Pierre Nozière

Chapter 13

Chapter 134,015 wordsPublic domain

Le chanoine Trévoux quitta ce monde à quelque temps de là, laissant une histoire des saints de Bretagne qui atteste la pureté de son âme et la simplicité de son esprit. C'est un livre que je m'accuse de n'avoir pas assez lu. Dès mon retour à Paris, je me promets bien, si je parviens à mettre la main sur un bon exemplaire de cet ouvrage, d'y chercher l'histoire de saint Collédoc dont la chapelle, déjà loin derrière nous, ne laisse plus voir à l'horizon que son clocher de dentelle, plein de ciel bleu. Saint Collidor ou Collédoc était évêque de Cambrie, quand il vint du pays de Galles en Armorique. Probablement il traversa l'Océan dans une auge de pierre, car tel était alors l'usage des saints de la Grande-Bretagne. Ayant abordé à Plogoff, il se fit ermite dans la lande, et, là, parmi les oeillets sauvages, les rosiers nains et les petites immortelles qui fleurissent au ras du sol, sous le ciel chargé de nuages pareils aux visions des Écritures et sillonné par le vol des oiseaux de mer dont quelques-uns sont les âmes des trépassés, il louait le Seigneur, se livrait à la contemplation et parfois, entrant en extase, pénétrait profondément dans la connaissance des choses tant visibles qu'invisibles. Aussi n'est-il pas surprenant qu'il reçût, par une voie mystérieuse, des nouvelles de ce monde dont il vivait séparé. Il est certain qu'il apprit avant tous les habitants d'Audierne et de Plogoff la sanglante bataille de Camlan, et la mort d'Arthur que son épée enchantée n'avait pu défendre des coups d'un chevalier félon. Saint Collidor apprit par une voie non moins mystérieuse que Lancelot du Lac aimait l'épouse d'Arthur, la belle reine Genièvre. Et (ce que Collédoc n'ignorait pas non plus) Lancelot était la fleur des chevaliers. Nourri sur les genoux d'une fée, il en gardait un charme. Et parce qu'il était aimable, Genièvre l'aimait.

Mais saint Collédoc, qui avait beaucoup médité dans la solitude, savait ce qu'ignorent les gens qui vivent dans le siècle. Il savait que l'amour humain est périssable et que ceux qui mettent leur espérance dans la créature sont bientôt déçus. Par ces raisons, et considérant que Genièvre et Lancelot offenseraient Dieu d'une manière effroyable s'ils en venaient à la satisfaction de leur désir, il résolut d'empêcher, avec l'aide du ciel, un si grand malheur. Il prit son bâton et alla trouver dans son palais la reine Genièvre. Et, lui ayant parlé quelque temps en secret, il la détermina tout aussitôt à renoncer à l'amour de Lancelot du Lac. Il lui inspira une pressante envie d'embrasser la vie religieuse. Enfin, il la donna jeune, belle, heureuse, parée, toute chaude encore d'un amour profane, à Jésus-Christ, qui n'a pas coutume de voir venir à lui les amoureuses en si bon état. Que lui avait-il dit? Le petit livre que je viens d'acheter sur la route à un barde aveugle comme Homère et profondément ivre de tafia, un petit livre de gwerz et de sonn, où je trouve beaucoup d'histoires de saints, ne rapporte pas les propos que tint l'ermite Collédoc pour changer ainsi le coeur de Genièvre. Ah! monsieur Trévoux, que lui avait-il dit? Vous qui connaissiez si bien dans leurs moindres détails les vies des saints bretons, le saviez-vous, de votre vivant, quand vous passiez au soleil sur le beau quai Voltaire, tranquille avec deux ou trois bouquins dans chaque poche de votre douillette? Le saviez-vous et l'avez-vous mis dans votre grande compilation hagiographique?

