Pierre Nozière

Chapter 10

Chapter 104,019 wordsPublic domain

"J'ai voulu, à cause du froid, chauffer un peu à votre feu mon corps fatigué. Mais vos coupables discours me forcent à m'éloigner tout glacé encore."

Et il sortit de la maison.

Ce récit semblera peut-être insipide à distance. Ici, dans la terre où il est né, et dont il a gardé le goût, je le trouve plein de saveur et j'en goûte avec plaisir le parfum sauvage.

En l'an 622, un jour du mois de décembre, Gualaric, appelé aussi Valery, plein d'oeuvres et de jours, se leva avant matines de dessus son lit de feuilles sèches et conduisit ses disciples jusqu'à l'orme entouré de ronces au pied duquel il avait coutume de faire ses prières; là, plantant deux bâtons dans la terre, il marqua une place de la longueur de son corps, et dit:

"Lorsque, par volonté de Dieu, je sortirai de l'exil de ce monde, c'est là qu'il faudra m'ensevelir."

Les saints des Gaules avaient ainsi coutume de choisir eux-mêmes le lieu de leur sépulture. Dans le pays de Tréguier, saint Renan ne s'étant pas expliqué à cet égard avant sa mort, ses disciples déposèrent son corps sur un chariot attelé de boeufs qu'ils laissèrent aller librement, et ils le mirent en terre à l'endroit où les boeufs s'étaient arrêtés d'eux-mêmes.

Saint Valery mourut le dimanche qui suivit le jour où il avait marqué lui-même le lit de son repos. Il fut fait selon sa volonté, et l'évêque Berchund vint inhumer le corps du bienheureux.

L'histoire d'un saint ne finit point à la mort et à la sépulture. Elle se continue d'ordinaire par la relation des miracles opérés sur la tombe du bienheureux. Nous avons vu que Guillaume le Bâtard fit promener la châsse de saint Valery pour obtenir un vent favorable. Quatre-vingts ans après vivait un comte de Flandre nommé Arnould et surnommé le Pieux. Il avait une grande foi en la vertu des saints et professait une vénération particulière pour le corps du bienheureux Valery. Il le fit bien voir, car il vint avec son ost assiéger la ville de Saint-Valery, massacra les habitants et pilla l'abbaye afin de s'emparer des reliques du bienheureux. Ils les emporta dans son comté avec les os de saint Riquier, qu'il avait pris en même temps, et il croyait s'être assuré ainsi la protection divine, tant sa foi était forte.

En ce temps-là, Hugues Capet était comte de France. Un jour qu'il s'était endormi dans une grotte, deux personnages vêtus de robes blanches lui apparurent dans son sommeil.

"Je suis l'abbé de Saint-Valery, dit l'un d'eux. Avant de mourir, je demeurais sur le rivage de la mer. Mes os, et ceux de saint Riquier, ici présent avec moi, ont été ravis à leur tombe, et maintenant ils sont captifs sur une terre étrangère, mais le temps est venu où ils doivent être replacés dans les lieux où nous avons vécu. Quand Dieu m'aura déposé dans mon ancienne tombe, je te prédis que tu reviendras roi, et que ta race portera la couronne pendant plus de sept siècles."

Il dit et s'évanouit avec son compagnon. Le comte Hugues redemanda les précieuses reliques à Arnould le Pieux afin de les rendre à l'abbaye de Saint-Valery et de devenir roi.

La promesse du bienheureux s'accomplit. Mais certains auteurs croient que cette prophétie a été inventée après l'événement.

Pour achever de peindre ce tableau gothique, j'aurais encore beaucoup d'autres merveilles à rapporter. Mais il est temps de me rappeler que je ne suis point un hagiographe. Si j'ai, sous les vieux ormes du cap Cornu, dessiné de mon mieux la figure du grand apôtre du Vimeu, c'est que cette figure ressemble, dans ses traits essentiels, à celle de tous les vieux évangélisateurs des Gaules. Par là, elle mérite d'être considérée avec attention par tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de notre pays.

