Pile et face

Chapter 17

Chapter 173,846 wordsPublic domain

--Je lui ai dit trois vérités et l'on prétend qu'une seule suffit.

--Franchement, cela ne m'amuse guère, ce que vous me proposez-là, mon cher; il faut que ce soit vous pour que j'accepte. Quel est votre second témoin?

--Je voudrais que vous le choisissiez; il ne serait pas neuf, que je m'en contenterais tout de même.

--Ne plaisantez donc pas; c'est sérieux, que diable, de se trouver en face de René!

--Je plaisante en dehors, par habitude, dit Bouchot qui soupira; au fond, je vous avoue qu'il me passe des frissons dans le dos, lorsque je pense que j'aurai peut-être dans quelques heures un trou dans la bedaine.

--Y a-t-il eu des voies de fait?

--Fi donc, Beauchesne, entre gentilshommes!

--Nous tâcherons d'arranger l'affaire.

--Non, répondit carrément Bouchot. Je me bats avec M. de Champlâtreux, à pied ou à cheval, à son choix. Le lieu, vous le choisirez; pourquoi, vous ne chercherez pas à le savoir, et surtout vous garderez le secret.

--Allons; je serai chez moi dans une heure, et demain toute la matinée; vous m'adresserez les témoins de René. Voulez-vous dîner avec moi?

--Merci, mon cher Beauchesne, la langue, ça va encore; mais je crois que l'appétit laisserait à désirer.

--Au revoir, et bon courage. Dites donc, avait-il une aussi jolie maîtresse que moi, votre Faruc?

--Chut! murmura Bouchot, ne prononcez jamais ce nom devant Alice, c'était son oncle.»

L'artiste embrassa de nouveau la jeune femme.

«Dans deux ou trois jours, petite Alice, si je mène à bien une grosse affaire que j'ai entreprise, je commencerai votre portrait; mais je vous avertis d'avance que j'aurai de la peine à vous appeler Loïsa.

--Mon premier nom n'a pour moi que de tristes souvenirs que je cherche à oublier; vous avez monté, vous; moi, je suis descendue, et je n'ai plus droit qu'au mépris.

--Dites à la compassion, ma chère Alice; j'ai pu choisir ma route, tandis qu'on vous a imposé la vôtre. Si vous n'êtes pas heureuse, je vous plains.»

Alice serra à son tour la main de l'ex-apprenti.

«Allons, dit-elle, vous avez toujours votre bon coeur d'autrefois.»

Arrivé dans la rue, l'artiste pressa le pas pour regagner sa demeure. Le ciel était bleu, étoilé, la gelée durcissait la neige qui craquait sous les pieds avec un bruit sec.

«Personne n'est venu me demander ce soir, madame Hubert?

--Non, monsieur, répondit la femme de charge en aidant son maître à se débarrasser de son pardessus. Dois-je faire servir?

--Oui, si M. de Champlâtreux est prêt.»

Durant le repas, Bouchot, tantôt parlant avec volubilité, tantôt, au contraire, muet et absorbé, surprit le vieillard par l'inégalité de son humeur.

«Qu'as-tu donc, mon enfant? demanda enfin M. de Champlâtreux avec intérêt, et d'où vient que ta mélancolie persiste?

--M. Bouchot n'a pas dormi cette nuit, répondit Mme Hubert, qui secoua la tête.

--Je me sens fatigué, en effet.

--A demain, alors, dit le vieillard qui se leva.

--Avant de m'endormir, je voudrais causer avec vous, monsieur; nous irons dans ma chambre si vous le voulez bien.»

M. de Champlâtreux s'appuya sur l'épaule de l'artiste qui l'installa avec sollicitude au coin de la cheminée. Assis en face du comte, Bouchot parut oublier sa présence, regarda la flamme danser comme en cadence, le bois pétiller et projeter au loin des étincelles aussitôt mortes que nées. Soudain, il rapprocha son fauteuil de celui du vieillard:

«J'ai à vous demander pardon, monsieur, dit-il; j'ai violé ce soir une promesse que je vous avais faite; mais de graves circonstances m'y ont obligé.

--Voilà donc la cause de ta tristesse? Voyons, je te pardonne à l'avance; confesse-toi sans crainte.

--Je me bats demain.

--Tu te...»

Le vieillard se redressa sans achever, s'empara de la main de Bouchot et demeura un instant sans pouvoir parler.

«Avec qui? demanda-t-il enfin d'une voix troublée.

