Chapter 5
Tout compte fait, je ne sais pas de plaisir plus paisible que celui de bouquiner sur les quais. On remue avec la poussière de la boîte à deux sous, mille ombres terribles ou charmantes. On fait dans ces humbles étalages des évocations magiques. On conserve avec les morts qu'on y rencontre en foule. Les Champs-Élysées tant vantés des anciens n'offraient rien aux sages après leur mort que le Parisien ne trouve en cette vie sur les quais, du Pont-Royal au Pont Notre-Dame. A mon gré, les myrtes de Virgile ne sont pas plus aimables que les petits platanes qui ombragent le repos des fiacres le long de la Monnaie, et qu'on va arracher. Ils sont petits et grêles. Mais ils ont de la grâce. Sans eux, le bel hôtel de la Monnaie, de ce style Louis XVI, si sage, si raisonnable, si judicieux, plaira moins. La pierre la mieux sculptée semble dure quand aucun feuillage ne s'agite auprès d'elle. Puis il faut des arbres devant les palais pour rappeler l'homme à la nature.
Quelques bouquineurs vieillis et chagrins, que je rencontrais durant mes lentes promenades, me confiaient leurs mécomptes: "On ne trouve plus rien, me disaient-ils, dans la boîte à deux sous." Et ils louaient le temps passé, alors que M. de la Rochebilière découvrait chaque matin, entre le Pont-Neuf et le Pont-Royal, l'édition princeps de quelque chef-d'oeuvre classique. Pour moi, je n'ai jamais trouvé sur les quais aucune édition originale de Molière ou de Racine, mais ce qui vaut mieux encore que le Tartufe avant les cartons ou l'Athalie in-4º, j'y ai trouvé des leçons de sagesse. Tout ce papier barbouillé m'a enseigné la vanité du succès qui passe et des célébrités éphémères. Je ne peux fouiller la boîte à deux sous sans me sentir aussitôt envahi par une paisible et douce tristesse, et sans me dire: A quoi bon ajouter à tout ce papier noirci quelques pages encore? Il serait meilleur de ne point écrire.
VIII
LE GARDE DU CORPS
Élevé sur le quai Voltaire, dans la poussière des livres et des bibelots, au milieu des bouquineurs et des fureteurs de toute sorte, j'ai connu tout enfant des amateurs de faïence, d'armes, d'estampes, de médailles. J'en ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en fer et j'en ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en bois; j'ai connu des bibliophiles et des bibliomanes; et je n'ai point vu qu'ils méritassent les railleries du vulgaire. Je puis vous assurer que tous ces gens singuliers ont le goût délicat, l'esprit orné, les moeurs douces; et mon amitié pour les bonnes gens qui mettent toutes sortes de choses dans leurs armoires date des premiers jours de ma vie.
Du temps que j'étais le plus maigre, le plus timide, le plus gauche et le plus rêveur des rhétoriciens, je passais avec délices mes jours de congé chez Leclerc jeune, qui vendait alors des armures anciennes dans une petite boutique basse du quai Voltaire. Leclerc jeune était vieux. C'était un petit homme hérissé, boiteux comme Vulcain, qui, ceint d'un tablier de serge, limait du matin au soir des armes serrées dans un étau, sur le bord de son établi.
Il polissait sans cesse d'antiques épées qui, désormais innocentes, devaient, au sortir de ses mains, achever paisiblement leur destinée dans quelque panoplie de château. Sa boutique était pleine de hallebardes, de morions, de salades, de gorgerins, de cuirasses, de grèves et d'éperons, et il me souvient d'y avoir vu une targe du XVe siècle, toute peinte de devises galantes et telle que ceux qui ne l'ont point vue ont manqué de respirer une merveilleuse fleur de chevalerie. Il y avait là des lames de Tolède et des armures sarrasines d'une grâce infinie; ces casques ovales d'où tombait un réseau de mailles d'acier fin comme la mousseline, ces boucliers damasquinés d'or m'ont donné dans mon jeune âge une vive admiration pour les émirs exquis et terribles qui combattaient contre les barons chrétiens à Ascalon et à Gaza; et si maintenant encore je prends tant de plaisir à lire la tragédie de Zaïre, c'est sans doute parce que mon imagination se plaît à parer de ces belles armes l'aimable et malheureux Orosmane. A vrai dire, les casques et les boucliers de Leclerc jeune ne dataient pas des croisades; mais j'étais enclin à voir dans la boutique de mon vieil ami la cotte de Villehardouin et le cimeterre de Saladin.
