Pierre Nozière

Chapter 11

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Le cheval de bois durera autant que l'humanité, parce qu'il répond à un instinct profond de l'enfance et de la jeunesse, ce désir de mouvement, ce besoin de vertige, cette secrète envie d'être emporté, bercé, ravi, qu'on éprouve aux heures enfantines, aux heures virginales. Plus tard, nous redoutons ces machines à mouvement; nous craignons que le moindre choc ne ranime en nous des souffrances engourdies. Mais dans l'âge divin des chevaux de bois, toute secousse éveille une volupté.

Saint-Valery, 22 août.

Aujourd'hui, j'ai vu célébrer de ma fenêtre, sur le quai, l'humble fête de la bénédiction d'un bateau. C'était un petit canot de pêche. Le pavillon français flottait à son mât. A bord, une table, couverte d'une nappe blanche, portait un gâteau, une bouteille de vin et des verres. Un prêtre, précédé d'un bedeau, entra dans l'embarcation pour la bénir. Un chantre et un enfant de choeur y prirent place après lui, ainsi que le patron de la barque et sa femme. Ces deux bonnes gens gardaient, dans leurs pauvres vêtements de fête, une raideur simple et une gravité naïve. Ils n'étaient plus jeunes ni l'un ni l'autre. Brunis et durcis dans le travail, ils rappelaient, par la rude simplicité de leur attitude, les statues des vieux âges. Le prêtre prit, sur un plateau que lui présenta l'enfant de choeur, une poignée de sel et de blé, et il la sema dans la barque afin d'y semer en même temps la force et l'abondance. Puis il trempa dans l'eau bénite un rameau de buis, image du rameau que la colombe apporta dans l'arche, aspergea la barque, et, la nommant par son nom, la bénit.

Le chantre entonna alors le Te Deum. Il chanta ensuite le psaume cent six et l'Ave maris stella. Quand il eut fini, la femme du pêcheur coupa le gâteau qui avait été béni en même temps que la barque; elle versa du vins dans les verres et offrit à boire et à manger au prêtre ainsi qu'à tous les assistants.

Il est d'usage, lors de la bénédiction des grands bateaux, de casser sur l'étrave une bouteille pleine. Cet usage n'est pas suivi par les pauvres patrons des petits canots de pêche. Ils disent qu'il vaut mieux boire le vin que de le perdre. J'ai demandé à un vieux marin ce que signifiait cette bouteille cassée. Il m'a répondu en riant que l'étrave glisse mieux dans la mer quand elle a été d'abord bien arrosée. Puis, reprenant sa gravité ordinaire, il a ajouté:

"C'est mauvais signe quand la bouteille ne se brise pas. Il y a dix ans, j'ai vu bénir un grand bateau. La bouteille glissa sur l'étrave et ne se cassa pas. Le bateau se perdit à son premier voyage."

Et pourquoi casse-t-on une bouteille avant de lancer un bateau à la mer? Pourquoi? Pour la raison qui fit que Polycrate jeta son anneau à la mer, pour faire la part du malheur. On dit au malheur: "Je te donne ceci. Il faut t'en contenter. Prends mon vin et ne me prends plus rien." C'est ainsi que les Juifs fidèles aux coutumes antiques brisent une tasse quand ils se marient. La bouteille cassée, c'est une ruse d'enfant et de sauvage, c'est la malice du pauvre homme qui veut jouer au plus fin avec la destinée.

Eu, 23 août.

Du haut de la colline de Saint-Laurent, nous découvrons la ville d'Eu, paisiblement couchée dans le creux d'un vallon. Elle est charmante ainsi avec ses toits pointus, ses rues tortueuses et le clocher en charpente de son élégante église. Nous la contemplons dans une sorte de ravissement. C'est qu'aussi la vue à vol d'oiseau d'une jolie ville est un spectacle aimable et touchant, où l'âme se plaît. Des pensées humaines montent avec la fumée des toits. Il y en a de tristes, il y en a de gaies; elles se mêlent pour inspirer toutes ensemble une tristesse souriante, plus douce que la gaieté. On songe:

"Ces maisons, si petites au soleil que je puis les cacher toutes en étendant seulement la main, ont pourtant abrité des siècles d'amour et de haine, de plaisir et de souffrances. Elles gardent des secrets terribles, elles en savent long sur la vie et la mort. Elles nous diraient des choses à pleurer et à rire, si les pierres parlaient. Mais les pierres parlent à ceux qui savent les entendre. La petite ville dit aux voyageurs qui la contemplent du haut de la colline:

"Voyez; je suis vieille, mais je suis belle; mes enfants pieux ont brodé sur ma robe des tours, des clochers, des pignons dentelés et des beffrois. Je suis une bonne mère; j'enseigne le travail et tous les arts de la paix. Je nourris mes enfants dans mes bras. Puis, leur tâche faite, ils vont, les uns après les autres, dormir à mes pieds, sous cette herbe où paissent les moutons. Ils passent; mais je reste pour garder leur souvenir. Je suis leur mémoire. C'est pourquoi ils me doivent tout, car l'homme n'est l'homme que parce qu'il se souvient. Mon manteau a été déchiré et mon sein percé dans les guerres. J'ai reçu des blessures qu'on disait mortelles. Mais j'ai vécu parce que j'ai espéré. Apprenez de moi cette sainte espérance qui sauve la patrie. Pensez en moi pour penser au delà de vous-mêmes. Regardez cette fontaine, cet hôpital, ce marché que les pères ont légués à leurs fils. Travaillez pour vos enfants comme vos aïeux ont travaillé pour vous. Chacune de mes pierres vous apporte un bienfait et vous enseigne un devoir. Voyez ma cathédrale, voyez ma maison commune, voyez mon Hôtel-Dieu et vénérez le passé. Mais songez à l'avenir. Vos fils sauront quels joyaux vous aurez enchâssés à votre tour dans ma robe de pierre."

Mais, pendant que j'écoute parler la ville, nos chevaux descendent la rampe de la colline, et voici que notre break traverse la grande rue au milieu du silence et de la solitude. On dirait que la ville d'Eu dort depuis cent ans. L'hôtel où nous descendons a éteint ses fourneaux. En demandant à déjeuner au malheureux aubergiste, nous l'embarrassons visiblement.

Aussi bien la ville d'Eu a-t-elle peu d'attraits pour retenir les visiteurs, aujourd'hui que le château et le parc sont fermés. On ne se promène plus sous les hêtres plantés pour les Guises. Le parc, autrefois ouvert au public les jeudis et les dimanches, est interdit à tous les promeneurs. On ne visite plus le château. Il faut se contenter d'en voir la façade, à travers la grille de la cour. Cette façade, de brique et de pierre, ne doit qu'à la hauteur de ses toits son aspect monumental. Elle est plate, lourde et vulgaire. Ainsi la conçut Fontaine, qui restaura le château pour le duc d'Orléans en 1821.

Fontaine avait d'ordinaire peu de respect pour les oeuvres des vieux maîtres maçons. Il jugea que les façades du château d'Eu étaient faites sans méthode et, comme il le dit lui-même, il les rectifia. Il les rectifia si bien que le château a maintenant l'air d'une caserne.

Nos goûts sont bien changés depuis le temps de Percier et de Fontaine. Un château n'est jamais assez vieux pour nous, mais l'architecte n'a pas moins d'occasions que jadis de pratiquer son art funeste. Autrefois, il démolissait pour rajeunir; maintenant, il démolit pour vieillir. On remet le monument dans l'état où il était à son origine. On fait mieux: on le remet dans l'état où il aurait dû être.