--Je ne veux rien vous cacher, monsieur; nous sommes des hommes, après tout, et de force à supporter les douleurs qui nous arrivent, si poignantes qu'elles soient. Je me bats avec votre petit-fils.

--A cause de moi? s'écria le comte avec angoisse.

--Non, répliqua Bouchot avec vivacité; à cause de Mme de La Taillade.»

M. de Champlâtreux regarda l'artiste avec stupéfaction; celui-ci dut lui raconter les soupçons de Gaston, la démarche tentée près de la marquise et la scène imprévue qui s'en était suivie.

«C'est-à-dire que tu vas te battre pour ton ami?

--Oui, répondit simplement Bouchot, afin de l'empêcher de se battre lui-même.

--Je n'ose te blâmer, s'écria le vieillard; à ta place, j'en suis sûr, Gaston agirait comme toi. Ah! mes braves coeurs, continua-t-il, je ne sais rien de plus beau que votre vaillante amitié.»

M. de Champlâtreux, au lieu de se rasseoir, se promena lentement dans la chambre; sa taille, un peu courbée d'ordinaire, s'était redressée; son oeil redevenait brillant et animé; il passait sa main dans sa chevelure, dont la blancheur donnait à son visage un aspect vénérable.

Tout à coup il s'arrêta devant Bouchot.

«Les conditions du duel sont-elles réglées? demanda-t-il.

--Pas encore; l'heure passe, et je commence à croire que les témoins de mon adversaire ne se présenteront que demain.

--Tant mieux; je serai ton second.

--Y songez-vous, monsieur! s'écria l'artiste.

--Je serai ton second, répéta le vieillard qui se rassit devant le feu; je le désire, je le veux.

--J'ai déjà vu M. de Beauchesne.

--Un jeune homme.

--Pas au point de vue de l'âge, répondit Bouchot qui ne put s'empêcher de sourire.

--Ce doit être alors celui que j'ai connu. Maintenant repose-toi, je te l'ordonne; il ne faut pas que ta main tremble demain.»

M. de Champlâtreux prit le peintre entre ses bras et l'y tint longtemps pressé. Il s'éloigna en détournant la tête; il avait les yeux humides.

«Allons, dit-il, pas de faiblesse: Dieu le protégera!»

Demeuré seul, Bouchot s'établit dans un fauteuil, bourra sa pipe et l'alluma. Sa pensée, comme un oiseau aux ailes silencieuses, s'élança dans l'ombre des jours écoulés, où brillaient çà et là quelques points lumineux. En un instant l'artiste revit la tour Saint-Jacques entourée de son vieux marché, Gaston grelottant près du fourneau d'un rétameur, puis Blanchote, furibonde, la dent saillante, s'emparant du pauvre petit et l'entraînant comme une louve affamée. Bouchot se revit traversant la place de la Concorde, vêtu de la belle redingote bleue dédaignée par Gaston. Oh! les souvenirs! L'ex-apprenti secoua la tête, ils s'envolèrent.

«C'est drôle, la vie, pensa-t-il; les romanciers ont beau faire, le hasard a plus d'imagination qu'eux. Qui m'aurait dit, quand je me pavanais dans la redingote de Gaston, que je me battrais quinze ans plus tard avec le roi des pantalons étroits et des petits chapeaux.»

Bouchot s'assit en face d'un bureau, écrivit fiévreusement plusieurs lettres et les renferma sous un pli à l'adresse de son ami, qu'il chargeait de ses dernières volontés. Il se coucha ensuite tout habillé, et s'endormit grâce à la fatigue. Il rêva qu'il entendait siffler autour de lui des balles lancées par des armes invisibles; puis il se vit en route à pied, en compagnie de Gaston, pour la petite maison de Houdan.

Il faisait jour lorsque l'artiste s'éveilla; il demanda aussitôt M. de Champlâtreux et apprit que le vieillard était sorti depuis une heure en compagnie de deux visiteurs matinaux. Bouchot se rendit dans son atelier, examina ses esquisses, ses ébauches, et contempla longtemps le tableau auquel il travaillait.

«Celui-là allait peut-être me donner la gloire,» dit-il avec tristesse.

Il prit ses pinceaux, les rejeta bientôt et murmura:

«Ça ne va pas.»

Il s'approcha d'une panoplie où s'étalaient des armes de tous les pays.