Religieux et colons, ils ont pétri de leurs rudes mains et la terre où nous vivons, et les âmes de ses anciens habitants; ils ont creusé dans le sol de la France une indestructible empreinte. Il n'est pas indifférent pour nous que ces hommes apostoliques aient existé. Nous leur devons quelque chose. Il reste dans le patrimoine de chacun de nous quelques parcelles des biens qu'ils ont légués à nos pères. Ils ont lutté contre la barbarie avec une énergie féroce. Ils ont défriché la terre; ils ont apporté à nos aïeux sauvages les premiers arts de la vie et de hautes espérances.

"Mais, hélas! direz-vous, ils ont tué les petits génies des bois et des montagnes. Le bon saint Valery a fait mourir la nymphe de la fontaine. C'est pitié.--Oui, ce serait une grande pitié. Mais cessez de vous attrister. Je vous le dis tout bas: ces pieux personnages n'ont pas fait périr le moindre petit dieu. Saint Valery n'a pas tué de nymphe, et les doux démons qu'il chassait d'un arbre entraient dans un autre. Les génies, les nymphes et les fées se cachent quelquefois, mais ils ne meurent jamais. Ils défient le goupillon des saints."

Je lis dans un gros livre que, après la mort de saint Valery, les habitants de la baie de la Somme retombèrent dans l'idolâtrie. Ils avaient revu les dames mystérieuses des sources, et ils étaient revenus à leurs premières amours. Tant qu'il y aura des bois, des prés, des montagnes, des lacs et des rivières, tant que les blanches vapeurs du matin s'élèveront au-dessus des ruisseaux, il y aura des nymphes, des dryades; il y aura des fées. Elles sont la beauté du monde: c'est pourquoi elles ne périront jamais.

Voyez, la nuit tombe sur les toits. Un charme paisible, triste et délicieux, enveloppe les choses et les âmes. Des formes pâles flottent dans la clarté de la lune. Ce sont les nymphes qui viennent danser en choeur et chanter des chansons d'amour autour de la tombe du bon saint Valery.

Saint-Valery-sur-Somme, 14 août.

Nous sommes ici dans un pays rude. La mer y est jaunâtre; c'est à peine si parfois elle bleuit au loin, vers le large. La côte, toute boisée, est d'un vert sombre. Le ciel est gris et pluvieux. L'eau n'a pas de sourires et le vent n'a pas de caresses. Cette baie où le vent du nord entre avec les goélettes norvégiennes chargées de planches et de fers bruts, Saint-Valery, ne plaît point aux étrangers. Et c'est aussi pour cela qu'on l'aime. On y a la mer et les marins; on y voit tout le mouvement d'un petit port de commerce et d'une baie poissonneuse. On y vit au milieu des pêcheurs. Ce sont de brave gens, des coeurs simples. Ils habitent le quartier de Cour gain. C'est le bien nommé, disent les gens du pays, car ceux qui y vivent gagnent peu. Le Courgain s'étend derrière la rue de la Ferté, sur une rampe assez rude. Des maisonnettes, qui auraient l'air de joujoux si elles étaient plus fraîches, se pressent les unes contre les autres, sans doute pour n'être point emportées par le vent. Là, on voit à toutes les portes de jolies têtes barbouillées d'enfants, et çà et là, au soleil, un vieillard qui raccommode un chalut, ou une femme qui coud à la fenêtre derrière un pot de géranium. Cette population, me dit-on, souffre beaucoup en ce moment.

Elle est ruinée par les pêcheries étrangères, qui jettent en abondance le poisson sur nos marchés. Ces simples n'ont pas, pour le combat de la vie, d'autres armes que leur barque et leur filet. Ce sont de grands enfants qui connaissent les ruses des poissons et ne connaissent point celles des hommes. En les voyant, on est pris de sympathie et d'amitié pour eux. La vie les use comme le temps use les pierres, sans toucher au coeur. La vieillesse même ne les rend point avares. Ils s'aident les uns les autres. Ce sont les seuls pauvres qui ne s'évitent point entre eux. Justement je vois passer sous ma fenêtre un ancien du pays. Il ressemble au père Corot. Il est propre; il porte un petit anneau d'or à l'oreille. Le sel de la mer a tanné sa peau; le poids du chalut a courbé son échine.

