Pierre Nozière

Chapter 2

Chapter 23,797 wordsPublic domain

Le lendemain, il faisait un beau soleil; j'étais seul dans la salle à manger. Par la fenêtre ouverte, et qui donnait sur la cour, les piaillements vigoureux des moineaux entraient avec des flots de lumière et les senteurs des lilas cultivés par notre concierge, grand amateur de jardins. J'avais une arche de Noé toute neuve, qui poissait les doigts et sentait cette bonne odeur de jouet neuf que j'aimais tant. Je rangeais sur la table les animaux par couples, et déjà le cheval, l'ours, l'éléphant, le cerf, le mouton et le renard, s'acheminaient deux à deux vers l'arche qui devait les sauver du déluge.

On ne sait pas ce que les joujoux font naître de rêves dans l'âme des enfants. Ce paisible et minuscule défilé de tous les animaux de la création m'inspirait vraiment une idée mystique et douce de la nature. J'étais pénétré de tendresse et d'amour. Je goûtais à vivre une joie inexprimable.

Tout à coup, un bruit sourd de chute retentit dans la cour; un bruit profond et comme lourd, inouï, qui me glaça d'épouvante.

Pourquoi, par quel instinct ai-je frissonné? Je n'avais jamais entendu ce bruit-là. Comment en avais-je, instantanément, senti toute l'horreur? Je m'élance à la fenêtre. Je vois, au milieu de la cour, quelque chose d'affreux! un paquet informe et pourtant humain, une loque sanglante. Toute la maison s'emplit de cris de femmes et d'appels lugubres. Ma vieille bonne entre, blême, dans la salle à manger:

"Mon Dieu! le marchand de lunettes qui s'est jeté par la fenêtre, dans un accès de fièvre chaude!"

De ce jour, je cessai définitivement de croire que la vie est un jeu, et le monde une boîte de Nuremberg. La cosmogonie du petit Pierre Nozière alla rejoindre dans l'abîme des erreurs humaines a carte du monde connu des anciens et le système de Ptolémée.

III

MADAME MATHIAS

Mme Mathias était une sorte de femme de charge et de bonne d'enfant qui, par son grand âge et son mauvais caractère, s'était attiré beaucoup de considération. Mon père et ma mère, qui l'avaient attachée à ma très petite personne, ne l'appelaient que Mme Mathias, et ce fut pour moi une grande surprise d'apprendre un jour qu'elle avait un nom de baptême, un nom de jeune fille, un petit nom, et qu'elle se nommait Virginie. Mme Mathias avait eu des malheurs, elle en gardait la fierté. Les joues creuses, avec des yeux de braise sous les mèches grises de ses cheveux qui se tordaient hors de sa coiffe, noire, sèche, muette, sa bouche ruinée, son menton menaçant et son morne silence, affligeaient mon père.

Maman, qui gouvernait la maison avec la vigilance d'une reine d'abeilles, avouait pourtant qu'elle n'osait pas faire d'observation à cette femme d'âge, qui la regardait en silence avec des yeux de louve traquée. Mme Mathias était généralement redoutée. Seul dans la maison, je n'avais pas peur d'elle. Je la connaissais, je l'avais devinée, je la savais faible.

A huit ans, j'avais mieux compris une âme que mon père à quarante, bien que mon père eût l'esprit méditatif, assez d'observation pour un idéaliste, et quelques notions de physiognomonie puisées dans Lavater. Je me rappelle l'avoir entendu longuement disserter sur le masque de Napoléon rapporté de Sainte-Hélène par le docteur Antomarchi, et dont une épreuve en plâtre, pendue dans son cabinet, a terrifié mon enfance.

Mais il faut dire que j'avais sur lui un grand avantage: j'aimais Mme Mathias, et Mme Mathias m'aimait. J'étais inspiré par la sympathie; il n'était guidé que par la science. Encore ne s'appliquait-il pas beaucoup à pénétrer le caractère de Mme Mathias. Ne prenant aucun plaisir à la voir, il ne la regardait guère, et peut-être ne l'avait-il point assez observée pour s'apercevoir qu'un petit nez mou, d'une innocente rondeur, s'était singulièrement planté au milieu du masque austère sous lequel elle figurait dans la vie.