«Quand je pense, dit-il en saisissant un casse-tête, que si j'étais né dans l'Océanie, ce serait avec cet instrument que je tenterais d'assommer M. de Champlâtreux. Nous serions tatoués de la tête aux pieds; Mme de La Taillade nous regarderait de loin et se passerait un anneau dans le nez pour aller ce soir au bal. S'il avait de l'esprit, ce M. René, il demanderait la lutte au tomahawk. Quelle aubaine pour les journaux! Mais il est fort à l'épée, et, grâce au progrès, c'est l'arme qu'il choisira.»

La sonnette de la porte extérieure retentit.

«Enfin, s'écria le peintre qui respira avec force; je vais savoir à quoi m'en tenir; c'est énervant, l'incertitude.»

M. de Champlâtreux parut.

«Eh bien, monsieur?

--A onze heures, à l'épée, près de la mare d'Auteuil.

--Il est temps de partir alors.

--Apprête-toi; M. de Beauchesne va venir nous prendre dans un instant.»

Bouchot retourna dans sa chambre; il allait se battre pour la première fois. L'artiste ne doutait ni de son courage ni de son sang-froid à l'heure décisive et, cependant, depuis la veille, il se sentait en proie à un malaise étrange.

La voiture du baron arriva, on partit. En route, Bouchot prit la main de Beauchesne.

«Vous ne m'en voulez pas de toutes mes taquineries passées? lui dit-il.

--Allons donc, cher, vous êtes un grand artiste que j'estime et que j'aime. Tout ce que je souhaite, c'est que vous me plaisantiez longtemps encore; je n'ai pas plus fait mon siècle que vous ne le réformerez, et parce que les jolies filles ne nous aiment plus, ce n'est pas une raison pour que nous cessions de les aimer. Dites donc, continua-t-il en se penchant vers l'oreille du peintre, je le connais, votre Faruc; Alice m'a raconté son histoire, et dans votre tableau, c'est lui qui mérite de figurer au premier plan. Quand on songe que ces gueux-là marquent de leurs dents immondes les fruits que nous payons ensuite si cher! Et c'est nous qu'on accuse de corrompre le pauvre peuple!»

La voiture s'arrêta près du Parc au Prince; le soleil sans chaleur dorait les arbres couverts de neige, tout était désert. On pénétra dans une maison en construction; au delà un vaste hangar avait été choisi pour servir de champ clos.

René de Champlâtreux, déjà au rendez-vous, fumait en se promenant. Mince, d'une élégance irréprochable, il salua son grand-père sans oser le regarder en face. Le courageux vieillard, assisté de l'un des témoins de son petit-fils, mesura les épées et examina le terrain. Un chirurgien disposait sa trousse sur une pierre de taille. Bouchot, qui s'approcha, allait lancer une plaisanterie sur les petits couteaux, il se retint.

«Non, se dit-il, l'heure de rire est passée; il faut vaincre si je veux sauver Gaston.»

Tout était prêt; on arma les deux antagonistes.

«Monsieur le comte de Champlâtreux, dit l'un des témoins de René, insiste pour que le combat ne cesse que lorsqu'un des deux adversaires ne pourra plus tenir son arme.

--Pardon, monsieur, dit le grand vieillard qui salua, il n'y a au monde qu'un seul comte de Champlâtreux, moi; c'est sans doute au nom du vicomte que vous parlez?

--Commençons,» dit René qui rougit et mordit sa moustache.

Les fers furent engagés.

L'artiste savait tenir une épée; durant une minute, il rompit, se bornant à parer les coups de son adversaire. Soudain Champlâtreux abaissa son arme.

«Vous êtes touché, monsieur, dit-il.

--Mais je ne suis pas mort,» répliqua l'artiste devenu pâle et dont la manche se teignait de sang.

Le combat recommença; René rompit à son tour, vivement pressé. Tout à coup son épée atteignit l'artiste au côté droit, le vicomte abaissa son arme pour la seconde fois.

«Continuons,» dit Bouchot, qui fit un pas en avant.

Ses deux bras se raidirent, il chancela comme frappé d'une cécité subite.

«Gaston, cria-t-il, à la vie à la mort!»

Et il tomba inanimé entre les bras de son vieil ami.

Aidé par Beauchesne, M. de Champlâtreux coucha l'artiste sur le sol, s'agenouilla pour lui soutenir la tête, et deux larmes tombèrent sur le front de Bouchot que le chirurgien saignait à la hâte. Les témoins, émus, se penchaient vers le blessé qui ne revint à lui qu'avec lenteur; son regard, indécis d'abord, rencontra celui du comte.