A sa vue, je ne puis me défendre d'un souvenir. Je me répète à moi-même l'épitaphe qu'une poétesse grecque fit, au temps des Muses, pour un pauvre pêcheur de Lesbos. Elle est composée de peu de mots. Le style austère et pur des vers en atteste l'antique origine. Je traduis littéralement ce distique funéraire:

"Ici est la tombe du pêcheur Pelagon. On y a gravé une nasse et un filet, monuments d'une dure vie."

Ainsi parle dans sa pitié sereine cette Muse grecque, qui ne pleure pas, parce que les larmes souilleraient sa beauté. Le vieux Pelagon jetait ses filets au pied des blancs promontoires. Il avait vu, dans ses rudes travaux, le vieillard des mers, le terrible Protée s'élever comme un nuage du sein des vagues. Il avait peut-être entendu les sirènes chanter dans la mer bleue. La Manche n'a point de sirènes sur ses sables dangereux. Le blanc Protée n'erre point au pied des falaises à pic. Mais le vieux loup de mer, qui passe en ce moment sur le quai, a vu les âmes des naufragés voler comme des mouettes à la pointe des lames; il a vu sur la terre des feux célestes, et peut-être que Notre-Dame-de-Bon-Secours s'est montrée à lui dans la brume de l'Océan. Hélas! à travers combien de fatigues le ciel lui a souri! Aujourd'hui, comme au temps de Sapho, la barque et le chalut sont les monuments d'une dure vie.

Hier, un enfant de onze ans s'est noyé dans la baie. Il était originaire de Cayeux. Cayeux est un port de pêche à trois lieues de Saint-Valery. Ce port est sans abri contre les vents de l'ouest et du nord-ouest, qui amenaient autrefois dans les rues tant de sable qu'on y enfonçait jusqu'aux genoux. Aujourd'hui les galets que la mer a amoncelés forment une digue naturelle et protègent les maisons, ainsi qu'une partie des champs. C'est là que le bon saint Valery faillit mourir de fatigue et de froid quand il frappa à la porte de la maison où un prêtre se chauffait en compagnie d'un juge. La vie n'y est aisée pour personne. La pauvre famille dont je parle y souffrit cruellement. Plusieurs enfants moururent. Un d'eux, par un hasard inconcevable, se noya dans un baquet. Quand le père et la mère vinrent s'établir à Saint-Valery, de neuf enfants qu'ils avaient eus, il ne leur restait que le fils qui est mort hier et un aîné appelé sous les drapeaux. La mère, entêtée dans le malheur et donnant à l'avenir la figure sombre du passé, répétait tous les jours avec épouvante:

"Je sais que celui-ci se noiera comme les autres."

De tels accidents sont rares à Saint-Valery. La baie et les bancs de sable prennent par an à peine une ou deux victimes. Pourtant la pauvre mère pleurait tous les jours son fils par avance.

Vendredi, à quatre heures, il partit seul en barque, bien que ses parents le lui eussent défendu. Il se noya par un clair soleil, dans une mer calme, en vue de la maison où il avait été nourri et où l'attendait sa mère. La marée ramena à la côte sa barque et ses vêtements. Pendant huit heures, ses parents restèrent les yeux fixés sur cette eau tranquille qui recouvrait le cadavre de leur fils. Enfin, au milieu de la nuit, la mer s'étant retirée, quinze ou vingt pêcheurs s'en allèrent avec des lanternes, par les sables, chercher le corps. Ils le trouvèrent dans un trou. Les crabes avaient déjà dévoré une oreille et attaqué la joue.

On a porté aujourd'hui le petit cercueil sous un drap blanc, dans la vieille église qui domine la mer. Les femmes de Cayeux, avec les parents de l'enfant défunt, tenaient la tête du cortège; elles portaient la pelisse noire, commune autrefois à toutes les femmes de la Picardie et des Flandres. Elles ressemblaient ainsi, sur le chemin montueux de l'église, aux saintes femmes que peignaient les maîtres flamands, au pied du Calvaire, en prenant leurs modèles sous leurs yeux. Les grandes pelisses ont passé par héritage des mères aux filles, et quelques-unes ont vu peut-être d'un siècle d'humbles douleurs. Les jeunes Valéricaines dédaignent aujourd'hui ce vêtement traditionnel. Elles portent, aux grands jours de la vie, des chapeaux à la mode de Paris et se croient "braves" avec des mantelets garnis de jais, sur lesquels elles croisent leurs mains rouges.