C'est une question de savoir si Viollet-le-Duc et ses disciples n'ont point accumulé plus de ruines en un petit nombre d'années, par art et méthode, que n'avaient fait, par haine ou mépris, durant plusieurs siècles, les princes et les peuples, dégoûtés à l'envi des vestiges d'un passé qui leur semblait barbare. C'est une question de savoir si nos églises du moyen âge n'eurent pas à souffrir aussi cruellement du zèle indiscret des nouveaux architectes que de cette longue indifférence qui les laissait vieillir tranquilles. Viollet-le-Duc obéissait à une idée vraiment inhumaine quand il se proposait de ramener un château ou une cathédrale à un plan primitif qui avait été modifié dans le cours des âges ou qui, le plus souvent, n'avait jamais été suivi. L'effort en était cruel. Il allait jusqu'à sacrifier des oeuvres vénérables et charmantes et à transformer, comme à Notre-Dame de Paris, la cathédrale vivante en cathédrale abstraite. Une telle entreprise est en horreur à quiconque sent avec amour la nature et la vie. Un monument ancien est rarement d'un même style dans toutes ses parties. Il a vécu, et tant qu'il a vécu il s'est transformé. Car le changement est la condition essentielle de la vie. Chaque âge l'a marqué de son empreinte. C'est un livre sur lequel chaque génération a écrit une page. Il ne faut altérer aucune de ces pages. Elles ne sont pas de la même écriture parce qu'elles ne sont pas de la même main. Il est d'une fausse science et d'un mauvais goût de vouloir les ramener à un même type. Ce sont des témoignages divers, mais également véridiques.

Il y a plus d'harmonies dans l'art que n'en conçoit la philosophie des architectes restaurateurs. Sur la façade latérale d'une église, entre les grands bonnets d'évêque de deux vieux arcs en tiers-point, un portique de la Renaissance dresse élégamment les ordres de Vitruve et s'accompagne d'anges graciles, aux tuniques légères. Cela fait une belle harmonie. Sous une corniche de fraisiers et d'orties, taillés au temps de saint Louis, une petite porte Louis XV étale ses rocailles frivoles et ses coquilles, devenues austères avec l'âge. Cela encore fait une belle harmonie. Une nef magnifique du XIVe siècle est lestement enjambée par un jubé charmant de l'époque des Valois; à une branche du transept, sous la pluie de pierreries d'une verrière du premier âge, un autel de la décadence hausse ses colonnes torses de marbre rouge où courent des pampres d'or, ce sont là des harmonies. Et quoi de plus harmonieux que ces tombeaux de tous les styles et de toutes les époques, multipliant les images et les symboles sous une de ces voûtes qui tiennent de la géométrie, dont elles procèdent, une beauté absolue.

Je me rappelle avoir vu sur un des bas-côtés de Notre-Dame de Bordeaux un contrefort qui, par la masse et les dispositions générales, ne diffère pas beaucoup des contreforts plus anciens qui l'environnent. Mais pour le style et l'ornementation, il est tout à fait singulier. Il n'a ni ces pinacles, ni ces clochetons, ni ces longues et étroites arcades aveugles qui amincissent et allègent les contreforts voisins. Il est décoré, celui-là, de deux ordres renouvelés de l'antique, de médaillons, de vases. Ainsi l'a conçu un contemporain de Pierre Chambiges et de Jean Goujon, qui se trouvait conducteur des travaux de Notre-Dame au moment où un des arcs primitifs se rompit. Cet ouvrier, qui avait plus de simplicité que nos architectes, ne songea pas, comme ils l'eussent fait, à travailler dans le vieux style perdu; il ne tenta point un pastiche savant. Il suivit son génie et son temps. En quoi il fut bien avisé. Il n'était guère capable de travailler dans le goût des maçons du XIVe siècle. Plus instruit, il n'aurait produit qu'une insignifiante et douteuse copie. Son heureuse ignorance l'obligea à avoir de l'invention. Il conçut une sorte d'édicule, temple ou tombeau, un petit chef-d'oeuvre tout empreint de l'esprit de la Renaissance française. Il ajouta ainsi à la vieille cathédrale un détail exquis, sans nuire à l'ensemble. Ce maçon inconnu était mieux dans la vérité que Viollet-le-Duc et son école. C'est miracle que, de nos jours, un architecte très instruit n'ait pas jeté bas ce contrefort de la Renaissance pour le remplacer par un contrefort du XIVe siècle.