«Mon fils, mon cher enfant, murmura le vieillard, dont la voix luttait contre les sanglots, souffres-tu?

--Non, monsieur, seulement j'ai froid.»

Il fut pris d'une nouvelle syncope. On le transporta dans la voiture de Beauchesne désespéré. M. de Champlâtreux, l'oeil fixe, les cheveux au vent, tenait la main de son fils d'adoption, cette noble main que la fortune venait de trahir.

En ce moment, le vicomte s'approcha de lui.

«Ai-je fait loyalement, messieurs?» demanda-t-il.

Le vieillard l'enveloppa d'un regard de mépris.

«Oui, répondit-il en levant le bras comme pour maudire, oui, vous avez fait loyalement; mais Dieu n'a pas été juste, aujourd'hui.»

Et le comte, sans daigner saluer son petit-fils, s'installa près de Bouchot.

Ce fut pas à pas, afin d'éviter de trop rudes secousses au blessé, que les chevaux reprirent la route de Paris. Mme Hubert faillit se trouver mal lorsqu'elle vit deux domestiques transporter son jeune maître, qu'elle avait vu partir plein de vie, pâle, sanglant, évanoui. On étendit l'artiste sur son lit, et le chirurgien put enfin sonder la blessure afin de se rendre compte de sa gravité. M. de Champlâtreux ne lâcha pas la main de Bouchot qui poussa plusieurs gémissements durant l'opération.

«Le sauverez-vous? demanda le vieillard avec angoisse.

--Je ne puis rien affirmer, monsieur; je reviendrai ce soir avec un de mes confrères.»

M. de Champlâtreux s'installa au chevet du blessé qui, les yeux fermés, paraissait dormir. Vers cinq heures, les chirurgiens jugèrent une nouvelle saignée nécessaire. En ce moment, Gaston se présenta. A la vue de son ami avec lequel il venait causer, étendu presque sans vie, il demeura comme foudroyé, saisit le bras du comte, tandis que son regard anxieux l'interrogeait.

«Il s'est battu,» murmura le vieillard.

Gaston ne put répondre; fou de douleur, il se jeta sur le lit du blessé, sans réussir à prononcer autre chose que son nom, qu'il répétait avec une intonation déchirante.

L'artiste, comme éveillé par les sons de cette voix, ouvrit les yeux avec effort, regarda devant lui, aperçut son ami et parut le reconnaître.

«Te souviens-tu, dit-il d'une voix faible, haletante, comme voilée, te souviens-tu du jour où nous en avons acheté pour deux sous?»

Sa bouche se contracta, ses paupières s'abaissèrent pour se relever aussitôt.

«Ah! c'est toi, murmura-t-il en posant sa main sur celle de Gaston, tu ne me laisseras pas mourir, dis?»

Et il perdit de nouveau connaissance.

Gaston, troublé, éperdu, voulait en vain penser. Comment Bouchot s'était-il battu sans le prévenir, sans le choisir pour témoin? Un doute affreux lui traversa l'esprit.

«Monsieur, dit-il en s'approchant du comte, j'ai besoin de savoir le nom de celui qui a tué Bouchot.»

Le vieillard posa un doigt sur ses lèvres; en ce moment, les chirurgiens écoutaient la respiration de l'artiste.

«Je veux qu'il vive,» dit Gaston au plus âgé.

Le médecin regarda son collègue; tous deux hochèrent la tête.

Gaston s'agenouilla près du lit, appuya son front sur la main de son ami et pleura longtemps. Tout à coup, il se releva et dépêcha sur l'heure un message au docteur Fontaine pour le supplier d'accourir. Revenant alors s'asseoir en face de M. de Champlâtreux, toujours atterré, il ferma les yeux pour réfléchir, soupçonnant la vérité et se jurant à lui-même de venger Bouchot.

VI

COMMENT ON VENGE UN AMI.

Vers neuf heures du soir, la fièvre s'empara de l'artiste. Gaston et M. de Champlâtreux gardaient le silence; mais leurs regards attristés se croisaient lorsqu'un gémissement s'échappait de la poitrine du blessé. Les années semblaient s'être amoncelées tout à coup sur la tête du vieillard si énergique, si vivace le matin même en dépit de ses soixante-dix-huit ans. Courbé, maintenant, l'oeil éteint, le corps tremblant, il ne se dessaisissait pas de la main de Bouchot vers lequel il s'inclinait à chaque minute comme pour s'assurer qu'il respirait encore. Gaston, sur ses instances, avait expédié trois dépêches successives à son parrain. Par malheur, quelle que fût la diligence du docteur, il ne pouvait arriver à Paris avant midi.