Et ce nez, en effet, ne se faisait pas remarquer. Il passait presque inaperçu sur cette scène de désolation violente qu'était le visage de Mme Mathias. Pourtant il était digne d'intérêt. Tel que je le retrouve au fond de ma mémoire, il m'émeut par je ne sais quelle expression de tendresse souffrante et d'humilité douloureuse. Je suis le seul être au monde qui y ait fait attention, et encore, n'ai-je commencé à le bien comprendre que lorsqu'il n'était plus qu'un souvenir lointain, gardé par moi seul.

C'est maintenant surtout que j'y songe avec intérêt. Ah! Madame Mathias, que ne donnerais-je pas pour vous revoir aujourd'hui telle que vous étiez dans votre vie terrestre, tricotant des bas, une aiguille fichée sur l'oreille, sous votre bonnet à tuyaux, et des besicles énormes chaussant le bout de votre nez trop faible pour les porter. Vos besicles glissaient toujours, et vous en éprouviez toujours une impatience nouvelle; car vous n'avez jamais su vous soumettre en riant à la nécessité, et vous portiez au milieu des misères domestiques une âme indignée.

Ah! Madame Mathias, Madame Mathias, que ne donnerais-je point pour vous revoir telle que vous fûtes, ou du moins pour savoir ce que vous êtes devenue, depuis trente ans que vous avez quitté ce monde où vous aviez si peu de joie, où vous teniez si peu de place et que vous aimiez tant. Je l'ai senti, vous aimiez la vie, et vous vous attachiez aux affaires terrestres avec cette obstination désespérée des malheureux. Si j'avais de vos nouvelles, Madame Mathias, j'en recevrais infiniment de contentement et de paix. Dans le cercueil des pauvres où vous vous en êtes allée par un beau jour de printemps, il m'en souvient, par un de ces beaux jours dont vous goûtiez si bien la douceur, chère dame, vous emportiez mille choses touchantes, tout un monde d'idées créé par l'association de votre vieillesse et de mon enfance. Qu'en avez-vous fait, Madame Mathias? Là où vous êtes, vous souvient-il encore de nos longues promenades?

Chaque jour, après le déjeuner, nous sortions ensemble; nous gagnions les avenues désertes, les quais désolés de Javel et de Billy, la morne plaine de Grenelle, où le vent soulevait tristement la poussière. Ma petite main serrée dans sa main rugueuse, qui me rassurait, je parcourais des yeux la rude immensité des choses. Entre cette vieille femme, ce petit garçon rêveur et ces paysages mélancoliques de banlieue, il y avait des harmonies profondes. Ces arbres poudreux, ces cabarets peints en rouge, l'invalide qui passait, la cocarde à la casquette; la marchande de gâteaux aux pommes, assise contre le parapet, à côté de ses carafes de coco bouchées avec des citrons, voilà le monde dans lequel Mme Mathias se sentait à l'aise. Mme Mathias était peuple.

Or, un jour d'été, comme nous longions le quai d'Orsay, je la priai de descendre sur la berge pour voir de plus près les grues décharger du sable, ce à quoi elle consentit tout de suite. Elle faisait toujours tout ce que je voulais, parce qu'elle m'aimait et que ce sentiment lui ôtait toute force. Au bord de l'eau et tenant ma bonne par un pan de sa jupe d'indienne à fleurs, je regardais curieusement la machine qui, d'un air patient d'oiseau pêcheur, prenait sur le bateau les paniers pleins, puis, promenant en demi-cercle sa longue encolure, les allait verser sur la rive. A mesure que le sable s'amassait, des hommes en pantalon de toile bleue, nus jusqu'à la ceinture, la chair couleur de brique, le jetaient par pelletées contre un crible.

Je tirai la jupe d'indienne.

"M'ame Mathias, pourquoi ils font ça? dis, m'ame Mathias?"

Elle ne répondit point. Elle s'était baissée pour ramasser quelque chose à terre. Je croyais d'abord que c'était une épingle. Elle en trouvait chaque jour deux ou trois, qu'elle piquait à son corsage. Mais, cette fois, ce n'était pas une épingle. C'était un couteau de poche, dont le manche de cuivre représentait la colonne Vendôme.