Le cortège entra sous le vieux porche et l'office des morts commença. Derrière le cercueil, au poêle blanc dont les cordons étaient tenus par quatre petits garçons, raidement habillés de gros drap noir, le père et la mère se tenaient par le bras. L'homme ne pleurait plus. Mais on voyait que les larmes avaient coulé longtemps sur le cuir fauve de ses joues. La tête renversée, il sanglotait. Les sanglots secouaient son long collier de barbe brise et ses hautes épaules. Ils donnaient à sa bouche un faux air de sourire, horrible à voir.

Cependant il se balançait ainsi qu'un homme ivre, et il mêlait aux chants des psaumes et aux prières de l'officiant une plainte lente, régulière et douce, comme l'air d'une de ces chansons avec lesquelles on endort les petits enfants. Ce n'était qu'un murmure, et l'église en était pleine! Mais elle, la mère! debout, immobile, muette dans sa pelisse antique, elle tenait son capuchon baissé au-dessous de sa bouche, et sous ce voile elle amassait sa douleur.

Quand l'absoute fut donnée, le cortège s'achemina vers Cayeux. C'est là, sous le vent de mer, qu'ils veulent que leur enfant repose. Croient-ils que cette terre, si dure aux vivants, sera douce aux morts? Ou plutôt n'est-ce pas qu'ils gardent un tendre amour pour le rude pays où ils sont nés et auquel ils portent aujourd'hui ce qu'ils avaient de plus cher? Nous vîmes la petite troupe disparaître lentement sur le chemin pierreux. Jamais, pour ma part, je n'avais contemplé un si grand spectacle. C'est qu'il n'y a rien de plus grand au monde que la douleur. Dans les villes, elle se cache. Aujourd'hui, je l'ai vue au soleil, sur une colline qui ressemblait au calvaire.

Ce dimanche les rues sont pavoisées. C'est la fête de la ville. De grandes affiches jaunes annoncent que des régates seront données sous le patronage du Yacht-Club de France. Les bateaux de Saint-Valery, de Cayeux courront. Des tribunes ornées des écussons des villes rivales s'élèvent sur le quai. Les habitants de la ville, de noir vêtus, s'y groupent autour de leurs officiers municipaux. A onze heures et demie, un coup de canon annonce que la fête nautique commence. Au-dessus de la pièce, un blanc flocon de fumée s'élève tout droit dans l'air tranquille. On craint que les voiles manquent de vent. Mais, peu à peu, tandis que manoeuvrent les yachts et les clippers, une jolie brise "nord-oua" s'élève et les bateaux de pêche de Saint-Valery et du Crotoy se mettent en ligne par un temps favorable. Ce sont de bons marcheurs. Tous les jours ils sortent à la mer descendante. Ils vont traîner leur chalut sur les bancs qu'on voit émerger au loin à mesure que l'eau baisse et qui forment alors des îlots jaunes dans la mer verte ou bleue. Ils pêchent la crevette grise qu'on trouve en abondance sur ces bancs entre la pointe du Hourdel et les dunes de Saint-Quentin. Ces petits bateaux animent la baie; ils en sont la vie, partant la joie. Le flot les ramène. C'est plaisir d'épier de loin leurs voiles grises, blanches ou noires, quand ils reviennent ensemble comme une compagnie d'oiseaux.

16-18 août.

On a distribué aujourd'hui les prix aux filles de l'école. A la sortie, nous essuyons un grain. Les couronnes de lauriers et de chênes déteignent, à la pluie, sur le front et sur les joues des fillettes, qui deviennent horriblement livides. Elles communiquent par des baisers ce teint à leurs parents attendris. Tout le monde est vert.

Il y a pour les filles, à Saint-Valery, deux écoles communales dirigées par les soeurs de la Providence. Les Augustines tiennent, dans la ville, un pensionnat libre. Il n'y a point d'école laïque de filles.