Depuis quinze ans, toutes les affections de M. de Champlâtreux s'étaient concentrées sur la tête de Bouchot. Victime de sa générosité, le comte, pour ne pas déshonorer le nom qu'il portait, avait accepté la misère et l'oubli. Une trentaine d'années auparavant, afin de faciliter à son fils un riche mariage, il s'était désisté de ses biens. Des héritages, sur lesquels comptait le jeune homme, devaient le mettre à même de restituer à son père la fortune dont il devint en quelque sorte dépositaire. Mais le vicomte de Champlâtreux mourut à l'improviste, et sa veuve nia cette dette sacrée.

Le vieillard, presque sans ressources, attendit avec patience la majorité de son petit-fils. René, digne élève de sa mère et de son époque, trouva que cent mille livres de rentes étaient bonnes à garder, et offrit à son aïeul une pension alimentaire que celui-ci refusa avec indignation. Un procès lui eût donné gain de cause; le noble vieillard n'y songea même pas. Véritable philosophe, il reprit sa vie précaire et ignorée. Il croyait son coeur mort à toute pensée généreuse, lorsqu'il ouvrit sa petite chambre aux deux amis. Il aima bien vite ces deux caractères si distincts, si droits, que le triste milieu dans lequel ils vivaient semblait impuissant à corrompre. Après le départ de Gaston, la douleur de Bouchot toucha le comte et augmenta son amitié pour le petit apprenti. Une visite à Charlet qui, émerveillé des dispositions naturelles du jeune artiste, lui prédit un grand avenir, décida le vieillard à sacrifier ce qui lui restait de son ancienne fortune pour faire de Bouchot un peintre. Ruiné par l'ingratitude des siens, il n'hésita pas à se montrer généreux de nouveau, tant les âmes nées pour le bien restent fidèles à elles-mêmes.

Depuis cette époque, l'artiste et le vieillard vivaient côte à côte, et le comte adorait son jeune protégé, devenu pour lui un véritable fils. M. de Champlâtreux avait fait de Bouchot un homme capable de se présenter partout, et dont l'éducation, dégagée des allures et du langage d'atelier, était à la hauteur du talent. De son côté, l'artiste vénérait son protecteur.

Moralement, Gaston ne devait pas moins au comte que son ami. C'était près de lui qu'il avait passé les longues années exigées par ses études de droit. Un des malheurs du jeune marquis fut peut-être de n'avoir pas confié au vieillard les dissentiments qui le séparaient d'Hélène. M. de Champlâtreux, avec son expérience du monde, eût sans nul doute amené les deux époux à de mutuelles concessions qui, à défaut du bonheur, eussent assuré leur tranquillité.

Près du chevet de celui qu'ils aimaient plus que tout au monde, mille pensées tumultueuses, sombres, désolées, se pressaient dans l'esprit de ces deux hommes qui n'osaient se parler de peur de fondre en larmes. M. de Champlâtreux implorait Dieu qui, après lui avoir donné ce fils adoptif, digne de tout son amour, menaçait de le lui ravir. Le courage montré par le vieillard qui avait voulu servir de second à Bouchot pour attester au besoin la véracité de l'accusation portée par l'artiste, il l'expiait par une cruelle réaction, et il se demandait si, au lieu de remplir un devoir, ainsi qu'il le croyait, il n'avait pas commis une impiété dont Dieu le châtiait.

«Ma raison a pu me tromper, pensait-il; mais mon coeur ne devait-il pas être avec celui dont le bras soutient ma vieillesse, contre l'ingrat qui me traite comme un mort?

De temps à autre, Mme Hubert éplorée pénétrait dans la chambre. Elle s'approchait du lit, bordait les draps, redressait l'oreiller, posait ses lèvres sur le front brûlant de l'artiste, puis se retirait, se couvrant la bouche d'un mouchoir pour étouffer un sanglot.