Hélas! comment l'auriez-vous appris, puisque l'entrevue de la reine et du saint fut secrète? Vous me direz que Collédoc lui représenta la laideur et la difformité des péchés charnels. Mais cela ne suffit pas, monsieur Trévoux. Vous n'imaginez pas quelle situation c'est que de se mettre entre une femme et son amour! On est renversé, foulé aux pieds, broyé. Je vous entends: vous ajoutez que saint Collédoc a sûrement menacé Genièvre de la colère divine et de la damnation éternelle, qu'il lui a montré l'enfer béant. Cela ne suffit pas encore, monsieur Trévoux. Une femme amoureuse ne craint pas l'enfer; le paradis ne lui fait point envie, monsieur Trévoux. En vérité, je voudrais bien savoir ce que saint Collédoc de Plogoff a dit à la reine Genièvre pour la séparer de Lancelot du Lac qu'elle aimait et qui l'aimait. Songez que, pour produire un tel effet, il fallait des paroles plus puissantes que ces runes, connues seulement des vieux Scandinaves, par lesquelles on pouvait soulever l'Océan et réduire la terre en poudre; car l'amour, monsieur Trévoux, est plus fort que la mort. Il est pourtant vrai que la douce reine écouta l'ermite et qu'elle entra dans un monastère. Et l'on en a fait des complaintes en vers bretons.

Mais nous approchons du bout de la terre. Nous avons passé la région des genêts et des ajoncs et nous sentons le vent d'ouest raser les champs stériles. Voici Lescoff, son clocher et ses menhirs. Encore quelques pas, et nous touchons à la pointe du Raz. Déjà nous découvrons à notre droite une plage pâle, que creuse une mer blanche d'écueils. C'est la baie des Trépassés.

Ici, sur le promontoire qui s'avance entre deux côtes semées d'écueils, finit la terre. Au bout de l'étroit sentier dans lequel nous nous engageons, la mer déferle, et déjà l'embrun nous enveloppe. Devant nous, l'Océan, où le soleil se couche dans un lit de flammes, étend au loin la nappe magnifique de ses eaux, que déchirent çà et là les rochers noirs, fleuris d'écume, et sur laquelle l'île de Sein, sombre et basse, dort au ras des lames.

C'est l'île sainte des Sept-Sommeils où l'on dit que vivaient les vierges prophétiques. Mais ces créatures extraordinaires ont-elles jamais existé ailleurs que dans l'imagination des hommes de mer? Les matelots n'ont-ils pas pris, de loin, pour les robes blanches des prêtresses les mouettes posées au soleil sur les rochers? Le souvenir de ces vierges est vague comme un rêve. On a fouillé le peu de terre contenu dans les creux du granit, où croissent aujourd'hui pour la nourriture des pêcheurs, de rares et maigres épis d'orge. On n'a trouvé dans ce sol aucune pierre taillée. On y a recueilli seulement quelques médailles en forme de petites coupes, portant sur leur face bombée une effigie de héros ou de dieu, à la chevelure bouclée, nouée de perles, et, sur la face creuse, un cheval à tête d'homme. Comment imaginer un collège de prêtresses sur cet écueil ras, stérile, nu, noyé de brumes, et que, par les tempêtes, la mer recouvre quelquefois tout entier? Mais peut-être l'île de Sein était-elle autrefois plus vaste et plus ombreuse qu'elle n'est aujourd'hui, et l'Océan, qui sans cesse ronge ses bords, a-t-il englouti une partie de l'île avec le temple et le bois sacré des vierges.

C'est ici que l'Océan est terrible; c'est ici qu'il est puissant. Les rochers innombrables qu'il couvre d'écume apparaissent comme les restes du rivage qu'il a submergé avec ses villes antiques et tous leurs habitants. En ce moment, il est calme, il pousse dans son sommeil un immense et tranquille mugissement. Les traînées d'huile qui moirent sa face glauque révèlent seules les courants perfides. Le vieux dieu, couché sur les cadavres des belles Atlantides, content, s'égaie sous l'or du soleil; son sourire est large et pacifique. Pourtant dans son repos il laisse deviner sa force. Les lames qui brisent à quarante pieds au-dessous de nous couvrent d'écume la falaise et nous jettent au visage leur rosée amère. Après chaque coup de la vague, le rocher, de nouveau découvert, répand avec un bruit clair, par toutes ses pentes, des cascades argentées.

A notre gauche fuit la ligne désolée de la baie d'Audierne jusqu'aux rochers funestes de Penmarch. A droite, la côte hérissée de falaises et d'écueils se courbe pour former la baie des Trépasses. Plus loin, nous voyons luire comme un feu rouge le cap de la Chèvre. Plus loin encore, la côte de Brest et les îles d'Ouessant, bleuissant à l'horizon, se confondent avec le bleu léger du ciel.

