Pile et face

Chapter 18

Chapter 183,814 wordsPublic domain

Gaston se dirigea vers la porte; prêt à franchir le seuil, il revint à la hâte sur ses pas, posa ses lèvres sur la main du blessé dont le hasard venait de lui révéler le dévouement. Le comte lui saisit le bras.

«Du courage, dit-il, Dieu nous le conservera.»

Gaston se laissa relever par le vieillard et sortit. Il gagna le jardin et s'élança dans la rue. Il neigeait.

Il marcha d'abord à l'aventure. Que n'eût-il pas donné pour qu'il fît jour, pour rencontrer l'antagoniste de Bouchot. Minuit sonna. Gaston, la tête nue, songeait à se rendre au cercle que fréquentait René, à le provoquer, à le forcer à se battre sur l'heure. Il croyait Hélène coupable, et il se sentait pris de haine pour cette jeune femme qu'il avait si follement aimée. Sans chapeau, couvert de neige, il se présenta au cercle de la rue Royale, et fit demander le vicomte de Champlâtreux, qui n'était pas encore arrivé.

Il erra dans les Champs-Élysées, et se trouva tout à coup devant son hôtel. Gaston, un peu calmé, monta chez lui avec l'intention de changer de vêtements et de retourner au cercle. Il s'assit devant son bureau; mais inquiet, nerveux, l'esprit tourmenté par des idées de vengeance, il voulut jeter à la face de la marquise le malheur affreux dont elle était cause, lui reprocher sa trahison, et lui annoncer qu'une séparation allait leur rendre leur liberté. Il traversa les appartements d'Hélène, situés, comme les siens, au-dessus du grand salon de réception, passa près d'une femme de chambre à moitié endormie, et souleva une portière. Nonchalamment étendue sur une causeuse, la marquise souriait à René de Champlâtreux assis à ses pieds.

À la vue de son mari, les vêtements mouillés, les cheveux en désordre, le visage terrible, Hélène se redressa à demi, ses yeux s'agrandirent d'épouvante; le vicomte se retourna.

Gaston se jeta sur lui, l'étreignit au collet d'une main nerveuse dont la colère doublait la force, et le traîna vers la fenêtre qu'il ouvrit. René eut à peine le temps de se débattre, il se sentit soulevé et balancé au-dessus du vide. La marquise effrayée voulait en vain crier, elle ne pouvait bouger. En apercevant le gouffre, Gaston recula, le fantôme de son père passa devant ses yeux, ses nerfs crispés se détendirent, et le vicomte roula sur le parquet, tandis que son adversaire pressait convulsivement son front prêt à éclater.

«Monsieur, s'écria René meurtri, vous êtes un manant.

--Sortez vite! répondit Gaston qui montra la porte.»

Le jeune homme n'était pas de force à lutter; il s'éloigna plein de rage.

«À demain! cria-t-il.

--Oui, à demain,» répéta Gaston d'une voix sourde.

La marquise se leva chancelante.

«Restez, madame, dit Gaston avec effort, j'ai à vous parler pour la dernière fois.»

Cette scène, rapide comme l'éclair, avait à peine donné le temps aux acteurs de réfléchir. La jeune femme s'appuya contre la cheminée. Son mari, pour dompter la colère qui l'agitait, se promenait à grands pas, repoussant les meubles avec violence. Par la fenêtre, demeurée ouverte, pénétraient la bise et la neige. Hélène frissonnait; Gaston, au contraire, se sentait soulagé par le souffle glacial qui activait la flamme du foyer et faisait vaciller la flamme des lampes.

«Mon honneur outragé, dit-il en s'arrêtant soudain, exigerait un châtiment...»

La marquise l'interrompit.

«Me croyez-vous donc coupable? s'écria-t-elle.

--Je vous croyais au moins assez de courage pour ne pas renier votre amant, répondit-il avec mépris.

--Je vous jure...

--C'est me supposer par trop crédule; cette main qui touchait presque la vôtre quand je suis entré, feindrez-vous d'ignorer qu'elle s'est teinte ce matin du sang de mon seul ami? Bouchot se meurt, madame, et c'est votre amant qui l'a tué.

--C'est affreux! dit Hélène en tombant sur un canapé, vous me rendez folle.»

Gaston, pris d'un rire nerveux, se rapprocha de la jeune femme. Elle baissa la tête avec effroi.

«Je vous en prie, dit-elle en joignant les mains, calmez-vous, laissez-moi vous expliquer...