"Montre, montre-moi ce couteau, m'ame Mathias. Donne-le moi! Pourquoi tu ne me le donnes pas, dis?"

Immobile, muette, elle regardait le petit couteau avec une attention profonde et je ne sais quoi d'égaré qui me fit presque peur.

"M'ame Mathias, qu'est-ce que tu as, dis?"

Elle murmura, d'une voix faible que je ne lui connaissais pas:

"Il en avait un tout pareil.

--Qui donc ça? M'ame Mathias, qui donc qu'en avait un tout pareil?"

Et tirée par la robe, elle me regarda, de ses yeux brûlés, où l'on ne voyait que du rouge et du noir, toute surprise, comme si elle ne me savait plus là, et elle me répondit:

"Mais c'était Mathias, donc; c'était Mathias.

--Qui Mathias?"

Elle se passa la main sur les paupières qui restèrent froissées et tirées, mit soigneusement le couteau dans sa poche, sous son mouchoir, et me répondit:

"Mathias, mon mari.

--Alors, tu l'avais épousé.

--Je l'avais épousé pour mon malheur! J'étais riche, j'avais un moulin à Aunot, près de Chartres. Il a mangé la farine, l'âne et le moulin, et tout! Il m'a mise sur la paille et, quand je n'ai plus rien eu, il m'a quittée. C'était un ancien militaire, un grenadier de l'Empereur, blessé à Waterloo. Il avait pris du vice à l'armée."

Tout cela m'étonnait beaucoup; je réfléchis un instant et je dis:

"Ton mari, ce n'était pas un mari comme papa, n'est-ce pas, m'ame Mathias?"

Mme Mathias ne pleurait plus; c'est avec une sorte de fierté qu'elle me répondit:

"Des hommes comme Mathias, il n'y en a plus. Il avait tout pour lui, celui-là! Grand, fort, et beau, et malin, et jovial! Et toujours bien tenu, toujours une rose à la boutonnière. C'était un homme bien agréable!"

IV

L'ÉCRIVAIN PUBLIC

Dans l'humble maison que ma mère gouvernait avec sagesse, Mme Mathias n'était précisément ni femme de charge ni bonne d'enfant, bien qu'elle s'occupât du ménage et me menât promener tous les jours. Son grand âge, son visage fier, son caractère ombrageux et farouche, donnaient à sa domesticité un air d'indépendance; elle gardait dans les soins les plus familiers l'expression tragique d'une personne qui a eu des malheurs; le souvenir lui en demeurait cher, et elle le conservait précieusement au dedans d'elle. Les lèvres serrées par l'habitude du silence, elle n'aimait point à raconter les aventures de sa vie passée.

Elle apparaissait dans mon imagination d'enfant comme une maison dévorée par un antique incendie. Je savais seulement que, née, ainsi qu'elle le disait, l'année de la mort du roi, fille de riches fermiers beaucerons, de bonne heure orpheline, elle avait épousé en 1815, à l'âge de vingt-deux ans, le capitaine Mathias, un bien bel homme qui, mis à la demi-solde par les Bourbons, disait leur fait aux chevaliers du Lys, qu'il appelait poliment les compagnons d'Ulysse. Mes parents étaient un peu plus instruits. Ils n'ignoraient point que le capitaine Mathias avait mangé les écus de la fermière au Rocher de Cancale, et que, laissant ensuite sa pauvre femme sur la paille, il s'en était allé courir les filles. Dans les premières années de la monarchie de Juillet, Mme Mathias l'avait retrouvé, par grand hasard, tandis qu'il sortait d'un cabaret de la rue de Rambuteau, où, rasé de frais, le teint vermeil sous ses cheveux blancs, une rose à la boutonnière, il donnait chaque jour des consultations aux commerçants poursuivis par les huissiers.

Il rédigeait des actes devant une bouteille de vin blanc, en souvenir de son premier état; car il avait été saute-ruisseau avant d'entrer au régiment. Elle l'avait repris alors; elle l'avait ramené chez elle avec une joie triomphale. Mais il n'y était pas resté longtemps; il avait disparu un jour, emportant, disait-on, une douzaine d'écus cachés par Mme Mathias sous sa paillasse. Depuis lors, on n'avait plus de ses nouvelles. On croyait qu'il s'était laissé mourir dans un lit d'hôpital, et on l'en approuvait.