L'amour de la régularité a poussé nos architectes à des actes de vandalisme furieux. J'ai trouvé à Bordeaux même, sous une porte cochère, deux chapiteaux à figures qui y servaient de bornes. On m'expliqua qu'ils venaient du cloître de *** et que l'architecte chargé de restaurer ce cloître les avait fait sauter pour cette raison que l'un était du XIe siècle et l'autre du XIIIe, ce qui n'était point tolérable, le cloître datant du XIIe, et devant y être sévèrement ramené. En raison de quoi l'architecte les remplaça par deux chapiteaux du XIIe. Cela s'appelle un faux. Tout faux est haïssable.

Ingénieux à détruire, les disciples de Viollet-le-Duc ne se contentent pas de détruire ce qui n'est pas de l'époque adoptée par eux. Ils remplacent les vieilles pierres noires par des blanches, sans raison, sans prétexte. Ils substituent des copies neuves aux motifs originaux. Cela encore, je ne le leur pardonne pas; c'est pour moi une douleur de voir périr la plus humble pierre d'un vieux monument. Si même c'est un pauvre maçon très rude et malhabile qui l'a dégrossie, cette pierre fut achevée par le plus puissant des sculpteurs, le temps. Il n'a ni ciseau, ni maillet: il a pour outils la pluie, le clair de lune et le vent du nord. Il termine merveilleusement le travail des praticiens. Ce qu'il ajoute ne se peut définir et vaut infiniment.

Didron, qui aima les vieilles pierres, inscrivit peu de temps avant sa mort, sur l'album d'un ami, ce précepte sage et méprisé: "En fait de monuments anciens, il vaut mieux consolider que réparer, mieux réparer que restaurer, mieux restaurer qu'embellir; en aucun cas, il ne faut ajouter ni retrancher."

Cela est bien dit. Et si les architectes se bornaient à consolider les vieux monuments et ne les refaisaient pas, ils mériteraient la reconnaissance de tous les esprits respectueux des souvenirs du passé et des monuments de l'histoire. Le Tréport, 23 août.

Nous sommes émerveillés de la beauté du spectacle. Nous avons devant nous Mers et sa blanche falaise; à notre droite, des prairies aux pentes desquelles paissent les boeufs et les moutons; à gauche, la mer, où glissent des barques dont les voiles sont nouées en festons. A nos pieds, la jetée. Elle est couverte de la foule diversement colorée des baigneurs et des baigneuses. Les bérets rouges, blancs ou bleus, les robes claires, les chapeaux de paille brillent au soleil. Tout cela a des papillotements joyeux. Soudain, une exclamation bruyante s'élève, les chapeaux volent en l'air. C'est un torpilleur qui quitte le port, franchit l'écluse et gagne le large pour aller à Boulogne. Il en passe trois, et c'est trois fois le même enthousiasme. Trois fois on crie, on salue; trois fois, les chapeaux, les mouchoirs, les ombrelles s'agitent.

Les torpilleurs sont populaires. Ils sont aimés sans doute parce qu'ils ont l'air terrible, et qu'ils flattent cette douce espérance de carnage qui sourit mollement au fond du coeur paisible des bourgeois. En vérité, ils ne sont pas jolis; ils ressemblent à une baleine, mais à une baleine comme il n'y en a pas, à une baleine cuirassée, jetant une fumée noire au lieu d'eau par les évents.

Naguère, en voyant un torpilleur qui mouillait dans les eaux de la Seine, à la hauteur du quai d'Orsay, M. Renan souhaitait qu'on donnât le commandement des torpilleurs non à des marins, mais à des savants et à des philosophes, qui pussent y méditer les vérités éternelles en attendant le moment de sauter en l'air. L'existence de ces hommes extraordinaires eût concilié l'inconciliable. Soldats contemplatifs, ils eussent satisfait l'idéal par leur vie et le réel par leur mort. C'est une excellente idée, mais qui n'entrera pas facilement dans la tête d'un ministre de la marine. Et je crains aussi que les philosophes ne soient pas tentés excessivement d'entrer, comme Jonas, dans ces vaisseaux-poissons.

IV

NOTRE-DAME DE LIESSE

Saint-Thomas, 11 août.

