Pierre Nozière

Chapter 6

Chapter 63,916 wordsPublic domain

Ma tante ne me cacha pas qu'elle considérait ma rentrée tardive comme un manque d'égards pour sa maison. Quand je lui révélai fièrement que j'avais fait recevoir ma Clémence Isaure à l'Indépendant, elle se fâcha tout rouge, et m'envoya sur-le-champ retirer le manuscrit, afin de prévenir le malheur d'une insertion dont la seule idée la terrifiait. J'allai donc, la tête basse, redemander mon oeuvre à Planchonnet, qui me la rendit d'une âme égale, comme il l'avait prise.

"Qu'est-ce que vous faites ce soir? me dit-il. Venez donc dîner à la maison. Nous mangerons les restes."

Je refusai, en considération de ma tante. Quelques jours après, je fis une visite à Mme Planchonnet, que je trouvai assise devant un bouquet de fleurs des champs, remettant un fond à la culotte de son fils aîné. Nous fûmes l'un envers l'autre d'une extrême réserve. Il pleuvait. Nous parlâmes de la pluie.

"C'est bien triste, lui dis-je.

--N'est-ce pas? me dit-elle.

--Vous aimez les fleurs, Madame?

--Je les adore."

Et elle tourna vers moi ses jolis yeux fleuris sur un visage fané.

Je quittai Corbeil la semaine suivante. Et je ne vis jamais plus Mme Planchonnet.

X

LES DEUX COPAINS

C'était dans les dernières années du second Empire. Jean Meusnier et Jacques Dubroquet occupaient par moitié un atelier au fond d'une cour, près du cimetière Montparnasse. Tout le rez-de-chaussée appartenait à des marbriers, qui encombraient la cour de tombes blanches, de croix et d'urnes funéraires.

Une poussière de marbre et de plâtre étendait sur le sol son linceul sali. L'atelier était posé comme une grande cage vitrée sur les magasins des tailleurs de pierres funéraires; à l'intérieur, un poêle de fonte, deux chevalets et des chaises de paille défoncées. La poudre des marbres, qui pénétrait par les fentes de la porte et des châssis, recouvrait seule la nudité livide des murs et du carrelage.

Jacques Dubroquet était peintre d'histoire, et Jean Meusnier paysagiste. Ce paysagiste ressemblait à un arbre; il en avait la rude écorce, la forte sève, la paix et le silence. Ses cheveux drus se dressaient sur son front rugueux, comme les rejetons d'un saule étêté.

Il parlait peu, sachant peu de mots. Mais il peignait beaucoup. Matinal, égayé d'un verre de vin blanc, il s'en allait par la banlieue faire des études d'après lesquelles il exécutait ensuite, dans l'atelier, des tableaux d'un sentiment brutal et d'un faire obstiné.

Paysan de race, prudent, défiant, rusé, le visage aussi muet que la langue, se souciant peu de son copain, il n'y avait pour lui au monde qu'Euphémie, la crémière du boulevard Montparnasse, une grosse femme tendre de cinquante ans, chez laquelle il prenait ses repas, et qu'il aimait d'un amour satisfait et narquois.

Jacques Dubroquet, peintre d'histoire, plus âgé que lui de quelques années, était d'un tout autre caractère.

C'était un homme de pensée. Il voulait ressembler à Rubens et, pour y parvenir, il portait de longs cheveux, la barbe en pointe, un feutre à larges bords, un pourpoint de velours et un grand manteau. La poussière inévitable des tombes attristait cette magnificence. Jean Meusnier aussi en était couvert; mais il en paraissait adouci et comme embelli. Elle déshonorait au contraire la beauté du peintre d'histoire, qui brossait sans cesse et vainement son velours, et souffrait.

D'un naturel aimable, riant et somptueux, il avait l'âme grande et, craignant que le nom de Jacques Dubroquet n'en donnât pas une suffisante idée, il changea ce nom en celui de Jacobus Durbroquens, qui était bien mieux dans son génie.

Dubroquens touchait, par son âge, aux derniers romantiques et aux républicains de sentiment. Il avait fait ses études de peinture dans l'atelier de Riesener, à la fin du règne de Louis-Philippe.