--A quoi bon; nous savons à l'avance que nous ne réussirons pas à nous entendre.

--Je suis innocente.

--Vous vous trompez; je vois des taches de sang sur votre robe et sur vos mains.

--Lorsque vous êtes entré, M. de Champlâtreux...

--Ne prononcez pas ce nom, s'écria Gaston; comprenez donc que j'ai besoin de tout mon courage pour ne pas vous broyer sous mes pieds!»

La marquise se redressa avec dignité.

«Monsieur, dit-elle, c'est à tort que vous m'insultez.

--C'est vrai, Bouchot n'est pas tout à fait mort.

--Vous me rendez responsable d'un malheur que je n'ai pu empêcher; M. des Étrivières a été le provocateur.

--Oui, s'écria douloureusement Gaston, vous trahissiez mon honneur, et il a donné sa vie pour le défendre.

--Je ne puis que vous répéter que je suis innocente.

--Afin de sauver votre amant.

--Vous êtes injuste et cruel, monsieur.

--En vérité! Mais qu'êtes-vous donc, vous dont les coquetteries jettent face à face, l'épée à la main, des hommes qui ne peuvent que vous mépriser? À cause de vous, M. René de Champlâtreux a blessé Bouchot, et dans quelques heures, encore à cause de vous, j'essayerai à mon tour de tuer M. René de Champlâtreux.»

Des larmes remplirent les yeux d'Hélène.

«Les succès de Mme de Rochepont vous empêchaient de dormir, continua Gaston irrité; qu'avez-vous à lui envier désormais? J'ai pu ne pas aimer vos bals, vos fêtes, votre monde faux, méchant, insipide et vain; mais quelle idée vous êtes-vous donc faite de mon caractère, pour me croire un de ces maris complaisants que les galanteries de leurs femmes égayent, qui sont de leur siècle, comme on dit aujourd'hui? Je vous ai aimée follement; cet amour, vous avez pris à tâche de l'étouffer sous votre indifférence; il gênait vos plaisirs. J'ai consenti, la mort dans l'âme, à vous laisser libre, vous supposant l'âme assez haute pour ne jamais souiller le nom que je vous avais confié; je vous croyais une honnête femme, je vous plaignais quand vous n'aviez droit qu'au mépris.»

Gaston reprit sa marche à travers le salon, soudain il s'aperçut que la marquise grelottait. Il ferma aussitôt la fenêtre et revint lentement près de la cheminée.

«Je vous demande pardon, madame, dit-il d'une voix subitement calmée, j'oublie depuis un quart d'heure que vous êtes chez vous.

--Vous me torturez, monsieur, répondit Hélène qui pleurait.

--Vous n'êtes pas juste; vous subissez les résultats de votre conduite. Consolez-vous du reste; demain peut-être vous serez veuve...

--Monsieur!

--Je venais vous dire adieu; la colère m'a emporté lorsque j'ai vu là, près de vous, à vos pieds, le meurtrier qui m'a volé mon honneur.

--Je me sens malade, monsieur, brisée, anéantie; je voudrais pourtant vous convaincre que je puis vous regarder sans rougir, et que j'aurais voulu vous rendre heureux.

--Je pourrais vous croire, dit Gaston qui secoua la tête, si vous ne m'aviez pas trompé autrefois sur vos sentiments à mon égard. Vous vouliez un titre; vous avez eu tort de vous presser, vous seriez aujourd'hui la femme de ce gentilhomme qui, ainsi que vous, ne voit rien de plus sérieux au monde que ses habits, sa livrée, ses attelages et sa loge à l'Opéra. Vous l'auriez aimé, lui; mais rien n'est perdu, de la veuve d'un marquis de La Taillade on peut faire une comtesse de Champlâtreux. Ma colère a fui, ajouta-t-il à un mouvement de la jeune femme, je ne voudrais pas récriminer, un passé tel que le nôtre ne mérite que l'oubli. Notre union n'a pas été heureuse, Hélène, et à cette heure suprême pour moi, il me répugne de mettre tous les torts de votre côté. Votre richesse nous a été fatale, c'est elle, plus encore que votre éducation, qui nous a séparés et empêchés de nous comprendre. Comment, jeunes tous deux, vous si belle, moi si aimant, avons-nous pu marcher vers cet abîme qui va nous engloutir aujourd'hui? Comment votre coeur n'a-t-il jamais répondu aux battements du mien? Que de fois, à vos pieds, amoureux, jaloux, désespéré, n'ai-je pas imploré votre pitié à défaut de votre amour, sans même vous émouvoir. J'ai essayé de votre vie; je me suis jeté, pour vous complaire, dans ce tourbillon où la raison se perd ou s'égare, et j'en ai rapporté le dégoût. Vous n'avez pas voulu tenter l'épreuve contraire, qui nous eût peut-être épargné le naufrage où notre honneur et notre dignité vont devenir la risée des oisifs et des sots... Mais brisons là; que je succombe demain ou que le sort des armes me favorise, je vous dis un adieu éternel... vous êtes libre.»