Ce coin du Laonnais n'a pas de larges horizons. Mais le sol y fait des plis gracieux et il est semé de bouquets d'arbres. Le petit chemin blanc qui passe devant ma porte et se parfume de menthe en se creusant vers la prairie humide s'en va, par les champs de trèfle, d'avoine et de betteraves, au bois où le Petit Chaperon Rouge cueille encore la noisette. On a plaisir à suivre chaque matin ce sentier étroit et sinueux, si l'on pense que c'est assez de joie et de gloire en une promenade que de visiter la reine des prés dans son humble majesté, et de respirer le chèvrefeuille qui suspend aux buissons ses guirlandes parfumées.

Hier, j'ai trouvé au milieu de ce sentier un petit hérisson immobile et tout en boule. Il était blessé. Je le pris dans ma poche et le portai à la maison, où une goutte de lait le ranima. Il montra son groin noir, qui a l'air d'être taillé dans une truffe. Il ouvrit les yeux, et j'eus la faiblesse de me croire le bon Samaritain. Ce matin, mon ami courait dans le jardin, flairant la terre humide, et toutes les piques de son dos reluisaient. La rencontre d'un hérisson; moins encore, un brin de serpolet à l'orée d'un bois, une vieille épitaphe dans un cimetière de village, suffit à l'amusement de la journée d'un solitaire.

Nous avons ici un camp de César et une petite montagne qu'un jour Gargantua laissa tomber de sa hotte. Mais ce qu'il y a de plus admirable, c'est un fau (fagus) très grand et parfaitement rond, qui donne des faînes d'un goût délicieux, si j'en crois les paysans. Le hêtre de Domremy que hantaient les fées et où les filles du village suspendaient des guirlandes et des chapeaux de fleurs, n'était ni plus beau ni plus vénérable. Je regrette le temps où l'on rendait un culte aux arbres et aux fontaines. J'aurais, en ce temps là, noué précieusement aux branches de ce beau fau des statuettes de terre cuite avec des bandelettes de laine, et peut-être même aurais-je su attacher au tronc un tableau portant une épigramme votive en vers imités d'Ausone. Ce hêtre, illustre dans le pays, s'élève sur la hauteur entre Saint-Thomas et Saint-Erme, dont l'église est misérable et charmante avec son mince clocher d'ardoises, sont toit rustique, son porche renaissance, qui s'émiette à la pluie, et sa girouette où l'on voit le grand saint Antoine et son cochon finement découpés. A l'intérieur, dans la nef tronquée et nue, sur un chapiteau roman, un oiseau becquetant une grappe de raisin est resté comme l'unique témoin des jours où l'église de Saint-Erme s'élevait dans sa robe blanche au-dessus d'un peuple fidèle. Du XIe siècle au XVe, les églises de Soissons, de Reims et de Laon florissaient splendidement dans la Gaule chrétienne, et si l'on aime à vivre dans le passé, ce pays de Laon plaît par d'antiques souvenirs. Les pierres y parlent sous le mousse et sous la giroflée. A une lieue d'ici, vers Soissons, est Corbeny, où les rois de France, au retour du sacre, venaient toucher les écrouelles. A trois lieues au nord, en terre de Picardie, on trouve Notre-Dame de Liesse, qui fut dans l'ancienne France un lieu de pèlerinage très fréquenté.

Belleforest dit au premier tome de sa Cosmographie, publiée en 1575:

"Non loin de Laon est cette place tant renommée de Lyance ou Lyesse pour le temple sacré de la glorieuse mère de notre Dieu, la Vierge Marie, le pèlerinage ancien de nos rois, et où Dieu fait de grands miracles pour l'amour et par les mérites de celle qu'il a choisie pour sa mère."