Grand liseur, il fréquentait assidûment ce cabinet de lecture de la bonne Mme Cardinal, où les étudiants en médecine repassaient leur anatomie en déjeunant d'un petit pain, une main ou une jambe humaine posée sur la table à côté d'eux. Il dévorait tous les livres, et puis il allait en disputer avec des camarades, dans la pépinière du Luxembourg, devant la statue de Velléda.

Et il était éloquent de peinture. La Révolution de 1848 interrompit ses études de peinture. Il sentit son enthousiasme humanitaire grandir dans les clubs, il prit conscience de sa mission et conçut l'art nouveau.

Depuis lors, Jacobus Dubroquens eut beaucoup d'idées; mais il lui fallait généralement, pour les exprimer, une toile de soixante pieds carrés. Soixante pieds carrés de peinture ou rien, voilà l'alternative dans laquelle il se trouvait d'ordinaire. Aussi ne sera-t-on pas trop surpris que Jacobus Dubroquens, à l'âge où je le connus, c'est-à-dire déjà grisonnant, n'eût pas fait encore un seul tableau.

Il avait trop d'idées. Et puis l'Empire de gênait. Il en attendait la chute. Il était célèbre dans la crémerie du boulevard Montparnasse, pour une copie d'une des sirènes de Rubens, qu'il avait faite au Louvre en 1847, et où il y avait des morceaux qui voulaient être bons, mais dont la couleur était froide et grise, en sorte que cette copie ne ressemblait pas à l'original. Quand on lui en faisait l'observation, Jacobus Dubroquens répondait en souriant:

"Mon Dieu! c'est bien simple! Rubens saute haut comme cela (et il mettait la main au niveau de son genou), et moi je saute haut comme cela", (et il élevait le bras au-dessus de sa tête).

A la Sirène près, il n'était l'auteur d'aucun tableau. Cette particularité, assez remarquable dans la vie d'un peintre, ne l'inquiétait nullement.

"Mes tableaux, disait-il en se frappant le front, ils sont là!"

Il avait là, en effet, sous son feutre à la Rubens, deux ou trois conceptions peu communes d'apothéoses, dans lesquelles il mêlait toujours Anaxagore, le Bouddah, Zoroastre, Jésus-Christ, Giordano Bruno et Barbès.

Que de fois, tout jeune, en ce temps déjà lointain, je préférai à l'École et au cours de M. Demangeat l'atelier poudreux des deux amis et les théories esthétiques de Jacobus Dubroquens!

Sa belle voix chaude d'orateur de clubs dominait les grincements des scies des marbriers, les piaillements des moineaux et les cris des enfants qui se battaient dans la cour. Avec quelle éloquence il décrivait ses futurs tableaux, qui représenteraient la Marche de l'Humanité, le Génie des religions, le Progrès de la démocratie et la Paix universelle. Avec quelle conviction il annonçait que son oeuvre était de faire la synthèse de la philosophie par la peinture!

Cependant Jean Meusnier, à son chevalet devant sa petite toile, poussait avec l'obstination lente d'un paysan le dessin d'un arbre farouche, et gardait un silence végétal.

Puis, tout à coup, levant les yeux vers le châssis vitré d'où tombait une lumière crue, il grognait:

"Ce sacré bahut ... qui me gêne ... comment l'appelez-vous?"

Nous cherchions et nous ne trouvions pas. Enfin Jean Meusnier faisait un grand effort de mémoire et s'écriait:

"Eh bien! le soleil, quoi! Vous comprenez, il tape trop dur pour l'instant."

Parfois, nous dînions tous trois à la crémerie, dans la petite salle ornée d'une grande toile de Jean Meusnier. C'était une composition féroce, qu'il avait peinte en riant intérieurement, et qui représentait des arbres odieux et ridicules. Ce puissant paysagiste ne sentait la beauté et la laideur que dans le monde végétal. Et le sauvage s'était amusé à faire des caricatures de chênes et d'ormeaux.

Quant au règne humain, il n'en connaissait qu'Euphémie, qui, décidément, lui semblait une personne bien agréable. Avant le dîner, il tournait autour d'elle dans la cuisine, à la clarté des fourneaux, tandis que Jacobus Dubroquens m'expliquait la triade gauloise devant la salière et le moutardier de la petite table.

Comme il eût exprimé la triade en peinture! Il ne lui manquait qu'une toile de vingt mètres carrés, et la République.