Gaston salua; Hélène essayait en vain de répondre; elle étouffait; elle entendit son mari s'éloigner sans pouvoir le rappeler.

«Gaston!» cria-t-elle enfin.

Elle écouta, espérant qu'il allait revenir; au bout d'un instant elle tenta d'appeler encore et s'évanouit.

Il était deux heures du matin lorsque Gaston revint s'asseoir au chevet de son ami. La fièvre se calmait, et le reste de la nuit s'écoula sans accident. Au point du jour, l'artiste semblait dormir; Gaston se pencha vers lui pour l'embrasser et s'éloigna après avoir pressé la main de M. de Champlâtreux.

Vers onze heures, le docteur Fontaine entra dans la chambre du blessé; le comte courut vers lui.

«Gaston est allé au-devant de vous, lui dit-il.

--Je ne l'ai pas rencontré,» répondit le docteur qui se mit aussitôt à ausculter le patient.

M. de Champlâtreux suivait tous les mouvements du vieillard, essayant de lire sur son visage le pronostic qu'il considérait comme une sentence.

Le parrain de Gaston gagna l'antichambre.

«Eh bien? demanda le comte avec angoisse.

--Il est fort heureux, monsieur, que nous croyions en Dieu, vous et moi; nous le prierons, car nous avons besoin qu'il nous aide.»

En ce moment, un grand bruit se fit entendre au bas du perron, et un cri poussé par Mme Hubert troubla les deux vieillards, qui se précipitèrent vers la fenêtre. Soutenu par la veuve, Gaston, livide, les bras croisés sur la poitrine, descendait d'une voiture de place.

Le docteur s'avança vers l'escalier; à sa vue un sourire de joie illumina les traits de son filleul.

«Bouchot! s'écria-t-il.

--Il repose.

--Vous le sauverez, mon parrain?

--Je l'espère; mais toi, qu'as-tu donc?

--Moi, répondit Gaston, je vais mourir sans l'avoir vengé.»

Et, blessé à la poitrine, presque au même endroit que son ami, le marquis, à bout de forces, s'affaissa sur le parquet.

VII

LA PETITE MAISON DE HOUDAN.

La seconde quinzaine de mars 1865, comme pour compenser l'hiver rigoureux qu'on venait de traverser, se montra presque printanière. Les arbres, bien qu'encore nus, commençaient à perdre l'aspect désolé qu'ils prennent après la chute des feuilles, alors que novembre les enveloppe de son brouillard glacé. On sentait la vie, si longtemps suspendue, ranimer les noires écorces, et la sève, attirée par les tièdes rayons du soleil, gonflait peu à peu les bourgeons. Un dimanche, vers midi, au fond du jardin de la petite maison de Houdan, Catherine et Aimée disposaient deux fauteuils près d'une muraille que les feuilles d'un pêcher tapissaient en été. Une bande de passereaux gazouillaient sur un vieux pommier, tandis qu'un chat, tapi sous une touffe de buis, suivait leurs évolutions et dilatait avec convoitise ses prunelles d'or.

Soudain Mademoiselle apparut sur le perron; elle était un peu courbée, mais ses beaux yeux noirs éclairaient toujours son visage.

«Tout est-il prêt, Aimée? demanda-t-elle.

--Oui, bonne amie, et grâce à ce ciel sans nuage, l'air est presque chaud.»

En ce moment, le docteur franchit la porte à son tour; il donnait le bras à Bouchot.

«Doucement, mon parrain, dit l'artiste, dont un sourire anima les traits pâles, vous descendez les marches comme si vous aviez vingt ans.

--Souffres-tu donc?

--Non; votre raccommodage est de première qualité; mais, par suite de votre diète, j'ai l'haleine courte.

--Dans huit jours tu mangeras à ton gré.