On suit, pour aller d'ici à Liesse, une route crayeuse qui traverse une plaine sèche, semée de vieux moulins à vent aux ailes décharnées, et coupée çà et là par des bouquets de bouleaux. Le vent courbe l'avoine naine. Tandis que le cocher me montre du bout de son fouet l'horizon plat et triste, et me conte l'histoire du meunier qui s'est pendu dans son moulin et du percepteur assassiné sur la route, nous voyons à notre gauche, à travers un rideau d'arbres, le château de Marchais, bâti sous Charles IX par le cardinal de Lorraine. Encore deux kilomètres à peine, et nous rencontrons, sur notre droite, les trois ormes qui ombragent une petite chapelle grillée et qu'on nomme les Trois-Chevaliers. Et tout de suite les roues de la carriole résonnent sur le pavé désert d'une rue de village aux maisons basses à grands pignons. Nous sommes à Notre-Dame de Liesse, autrefois si fréquentée et maintenant délaissée et tombée dans un morne abandon. Notre-Dame de Lourdes à fait grand tort à la dame de Liesse comme à toutes les saintes Vierges de l'ancienne France. Cette belle dame de Lourdes, avec son écharpe bleue, attire dans sa ville d'eau tous les pèlerins, et il n'est bruit que d'elle. Une dame pieuse, qui regrette les vieux sanctuaires, me disait: "On ne peut le nier: cette Vierge de Lourdes est obligeante, serviable, entendue, empressée, je dirai même obséquieuse. Elle se multiplie pour se rendre utile. Elle guérit les malades, recommande les jeunes gens à leurs examens, fait des mariages et vend du chocolat. Entre nous, je la trouve un peu intrigante."

La Vierge de Liesse ne sait pas si bien faire ses affaires. Elle est oubliée; cela s'aperçoit tout de suite quand on entre dans la petite ville endormie. On me dit qu'elle se réveillera le mois prochain, lors des grands pèlerinages; mais je vois bien qu'autrefois visitée par les rois, elle n'attire plus, même en ses grandes féeries, que quelques bonnes dames de Reims, de Laon et Saint-Quentin.

Elle eut ses beaux jours. Tout passe; La Notre-Dame de Lourdes passera comme elle. C'est une réflexion propre à consoler la Notre-Dame de Liesse de son irrémédiable déclin. La poussière, une lente poussière, recouvre les petites boutiques voisines de l'église où s'étalent, sous des vitres ternes, des médailles, des images, des chapelets et des scapulaires. Au XVe siècle, on vendait sous l'auvent de ces maisonnettes de belles médailles de plomb ou d'étain à bordure ajourée, que les bonnes gens cousaient à leur chapeau clabaud. Louis XI faisait comme eux, et parmi les médailles qu'il portait à son bonnet, soyez sûr qu'il se trouvait celle de Notre-Dame de Liesse, à qui le pieux roi avait une dévotion singulière.

Ce qu'il y a aujourd'hui de plus étrange dans ces boutiques, ce sont des bouteilles fermées au chalumeau où flottent dans de l'eau, suspendues à des boules creuses par un fil de verre, les attributs de la Passion: la croix, les clous, l'éponge de fiel, la lance, le sceptre de roseau, la couronne d'épines, la sainte face, et le soleil qui se voila, et la lune qui parut quand le mystère fut consommé. Ces petites pièces de verre coloré ont la naïveté des jouets d'enfant. Ils amusent par l'idée qu'il est des âmes assez ingénues pour admirer une merveille si barbare. L'église, dont il subsiste quelques parties du XVe siècle, est petite. Le portail, surmonté d'une large fenêtre cintrée et d'un pignon flanqué de deux clochetons, a l'air assez avenant, et il suffit d'aimer les vieilles pierres pour admirer sur les contreforts, des deux côtés de la fenêtre, deux heaumes sculptés, expressifs comme des visages avec leur petit crâne pointu, leur nez en bec d'oiseau, leur lippe narquoise et leur énorme encolure. Mais ce ne sont là que des bagatelles, et l'on voit bien que nous sommes en vacances.

En entrant dans l'église, le regard s'arrête sur un beau jubé de la Renaissance qui tend, dans la nef, son arche élégante de pierre blanche et de marbre noir. Sur la balustrade de ce jubé s'élèvent quatre statues peintes. Elles sont dans le goût affreux de la Restauration et représentent trois chevaliers, avec de superbes panaches, et une belle demoiselle habillée à la turque. Ils sont tous quatre très ridicules et semblent jouer Zaïre devant la duchesse d'Angoulême. Je vous dirai tout à l'heure qui sont ces trois chevaliers et cette jeune musulmane. Qu'il vous suffise de savoir pour le moment qu'ils rapportèrent d'Égypte l'image miraculeuse qu'on vénère depuis lors dans l'église où nous sommes.