En attendant, il composait des modes pour poupées, dessinait les trois temps de l'extraction des cors d'après la méthode Édouard et peignait des rosiers de Marie sur moelle de sureau.

C'était un bien honnête homme. Il ne laissait rien deviner du mystère douloureux de sa vie et, en toute rencontre, dissertait sur l'art et la philosophie, d'un esprit paisible et content.

Mais nous allons où le destin nous mène, et les plus fidèles d'entre nous abandonnent l'un après l'autre leurs vieux compagnons sur le chemin, sur le dur chemin de la vie. Au long de ma dernière année de droit, je perdis de vue les deux copains. Dans la suite, le nom de Jean Meusnier, devenu célèbre, me fut rappelé tous les jours par les journaux qui le citaient avec des louanges. Les tableaux du maître, je les voyais au Salon, aux Mirlitons, au Volney, chez Georges Petit, chez les amateurs de peinture et chez les femmes à la mode. Les vitrines des papetiers me montraient à l'envi son visage connu de vieux dieu rustique.

Mais du pauvre Jacobus Dubroquens, point de nouvelles! Je m'imaginais qu'il n'était plus de ce monde et que la mort clémente l'avait doucement emporté hors de cette terre, qu'il n'avait jamais vue que dans un rêve et à travers un nuage.

Mais, un beau jour de l'automne 1896, comme je prenais à la station des Tuileries le bateau qui descend la rivière, je remarquai, sur le pont, un vieillard assis à l'avant, qui, drapé dans un vieux manteau rapiécé et portant sur l'oreille un feutre romantique, posait complaisamment sur un carton à dessin une main encore belle et gardait l'attitude du génie méditatif.

Je reconnus, sous ses soixante-dix ans, le bon Jacobus Drubroquens. On lui eût donné plus que son âge, à voir les rides de ses joues, mais ses deux yeux bleus gardaient une jeunesse invincible.

Il répondit à mon salut sans savoir qui j'étais et sans se soucier de le savoir, ayant pris l'habitude, dans les crémeries, d'une sorte de fraternité anonyme qui s'étendait à tous ses interlocuteurs.

"Vous savez, mon tableau, me dit-il, mon grand tableau! Ils veulent que je l'exécute réduit et corrigé.

--Et qui veut cela, maître Jacobus?

--Eux! la boutique, le gouvernement, les ministres, le Conseil municipal, quoi! Est-ce que je sais donc? Est-ce que je connais ces épiciers-là, moi? Je néglige les êtres contingents et je méprise tout ce qui n'est pas réalisé dans l'absolu. Oui, ils veulent dénaturer ma grande idée. Mais soyez tranquille, je ne transigerai pas."

Ainsi donc l'Empire était tombé, la République durait depuis vingt-cinq ans, et Jacobus Dubroquens n'avait pas encore pu faire son grand tableau.

Au reste, son contentement était parfait. Il dessinait, pour vivre, des modèles de pipes, commandés par un concurrent de Gambier, et des vignettes destinées à orner des boîtes de sardines. A le voir ainsi souriant, on doutait si c'était un vieux fou ou si c'était un sage, et je n'oserais pas en décider.

En me quittant, il me montra d'un grand geste le ciel rose, la rivière argentée et les bords couverts d'une poudre de lumière blonde.

"Hein? me dit-il, voilà un joli fonds pour mon apothéose de la femme libre ... en donnant plus de valeur aux tons, nécessairement. Je ferai, cette fois, du Véronèse, mais plus fort ... Véronèse saute haut comme cela; moi ..."

Et je lui vis faire le geste d'autrefois.

De la passerelle du débarcadère, il me cria:

"Venez me voir dans mon atelier, au Point-du-Jour. La rue là ..., à droite, nº 6. Sonnez fort."

J'y allai seulement deux mois plus tard. Devant la maison que Jacobus m'avait indiquée, je rencontrai Jean Meusnier, robuste et noueux comme un chêne, et portant sur sa redingote correcte la rosette de commandeur. On eût dit un antique satyre devenu très homme du monde. Il me serra la main.

"C'est vous!... Il y a longtemps ... Ce pauvre Dubroquet, hein? Une fluxion de poitrine ... fichu!"

Et il s'engagea devant moi dans un petit escalier de bois qu'il faisait trembler de son poids.

