Pile et face

Chapter 10

Chapter 103,656 wordsPublic domain

La porte s'ouvrit, et la malheureuse mère, pâle, défaillante, soutenue par Péruchon, s'affaissa sur une chaise et laissa rouler sur le carreau le paquet dont elle était chargée.

«Vous êtes là, vous autres? s'écria l'ouvrier; un verre d'eau, mes garçons, et vite.»

Les enfants, effrayés de la pâleur de leur mère, lui prenaient les mains.

«Pauvres petits!» dit-elle.

Elle aperçut le reste du pain et se redressa.

«Ils ont mangé? s'écria-t-elle en regardant les deux amis.

--Oui, madame Hubert; nous avons fait la dînette,» répondit Gaston.

La pauvre femme se couvrit le visage de ses mains et sanglota. Soudain elle se dirigea vers les deux amis, et les pressa contre sa poitrine.

«Soyez bénis, murmura-t-elle dès que l'émotion lui permit de parler, soyez bénis, chers enfants sans mères, qui avez eu pitié des miens.»

Gaston et Bouchot, attendris par cette caresse, sentirent leurs larmes déborder. Les enfants interdits n'osaient bouger, à l'exception de la petite fille qui, après avoir dénoué le paquet rapporté par sa mère, étalait en jouant les misérables hardes qu'il contenait. Péruchon s'était croisé les bras d'un air farouche.

«Il faut manger aussi, madame Hubert, dit l'apprenti; nous voilà tous à pleurer comme si le père Bouchot venait de nous flanquer une toutouille, et cependant nous sommes heureux.

--Je ne suis pas méchant, dit enfin Péruchon d'une voix grave, mais je voudrais avoir une jambe dans le dos pour m'administrer une série de coups de pied quelque part. Comment, canaille, continua l'ouvrier qui se prit par les cheveux, tu vas au cabaret, au bastringue, au Petit-Lazari payer du flanc à des princesses, tandis que là, au-dessus de ta tête, une mère porte ses nippes au mont-de-piété pour nourrir ses petits!... Consolez-vous, madame Hubert, ça ne peut pas durer, et c'est moi qui me charge d'y mettre ordre.

--Il m'amuse, Péruchon, avec sa jambe dans le dos, murmura Bouchot à l'oreille de Gaston, qui l'entraînait.

--Vous êtes deux braves coeurs, dit l'ébéniste qui les rejoignit sur le palier, et il faut que je vous embrasse à mon tour. Les hommes, ajouta-t-il philosophiquement, se divisent en deux catégories...

--Les petits et les grands, dit Bouchot qui interrompit sans façon.

--Non, les bons et les mauvais, continua l'ouvrier.

--C'est comme le cuir, les pommes de terre frites et le coco, alors.»

En ce moment, le père Faruc rentrait.

«Celui-là est bon, dit à son tour Gaston, il donne souvent de l'argent à la mère d'Alice.»

Péruchon fit le geste d'administrer des coups de canne.

«Un vieux drôle qui paye la mère pour... suffit, dit-il en voyant les deux amis l'écouter avec attention. Vous me connaissez; je ne suis pas méchant, n'est-ce pas? Eh bien, le père Faruc dégringolerait l'escalier du haut en bas, suivi par la mère d'Alice, que j'aurais de la peine à les relever sans rire.»

Le doux sommeil que goûtèrent cette nuit-là Gaston, Bouchot et Péruchon! Quelle salutaire chose pour le corps et l'esprit qu'une bonne action! Heureux les riches! c'est par des bienfaits qu'ils comptent les heures, et comme ils doivent bénir leur fortune qui les met à même de se répéter chaque soir le beau mot de Titus!

X

ALEXIS VOIT CLAIR.