L'Océan et les falaises changent à tout moment d'aspect. Ses lames sont tour à tour blanches, vertes, violettes, et les rochers, qui tout à l'heure faisaient briller leurs veines de mica, sont maintenant d'un noir d'encre. L'ombre vient à grands coups d'ailes. Les dernières gouttes de flamme tombées dans la mer s'éteignent. Une grande lueur orangée marque seule l'endroit où le soleil s'est couché. C'est à peine si nous voyons encore les murs de granit qui, debout ou ruinés, ferment la baie des Trépassés. On entend distinctement, dans le silence du soir, le bruit sourd des lames que traverse le cri mélancolique du cormoran.

Cette heure est d'un tristesse mortelle, et tout ici, le rocher, la lande et la mer, et le sable livide de la baie, tout nous dit la désolation de vivre. Seul, le ciel, où s'allument les premières étoiles, a sur nos têtes une douceur charmante. Ce ciel de Bretagne est léger et profond. Souvent voilé par les bancs de brume qui viennent et qui passent en un moment, presque toujours couvert de nuées épaisses qui ressemblent à des montagnes et qui lui donnent l'air d'une terre d'en haut, il laisse voir, par de soudaines échappées, un bleu qui attire comme l'abîme. Je sens en ce moment pourquoi les Bretons aiment la mort. Ils l'aiment, et l'âme celtique est souvent tentée par elle. Ils la craignent aussi, car elle est en horreur à tous les êtres.

La mort plane sur ces parages, c'est elle qui, passant sur nos têtes avec le vent de mer, effleure nos cheveux. Tout ce golfe informe qui s'étend de l'île d'Ouessant à l'île de Sein, et qu'on nomme l'Iroise, est la terreur des gens de mer. Les naufrages y sont ordinaires. Le Bec-du-Raz, fréquenté par tout le cabotage qui va de la Manche à l'Océan, est particulièrement dangereux à cause des brises changeantes qui viennent du large, des écueils invisibles, des courants qui tourbillonnent autour des rochers et des formidables ras de marée qui frappent la falaise. Les pêcheurs bretons chantent en traversant le chenal du Raz: "Mon Dieu! secourez-moi: ma barque est si petite et la mer est si grande!"

Les cadavres des naufragés qui ont péri dans l'Iroise sont amenés par le courant dans la baie des Trépassés. Est-ce pour sa fidélité à déposer les restes humains sur son sable blanc comme une poussière d'os que la baie hospitalière aux morts a reçu son nom funèbre? Suivant une tradition, ces prêtres gaulois qui furent plutôt des moines, les druides, étaient embarqués après leur mort sur cette côte pour être ensevelis dans l'île de Sein. Et d'autres traditions, recueillies par le poète Brizeux, font de ce golfe lugubre le rendez-vous des morts pieux qui voulaient dormir dans l'île des Sept-Sommeils.

Autrefois, un esprit venait, d'une voix forte Appeler, chaque nuit, un pêcheur sur sa porte. Arrivé dans la baie, on trouvait un bateau Si lourd et si chargé de morts qu'il faisait eau. Et pourtant il fallait, malgré vent et marée, Le mener jusqu'à Sein, jusqu'à l'île sacrée...

Ici l'on conte encore que, sur ce rivage, les âmes en peine se promènent en pleurant, tandis que les ossements des naufragés frappent aux portes des pêcheurs pour demander la sépulture. Et c'est une vive croyance chez les paysans que, pendant la nuit du deux novembre, au jour fixé par l'Église pour la commémoration des fidèles défunts, les âmes des naufragés s'amassent en nuées épaisses sur le rivage de la baie, d'où s'élève une clameur lamentable. Alors les morts, dit-on, reviennent sur la terre, "plus nombreux que les feuilles qui tombent des arbres, plus serrés que les brins de l'herbe qui pousse dans les champs."