"C'est pour vous une délivrance", disait mon père à Mme Mathias.

Alors des larmes brûlantes et comme enflammées montaient aux yeux de Mme Mathias; ses lèvres tremblaient, et elle ne répondait pas.

Or, un jour de printemps, Mme Mathias, ayant serré sur ses épaules son terrible châle noir, m'emmena promener à l'heure accoutumée. Mais elle ne me conduisit pas ce jour-là aux Tuileries, notre jardin royal et familier, où tant de fois, laissant ma balle et mes billes, j'avais collé mon oreille contre le piédestal de la statue du Tibre pour écouter des voix mystérieuses. Elle ne me conduisit pas vers ces boulevards calmes et tristes d'où l'on voit, au-dessus des lignes poudreuses des arbres, le dôme doré sous lequel est couché dans son tombeau rouge Napoléon; elle ne me conduisit pas vers les avenues monotones où elle se plaisait, assise sur un banc, à causer avec quelque invalide, tandis que je faisais des jardins dans la terre humide.

En ce jour de printemps, elle prit un chemin inaccoutumé, suivit des rues encombrées de passants et de voitures, bordées de boutiques où s'étalaient des objets innombrables et divers, dont j'admirais les formes sans en concevoir l'usage. Les pharmacies surtout m'étonnaient par la grandeur et l'éclat de leurs bocaux. Quelques-unes de ces boutiques étaient peuplées de grandes statues peintes et dorées. Je demandai:

"Quoi c'est, m'ame Mathias?"

Et Mme Mathias me répondit avec la fermeté d'une citoyenne nourrie dans les faubourgs de Paris:

"C'est rien, c'est des bons dieux."

Ainsi, dans ma tendre enfance, tandis que ma mère m'inclinait doucement au culte des images, Mme Mathias m'enseignait à mépriser la superstition. De la voie étroite où nous étions, une grande place plantée de petits arbres m'apparut soudain. Je la reconnus et il me souvint de ma bonne Nanette en revoyant ce pavillon étrange où des prêtres de pierre sont assis, les pieds dans la vasque d'une fontaine. C'est avec Nanette que, dans des temps vagues et d'incertaine mémoire, j'avais visité ces choses. En les revoyant, je fus saisi du regret de Nanette perdue. J'eus envie de courir en pleurant et en criant: "Nanette!" Mais soit faiblesse d'âme, soit délicatesse obscure du coeur, soit débilité d'esprit, je ne parlai point de Nanette à Mme Mathias.

Nous traversâmes la place et nous nous engageâmes dans des ruelles aux pavés pointus, qu'une grande église recouvrait de son ombre humide. Sur les portails ornés de pyramides et de boules moussues, çà et là une statue faisait un grand geste en l'air et des couples de pigeons s'envolaient devant nous.

Ayant contourné la grande église, nous prîmes une rue bordée de porches sculptés et de vieux murs au-dessus desquels les acacias penchaient leurs branches fleuries. Il y avait, à gauche, dans une encoignure, une échoppe vitrée avec cette enseigne: Écrivain public. Des lettres et des enveloppes étaient collées sur tous les carreaux. Du toit de zinc sortait un tuyau de cheminée coiffé d'un grand chapeau. Mme Mathias tourna le bec de canne et, me poussant devant elle, entra dans l'échoppe. Un vieillard, courbé sur une table, leva la tête à notre vue. Des favoris en fer à cheval bordaient ses joues roses. Ses cheveux blancs s'enlevaient sur son front comme dans un coup de vent orageux. Sa redingote noire était par endroits blanchie et luisante. Il portait un bouquet de violettes à la boutonnière.

"Tiens! c'est la vieille!" dit-il sans se lever.

Puis me regardant d'un air peu sympathique:

"C'est ton petit bourgeois, hein? demanda-t-il.

--Oh! répondit Mme Mathias, il est gentil enfant, quoiqu'il me fasse souvent endêver.

--Hum! fit l'écrivain public. Il est maigrichon et pâlot. Ça ne fera pas un fameux soldat."