Sombre, défait, Gaston ne quittait guère son ami des yeux. La colère bouillonnait dans son coeur, il se sentait animé d'une haine mortelle contre celui dont l'épée avait frappé Bouchot. Par deux fois il interrogea Mme Hubert; la pauvre femme ignorait le nom de l'adversaire de son jeune maître. A n'en pas douter, M. de Champlâtreux avait été l'un des témoins de l'artiste, et cette circonstance éloignait l'image de René, qui passait avec persistance devant les yeux de Gaston. Bouchot, gai, vif, mordant, n'était pas querelleur; on acceptait ses vérités un peu rudes, grâce à la forme originale qu'il leur donnait, et dont sa bonne humeur enlevait l'amertume. En dehors des médiocrités jalouses de son talent, on ne lui connaissait pas d'ennemis. Quelle inexplicable fatalité avait donc pu l'amener à se battre, à cacher son duel à celui qui aurait dû être le premier à le connaître?

«C'est lui! répétait sans cesse Gaston en songeant au vicomte; Bouchot a voulu venger mon honneur!»

N'osant interroger M. de Champlâtreux, il se sentait pris de l'envie d'aller s'assurer enfin de la vérité. Trois fois il se leva, mais pour se rasseoir aussitôt. Il hésitait à s'éloigner de cette chambre où souffrait son ami. Pour tromper son impatience, il calculait alors les heures qui devaient s'écouler avant l'arrivée du docteur Fontaine.

«Il ne laissera pas mourir Bouchot, lui, se disait-il.»

Vers onze heures, M. de Champlâtreux, les yeux clos, semblait sommeiller; sa tête s'inclinait sur sa poitrine.

«Ne songez-vous pas à vous reposer, monsieur? lui demanda Gaston. Il faut ménager nos forces; nous aurons à passer plus d'une nuit pour le cher être qui dort là.

--Non, répondit le comte; s'il ouvre les yeux, je veux qu'il me voie. Si la fatigue l'emporte sur ma volonté, je sommeillerai dans ce fauteuil.»

Gaston s'inclina sans insister. Insensiblement, la lassitude, jointe aux émotions terribles de la journée, vainquit la volonté de l'énergique vieillard; il s'endormit.

Gaston, pour la dixième fois peut-être, calcula le nombre des heures qui s'écouleraient avant l'arrivée de son parrain. Sa confiance absolue dans la science du docteur soutenait son espoir. Il lui avait vu si souvent accomplir de véritables miracles, qu'il lui semblait que sa présence seule ranimerait Bouchot. Engourdi lui-même par l'immobilité et la chaleur, il se leva pour s'appuyer sur le pied du lit; une lampe, posée sur un guéridon, éclairait vaguement la chambre. Sur les murs trois portraits représentant Gaston, M. de Champlâtreux, et une femme jeune encore, coiffée d'un bonnet tuyauté,--c'était sa mère que l'artiste avait reproduite de mémoire. Le comte, la tête renversée, reposait paisible; Bouchot, le front couvert de sueur, la respiration saccadée, frissonnait, bien que ses traits n'exprimassent aucune souffrance. Mme Hubert entrouvrit la porte, Gaston fit un geste de silence en lui désignant le comte; la brave femme se retira sans bruit.

Tout à coup, les lèvres de l'artiste s'agitèrent.

«Désires-tu quelque chose? lui demanda Gaston, qui se pencha vers lui.

Bouchot, de nouveau immobile, murmura le nom de son ami.

«Où souffres-tu?» dit celui-ci avec émotion.

L'artiste ouvrit les yeux et prononça plusieurs phrases inintelligibles.

«La fièvre,» pensa Gaston.

Dix minutes s'écroulèrent, la respiration de M. de Champlâtreux et le tic-tac du mouvement de la pendule troublaient seuls le silence.

«Non, madame,» dit soudain Bouchot d'une voix distincte.

Au bout d'un instant, il ajouta:

«Je ne veux pas que M. René tue mon ami!»

Le coeur de Gaston bondit; ses battements tumultueux dominèrent le bruit du balancier; il écouta avec avidité, cherchant à recueillir, à coordonner les mots incohérents que prononçait l'artiste. M. de Champlâtreux s'éveilla soudain; il se redressa, frappé de l'expression de colère qui animait le visage de Gaston.

«Qu'y a-t-il? s'écria le vieillard, dont la main se posa sur le bras de son petit cousin.

--Le délire, monsieur. Ah! cette voix qui n'est plus la sienne, cette raison si lucide qui divague, ces mots inachevés qui me rappellent à la fois de tendres et de cruels souvenirs, énervent mon courage. Je vais marcher; j'étouffe, j'ai besoin d'air. Restez, madame Hubert, tout à l'heure votre maître vous appelait.»