Tandis que nous marchions le long des rochers mornes, le vent s'étant élevé, un grain nous couvrit d'ombre et de pluie. Nous allâmes nous sécher dans une auberge du hameau de Kerherneau. Là, dans la salle basse où des hommes chevelus, chaussés de braies antiques, boivent le cidre blond et le rude tafia, assis au coin de la cheminée dans laquelle brûle une poignée de genêts et de bruyères, je songe à ce rivage dont les voix plaintives emplissent encore mon oreille et à cette île sainte des Sept-Sommeils que l'Océan recouvre d'une écume plus blanche et plus froide que la robe des vierges prophétiques et que les âmes des morts. Le hibou miaule sur le toit. Près de moi, les buveurs à la longue chevelure se tiennent graves et silencieux devant l'écuelle de cidre ou le verre d'eau-de-vie.

En attendant le souper que l'hôtesse apprête, je tire de ma poche le seul livre que j'aie emporté sur ce bord brumeux de la terre. C'est une chanson, ou plutôt une suite de contes mis en langage rythmé, avec une gravité enfantine, par des chanteurs qui ne savaient pas écrire, pour des auditeurs qui ne savaient pas lire: c'est l'Odyssée. Je l'ouvre à l'onzième livre qui est le livre des morts, et que l'antiquité nommait la Nékyia.

La Nékyia nous est parvenue fort surchargée, par les aèdes qui la chantaient aux banquets, de morceaux qui ne sont ni du même âge ni du même caractère. Ces vieux joueurs de phorminx y ont intercalé notamment un dénombrement des amantes des dieux, qui semble pris à quelque catalogue formé dans l'âge religieux d'Hésiode et de sa postérité poétique. Ils y ont ajouté encore un tableau des tourments que souffrent, dans les enfers, les ennemis des dieux; et rien n'est plus contraire à l'idée que les premiers homérides, dans leur ingénuité, se faisaient de la mort. Aucun helléniste ne m'accompagne ici pour me débrouiller parmi ces interpolations, et les seuls scoliastes qui m'entourent dans cette auberge de pêcheurs bretons, au bord de la sombre baie, sont les hiboux qui miaulent sur ma tête et les goélands endormis là-bas sur les rochers. Ils me suffiront, car ils disent les tristesses de la nuit et l'horreur de la mort.

Quand commence la Nékyia, le subtil Ulysse a franchi sur son vaisseau l'océan qui sépare le monde des vivants de la demeure des ombres; il a abordé dans l'île des Cimmériens, que jamais le soleil ne regarde, de son lever à son coucher; il a mis le pied sur la terre molle de ce rivage plongé dans la nuit éternelle et il s'en est allé sous les hauts peupliers et les saules stériles de Perséphone, jusqu'à l'humide demeure de Hadès. Là, près du rocher où se rencontrent les deux fleuves funèbres, dans la prairie d'asphodèles, il a creusé avec son épée une fosse où il a versé ensuite des libations de miel et de vin aux nombres descendues sous la terre. Ce n'est pas une curiosité vaine qui l'a conduit dans ce monde muet où nul homme vivant n'est entré avant lui. Il va évoquer dans l'île ténébreuse des Cimmériens les ombres errantes des morts. Il y est venu sur le conseil de la magicienne Circé, pour demander à l'ombre du devin Tirésias par quel moyen il lui sera donné enfin de retourner dans Ithaque. Car le vieux chef, qui a vu les Cicones, les Lotophages, les Cyclopes, les Lestrygons, les Sirènes, et qui a partagé la couche des déesses et des magiciennes, est dévoré du désir de revoir enfin son île, sa femme et son fils.

Tirésias, qui errait parmi les morts, son bâton augural à la main, était un personnage extraordinaire; et l'on comprend qu'Ulysse soit allé le consulter jusque dans l'île des Cimmériens. Tirésias n'a point, il est vrai, dans l'Odyssée, une physionomie bien distincte. Il ressemble, dans ce poème, aux magiciens des Mille et une Nuits et à tous les sorciers de nos contes populaires. Mais il était fameux parmi les vieux Hellènes comme Merlin l'Enchanteur chez les Bretons, et, dès que l'imagination des Grecs se délia au sortir de l'enfance, les poètes contèrent mille merveilles de l'antique devin. A les en croire, devenu femme pour avoir séparé de sa baguette deux serpents unis, il reprit ensuite sa première forme; mais le souvenir de sa métamorphose lui donnait une expérience singulière sur des points délicats. Aveugle, il comprenait le langage des oiseaux et voyait les choses futures. Il vécut, plein de sagesse, sept âges d'hommes, malheureux infiniment de vivre et de savoir. Sa tristesse s'exhala un jour en une plainte sublime:

"O Zeus, père et roi, s'écria le vieux devin, pourquoi ne m'as-tu pas donné une vie plus courte et ma part de l'ignorance humaine? Ce n'est pas par bienveillance que tu as prolongé ma vie jusqu'au terme de sept générations mortelles."