Mme Mathias contemplait le vieil écrivain public avec des yeux ardents de tendresse; elle lui dit d'une voix souple, que je ne lui connaissais pas:

"Eh! ben? comment vas-tu, Hippolyte?

--Oh! dit-il, la santé n'est pas mauvaise. Le coffre est bon. Mais les affaires ne vont pas. Trois ou quatre lettres à cinq sous pièce, le matin. Et c'est tout ..."

Puis il haussa les épaules, comme pour secouer les soucis, et, tirant de dessous la table une bouteille et des verres, il nous versa du vin blanc.

"A ta santé, la vieille!

--A ta santé, Hippolyte!"

Le vin était piquant. En y trempant mes lèvres, je fis la grimace.

"C'est une petite demoiselle, dit le vieillard. A son âge, j'étais déjà porté sur le vin et les amours. Mais on ne fait plus des hommes comme moi. Le moule en est brisé."

Puis, me posant lourdement la main sur l'épaule:

"Tu ne sais pas, mon ami, que j'ai servi le petit caporal et fait toute la campagne de France. J'étais à Craonne et à Fère-Champenoise. Et, le matin d'Athis, Napoléon m'a demandé une prise de tabac.

"Je crois le voir encore, l'empereur. Il était petit, gros, le visage jaune, avec des yeux pleins de mitraille et un air de tranquillité. Ah! s'ils ne l'avaient pas trahi!... Mais les blancs sont tous des fripons."

Il se versa à boire. Mme Mathias sortit de sa muette contemplation et, se levant:

"Il faut que je m'en aille, à cause du petit."

Puis, tirant de sa poche deux pièces de vingt sous, elle les glissa dans la main de l'écrivain public qui les reçut avec un air de superbe indifférence.

Quand nous fûmes dehors, je demandai qui était ce monsieur. Mme Mathias me répondait avec un accent d'orgueil et d'amour:

"C'est Mathias, mon petit, c'est Mathias!

--Mais papa et maman disent qu'il est mort."

Elle secoua la tête joyeusement.

"Oh! il m'enterrera et il en enterrera bien d'autres après moi, des vieux et des jeunes."

Puis elle devint soucieuse:

"Pierre, ne va pas dire que tu as vu Mathias."

V

LES CONTES DE MAMAN

--Je n'ai pas d'imagination, disait maman.

Elle disait n'en pas avoir, parce qu'elle croyait qu'il n'y avait d'imagination qu'à faire des romans, et elle ne savait pas qu'elle avait une espèce d'imagination rare et charmante qui ne s'exprimait pas par des phrases. Maman était une dame ménagère tout occupée de soins domestiques. Elle avait une imagination qui animait et colorait son humble ménage. Elle avait le don de faire vivre et parler la poêle et la marmite, le couteau et la fourchette, le torchon et le fer à repasser; elle était au dedans d'elle-même un fabuliste ingénu. Elle me faisait des contes pour m'amuser, et comme elle se sentait incapable de rien imaginer, elle les faisait sur les images que j'avais.

Voici quelques-uns de ses récits. J'y ai gardé autant que j'ai pu sa manière, qui était excellente.

L'ÉCOLE

Je proclame l'école de Mlle Genseigne la meilleur école de filles qu'il y ait au monde. Je déclare mécréants et médisants ceux qui croiront et diront le contraire. Toutes les élèves de Mlle Genseigne sont sages et appliquées, et il n'y a rien de si plaisant à voir que leurs petites personnes immobiles. On dirait autant de petites bouteilles dans lesquelles Mlle Genseigne verse de la science.

Mlle Genseigne est assise toute droite dans sa haute chaise. Elle est grave et douce; ses bandeaux plats et sa pèlerine noire inspirent le respect et la sympathie.

Mlle Genseigne, qui est très savante, apprend le calcul à ses petites élèves. Elle dit à Rose Benoist:

"Rose Benoist, si de douze je retiens quatre, combien me reste-t-il?

--Quatre!" répond Rose Benoist.

Mlle Genseigne n'est pas satisfaite de cette réponse:

"Et vous, Emmeline Capel, si de douze je retiens quatre, combien me reste-t-il?