En montant, il soufflait et grognait:

"Sacré bahut, va!"

Sur le plus haut palier, une femme en camisole, la concierge, secoua tristement la tête et nous dit tout bas:

"Il ne passera pas la journée. Entrez, mes bons messieurs."

Dans une soupente, sur un mauvais lit de sangle, devant la Sirène de 1847, Jacobus râlait.

Il nous fit signe d'approcher et, d'une voix sifflante, très faible, mais encore distincte:

"C'est fini! J'emporte avec moi la peinture philosophique ... Ils sont tous là, dans ma tête, mes tableaux ... Après tout, c'est peut-être un bien, qu'on ne les ait pas vus ... Ça aurait fait trop de peine aux camarades." L'agonie, assez douce, dura cinq heures et se termina vers minuit.

Jean Meusnier ferma les yeux de son vieux copain et, pensif, revoyant toute sa vie, songeant au mystère des choses, comme effleuré d'un grand coup d'aile invisible, il porta la main à son front et murmura dans un étonnement douloureux:

"Sacré bahut!"

XI

ONÉSIME DUPONT

J'ai connu Onésime Dupont dans sa vieillesse. Par lui, j'ai touché à la génération d'Armand Carrel et des rédacteurs du Globe, dont il gardait la doctrine et les moeurs. Son nom, jadis fameux, est maintenant oublié. C'était un homme de 48, un rouge. Il aimait la musique et les fleurs. Je le voyais quelquefois chez mon père. Il était vêtu tout de noir, avec une extrême recherche. Ses façons trahissaient un perpétuel et minutieux respect de soi-même. Il gardait à quatre-vingts ans l'allure d'un homme d'épée. La seule peur qu'il eût jamais connue, la peur de se salir, le tenait si fort qu'il ne quittait presque jamais ses gants clairs et ne donnait la main qu'à très peu de personnes. Il avait d'incroyables scrupules de conscience et d'hygiène, un besoin constant de propreté morale et physique. Je n'ai jamais connu un homme si poli ni d'une politesse si glaciale. La lueur de ses yeux allumés sur une longue face jaune et les replis de ses lèvres minces auraient déplu sans un air de générosité, d'héroïsme, de folie, qu'exprimait toute cette antique figure. Onésime Dupont n'était pas pauvre. Il passait pour riche, parce qu'à l'occasion il interrompait la stricte économie de son bien par des actes d'une magnificence bizarre et singulière.

Conspirateur durant la monarchie de Juillet, représentant du peuple en 1848, proscrit en 1852, député en 1871, il était républicain et travaillait à l'avènement de la liberté sur la terre et de la fraternité universelle. Sa doctrine était celle des républicains de son âge; mais ce qu'il avait d'original, c'est qu'il était en même temps l'ami le plus généreux du genre humain et le plus sombre des misanthropes. Les hommes qu'il chérissait en masse jusqu'à sacrifier à leur bonheur ses biens, sa liberté, sa vie, il les méprisait en particulier et évitait leur contact comme une souillure. Ce n'était pas la seule contradiction de cet esprit qui proclamait sans cesse l'indépendance de l'idée, condamnait l'emploi du glaive et qui, soutenant ses doctrines l'épée à la main, se battait pour des questions de principes. Il fut jusqu'à la vieillesse le plus fier duelliste de son parti.

Sa hauteur, sa froideur et le sentiment inflexible qu'il avait de l'honneur faisaient de lui une sorte de gentilhomme rouge. Il était fils d'un marchand de porcelaines du faubourg Poissonnière. Il fut destiné lui-même au négoce. Ses débuts dans le commerce des porcelaines furent marqués par un incident assez extraordinaire. Je veux vous le conter comme me l'ont conté des vieillards qui sont morts depuis longtemps.

