Pierre Nozière

Chapter 1

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PIERRE NOZIÈRE

par ANATOLE FRANCE

LIVRE PREMIER

ENFANCE

I

L'HISTOIRE SAINTE ET LE JARDIN DES PLANTES

La première idée que je reçus de l'univers me vint de ma vieille Bible en estampes. C'était une suite de figures du XVIIe siècle, où le Paradis terrestre avait la fraîcheur abondante d'un paysage de Hollande. On y voyait des chevaux brabançons, des lapins, de petits cochons, des poules, des moutons à grosse queue. Ève promenait parmi les animaux de la création sa beauté flamande. Mais c'étaient là des trésors perdus. J'aimais mieux les chevaux.

Le septième feuillet (je le vois encore) représentait l'arche de Noé au moment où l'on embarque les couples de bêtes. L'arche de Noé était, dans ma Bible, une sorte de longue caravelle surmontée d'un château de bois, avec un toit en double pente. Elle ressemblait exactement à une arche de Noé qu'on m'avait donnée pour mes étrennes et qui exhalait une bonne odeur de résine. Et cela m'était une grande preuve de la vérité des Écritures.

Je ne me lassais ni du Paradis ni du Déluge. Je prenais aussi plaisir à voir Samson enlevant les portes de Gaza. Cette ville de Gaza, avec ses tours, ses clochers, sa rivière, et les bouquets de bois qui l'environnaient, était charmante. Samson s'en allait, une porte sous chaque bras. Il m'intéressait beaucoup. C'était mon ami. Sur ce point comme sur bien d'autres, je n'ai pas changé. Je l'aime encore. Il était très fort, très simple, il n'avait pas l'ombre de méchanceté, il fut le premier des romantiques, et non certes le moins sincère.

J'avoue que je démêlais mal, dans ma vieille Bible, la suite des événements, et que je me perdais dans les guerres des Philistins et des Amalécites. Ce que j'admirais le plus en ces peuples c'étaient leurs coiffures, dont la diversité m'étonne encore. On y voyait des casques, des couronnes, des chapeaux, des bonnets et des turbans merveilleux. Je n'oublierai de ma vie la coiffure que Joseph portait en Égypte. C'était bien un turban, si vous voulez, et même un large turban, mais il était surmonté d'un bonnet pointu, et il s'en échappait une aigrette avec deux plumes d'autruche, et c'était une coiffure considérable.

Le Nouveau-Testament avait, dans ma vieille Bible, un charme plus intime, et je garde un souvenir délicieux du potager dans lequel Jésus apparaissait à Madeleine. "Et elle pensoit, dit le texte, que ce fust le maistre du jardin." Enfin, dans les sept oeuvres de la miséricorde, Jésus-Christ, qui était le pauvre, le prisonnier et le pèlerin, voyait venir à lui une dame parée comme Anne d'Autriche, d'une grande collerette de point de Venise. Un cavalier, coiffé d'un feutre à plumes, le poing sur la hanche, cape au dos, chaussé galamment de bottes en entonnoir, du perron d'un château aux murs de brique, faisait signe à un petit page, portant une buire et un gobelet d'argent, de verser du vin au pauvre, ceint de l'auréole. Que cela était aimable, mystérieux et familier! Et comme Jésus-Christ, dans un cabinet de verdure, au pied d'un pavillon bâti du temps du roi Henri, sous notre ciel humide et fin, semblait plus près des hommes, et plus mêlé aux choses de ce monde!

Chaque soir, sous la lampe, je feuilletais ma vieille Bible, et le sommeil, ce sommeil délicieux de l'enfance, invincible comme le désir, m'emportait dans ses ombres tièdes, l'âme toute pleine encore d'images sacrées. Et les patriarches, les apôtres, les dames en collerette de guipure, prolongeaient dans mes rêves leur vie surnaturelle. Ma Bible était devenue pour moi la réalité la plus sensible, et je m'efforçais d'y conformer l'univers.

L'univers ne s'étendait pas, pour moi, beaucoup au delà du qui Malaquais, où j'avais commencé de respirer le jour, comme dit cette tendre vierge d'Alpe. Et je respirais avec délices le jour qui baigne cette région d'élégance et de gloire, les Tuileries, le Louvre, le Palais Mazarin. Parvenu à l'âge de cinq ans, je n'avais pas encore beaucoup exploré les parties de l'univers situées par-delà le Louvre, sur la rive droite de la Seine. La rive opposée m'était mieux connue puisque je l'habitais. J'avais suivi la rue des Petits-Augustins jusqu'au bout, et je pensais bien que c'était le bout du monde.