--Si je commençais tout de suite? ce serait autant de gagné. Je vous parie votre portrait contre une de vos boîtes de pilules, mon parrain, que je nettoie un gigot jusqu'à l'os.

--C'est fort possible. Pour ce soir, en attendant, tu voudras bien te contenter d'une aile de poulet.

--Vous avez peur de perdre, mon parrain. Ouf! nous voilà arrivés.»

L'artiste était à peine assis que M. de Champlâtreux, soutenant Gaston, descendit les marches du perron..

«Appuyez-vous sur moi, mon cousin, disait le vieillard; on croirait que vous doutez de mes forces.

--C'est-à-dire que j'essaye les miennes, monsieur; je voudrais enfin pouvoir marcher seul.»

Bientôt les deux convalescents, entourés de leurs amis, se trouvèrent assis côte à côte au soleil.

«Qui veut la chancelière? cria Catherine.

--Elle est pour Gaston, répondit Bouchot. Dorénavant, Catherine, vous voudrez bien ne m'offrir que des choses qui puissent se manger.

--M. Fontaine prétend que ça vous ferait du mal.

--Le docteur est payé par mes ennemis. Il serait digne de vous, Catherine, et de votre intégrité proverbiale, d'apporter le gigot en question. Je ne mangerai pas l'os, je le donnerai à Gaston, qui le mettra dans sa chancelière pour dépister les soupçons.

--Crois-tu donc, dit celui-ci en souriant, que je ne sois pas aussi capable que toi d'apprécier un bifteck?

--Tu es affamé?

--Autant que toi pour le moins.

--Impossible! je suis la faim en chair et en os, c'est-à-dire en os, pas en chair. Vous entendez, ma tante? continua l'artiste, qui se tourna vers Mademoiselle, le logement, les lits, le service sont assez confortables chez vous; seulement, on y meurt d'inanition.

--Par ordonnance du médecin, mon cher neveu.

--Déchirez l'ordonnance et faites-nous servir une côtelette.

--Vous sortez de table.

--Qu'à cela ne tienne, nous nous y remettrons.

--Ajournons à huitaine, mon neveu, par respect pour la Faculté.

--Mademoiselle Aimée! cria Bouchot.

--Que désirez-vous, monsieur des Étrivières.

--Vous devez avoir l'âme charitable, si les apparences ne sont pas trompeuses; n'auriez-vous pas un gigot au fond de votre panier à ouvrage?

--Non, monsieur.

--Je vois pourtant quelque chose de rouge.

--C'est ma tapisserie.

--Te sens-tu l'estomac assez féroce pour manger de la tapisserie? demanda l'artiste à son ami.

--Tu es fou!

--Comme on voit bien que tu n'as qu'une fausse faim! Ah! mon parrain, le jour où je pourrai marcher, je me rends au Soleil-d'Or et je commande une soupe aux choux!... Je vous en donnerai, mademoiselle Aimée; quant à Gaston, il sera raisonnable, et continuera à manger l'oeuf à la coque dont votre père régale ses clients. On ne m'y reprendra plus, mon parrain, à vous honorer de ma pratique.

--Je l'espère bien, dit le docteur, qui serra la main de l'artiste. Au revoir, messieurs; au moindre symptôme de froid, rentrez. Êtes-vous toujours dans l'intention de me tenir compagnie, monsieur de Champlâtreux?

--Oui, certes, mon cher docteur.»

Le vieillard, avant de s'éloigner, embrassa Bouchot et salua courtoisement les deux dames qui s'établirent près des convalescents...

«C'est bon tout de même le soleil, dit l'artiste, et je comprends la béatitude de ce matou qui nous imite là-bas. Mais vois un peu notre infériorité, ni toi ni moi ne savons faire ronron.

--Quand pourrons-nous courir dans les grands bois? répondit Gaston qui soupira.

--Pour cueillir des châtaignes et récolter des champignons vénéneux? Nous avons le temps. Si ce n'était la question des vivres, je me trouverais heureux ici, moi. Il y a des instants, ajouta-t-il en regardant Mademoiselle, où je suis jaloux de Gaston.

--Jaloux de Gaston? répéta celle-ci avec surprise.

--Vous êtes sa vraie tante, à lui; et je souhaiterais vous appartenir par un lien plus étroit encore: être votre fils, par exemple.

--Je ne vous en aimerais pas pour cela davantage, mon cher Bouchot; entre vous et Gaston, mon coeur n'établit guère de différence, et je suis sûre qu'il n'est pas jaloux, lui.