C'était l'effet de mon enthousiasme rêveur, et je dois déclarer que l'armurier n'y aidait point. Il limait beaucoup et ne parlait guère. Jamais je ne l'entendis vanter ses armes, hors deux ou trois épées de bourreau qu'il tenait pour de bonnes pièces. Leclerc jeune était un honnête homme, ancien garde royal, très estimé de ses clients.
Il n'en avait pas de plus familier ni de plus assidu que M. de Gerboise, vieux royaliste, à qui il souvenait d'avoir fait la chouannerie en 1832, avec Mme la duchesse de Berri, et qui amusait sa vieillesse à meubler d'épées historiques sa salle d'armes du château de Mauffeuges, aux Rosiers. Ce grand vieillard, qui avait été garde du corps de Charles X, abondait en récits de cour et en généalogies qu'il débitait d'une voix de tonnerre, dans un langage qui me semblait ancien et qui était provincial. M. de Gerboise était bon gentilhomme, avec un air paysan et un parler rustique. La face rougeaude sous une abondante crinière blanche, grand, gros, fier encore de ses mollets, qui avaient été les plus beaux du royaume, vers 1827, jurant Dieu et tous les saints de l'Anjou, violent et finaud, pieux, bretteur et paillard, il m'amusait infiniment par la verdeur de ses propos et par l'abondance de ses anecdotes.
Il traitait avec quelque considération Leclerc jeune, qui avait été garde royal et qui, dans sa simplicité laborieuse, tenait plus de l'artisan que du brocanteur. Et, parvenu à l'âge où l'on a perdu tous les compagnons des jeunes années, le vieux chouan de 1832 se plaisait à rappeler devant l'ancien soldat de la Restauration les souvenirs de leur commune jeunesse.
Tandis qu'il parlait, je me faisais tout petit dans mon coin pour qu'on ne m'aperçût pas, et j'écoutais.
Que de fois je l'entendis conter les souvenirs de la Révolution de 1830 et le voyage royal de Cherbourg! C'est un récit qu'il terminait toujours en s'écriant:
"Le maréchal Maison, quel gueux!"
Leclerc ne manquait pas d'ajouter:
"Pendant trois jours, monsieur le marquis, nous n'eûmes à manger que les pommes de terre que nous prenions dans les champs. Et je reçus d'un paysan un coup de fourche dont je suis demeuré boiteux."
C'est tout ce qu'il avait gagné au service du roi, et pourtant il était resté royaliste, et il gardait précieusement dans le tiroir de sa commode un morceau du drapeau blanc que le régiment s'était partagé dans la cour du château de Rambouillet.
Un jour, il m'en souvient, M. de Gerboise demanda de sa voix rude et chaude:
"Leclerc, où donc étiez-vous en garnison dans l'été de 1828?"
L'armurier, levant la tête de dessus son établi:
"A Courbevoie, monsieur le marquis.
--Parfaitement. J'ai connu votre colonel, le petit de la Morse, dont les fils ont aujourd'hui des emplois à la cour de Badinguet."
Et, d'un geste dédaigneux, il montra le château dont on voyait confusément, à travers les vitres, l'aile aux longs frontons régner sur l'autre rive du fleuve.
"Moi, mon bon Leclerc, ajouta-t-il, au mois de juillet 1828, j'étais de service, comme garde du corps, au château de Saint-Cloud, 2e compagnie, bandoulière verte ... Ah! bigre! nous n'étions pas déguisés en mardi-gras comme les cent-gardes de M. Bonaparte. C'est bien une idée de parvenu que d'habiller les soldats du trône en oiseau de paradis. Nous portions, mon vieux Leclerc, le casque d'argent avec chenille noire et plumet blanc, l'habit bleu de roi à collet écarlate, épaulettes, aiguillettes et brandebourgs d'argent, le pantalon de casimir blanc."
Puis, se frappant sur le mollet un coup sonore, il ajouta:
"Et bottes à l'écuyère ... A vingt ans, garde de deuxième classe avec rang de lieutenant, un rendez-vous tous les soirs et un duel toutes les semaines ... Je n'étais pas à plaindre. Ah! Leclerc, c'était le bon temps!