Le père Dupont, honnête homme et habile homme, se faisait vieux vers 1835. Ayant acquis dans son commerce une fortune assez ronde pour le temps, il résolut de se retirer à la campagne avec sa femme Héloïse, née Riboul, qui venait de recueillir enfin l'héritage de son père, Riboul, ancien maçon, acquéreur de biens nationaux. Un jour donc de cette année 1835, le bonhomme appela sons fils Onésime dans la petite cage grillée qui, depuis trente ans, lui servait de bureau et d'où l'on pouvait surveiller les commis du magasin en faisant des écritures. Et, là, il lui tint ce langage:

"Je ne suis plus jeune, et j'ai envie de finir ma vie dans le jardinage. J'ai toujours eu envie de greffer des poiriers. La vie est courte, mais on revit dans ses enfants. L'auteur de la nature nous a accordé cette immortalité sur la terre. Tu as vingt ans. A cet âge, je vendais de la vaisselle dans les foires. J'ai conduit ma charrette à travers tous les départements de la République, et il m'est arrivé plus d'une fois de dormir sous la bâche, au bord d'un chemin, dans la pluie, dans la neige. L'existence, qui m'a été dure, te sera facile. Je m'en réjouis, puisque ta vie est la suite de la mienne. J'ai marié ta soeur à un avocat. Il est temps que je donne à ta vertueuse mère et à moi le repos que nous avons mérité tous les deux. Je me suis haussé dans la société par mon travail: j'ai fait mon instruction dans les almanachs et dans les papiers répandus par toute la France à l'époque où le pays établissait sa constitution au milieu des troubles. Toi, tu as été enseigné dans un collège. Tu sais le latin et le droit. Ce sont des ornements de l'esprit. Mais l'essentiel est d'être honnête homme et de gagner de l'argent. J'ai fait une bonne maison. A toi de la soutenir et de l'agrandir. La porcelaine est une excellente marchandise, qui répond à tous les besoins de la vie. Prends ma place, Onésime. Tu n'es pas encore capable de la tenir seul. Mais je t'aiderai dans les premiers temps. Il faut que les clients s'accoutument à ta figure. Dès aujourd'hui, reçois les commandes qu'on apportera. Le registre des tarifs, qui est dans ce casier, te sera d'un grand secours. Mes conseils et le temps feront le reste. Tu n'es ni sot ni méchant. Je ne te reproche pas de porter des gilets à la Marat et de faire le bousingot. C'est un travers de ton âge. J'ai été jeune aussi. Assieds-toi là, mon garçon, devant cette table."

Et le bonhomme Dupont indiqua du bras à son fils un vieux bureau qui n'était pas à la mode et qu'il gardait par économie, n'étant point fastueux. C'était un bureau de marqueterie, garni de cuivres, qu'il avait acheté à l'encan, une trentaine d'années auparavant, et qui avait servi à M. de Choiseul durant son ministère.

Onésime Dupont obéit en silence et prit la place qui lui était assignée. Son père alla se promener, confiant dans son fils, car il estimait que bon sang ne saurait mentir, et satisfait d'avoir changé un bousingot en marchand de porcelaines. Onésime demeuré seul, étudia les tarifs. Il était enclin à faire son devoir et à donner de l'attention à toutes les affaires dont il s'occupait. Il se livrait à cette étude depuis une demi-heure, quand survint M. Joseph Peignot, marchand de porcelaines à Dijon. C'était un homme jovial et le meilleur client de la maison Dupont.

"Vous ici, monsieur Onésime! Quoi! vous n'êtes point sur le boulevard à faire le gandin, avec votre bel habit bleu à boutons d'or! Les jolies filles des Bains chinois doivent être bien tristes de votre absence. Mais vous avez raison, il y a temps pour le plaisir et temps pour les affaires sérieuses ... Je venais voir votre père.

--Je le remplace.

--J'en suis heureux. C'est un ami à moi. Voilà dix ans que je fais des affaires avec lui. J'espère en faire dix ans et plus avec vous. Vous lui ressemblez. Mais vous ressemblez beaucoup plus à votre mère. Ce n'est pas un mauvais compliment que je vous fais. Mme Dupont est fort bien de sa personne. Comment va votre père? Je compte bien dîner avec lui un jour de cette semaine au Rocher de Cancale, comme nous faisons tous les ans depuis dix ans. Dites-moi bien qu'il n'est pas malade.

--Il est en bonne santé. Je vous remercie, monsieur. Que désirez-vous?

--Eh! mais, c'est l'époque du rassortiment. Je viens vous faire mes commandes annuelles. Je suis arrivé ce matin par la diligence, et je loge, comme de coutume, à l'hôtel de la Victoire, rue du Coq-Héron."

Et M. Joseph Peignot, tirant un papier de sa poche, énuméra les objets dont il avait besoin, services de table par douzaines, assiettes par centaines, cuvettes, pots. Une commande superbe.