C'est un monde en abrégé qu'une maison dans un quartier populeux. Là, vingt familles vivent sous le même toit, rapprochées ou séparées par les hasards dont se compose l'existence. Que d'énigmes autour de nous, sur notre palier, de l'autre côté de ce mur qui est comme la frontière d'un pays étranger! Que de sombres passions, de drames terribles, de sentiments contraires animent, désespèrent, ravissent ces voisins qui pleurent au moment où nous nous égayons, qui s'égayent alors que nous pleurons, en vertu de la grande loi des contrastes qui semble régir nos destinées. Un des problèmes qui préoccupent le plus l'homme civilisé, c'est de cacher sa vie, non pour obéir à la maxime du sage, mais pour mieux tremper les armes qui doivent servir son ambition, ses vices ou sa vanité. Quel splendide triomphe de l'hypocrisie que nos civilisations modernes! Avec une bonhomie charmante nous feignons d'être les dupes les uns des autres, bien que nous achetions à la même enseigne le chrysocale et les fleurs artificielles dont nous aimons à nous parer. Quant à nos sentiments, la politesse nous apprend si bien à les déguiser, qu'il est peu d'entre nous qui n'en possèdent d'admirables, surtout pour aller dans le monde. Que de Tartufes, bon Dieu, en dehors de la religion, et que d'agneaux dévorés autre part que dans les fables! Et pourtant le docteur Fontaine avait raison de croire au progrès; les illusions consolent, et les hommes, comme les constitutions, sont peut-être perfectibles.

A Paris, plus que dans toute autre capitale, il n'est guère de maison qui n'abrite une de ces existences mystérieuses dont les allures servent à exercer la sagacité des concierges, des petits bourgeois et des boutiquiers. Or, il y avait rue Jean-Pain-Mollet, dans une mansarde située au-dessus du taudis occupé par M. de La Taillade, un homme qui se levait à neuf heures du matin, sortait à onze, et rentrait à huit heures du soir avec une régularité chronométrique. Ce pacifique locataire, qui n'achetait rien dans le quartier, saluait tout le monde et ne causait avec personne; aussi passait-il, comme le père Faruc, pour appartenir à la police.

C'est un fait à noter que, dans notre cher pays, il suffit de ne pas rendre à ses voisins un compte plus ou moins exact de ses faits et gestes pour être accusé d'être aux gages du préfet de police. Et ce n'est pas le seul de nos travers; avec l'argousin politique, qui se garde bien de porter un uniforme, nous confondons le sergent de ville, ce gendarme de nos rues sans lequel Paris serait inhabitable, et nous récompensons ces gardiens de nos personnes et de notre liberté par un mépris irréfléchi. Aux États-Unis, pays que nous prenons l'habitude de placer au-dessus du nôtre avec un louable patriotisme, le policeman ne cesse pas d'être un citoyen. On se garde bien, là-bas, d'offenser, de dénigrer ces hommes utiles, dévoués à la cause publique, dont la politesse est loin d'égaler celle des nôtres. O Parisiens, cessez donc de placer au même rang le délateur, le mouchard, l'agent provocateur, et ce gardien pacifique, exécuteur de la loi, qui vous protège, quoi que vous en disiez; qui vous empêche souvent d'être insulté, écrasé, quelquefois battu.

Le mystérieux vieillard de la rue Jean-Pain-Mollet se nommait Lecomte, et il était de Champlâtreux. On devait ce renseignement au facteur qui, deux fois par an, apportait une lettre chargée au silencieux locataire. M. Lecomte pouvait avoir cinquante ans. C'était un homme de haute taille, aux manières distinguées, aux vêtements antiques, râpés, usés, mais d'une propreté minutieuse. Il avait le front dégarni, des favoris blancs, une bouche au sourire dédaigneux, un nez recourbé, à la racine duquel brillaient deux yeux scrutateurs dont on ne supportait l'éclat qu'avec peine. «Une vraie tête d'aigle,» disait Bouchot, et l'apprenti excellait à peindre d'un mot le caractère saillant d'une physionomie. Évidemment, M. Lecomte, avec ses mains blanches, ses gestes élégants, sa taille droite et sa politesse froide, appartenait à un autre monde que celui au milieu duquel il vivait depuis une dizaine d'années, mais dont le contact n'avait en rien altéré son grand air.

Un matin, appelé par le grave vieillard, Gaston avait pénétré dans son humble logis. M. Lecomte était assis dans un vieux fauteuil sculpté où se voyaient des traces de dorures. Il feuilletait un gros volume posé sur une petite table qu'un connaisseur eût reconnue pour un meuble de l'époque de Louis XIII. Sur les murs s'étalaient des portraits représentant des chevaliers aux armures brillantes, ou de belles dames aux épaules nues. Au-dessus du lit, des armes et des miniatures; sur le carreau, pêle-mêle, des livres, des coffrets, des cahiers et des tableaux sans cadres retournés contre la muraille, faute de place pour les accrocher.