--Oui, monsieur le marquis, répondait doucement l'armurier, en continuant d'astiquer une lame, oui, c'était le bon temps dans un sens; mais j'étais tout de même malheureux par rapport aux camarades de chambrée qui avaient trouvé une grammaire dans mon fourniment. Parce qu'il faut vous dire que j'avais voulu apprendre le français au régiment, et j'avais acheté une grammaire sur ma paye. Mais les hommes se sont fichus de moi, et ils m'ont berné dans mes draps. Et pendant six mois on chantait dans le quartier:
As-tu vu la grand'mère, As-tu vu la grand'mère A Leclerc?
--Ils n'avaient pas tant tort, reprit gravement M. de Gerboise. Dans votre condition, mon ami, vous n'aviez pas besoin d'apprendre la grammaire. C'est comme si moi, dans mon état j'avais voulu connaître l'hébreu. Mon lieutenant-commandant, le comte d'Andive, se serait fichu de moi, et il aurait eu bigrement raison. Je vous disais donc, Leclerc, que j'étais de service à Saint-Cloud, en habit bleu et pantalon blanc, parce que c'était l'été. Dans la tenue d'hiver, le pantalon était bleu de roi comme l'habit.
--C'est comme nous, dit l'armurier. Nous avions l'été des pantalons de coutil.
--Oui, dit le marquis, et ce n'était pas le plus beau de votre affaire. Mais vous étiez tout de même de brave gens, et ce que j'en dis, Leclerc, n'est pas pour vous affliger. Donc, pendant qu'on vous bernait gentiment dans vos couvertures au quartier de Courbevoie, je prenais mon service à Saint-Cloud. Une nuit, je fus mis de faction sous les fenêtres du roi, et ce que je vis cette nuit-là, je ne l'oublierai jamais.
"Tout était dans l'ordre; le drapeau flottait sur le château. Le capitaine de la compagnie, qui avait rang de lieutenant-général, dormait dans son lit, les clés sous son traversin. Le cri des grillons déchirait le grand silence de la nuit, et la lune levée au-dessus des arbres argentait les allées du parc désert. Le mousquet au bras, je rêvais, contre le perron, à mes affaires et à mes plaisirs. Tout à coup, je vis la fenêtre de la chambre où couchait le roi s'ouvrir et Charles X paraître sur le balcon, en bonnet de nuit à rubans et en robe de chambre à ramages. La clarté blanche du ciel coulait sur ses grands traits aimables et nobles. La bouche entr'ouverte, à sa coutume, il avait un air triste que je ne lui connaissais pas. Il regarda tour à tour longuement la lune montée au zénith et quelque chose qu'il tenait dans le creux de la main gauche et qui me parut être un médaillon. Puis il se mit à baiser tendrement ce médaillon, le bras droit tendu vers l'astre qu'il semblait prendre à témoin. Des larmes coulaient sur ses joues. J'étais si troublé de ce que je voyais, que le canon de mon mousquet se mit à battre violemment contre ma bandoulière. Les regards et les baisers se prolongèrent durant quelques instants. Puis le roi rentra dans sa chambre et j'entendis qu'il fermait la fenêtre.
"Leclerc, n'auriez-vous pas été touché à ma place de voir ce vieux roi en bonnet de nuit baiser un portrait, des cheveux, une relique de femme (je n'ai pu distinguer ce qu'il y avait dans le médaillon) et attester la lune, par ses larmes, de la fidélité de ses tendresses et de ses douleurs? Pauvre roi! il n'y avait plus que la lune alors qui sût ses jeunes amours!
"J'ai l'idée, Leclerc, que cette nuit-là Charles X songeait à Mme de Polastron, qui l'avait aimé lorsqu'il était le brillant comte d'Artois, qui l'alla rejoindre à l'armée de Condé où il traînait les misères de l'exil, et qui, lui apportant sous la tente, au milieu des soldats, ses diamants, ses bijoux, son or ramassé à la hâte, lui sacrifia sa fortune et son honneur. Qu'en pensez-vous, Leclerc?"
L'armurier hocha la tête; il était visible qu'il n'en pensait rien.