Afin de le rendre plus tragique, les poètes nous montrent Tirésias gardant chez les morts sa science qui lui était amère. Il va sans dire qu'on ne trouve pas trace dans le Nékyia d'une mélancolie si profonde. Le très vieil aède qui a inventé la plus grande partie du Livre XI ne s'inquiétait pas plus que ma Mère l'Oie des tristesses qui accompagnent la méditation et la connaissance.

Il avait cette idée que les morts sont bien morts. "Hélas! dit Achille, il est dans la demeure de Hadès des âmes et des fantômes, mais ils sont privés de sentiment." Telle était la croyance très simple de ces temps héroïques. Pour notre chanteur errant, Tirésias, tout devin qu'il était sur la terre, partage sous la terre l'insensibilité commune à tous les morts. Il ne voit ni n'entend.

Mais Ulysse, instruit par la magicienne Circé dans l'art de la nécromancie, connait le moyen de rendre aux ombres, du moins pour un moment, la force de penser et de parler. Il sait que les morts se raniment en buvant du sang chaud.

C'est pourquoi il égorge des brebis au bord de la fosse qu'il a creusée. Aussitôt les âmes montent en essaim de l'Érèbe. Jeunes femmes, adolescents, vieillards ayant beaucoup enduré et tendres vierges au coeur plein d'un deuil récent, et ceux-là, en grand nombre, que perça la lance d'airain, guerriers tués dans les combats, portant leurs armes ensanglantées, ils se pressaient autour de la fosse avec une immense clameur.

Et Ulysse, qui avait vu par les mers tant de spectacles à faire dresser les cheveux sur la tête, eut peur. Il écartait avec son épée ces ombres qui, comme une nuée de mouches, volaient autour des brebis égorgées et du sang des victimes. Reconnaissant sa mère dans l'essaim des âmes, il la chassa comme les autres. Car il voulait que le devin Tirésias bût le premier. Il aimait sa mère, mais il était pressé de se faire dire la bonne aventure. Au reste, si l'on songe que l'homéride suivait de très près quelque conte populaire, on ne sera surpris, pour peu qu'on ait l'habitude du folk-lore, ni de la gaucherie naïve du conteur ni de la dureté du héros. Pourtant, ce n'est pas Tirésias qui parle le premier. C'est Elpénor. Il parle sans avoir bu de sang. Et l'on peut croire qu'il a été introduit dans cette scène d'évocation par quelque nouvel aède peu soucieux d'observer les rites de la vieille nécromancie.

Mais il faut considérer aussi que la situation d'Elpénor est particulière. Il n'a pas encore sa place dans les demeures de Hadès. Il est de ces morts qui, n'ayant point été ensevelis, errent misérablement autour des habitations et reviennent demander, la nuit, à ceux qu'ils ont laissés en ce monde, un peu de terre pour couvrir leur malheureux corps. C'est une âme en peine. Il avait accompagné Ulysse dans ses voyages, et il était encore auprès de lui dans l'île d'Ea. Se trouvant la nuit sur le toit plat de la maison de Circé, il en tomba par mégarde, et il se rompit le cou dans sa chute. On ne le regretta point parce que c'était un maladroit et un ivrogne. Ulysse, qui avait laissé son compagnon sur la place où il était tombé, fut très étonné de le voir chez les Cimmériens; il lui en témoigna sa surprise.

"Comment, lui dit-il, cheminant à pied sous terre, es-tu arrivé plus vite que moi avec mon vaisseau?"

Aristarque tenait cette question pour inepte. M. Alexis Pierron, éditeur d'Homère, affirme qu'elle est naïve, mais non point inepte. Elle était peut-être embarrassante, car Elpénor n'y répondit point. Il supplia en gémissant Ulysse de lui accorder les honneurs de la sépulture:

"Quand tu retourneras à l'île d'Ea, ne me laisse point non pleuré et non enseveli; mais brûle-moi avec mes armes, et élève-moi un tertre au bord de la blanche mer, et plante sur ce tertre la rame avec laquelle, vivant, je ramais parmi mes compagnons."