--Huit!" répond Emmeline Capel.

Et Rose Benoist tombe dans une rêverie profonde. Elle entend qu'il reste huit à Mlle Genseigne, mais elle ne sait pas si ce sont huit chapeaux ou huit mouchoirs, ou bien encore huit pommes ou huit plumes. Il y a bien longtemps que ce doute la tourmente. Quand on lui dit que six fois six font trente-six, elle ne sait pas si ce sont trente-six chaises ou trente-six noix, et elle ne comprend rien à l'arithmétique.

Au contraire, elle est très savante en histoire sainte. Mlle Genseigne n'a pas une autre élève capable de décrire le Paradis terrestre et l'Arche de Noé comme fait Rose Benoist. Rose Benoist connaît toutes les fleurs du Paradis et tous les animaux de l'Arche. Elle sait autant de fables que Mlle Genseigne elle-même. Elle sait tous les discours du Corbeau et du Renard, de l'Âne et du petit Chien, du Coq et de la Poule. Elle n'est pas surprise quand on lui dit que les animaux parlaient autrefois. Elle serait plutôt surprise si on lui disait qu'ils ne parlent plus. Elle est bien sûre d'entendre le langage de son gros chien Tom et de son petit serin Cuip. Elle a raison: les animaux ont toujours parlé et ils parlent encore; mais ils ne parlent qu'à leurs amis. Rose Benoist les aime et ils l'aiment. C'est pour cela qu'elle les comprend. Pour s'entendre, il n'est tel que de s'aimer.

Aujourd'hui, Rose Benoist a récité sa leçon sans faute. Elle a un bon point. Emmeline Capel a reçu aussi un bon point pour avoir bien su sa leçon d'arithmétique.

Au sortir de la classe, elle a dit à sa maman qu'elle avait un bon point. Et elle a ajouté:

"Un bon point, à quoi ça sert, dis, maman?

--Un bon point ne sert à rien, a répondu la maman d'Emmeline. C'est justement pour cela qu'on doit être fier de le recevoir. Tu sauras un jour, mon enfant, que les récompenses les plus estimées sont celles qui donnent de l'honneur sans profit."

MARIE

Les petites filles ont un désir naturel de cueillir des fleurs et des étoiles. Mais les étoiles ne se laissent point cueillir et elles enseignent aux petites filles qu'il y a en ce monde des désirs qui ne sont jamais contentés. Mlle Marie s'en est allée dans le parc avec sa nourrice; elle a rencontré une corbeille d'hortensias et elle a connu que les fleurs d'hortensia étaient belles; c'est pourquoi elle en a cueilli une. C'était très difficile. Elle a tiré la plante à deux mains et elle a couru grand risque de tomber sur son derrière quand la tige s'est rompue. Aussi est-elle très fière de ce qu'elle a fait. Elle est très contente aussi, car la fleur est admirable à voir: c'est une boule d'un rose tendre trempée de bleu et c'est une fleur composée de beaucoup de petites fleurs. Mais la nourrice l'a vue: elle s'élance. Elle saisit Mlle Marie par le bras; elle gronde, elle s'écrie, elle est terrible. Mlle Marie regarde étonnée, de son regard encore flottant, et songe dans sa petite âme confuse. Vous ne sauriez imaginer combien c'est difficile, à sept ans, d'interroger sa conscience. Elle reste candide entre la faute commise et le châtiment préparé. La nourrice la met en pénitence, non dans le cabinet noir, mais sous un grand marronnier, à l'ombre d'un vaste parasol chinois. Là, Mlle Marie pensive, surprise, étonnée, est assise et songe. Sa fleur à la main, elle a l'air, sous l'ombrelle qui rayonne autour d'elle, d'une petite idole étrange.

La nourrice a dit: "Maintenant, mademoiselle, donnez-moi cette fleur." Mais Mlle Marie a serré dans son petit poing la tige fleurie et ses joues ont rougi et son front s'est gonflé comme si elle allait pleurer. Et la nourrice n'a pas voulu causer des larmes. Elle a dit: "Je vous défends de porter cette fleur à votre bouche. Si vous désobéissez, mademoiselle, votre petit chien Toto vous mangera les oreilles."