La rue des Petits-Augustins s'appelle aujourd'hui rue Bonaparte. Au temps qu'elle était au bout du monde, j'avais vu que, de ce côté, les bords de l'abîme étaient gardés par un sanglier monstrueux et par quatre géants de pierre, assis en longues robes, un livre à la main, dans un pavillon, sur une grande cuve pleine d'eau, au milieu d'une plaine bordée d'arbres, près d'une immense église. Vous ne me comprenez pas? vous ne savez plus ce que je veux dire?... Hélas! après une vie d'opprobre, le pauvre sanglier de la maison Bailli est mort depuis longtemps. Les générations nouvelles ne l'ont point vu subir, captif, les outrages des écoliers. Elles ne l'ont point vu couché, l'oeil à demi clos, dans une résignation douloureuse. A l'angle de la rue Bonaparte, où il était logé dans une remise peinte en jaune et ornée de fresques représentant des voitures de déménagement attelées de percherons gris pommelé, s'élève maintenant une maison à cinq étages. Et quand je passe devant la fontaine de la place Saint-Sulpice, les quatre géants de pierre ne m'inspirent plus de terreurs mystérieuses. Je sais, comme tout le monde, leurs noms, leur génie et leur histoire: ils s'appellent Bossuet, Fénelon, Fléchier et Massillon.

A l'occident aussi, j'avais touché les confins de l'univers ... Les hauteurs bouleversées de la Chaillot, la colline du Trocadéro, sauvage alors, fleurie de bouillons blancs et parfumée de menthe, c'était véritablement le bout du monde, les bords de l'abîme où l'on aperçoit l'homme nu qui n'a qu'une jambe, et qui marche en sautant, l'homme poisson et l'homme sans tête qui porte un visage sur la poitrine. Aux abords du pont qui, de ce côté fermait l'univers, les quais étaient mornes, gris, poudreux. Point de fiacres, quelques promeneurs à peine. Çà et là, accoudés au parapet, de petits soldats qui taillaient une baguette et regardaient couler l'eau. Au pied du cavalier romain qui occupe l'angle droit du Champ-de-Mars, une vieille, accroupie au parapet, vendait des chaussons aux pommes et du coco. Le coco était dans une carafe coiffée d'un citron. La poussière et le silence passaient sur ces choses. Maintenant le pont d'Iéna relie entre eux des quartiers neufs. Il a perdu l'aspect morne et désolé qu'il avait dans mon enfance. La poussière que le vent soulève sur la chaussée n'est plus la poussière d'autrefois. Le cavalier romain voit de nouvelles figures et de nouvelles moeurs. Il ne s'en attriste pas: il est de pierre.

Mais ce que j'aimais et connaissais le mieux, c'étaient les berges de la Seine; ma vieille bonne Nanette m'y menait promener tous les jours. J'y retrouvais l'arche de Noé de ma Bible en estampes. Car je ne doutais guère que ce ne fût le bateau de la Samaritaine, avec son palmier d'où sortait merveilleusement une fumée mince et noire. Cela se concevait: comme il n'y avait plus de déluge, on avait fait de l'arche un établissement de bains.

Du côté du levant, j'avais visité le Jardin des Plantes et remonté la Seine jusqu'au pont d'Austerlitz. Là était la limite. Les plus hardis explorateurs de la nature finissent par trouver le point au delà duquel ils ne peuvent plus avancer. Il m'avait été impossible d'aller plus loin que le pont d'Austerlitz. Mes jambes étaient petites et celles de ma bonne Nanette étaient vieilles; et malgré ma curiosité et la sienne, car nous aimions tous deux les belles promenades, il nous avait toujours fallu nous arrêter sur un banc, sous un arbre, en vue du pont, au regard d'une marchande de gâteaux de Nanterre. Nanette n'était guère plus grande que moi. Et c'était une sainte femme en robe d'indienne à ramages, avec un bonnet à tuyaux. Je crois que la représentation qu'elle se faisait du monde était aussi naïve que celle que je m'en formais à son côté. Nous causions ensemble très facilement. Il est vrai qu'elle ne m'écoutait jamais. Mais il n'était pas nécessaire qu'elle m'écoutât. Et ce qu'elle me répondait était toujours à propos. Nous nous aimions tendrement l'un l'autre.

Tandis qu'assise sur le banc, elle songeait avec douceur à des choses obscures et familières, je creusais la terre avec ma pelle au pied d'un arbre, ou bien encore je regardais le pont qui terminait pour moi le monde connu.