Par contre, il n'y a pas d'école religieuse de garçons. Les deux écoles communales de garçons ont été laïcisées dernièrement. Les frères n'ont point ouvert d'école libre. Ils se sont retirés de la ville, décevant ainsi, dans ses secrètes espérances, la municipalité qui se flattait, en appelant un instituteur laïque, de faire naître une féconde émulation entre l'enseignement municipal et l'enseignement libre.

Quant à l'obligation légale, elle n'a pas eu ici de résultats pratiques. La misère est une grande force. Que peut la loi contre elle? Comment empêcher des gamins qui meurent de faim de voler des pommes de terre au lieu d'apprendre à lire? J'ai vu discuter au Sénat la loi d'obligation. Le débat était solennel. Il en sortit une grande loi. Mais je vois ici combien il est difficile de soumettre à cette loi de petits malheureux qui n'ont pas une culotte à mettre pour aller à l'école.

Le soin généreux que nous prenons aujourd'hui d'instruire l'enfance n'était pas aussi étranger à l'esprit de nos pères qu'on le croit communément. Je viens d'en trouver une nouvelle preuve dans le registre manuscrit des lettres et ordonnances concernant la ville de Saint-Valery, qui est conservé aujourd'hui à la mairie et que M. Vanier, conseiller municipal, m'a communiqué. On lit dans ce registre une lettre que le cardinal de Bourbon, gouverneur du Vimeu, écrivit vers 1536, à ses "chers et bien amés" le maire et les échevins de Saint-Valery, touchant es "escolles" de la ville. Il leur rappelle qu'il entend garder "le droit de l'escollatre" qui lui appartient. Il veut que les écoles soient pourvues "d'ung homme de bien et bonnes lettres". Et il n'a pas d'autre exigence. Si le personnage que l'échevinage lui propose "est suffisant", i l'agrée. "Car, ajoute-t-il, je désire merveilleusement que vos enfants soient bien instruictz, car c'est le bien de vostre chose publique."

Ce registre que j'ai sous les yeux, et qui embrasse la première moitié du XVIe siècle, contient aussi, à la date de 1533, une bien curieuse ordonnance relative "au péché d'adultère". Je vais la transcrire tout au long. Mais il faut d'abord rappeler que Saint-Valery était au XVIe siècle un port de cabotage très important. Si la ville avait été vingt fois ruinée par les guerres, la baie était une source de biens. A cette époque où la navigation naissante, déjà hardie, grâce à la découverte de la boussole, et le commerce dans son premier essor, faisaient affluer la richesse sur nos côtes, on pouvait dire que la mer était d'or. Devenus riches, les habitants de Saint-Valery eurent hâte de jouir, et ils étalèrent un luxe inconnu aux braves gens qui avaient défendu jadis leur forteresse contre les Anglais. Les dames portèrent des étoffes et des fourrures venues des Indes ou de l"Amérique, des soies, des laines magnifiques. Ainsi parées, on les trouva plus jolies. On les aima beaucoup; elles se laissèrent aimer. Aussi les moeurs devinrent très relâchées dans cette ville aujourd'hui simple, rude et modeste. C'est pourquoi la municipalité rendit en 1533 l'ordonnance suivante dont le lecteur entendra sans trop de peine, je le crois, le vieux français, encore qu'un peu picard.

Je reproduis fidèlement le texte original, tel que je le lis sur le registre qui m'a été gracieusement communiqué:

"Considérant la justice tant ecclésiastique que temporelle, que Nostre Seigneur Jesucrist est journellement offensé en ceste paroisse de plusieurs crimes et énormes vices qui se y perpètrent et principalement au péché d'adultère par plusieurs personnes hommes et femmes mariés qui sont tous publicques et manifestes. Pour lesquelz crimes et villains péchés sommes appertement menachés de l'ire de Dieu, a esté advisé et conclud tant de monseigneur l'official que par les bailly et maïeur de ceste ville quil sera faicte deffense générale tant en l'église que es lieux publicquez que nulz hommes ne femmes mariés ne aient plus à commetre adultère à paine de estre mis en une brincqueballe qui sera faicte et mise sur ung des flos de ceste ville et illec tombez et plongés testes et corps. Assavoir pour la première fois que il sera trouvé et sceu que ilz auront adultère ou pourront estre trouvez en lieu suspect de tel vice, par trois fois dedens ledit flos et de soixante sols parisis d'amende pour estre donnée pour Dieu aux povres et aux dénuntiateurs et accusateurs de telz crimez. Et pour la seconde fois de estre fustiguez par les carfours de ceste ville par la main du bourreau et banys de ladicte ville et paroisse è leurs biens confisqués, espérant que moiennant telles pugnitions l'ire de Dieu Notre Seigneur sera apaisée."