--Il a bon caractère; moi je suis égoïste et je voudrais tout avoir à moi seul.

--Même les coups d'épée, dit Gaston qui lui prit la main.

--Ne parlons pas politique, mon cousin, répliqua l'artiste qui depuis quelque temps désignait son ami par le titre que lui donnait M. de Champlâtreux.

--Avez-vous froid, messieurs? demanda Aimée.

--Non, mademoiselle, nous avons faim. Pendant que je suis en train de me créer une famille, je vous avoue qu'une de mes ambitions serait de posséder une soeur qui vous ressemblât.

--Je serai votre soeur le jour où vous voudrez, répondit la jeune fille.

--Ma soeur de charité; vous l'êtes déjà.

--Parce qu'il m'arrive de vous présenter votre tisane?

--Non; par la façon dont vous vous y prenez; ce n'est pas si facile que vous semblez le croire, d'être bonne au naturel.»

Aimée rougit légèrement.

«Du reste, continua l'artiste, le hasard m'a toujours servi, sans que ça paraisse; il y a des instants où j'en conviens afin de ne pas le décourager. La Providence m'a pris ma mère, cependant; c'est le seul mauvais tour que je ne puisse lui pardonner.

--Et votre jeunesse a été rude, mon neveu.

--C'est pour cela que j'ai la vie dure. Mon brave homme de père a beaucoup employé le tire-pied pour mon éducation; dois-je m'en plaindre? Sans cette circonstance, je ne pourrais me faire appeler M. des Étrivières. Je grandissais plus mal que bien, lorsque la Providence m'envoya un frère sous les traits de l'honorable marquis de La Taillade, ici présent. Il est vrai que, peu après, j'héritai d'une belle-mère, dont je n'ai pas eu à me louer. Je ne lui en veux pas, elle m'a fait mieux comprendre tout le prix de l'amitié de Gaston. Un jour, du côté de Passy, je perds mon ami à pile ou face, et je retrouve un second père, sans tire-pied, celui-là, qui met du fromage sur mon pain sec, de l'orthographe dans mon écriture et une toile sous mon pinceau. Je ne sais si vous avez pénétré sous l'écorce de M. de Champlâtreux, ma chère tante, continua l'artiste dont la voix s'attendrit soudain; figurez-vous un peu de toutes les vertus et de toutes les qualités pétries ensemble sons l'aspect vénérable que vous connaissez. Vous en homme, ajouta-t-il en baisant la main de Mademoiselle.»

Il y eut un moment de silence; l'artiste continua.

«Je croyais M. de Champlâtreux unique de son espèce lorsque j'ai connu votre grand-père, mademoiselle Aimée, c'est-à-dire quand la Providence m'a donné un parrain. Me voici donc avec une famille complète; non, il me manque une nourrice, le jour où Catherine m'octroiera un gigot, elle sera ma nourrice. Ouf! je n'ai plus la force de parler; à ton tour, mon cousin.

--Tu rêves garde-manger, je rêve liberté, moi, dit Gaston; je me trouve mal à l'aise sur ce fauteuil; il me tarde de pouvoir marcher, courir au besoin; de reprendre une vie active, où mon corps obéisse à ma volonté.

--Tu n'es pas difficile; pourquoi ne demandes-tu pas une paire d'ailes, tout de suite? tu pourrais même en demander deux afin de m'en céder une. Veux-tu que je te fournisse le moyen de réaliser ton rêve?

--Tu vas dire quelque folie.

--Tu me connais bien mal.

--Parle, alors.

--Mange du gigot, mon cher, un peu saignant surtout.

--Voilà le soleil parti, il faut rentrer, dit Mademoiselle.

--Une, deux, en route! s'écria Bouchot en se levant, pas pour les grands bois, par exemple.

--Voulez-vous vous appuyer sur mon bras, monsieur mon frère?

--Oui, certes, ma charmante soeur.

--Pourquoi Gaston n'a-t-il pas votre gaieté? dit la jeune fille qui marchait à petits pas.

--Ma gaieté! répéta Bouchot; comment, vous aussi, mademoiselle, vous me croyez gai? Il n'en est rien; je suis triste. Vous riez? Je parle sérieusement. Lorsqu'on débouche une bouteille de champagne, un liquide vif, pétillant, joyeux s'en échappe, n'est-ce pas? Mais le liquide parti, que reste-t-il? Une bouteille! Est-ce que vous trouvez cela gai, une bouteille vide?