«Quel est ton véritable nom, petit? demanda M. Lecomte à l'enfant.

--Gaston, monsieur.

--Mais ton nom de famille?

--La Taillade.

--Est-il vrai que ton père soit marquis?

--Oui, car je l'ai entendu dire par ma tante.

--Comment se nomme ta mère, de son nom de famille?

--Elle se nommait Eugénie de Varangues.

--Pourquoi dis-tu qu'elle se nommait?

--Parce qu'elle est morte.

--Alors, cette femme qui te bat si souvent n'est pas ta mère?

--C'est ma belle-mère.

--Tu n'es donc pas sage, que tu l'obliges à te corriger avec tant de rudesse?»

Gaston rougit et garda le silence. M. Lecomte feuilleta son livre et parut réfléchir.

«Nous serions cousins au troisième degré, murmura-t-il comme se parlant à lui-même. Bah! quelque laquais qui aura gardé le nom de son maître. Il y a de la race, pourtant, chez ce petit, ajouta-t-il en posant la main sur la tête de Gaston. Allons, tâche d'être sage, et adieu.»

A sa première rencontre avec Bouchot, Gaston ne manqua pas de lui raconter ce singulier interrogatoire.

«Parbleu! répliqua l'apprenti, un mouchard, tu aurais dû te méfier et ne pas répondre. Après tout, il a une bonne figure, il ne te dénoncera peut-être pas.

--Pourquoi veux-tu qu'il me dénonce?

--Puisque c'est un mouchard, c'est son devoir.

--Mais je n'ai rien fait.

--Et ta belle-mère, à présent que j'y songe, il doit être dans la maison pour la surveiller. C'est moi qui rirai le jour où il la pincera.»

M. Lecomte rappela plusieurs fois Gaston; il introduisit même Bouchot dans son intérieur. Il n'interrogeait plus, mais il se plaisait à faire causer les deux amis, essayait de redresser leurs idées et, au moment de les congédier, leur donnait toujours d'excellents conseils.

Un jour que l'apprenti enthousiasmé parlait peinture, le vieillard l'écouta avec attention.

«Que de forces perdues! s'écria-t-il tout à coup. Ah! si j'avais encore ma fortune... si j'avais su!»

Il s'arrêta, couvrit son visage de ses mains et demeura pensif. Les deux amis s'esquivèrent sans bruit, respectant sa méditation.

Bouchot, peu à peu, revint de ses préventions; s'étonnait sans cesse de la douceur, de la gravité, du savoir et de la politesse du bon mouchard, que Gaston, moins familier, appelait toujours par son nom.

Au nombre des locataires de la vieille maison qui s'intéressaient à Gaston, peut-être eût-il fallu placer au premier rang la jeune ouvrière aimée par Péruchon. Elle travaillait pour un fabricant de casquettes, et gagnait vingt sous par jour en s'occupant depuis six heures du matin jusqu'à huit heures du soir. C'était une belle fille; bien découplée, au profil régulier, aux grands yeux noirs, à la chevelure abondante, aux façons honnêtes. Elle ne sortait guère que pour reporter son ouvrage, et, par des prodiges d'économie, elle parvenait, sans autre aide que son salaire dérisoire, à payer son terme, à élever sa petite fille, à se vêtir convenablement.

Depuis trois ans qu'elle habitait la maison, la conduite de la jeune ouvrière n'avait jamais donné prise à la médisance. Dix fois peut-être, sous de vains prétextes, le père Faruc tenta de s'introduire chez elle, circonstance que Péruchon ignorait sans doute; car, bien qu'il ne fût pas méchant, il ne se serait fait aucun scrupule de battre l'habit bleu de l'homme d'affaires, sans s'inquiéter de son contenu. L'ouvrier ébéniste, en dépit de ses efforts, ne pouvait oublier son ancienne garde-malade, et chaque fois qu'il avait bu, son premier soin était d'envoyer les deux enfants demander, pour leur ami Jean-Baptiste Péruchon, la main de Mlle Adélaïde.