Telle est la plainte qu'exhale aux pieds d'Ulysse l'ombre d'Elpénor. Tant qu'il n'est point enseveli, Elpénor, qui n'a plus de place sur la terre, n'a pas encore de place chez Hadès. Il erre lamentablement entre les vivants et les morts. C'est peut-être pourquoi il parle sans avoir bu le sang. Mais je crois plutôt à une interpolation. Cette Nékyia est rapiécée comme une tapisserie de l'histoire d'Alexandre, pendue sur le pignon d'une maison de Bruges, aux jours de fête, pendant quatre cents ans. Elle est ainsi très plaisante et très vénérable.

La première ombre que le héros laisse approcher de la fosse, pour qu'elle boive le sang et y retrouve la force de sentir et de parler, est le devin Tirésias qui, aussitôt qu'il a bu, récite une prédiction dont le commencement a trait aux voyages du héros, mais dont la dernière partie, sans doute tirée de quelque chanson très antique, se rapporte à des traditions bizarres et puériles, tout à fait étrangères à l'Odyssée et de tout point contraires à l'esprit même du poème. Car l'ingénieux Ulysse, cher à la vierge Athéné, y est voué à la destinée des impies et des maudits, promis au châtiment des Caïn et des Ahasverus. Et si le devin laisse entrevoir la rémission finale, les menaces qu'il profère, s'accordant d'ailleurs avec des légendes qui nous ont été conservées, donnent le caractère d'un réprouvé au héros dont les contes homériques ont fait le type du parfait Hellène. Ici l'on a cousu à la vieille encore et plus sombre.

Après avoir entendu cette prophétie, Ulysse veut interroger, sans tarder davantage, l'ombre de sa mère, et il semble, d'après une question qu'il fait à Tirésias, que, s'il n'a pas appelé encore la morte bien-aimée, c'est qu'il ne savait pas comment s'y prendre. Dans ce cas, nous avons accusé faussement d'insensibilité le rude roi pirate, si admiré des matelots et des pêcheurs hellènes, qui erra longtemps sur la mer stérile. Mais nous avons vu qu'instruit en nécromancie par la magicienne Circé, il avait évoqué sa mère sans même le vouloir, et nous croirons plutôt qu'il trompa Tirésias. Il était menteur et la déesse qui l'aimait lui dit un jour: "Je t'aime parce que tu mens bien." Son ignorance en effet semble inconcevable après les leçons de Circé qui lui avait révélé l'art des évocations. Et nous venons de voir qu'il avait très bien retenu les préceptes de la magicienne. Ou simplement y a-t-il encore à cet endroit une reprise à la tapisserie.

Tout est obscur dans cette merveilleuse poésie d'enfants peureux. Mais l'obscurité même y est un charme et un sujet d'émerveillement. Et quand la mère vénérable d'Ulysse, la vieille Anticlée, boit le sang noir et parle à son fils, nous sommes saisis d'une émotion large et profonde, et pénétrés d'un tel sentiment de beauté qu'il nous faut reconnaître que le génie hellénique eut, dès l'enfance, l'instinct de l'harmonie et connut cette sorte de vérité qui passe la vérité scientifique et dont, seuls au monde, les poètes et les artistes sont les révélateurs.

"Mon enfant, comment es-tu venu vivant dans la nuit sans lumière? car il est difficile aux vivants de voir ces choses.

" ... Celle qui est habile à l'arc ne m'a pas tuée de ses flèches, ni une de ces maladies ne m'est survenue, qui enlève la vie aux membres par une triste langueur. Mais le regret, le souci de toi et le souvenir de ta tendresse m'ont ôté la douce vie."

"Elle dit. Son fils voulut la presser dans ses bras. Trois fois il s'élança, le coeur ardent à la saisir; trois fois, elle s'évanouit dans ses mains, semblable à une ombre et à un songe.

"Alors, le coeur déchiré par une douleur aiguë, il lui dit:

"Ma mère, pourquoi ne m'attends-tu pas, quand je veux t'embrasser, afin que chez Hadès, dans les chers bras l'un de l'autre, nous puissions nous rassasier de nos tristes pleurs?"

"Et la vénérable mère répondit: