fait depuis tantôt, répondit Bouchot sans sourire. Je rêvais dans ma chambre à la destinée des empires, lorsque j'ai senti le besoin de composer des vers. Comme je ne trouvais que le premier et le troisième, je me suis souvenu de M. de Buffon; à défaut de manchettes, j'ai endossé mon habit pour attirer l'inspiration.

--Des vers! s'écria Aimée, vous allez nous les dire? monsieur des Étrivières.

--J'ai mis mon habit trop tard; au moment où j'allais en fabriquer un second, Jeanne est venue m'annoncer prosaïquement que la soupe attendait.

--Quel air cérémonieux, monsieur des Étrivières!

--Un air digne, mademoiselle Aimée; l'habit noir, la cravate blanche surtout, élèvent la pensée. On comprend, lorsqu'elle vous serre le cou, pourquoi les diplomates, les notaires et les journalistes ont une si haute idée d'eux-mêmes et peuvent régenter leurs contemporains. Les augures romains portaient la cravate blanche.»