"Je m'efforcerai de vous satisfaire, monsieur", dit Onésime.

Les yeux sur le tarif, il indiqua soigneusement le prix des pièces que le marchand énumérait ... Vingt-quatre services à la Charte, blanc et or ... douze services Lamartine, soixante garnitures de toilette ...

"Vous voyez, dit M. Joseph Peignot, je ne crains pas de me charger de marchandises. Il faut beaucoup acheter si l'on veut beaucoup vendre. Je suis hardi, tel que vous me voyez, et je ne crains pas les risques du commerce ... Vous n'avez pas meilleur client que moi", ajouta-t-il avec un bon rire.

Et, aussitôt, il prit un air attristé et soupira d'un ton plaintif:

"Vous me ferez bien une petite réduction. Vous tenez vos prix trop haut. Les temps sont durs. Il y a de l'argent en France, mais il se cache. La sécurité manque. Faites-moi ma petite réduction.

--J'ai le regret de ne pouvoir vous accorder ce que vous me demandez, monsieur, répondit Onésime avec une politesse glaciale.

--Vous ne pouvez me faire cinq du cent en sus de la remise ordinaire? Vous plaisantez!

--Non, monsieur, je ne plaisante pas.

--Votre papa, lui, me la ferait tout de suite, ma petite réduction. Il m'accorde toutes les remises que je lui demande. Il ne refuse rien à son vieil ami Peignot. Voilà un brave homme, le papa Dupont!

--Brisons là, monsieur, dit Onésime en se levant. Après ce que vous venez de me dire, je ne puis plus communiquer avec vous que par l'intermédiaire de deux de mes amis.

--Qu'est-ce que vous dites? demanda le Dijonnais, dont l'âme innocente se remplissait de surprise.

--Je dis, monsieur, que j'aurai l'honneur de vous envoyer mes témoins, qui se feront un devoir de se mettre à la disposition des vôtres.

--Je ne vous comprends pas.

--C'est donc, monsieur, que je n'ai pas parlé avec assez de clarté. Veuillez m'en excuser. Je vous envoie mes témoins parce que vous avez insulté mon père.

--Moi, insulter votre père, un ami de dix ans, un confrère que j'estime, que j'honore! Vous n'êtes pas dans votre bon sens, jeune homme!

--Vous l'avez insulté, monsieur, en déclarant qu'il pouvait vous faire une réduction sur le tarif de ses marchandises, ce qui était insinuer que ses bénéfices sont excessifs et par conséquent iniques, puisqu'il peut, selon vous, les réduire sur votre demande. C'était enfin lui reprocher de vous faire tort de la différence, dans le cas où vous ne la réclameriez pas, et l'accuser d'indélicatesse à votre préjudice. Vous l'avez donc insulté. Je crois m'être, cette fois, suffisamment expliqué."

En entendant ces paroles, le Dijonnais ouvrait une bouche et des yeux tout ronds. L'impossibilité où il se trouvait de rien comprendre à ces raisons l'accablait, et ce qui l'effrayait le plus, c'était le calme et la douceur avec lesquels elles étaient déduites. Onésime Dupont lui parlait, en effet, de cette voix lente et mélodieuse avec laquelle il devait plus tard soutenir dans les clubs et à l'Assemblée nationale les motions les plus terrifiantes.

"Jeune homme, dit en pâlissant le marchand de Dijon, l'un de nous deux est fou, cela est certain et nécessaire. Mais je crois fermement--et je jurerais au besoin--que c'est vous. Je ne quitterai point Paris avant d'avoir vu votre père et de m'être expliqué avec lui. Ce qui m'arrive à cette heure est tellement étrange, que je ne croyais pas qu'il dût jamais arriver rien de semblable, ni à moi ni, d'ailleurs, à personne autre."

Et il sortit, accablé d'une sorte d'étonnement et sentant qu'il allait être malade. Il le fut, en effet, et se mit au lit dans l'hôtel de la Victoire, rue du Coq-Héron.

Cependant Onésime Dupont écrivit à deux sous-officiers de la caserne du Château-d'Eau qu'il avait un service à leur demander. C'étaient deux sergents bousingots qui servaient couramment de témoins aux rédacteurs du National et aux membres du club Espérance.