«Écoutez, leur disait-il, vous allez monter trois étages...

--Nous frapperons à la porte à gauche, ajoutait Bouchot.

--Bien entendu; on ne doit jamais entrer chez une femme sans frapper. Alors...

--Nous entrons et nous saluons.

--C'est de règle; il faut toujours saluer les femmes, surtout les vieilles.

--Pourquoi? demandait le malicieux apprenti.

--Pour la politesse; puis parce qu'elles sont les mères des jeunes. Alors...

--Nous demandons pour notre ami Péruchon, ébéniste de son état et né sans père, la main de Mlle Adélaïde. Mlle Adélaïde secouera la tête, embrassera sa petite fille, et nous répondra: «Impossible.» Nous reviendrons donner cette réponse à Péruchon, qui la connaît d'avance, et le pauvre garçon cassera quelque chose.

--Non, disait l'ouvrier, cette fois-ci, c'est la dernière.»

Les enfants partaient, la scène se passait exactement comme Bouchot l'avait annoncé; aussi la locution «demander la main d'Adélaïde» devint-elle pour l'apprenti l'équivalent de demander l'impossible.

Le reste des locataires de la maison se composait d'ouvriers travaillant le jour, dormant la nuit, se grisant le dimanche, mais sans tapage ni scandale. Un vieux soldat du premier Empire, qui occupait deux chambres au premier étage et cultivait des capucines sur sa fenêtre, prêtait à la maison un certain lustre et racontait à sa manière la vie de Napoléon. Le dimanche, il descendait volontiers fumer sa pipe sur le seuil de l'allée, et Dieu sait si ses conférences étaient suivies.

Le milieu dans lequel il vivait devait impressionner assez fortement Gaston pour qu'il ne pût l'oublier, quel que fût le sort que l'avenir lui réservât. Certes, il ne comprenait ni les calculs odieux du père Faruc, ni la dignité de M. Lecomte, ni le courage de Mme Hubert; mais les passions, les souffrances, les misères qu'il voyait s'agiter autour de lui et dont les causes ne lui échappaient pas toujours, c'était de l'expérience qu'il amassait pour l'avenir.

Depuis une quinzaine de jours, Blanchote forçait Gaston à l'accompagner dans ses promenades de découvertes, l'obligeant à faire le guet lorsqu'elle pénétrait dans une cour ou rôdait autour d'un étalage. Le vol, chez la mégère, était devenu une sorte de monomanie: elle ne pouvait voir le moindre objet à sa portée sans chercher à s'en emparer. Surprise deux ou trois fois, elle avait payé d'audace, et sans la mince valeur des objets qui la firent prendre en flagrant délit, nul doute qu'elle n'eût déjà passé en police correctionnelle. On se contenta de l'injurier et de l'envoyer se faire pendre ailleurs, tolérance dont le seul résultat fut de l'enhardir. Quant à M. de La Taillade, il continuait son racolage sans trop s'étonner de la diminution de ses profits. Il trouvait crédit chez Pauquet, qui savait se rattraper sur les nouveaux embauchés. Que lui fallait-il de plus?

Dans ses heures de lucidité, chaque jour plus rares, par malheur, l'avenir de Gaston préoccupait cependant le soudard, qui songeait sans cesse à reconduire son fils à Houdan; mais les mois s'écoulaient sans qu'il pût mettre son projet à exécution. Deux ou trois fois, des aubaines inespérées lui avaient fourni la somme nécessaire pour les frais de voyage; mais Blanchote, devinant ses intentions, s'arrangeait toujours de manière à la lui soustraire. La mégère, incapable de pardonner, voulait en venir à ses fins.

Un soir, rentrant une heure plus tôt que de coutume, Alexis surprit sa femme maltraitant Gaston. Sa fureur fut telle qu'il la battit, et l'enfant effrayé demanda grâce pour son bourreau. Le lendemain, M. de La Taillade demeura au logis et se passa de boire.

«Sois tranquille, disait-il à son fils, elle ne te touchera plus.»