M. de Gerboise reprit vivement:
"Oui, j'aime à penser, Leclerc, que cette nuit-là, à Saint-Cloud, trente-cinq ans après la mort de Mme de Polastron, Charles X pleurait sa meilleure amie. Et il avait bigrement raison.
"Leclerc, nous avons tort, tous les deux, de nous obstiner à vivre.
--Pourquoi donc, monsieur le marquis? demanda l'armurier.
--Parce que, mon ami, ce n'est pas la peine de rester en ce monde quand on n'y fait plus l'amour. Et puis nous ne reverrons plus nos rois."
J'avais dès lors quelques raisons de croire que Charles X fut l'esprit le plus léger et la tête la plus faible du monde. J'ai, depuis ce temps, beaucoup lu son histoire sans y rien découvrir à son honneur. Je recueille cette anecdote du vieux roi en bonnet de nuit entretenant la lune, comme l'endroit le plus sympathique de sa vie.
IX
MADAME PLANCHONNET
J'avais cela d'heureux, qu'au printemps j'entrais dans ma dix-septième année. Mon père m'avait envoyé passer les vacances de Pâques à Corbeil, chez ma tante Félicie, qui habitait une maisonnette au bord de la Seine et y vivait dans la dévotion et les médicaments. Elle m'embrassa avec un juste sentiment de ce qu'on doit à sa famille, me félicita d'avoir passé mon baccalauréat, me dit que je ressemblais à mon père, me recommanda de ne pas fumer la cigarette dans mon lit, et me donna ma liberté jusqu'au dîner.
J'entrai dans la chambre que la vieille servante Euphémie m'avait préparée, et je défis ma malle qui contenait, précieusement serré entre mes chemises, le manuscrit de mon premier ouvrage. C'était une nouvelle historique, Clémence Isaure, où j'avais mis tout ce que je concevais de l'amour et de l'art. J'en étais assez content. Après avoir fait un brin de toilette, j'allai me promener au hasard dans la ville. En suivant les boulevards plantés d'ormeaux, dont la paix un peu triste me charmait, je vis, sur la porte d'une maison basse, tapissée de glycine, un écriteau blanc où l'on lisait en lettres noires: l'Indépendant, journal quotidien, politique, commercial, agricole et littéraire. Cette inscription réveilla mes pensées de gloire. J'étais tourmenté depuis quelques mois du désir de faire imprimer ma Clémence Isaure. Ambitieux et modeste, il me semblait que cette maison paisible, cachée dans le feuillage, offrirait un asile convenable à ma première oeuvre, et dès lors l'idée germa dans ma tête de porter mon manuscrit à l'Indépendant.
La vie que je menais à Corbeil était douce et monotone. Ma tante me contait, à dîner, sa brouille avec le docteur Germond, laquelle, survenue dix ans en çà, l'occupait encore; elle gardait pour le café ses histoires de M. l'abbé Laclanche, homme excellent, mais fatigué par l'âge et l'embonpoint, qui dormait au confessionnal pendant que ma tante lui disait ses péchés. Après quoi, l'excellente femme m'envoyait coucher en me recommandant de ne pas fumer dans mon lit.
Un jour, étant seul au salon, je remuai par ennui les journaux qui se trouvaient sur le guéridon d'acajou. C'étaient des numéros de l'Indépendant, auquel ma tante était abonnée. De petit format, avec des caractères usés sur un papier trop mince, l'Indépendant avait un air de modestie qui m'encourageait.
J'en parcourus deux ou trois numéros; le seul article littéraire que j'y trouvai, avait pour titre: Une petite soeur de Fabiola. Il était signé d'un nom de femme. Je reconnus avec plaisir qu'il était dans le genre de ma Clémence Isaure, mais plus faible. Et cette considération me détermina à porter mon manuscrit au rédacteur en chef du journal. Son nom était inscrit sous le titre: Planchonnet.
Je fis un rouleau de ma Clémence Isaure, et, sans instruire ma tante de la démarche que j'allais tenter, je me rendis, avec un peu de fièvre, à la maison tapissée de glycine. M. Planchonnet me reçut tout de suite dans son cabinet. Il écrivait, ayant mis bas son habit et son gilet. C'était un géant, et le plus velu que j'eusse encore rencontré. Il était tout noir, faisait à chaque mouvement un bruit de crins froissés et sentait le fauve. Il ne s'arrêta point d'écrire à ma venue et, suant, soufflant, la poitrine à l'air, il acheva son article; puis, il posa sa plume et me fit signe de parler.