--Pas trop, répondit Aimée.

--Eh bien, je suis la bouteille, gaie en apparence, triste en réalité.

--Que vous raconte donc Bouchot? demanda Gaston.

--Il vient de me convaincre qu'il a le caractère mélancolique, répondit en riant la jeune fille.

--Et vous Aimée, quel est le fond de votre caractère?

--La gaieté, répondit le peintre; mets-toi à l'ombre; si mademoiselle paraît, tu te croiras en plein soleil.

--Et si tu surviens, il me semblera être en plein midi, un jour d'été.»

L'artiste fit un mouvement d'épaule.

«Voilà comme on juge les gouvernements, dit-il; enfin, n'en parlons plus, la justice n'est pas plus de ce monde que le bonheur.

--D'où est tirée cette maxime, monsieur des Étrivières!

--Des oeuvres complètes de M. Prudhomme, mademoiselle.»

À dater de ce jour, la convalescence des deux amis marcha avec rapidité. Dès la semaine suivante, Bouchot put manger à sa guise, et, bien que sa blessure eût inspiré plus de craintes au docteur que celle de Gaston, il retrouva ses forces le premier. Bientôt l'artiste entreprit de longues courses à pied, alors que le mari d'Hélène ne se hasardait guère au delà de la Grande-Rue. Mademoiselle, dont la sensibilité et l'affection venaient d'être mises à de si rudes épreuves, commença à respirer.

VIII

BOUCHOT EXÉCUTE POUR LA DERNIÈRE FOIS LE PAS DE GISELLE.

Lorsque le docteur avait proposé d'emmener à Houdan les deux blessés, Mademoiselle était demeurée silencieuse.

«Je crois notre Aimée guérie, avait-elle dit en prenant la main de son vieil ami; depuis le mariage de Gaston, elle a vaillamment combattu son amour devenu sans espoir. La flamme s'est éteinte, faute d'aliment. Mais si nous nous trompions, si la flamme qui nous semble morte n'était qu'endormie, ne serait-il pas à craindre que la vue de Gaston malheureux ne la ranimât à l'improviste?

--Vous avez raison comme toujours, avait répondu le docteur; je vous devance à Houdan afin de conduire Aimée à Dreux.

--Non; c'est moi qui vais partir, afin de tout préparer pour recevoir nos chers malades. Laissez-moi faire, et ne nous effrayons pas avant l'heure.»

Aimée, sans en connaître la cause, savait que les deux amis, blessés en duel, avaient été en danger de mort. Au premier mot de départ, elle se jeta dans les bras de Mademoiselle:

«Gardez-moi près de vous, s'écria-t-elle; vous aurez besoin de moi pour vous aider à les soigner. Gaston est marié, heureux, je ne l'aime plus d'amour et je puis le revoir sans danger.

--Ne te trompes-tu pas toi-même? chère enfant.

--Je ne le pense pas. D'ailleurs, depuis deux ans, j'ai eu le temps de guérir de ma folie.

--Ces folies-là sont indépendantes de la volonté.

--J'ai pu l'aimer lorsqu'il était libre; je ne luttais pas alors, je prenais mon amour pour de l'amitié. Il n'en serait plus de même aujourd'hui que j'ai l'expérience.

--Promets-moi de me raconter sérieusement tes impressions durant la première semaine qu'il passera ici.

--Je vous le promets; s'il y a du danger, je demanderai de moi-même à partir: j'ai trop souffert pour vouloir recommencer ces terribles épreuves.»

À l'arrivée des deux jeunes gens, pâles, maigres, les yeux agrandis, et qu'on dut transporter dans leur chambre, Aimée fondit en larmes. Le soir venu, Mademoiselle interrogea sa petite amie.

«Je crois pouvoir rester ici sans danger, répondit-elle.

--Ton émotion m'a inquiétée.

--Me croyez-vous donc plus forte que vous et que Catherine? Vous sanglotiez aussi fort que moi lorsqu'on a porté Gaston et M. des Étrivières chez eux.

--C'est vrai; mais tu vas le revoir tous les jours, maintenant.

--Dois-je cesser d'aimer Gaston d'une façon absolue?

--Tout ce qui troublerait ta tranquillité serait en trop, mon enfant.

--Eh bien, si mon mal veut me reprendre, j'aurai le courage de vous le dire et de m'éloigner.

--Je crois en toi, chère petite; le malheur nous a assez éprouvés pour que nous puissions espérer quelques jours paisibles.»