Le second jour, il emmena Gaston au jardin des Plantes; il était morne et silencieux. Après une longue promenade, il le ramena vers l'Hôtel de Ville, remonta le long des quais, puis l'entraîna chez Pauquet. Ce soir-là, il se grisa affreusement pour compenser son abstinence, et l'enfant retomba plus que jamais sous la dépendance de sa belle-mère.

Six semaines s'étaient écoulées depuis que les deux amis avaient voulu mourir, et leur situation devenait de plus en plus intolérable. Au moral, la belle-mère de Bouchot ne valait guère mieux que Blanchote. Mère d'un jeune garçon, tous ses efforts tendaient à exiler l'apprenti du logis paternel, afin d'appeler son fils à occuper la place du petit malheureux. Du reste, elle ne cachait pas son projet, et le cordonnier, en croyant prendre une maîtresse, s'était en réalité donné un maître.

Malgré leur économie scrupuleuse, qui coûtait à Gaston plus d'un jeûne héroïque, les deux enfants ne possédaient encore qu'une somme de dix-sept sous. Quelle joie lorsque la générosité d'une pratique venait augmenter le petit pécule, que, par excès de précaution, on avait enfoui dans un coin de la cave! Un jour, à bout de patience, les deux amis furent sur le point de se confier à Péruchon, afin de lui emprunter le complément de la somme jugée indispensable pour la réalisation du voyage. Mais s'enfuir de Paris leur paraissait un crime dont ils ne seraient absous qu'après leur arrivée à Houdan, et ils gardèrent leur secret.

Un jeudi, dans les galeries du Louvre, Bouchot, parlant à haute voix, critiquait un tableau et démontrait à Gaston l'erreur d'un maître. Un homme à moustaches épaisses, au front large, au regard triste et doux, l'écoutait en souriant. Il s'approcha et posa la main sur la tête de l'apprenti.

«Tu es donc peintre? lui demanda-t-il.

--Pas encore, répondit Bouchot, je sors à peine de nourrice.

--Comment peux-tu reconnaître que le bras de cette figure est trop court?

--Parce que je sais un peu dessiner.

--Qui t'a enseigné?

--Moi, parbleu.

--Tu as appris sans maître?

--Oui, mon bourgeois, les professeurs n'ont pas voulu se déranger, et je n'ai pas le temps d'aller chez eux.»

L'inconnu sortit un album de la poche de sa longue redingote et le feuilleta sous les yeux ravis de Bouchot.

«En ferais-tu bien autant, mon gaillard?

--Non, répliqua l'apprenti sans hésiter, c'est plus fort que moi, ça. Voilà un grenadier qui me donne l'onglée tant il a froid.

--Prends ce crayon, et montre-moi ton savoir-faire sur cette page blanche.»

L'apprenti saisit les objets qu'on lui présentait.

«Il est bon, le monsieur au grand chapeau, murmura-t-il à l'oreille de Gaston; il croit m'embarrasser et demander la main d'Adélaïde. Je vais lui esquisser le brûle-gueule du père Austerlitz.»

L'homme au grand chapeau regarda l'apprenti manier le crayon; il sourit d'abord, devint sérieux, puis secoua la tête d'une façon approbative.

«Peste, dit-il, et sans maître! viens visiter mon atelier, ajouta-t-il en pinçant le bout de l'oreille de Bouchot, je te donnerai des conseils. Tiens, voici mon adresse, si tu la perds, n'oublie pas mon nom.»

Bouchot regarda le petit carton qu'on venait de lui remettre, pâlit et s'appuya contre la cimaise.

«Qu'as-tu donc? demanda Gaston.

--J'ai, répliqua l'apprenti d'une voix tremblante, que, sans la crainte d'être mis à la porte par ce gardien dont les favoris ressemblent à ceux du roi, je danserais le pas de _Giselle_. Devine à qui nous venons de parler?

--Dis-le moi plutôt.

--A M. Charlet,» dit Bouchot.

Ce fut Gaston qui, le premier, s'élança dans la direction suivie par l'illustre peintre, afin de le revoir encore. L'apprenti, toujours si alerte, semblait paralysé.

«Ah! disait-il, causer avec M. Charlet sans le savoir, sans le reconnaître, ces choses-là ne devraient pas arriver! Moi qui vais lui parler d'Adélaïde, par-dessus le marché... tu aurais dû me prévenir, me pincer... et le bonhomme que j'ai barbouillé sur son album... je ne me suis pas même appliqué.»