Je lui balbutiai mon nom, le nom de ma tante, l'objet de ma visite, et je lui tendis en tremblant mon manuscrit.
"Je le lirai, me dit-il. Revenez samedi ..." Je sortis dans un trouble affreux et souhaitant que la fin du monde et la conflagration universelle survinssent avant ce samedi, tant une nouvelle rencontre avec le rédacteur en chef m'effrayait. Mais le monde ne finit pas, le samedi vint et je revis M. Planchonnet.
"A propos, me dit-il, j'ai lu votre petite chose; c'est très gentil. Je la mettrai dans le canard. Qu'est-ce que vous faites demain soir? Venez donc manger la soupe à la maison. Je demeure place Saint-Guenault, vis-à-vis de la Tour carrée. Ce sera en famille. Et sans cérémonie."
J'acceptai avec beaucoup de reconnaissance.
Le lendemain, à six heures, je trouvai M. Planchonnet dans son salon, avec deux ou trois enfants sur les genoux et d'autres sur les épaules. Il en avait jusque dans ses poches. Ils l'appelaient papa et le tiraient par la barbe. Il portait une redingote neuve, du linge blanc, et sentait la lavande.
Une femme entra, blanche et frêle, un peu fanée, mais agréable avec ses cheveux d'or pâle et ses yeux de pervenche, gracieuse malgré sa taille défaite.
"C'est Mme Planchonnet", me dit-il.
Les enfants (je reconnus qu'il n'y en avait que six) étaient gros et rudes, chargés en couleur, beaux d'une certaine façon. Leurs jambes et leurs bras nus formaient autour de leur père colossal un emmêlement de chairs fraîches, et leurs yeux farouches me regardaient tous à la fois.
Mme Planchonnet s'excusa de leur impolitesse.
"Nous ne restons pas longtemps dans le même endroit; ils n'ont le temps de connaître personne; ce sont de petits sauvages; ils ignorent tout. Et comment voulez-vous qu'ils apprennent quelque chose en changeant de pension tous les six mois? Henri, l'aîné, a onze ans passés. Il ne sait pas encore un mot de catéchisme. Je ne sais vraiment pas comment nous lui ferons faire sa première communion ... Votre bras, Monsieur."
Le dîner était abondant. Une jeune paysanne, attentivement surveillée par Mme Planchonnet, apportait des plats et des plats encore: tourtes, rôtis, pâtés, fricassées et d'énormes volailles que notre hôte, sa serviette sous le menton, la fourchette à trois dents d'une main, et de l'autre le couteau à manche en pied de biche, faisait placer devant lui, en montrant toutes ses dents et en roulant des yeux terribles au milieu des poils de son visage. Les coudes arrondis, il découpait avec facilité les chairs blanches ou noires, servait lui-même largement ses petits, sa femme et son convive, et disait, avec un rire affreux, des choses innocentes.
Mais c'était en versant à boire qu'il montrait toute sa magnificence d'ogre bon enfant. De ses énormes bras, il tirait par le goulot, sans se baisser, quelqu'une des bouteilles amassées à ses pieds et versait des rouges-bords à sa femme qui refusait en vain, aux enfants déjà endormis, une joue dans leur assiette, et à moi, malheureux, qui avalais sans goûter, les vins rouges, roses, blancs, ambrés ou dorés, dont il proclamait, d'une voix joyeuse, l'âge et le cru, sur la foi de l'épicier qui les lui avait vendus. Nous vidâmes ainsi un nombre que j'ignore de bouteilles diversement cachetées. Après quoi, j'exprimais à mon hôtesse des sentiments nobles et tendres. Tout ce que j'avais dans l'âme d'héroïque et d'amoureux se pressait à mes lèvres. Je poussais la conversation au sublime. Mais j'éprouvais une réelle difficulté à l'y maintenir, car, si M. Planchonnet approuvait de la tête mes spéculations les plus transcendantes, il n'y donnait aucune suite et me parlait incontinent du choix et de la préparation des champignons comestibles ou de quelque autre sujet culinaire. Il avait dans la tête un parfait cuisinier et une bonne géographie gastronomique de la France. Parfois aussi, il rapportait des traits d'esprits de ses enfants.