Il est peut-être utile de dire ce que c'est que cette brincqueballe sur laquelle on mettait les victimes des passions de l'amour. Une brincqueballe est, en langage picard, le levier qui sert sur les navires à faire jouer le piston de la pompe. Quant aux "flots" de la ville, ce sont de grandes citernes. Les magistrats valéricains punissaient par l'eau ces mêmes "pechés" que Dante vit châtiés dans l'enfer par le souffle du vent. Le flot dans lequel on trempait les pêcheurs charnels se voit encore proche la porte Guillaume. Il vient d'être mis à sec. La municipalité a décidé que ce flot serait conservé comme monument historique.

La fête communale du 15 août a amené ici quelques forains qui campent sur la petite place des Pilotes. Des somnambules et des tireuses de cartes ont dételé leur voiture garnie d'un lit blanc. La femme sauvage est venue aussi. Une peinture déployée le long de la baraque la représente dévorant la chair palpitante d'un homme blanc. En réalité la femme sauvage est une pauvre fille qu'on a cirée comme une botte et qui garde, sous le cirage, un air de candeur et d'innocence. Elle a des yeux bleus d'une inaltérable douceur. Elle est la vivante image de la faiblesse, de la souffrance paisible et de la résignation, et c'est elle qui fait la femme anthropophage! Voilà un grand exemple du désordre qui règne sur cette terre.

L'orgue des chevaux de bois ronfle toute la soirée sur la place des Pilotes, et mêle au bruit des lames qui brisent des airs de bals de barrière. Les chevaux, assiégés par de jolies demoiselles de Paris, et par des petits pêcheurs déguenillés, tournent sans répit.

J'ai longtemps médité sur les chevaux de bois. Je voudrais les étudier méthodiquement. Mais la grandeur du sujet m'effraie. Et j'y découvre d'abord une grande difficulté. Si l'on s'efforce de définir les diverses sensations qui affectent douloureusement l'organisme humain on peut espérer d'y réussir. Quand nous disons par exemple qu'une douleur est aiguë ou qu'elle est sourde, qu'elle est lancinante ou fulgurante, nous nous faisons entendre assez bien. On éprouve au contraire un insurmontable embarras à représenter par des mots les sensations agréables; celles mêmes qui, résultant du jeu régulier des organes, sont usuelles et fréquentes, échappent aux approximations du langage articulé. Dire que ces sensations sont vives ou qu'elles sont douces, c'est ne rien dire; les termes, fort usités, de délices et de transports, sont vagues. Il paraît donc qu'au physique le plaisir est plus indistinct que la douleur. Pour cette raison sans doute, je désespère de rendre très sensible, par le seul moyen du discours, le plaisir que procurent les chevaux de bois. Il est certain, toutefois, que ce plaisir est grand. De leur cercle mouvant jaillissent des cris de volupté qui percent le bruit de l'orgue et des trombones. Et après quelques tours de la machine ce ne sont que regards noyés, lèvres humides, têtes pâmées. Les jeunes femmes y prennent l'expression que la statuaire antique donne aux Bacchantes. Et moins habiles à la volupté, les petits enfants, roides et la joue empourprée, restent graves, en proie à un dieu inconnu. Je ne parle point de ceux qui ont mal au coeur. Il s'en trouve. Mais c'est un cas particulier. Je m'en tiens au général. Grands et petits, ce qu'ils éprouvent est vaguement délicieux.

Sur le cheval de bois, sur la montagne russe, sur l'escarpolette, ils sont remués, secoués, agités, tout leur être résonne, la circulation est activée; ils se sentent mieux vivre. Ils jouissent du jeu facile de leurs organes, ils soupirent, ils expirent; des caresses invisibles, des caresses intérieures, les font tressaillir: ils sont heureux.