Les deux amis coururent se poster à la porte de sortie du Louvre, dans l'espoir de revoir le peintre alors si populaire. Leur désir ne fut pas satisfait, et Gaston eut toutes les peines imaginables à ramener Bouchot vers la rue des Arcis. L'apprenti ne retrouva un peu d'entrain qu'après avoir formé le projet d'exécuter un dessin avec tout le soin dont il était capable, pour le porter au maître qui avait daigné lui offrir ses services.

L'automne s'annonçait déjà; les feuilles commençaient à bruire sous l'haleine du vent, à prendre ces belles teintes brunes que le soleil fait paraître rouges, à s'envoler une à une dans l'espace. Le petit trésor que voulaient amasser les deux amis semblait ne devoir jamais se compléter. Mme Bouchot, dans le but sans doute d'obtenir une plus grande somme de travail de l'apprenti, s'était chargée peu à peu de reporter l'ouvrage, et le jeune artiste vit diminuer à la fois ses loisirs et ses profits. D'un autre côté, Mme de La Taillade devenait chaque jour plus acariâtre et rapinait avec une âpreté sans égale, excitée, sans doute, par la venue prochaine de l'hiver. Une après-midi qu'elle rentrait en compagnie de Gaston, furieuse de l'indocilité de l'enfant à la seconder, elle vit tomber une bourse de la poche d'un passant. Gaston s'élançait pour rappeler le promeneur, lorsque sa belle-mère le retint et lui imposa silence; mais le passant revenait à la hâte sur ses pas.

«Est-ce toi, petit, qui a ramassé la bourse que je viens de perdre? demanda-t-il d'un air incertain.

--Non, répondit Gaston sans hésiter, c'est madame.

--Quoi! qu'y a-t-il? s'écria Blanchote, qui marchait toujours.

--Ma bourse?

--Dites donc, mon bonhomme, est-ce que vous me l'avez donnée à garder, par hasard, répondit aigrement la mégère.

--Elle la cache, dit Gaston avec courage.»

Le promeneur saisit le châle de Mme de La Taillade; la foule s'amassa.

«Filou, canaille, voleur! hurlait Blanchote, insulter une malheureuse femme! si mon homme venait à passer...

--Je viens de laisser tomber ma bourse, racontait le spolié aux spectateurs; je m'en suis aperçu aussitôt; il n'y avait derrière moi que cette femme et ce moutard qui l'accuse.»

Il y eut comme du sang dans le regard que Blanchote jeta sur Gaston; elle se rapprocha de lui avec vivacité, feignit de lui tâter les poches, entrouvrit la blouse dont il était vêtu, plongea rapidement la main dans l'ouverture ménagée sur la poitrine et l'en retira munie de l'objet réclamé.

«Ah! le gredin, s'écria-t-elle, j'aurais dû m'en douter tout de suite; mille pardons, mon bon monsieur, un enfant de mon mari que nous nous saignons pour l'élever... mais je vais lui donner une leçon que le diable en prendra les armes.»

Elle souffleta Gaston terrifié, interdit, rendu muet par tant d'audace et que nul ne songeait à plaindre.

«Ah! gueux, lui dit-elle, aussitôt qu'elle fut hors de la portée de l'oreille des curieux, te voilà devenu mouchard; c'est trop à la fin, et le tour que tu viens de me jouer, tu vas me le payer cher!»

Arrivé rue Planche-Mibray, Gaston tenta de résister; mais que pouvait sa force contre celle de Blanchote? Il fut vite dompté et se résigna. Bientôt il se trouva dans le taudis, face à face avec la marâtre qu'une rage insensée dominait. Elle se promena d'abord de long en large, injuriant sa victime, la frappant au passage, énumérant les supplices qu'elle allait lui infliger. Elle se disposait à lier l'enfant au pied du lit pour le frapper à l'aise, lorsque le pas lourd d'Alexis résonna sur le palier, et le soudard pénétra dans le galetas avec la lenteur magistrale qui révélait son ivresse.

«Encore une scène!» murmura-t-il.