Je m'entendais mieux avec Mme Planchonnet qui déclara à plusieurs reprises qu'elle avait le goût de l'idéal. Elle me confia qu'elle avait lu autrefois une poésie qui l'avait transportée, mais dont elle ne se rappelait plus l'auteur, parce qu'elle se trouvait dans un livre qui renfermait des morceaux de différents poètes.
Je récitais tout ce que je savais d'élégies. Mais les vers se perdirent pour la plupart dans les cris des enfants qui s'entregriffaient horriblement sous la table.
Au dessert, je connus que j'aimais Mme Planchonnet. Et cet amour était si généreux que, loin de l'étouffer dans mon coeur, je le répandais en longs regards et en paroles abondantes. Je m'expliquai sur la vie et la mort et j'ouvris mon âme tout entière à Mme Planchonnet qui, laissant couler ses paupières sur ses beaux yeux bleus, et penchant son visage amaigri que plissait la fatigue, me disait d'une voix molle: "N'est-ce pas, Monsieur?" et tâchait de sourire.
J'avais encore beaucoup à lui dire quand elle nous quitta pour aller coucher les petits qui, les jambes en l'air, dormaient profondément sur leurs chaises. Ce départ me laissa pensif en face de Planchonnet, qui versait des liqueurs. Je lui trouvai l'air d'une brute. Sa tranquillité pesante m'irritait. Mais j'étais inspiré par les sentiments les plus nobles. Je souhaitai intérieurement qu'il eût une belle âme et que j'en eusse une plus belle encore, afin que Mme Planchonnet fût aimée de deux hommes dignes d'elle.
C'est pourquoi je résolus de sonder le coeur de Planchonnet.
"Monsieur, lui dis-je, vous exercez une belle profession.
--Ah! me répondit-il, en allumant sa pipe, vous trouvez ça beau de rédiger des canards dans les départements. Et des canards cléricaux. Je travaille pour la calotte. Mais on ne choisit pas son parti, n'est-il pas vrai?"
Et il se mit à fumer tranquillement sa pipe en écume de mer, sur laquelle une femme nue était sculptée voluptueusement.
Je lui demandai:
"Monsieur Planchonnet, connaissez-vous ma tante?"
Il me répondit:
"Je ne connais personne à Corbeil. Il y a six mois, j'étais à Gap ... Un peu d'anisette, n'est-ce pas?"
Un immense besoin de tendresse s'était développé en moi. Il me venait de l'amitié pour Planchonnet. Je lui témoignai de la familiarité, de l'intérêt et surtout de la confiance. Je lui contai ma vie; je lui fis part de mes espérances et de mes rêves.
Il cessa de fumer. Je parlai encore. Enfin, m'étant aperçu qu'il sommeillait, je me levai, lui souhaitai le bonsoir et lui exprimai le désir de présenter mes hommages à Mme Planchonnet. Il me fit entendre que je ne pourrais le faire, parce qu'elle était couchée. J'en fus aux regrets et cherchai mon chapeau, que j'eus grand'peine à trouver. Planchonnet me reconduisit avec une lampe jusqu'au palier et me donna, sur la manière de tenir la rampe et de descendre les marches, des conseils qu'on me donne pas d'ordinaire. Mais l'escalier était apparemment un difficile escalier, car j'y trébuchai dès les premiers degrés. Tandis que je descendais, Planchonnet, penché sur la rampe, me demanda si je retrouverais bien la maison de ma tante. Cette question m'offensa. Je promis de la trouver sans peine; en quoi je m'engageais beaucoup trop, car je passai une partie de la nuit à la chercher. Pendant cette recherche, je m'impatientais de la maladresse avec laquelle on met parfois les deux pieds dans les ruisseaux. Cependant, je roulais vainement dans ma tête l'action d'éclat par laquelle je pourrais exciter l'admiration de Mme Planchonnet. Je songeais à ses jolis yeux bleus, et j'étais vraiment désolé que sa taille ne fût pas aussi jolie que ses yeux.
Le lendemain, je me réveillai par un grand soleil, avec la langue sèche et la peau brûlante. Surtout je souffrais de ne pouvoir me rappeler ce que j'avais dit la veille à Mme Planchonnet, et j'avais tout lieu de croire que c'étaient des sottises.