Qu'y avait-il au delà? Comme les savants, j'en étais réduit aux conjectures. Mais il se présentait à mon esprit une hypothèse si raisonnable que je la tenais pour une certitude: c'est qu'au delà du pont d'Austerlitz s'étendaient les contrées merveilleuses de la Bible. Il y avait sur la rive droite un coteau que je reconnaissais pour l'avoir vu dans mes estampes, dominant les bains de Bethsabée.

Au delà je plaçais la Terre-Sainte et la Mer Morte; je pensais que si on pouvait aller plus loin, on apercevrait Dieu le père en robe bleue, sa barbe blanche emportée par le vent, et Jésus marchant sur les eaux, et peut-être le préféré de mon coeur, Joseph, qui pouvait bien vivre encore, car il était très jeune quand il fut vendu par ses frères.

J'étais fortifié dans ces idées par la considération que le Jardin des Plantes n'était autre chose que le Paradis terrestre un peu vieilli, mais, en somme, pas beaucoup changé. De cela, je doutais encore moins que du reste; j'avais des preuves. J'avais vu le Paradis terrestre dans ma Bible, et ma mère m'avait dit: "Le Paradis terrestre était un jardin très agréable, avec de beaux arbres et tous les animaux de la création." Or, le Jardin des Plantes, c'était tout à fait le Paradis terrestre de ma Bible et de ma mère, seulement, on avait mis des grillages autour es bêtes, par suite du progrès des arts et à cause de l'innocence perdue. Et l'Ange qui tenait l'épée flamboyante avait été remplacé, à l'entrée, par un soldat en pantalon rouge.

Je me flattais d'avoir fait là une découverte assez importante. Je la tenais secrète. Je ne la confiai pas même à mon père, que j'interrogeais pourtant à toute minute sur l'origine, les causes et les fins des choses tant visibles qu'invisibles. Mais sur l'identification du Paradis terrestre au Jardin des Plantes, j'étais muet.

Il y avait plusieurs raisons à mon silence. D'abord, à cinq ans, on éprouve de grandes difficultés à expliquer certaines choses. C'est la faute des grandes personnes, qui comprennent très mal ce que veulent dire les petits enfants. Puis j'étais content de posséder seul la vérité. J'en prenais avantage sur le monde. J'avais aussi le sentiment que si j'en disais quelque chose, on se moquerait de moi, on rirait, et que ma belle idée en serait détruite, ce dont j'eusse été très fâché. Disons tout, je sentais, d'instinct, qu'elle était fragile. Et peut-être même que, au fond de l'âme et dans le secret de ma conscience obscure, je la jugeais hardie, téméraire, fallacieuse et coupable. Cela est très complexe. Mais on ne saurait imaginer toutes les complications de la pensée dans une tête de cinq ans.

Nos promenades au Jardin des Plantes, c'est le dernier souvenir que j'aie gardé de ma bonne Nanette qui était si vieille quand j'étais si jeune, et si petite quand j'étais si petit. Je n'avais pas encore six ans accomplis, lorsqu'elle nous quitta à regret et regrettée de mes parents et de moi. Elle ne nous quitta pas pour mourir, mais je ne sais pourquoi, pour aller je ne sais où. Elle disparut ainsi de ma vie, comme on dit que les fées, dans les campagnes, après avoir pris l'apparence d'une bonne vieille pour converser avec les hommes, s'évanouissent dans l'air.

II

LE MARCHAND DE LUNETTES.

En ce temps-là, le jour était doux à respirer; tous les souffles de l'air apportaient des frissons délicieux; le cycle des saisons s'accomplissait en surprises joyeuses et l'univers souriait dans sa nouveauté charmante. Il en était ainsi parce que j'avais six ans. J'étais déjà tourmenté de cette grande curiosité qui devait faire le trouble et la joie de ma vie, et me vouer à la recherche de ce qu'on ne trouve jamais.

Ma cosmographie--j'avais une cosmographie--était immense. Je tenais le quai Malaquais, où s'élevait ma chambre, pour le centre du monde. La chambre verte, dans laquelle ma mère mettait mon petit lit près du sien, je la considérais, dans sa douceur auguste et dans sa sainteté familière, comme le point sur lequel le ciel versait ses rayons avec ses grâces, ainsi que cela se voit dans les images de sainteté. Et ces quatre murs, si connus de moi, étaient pourtant pleins de mystère.

La nuit, dans ma couchette, j'y voyais des figures étranges, et, tout à coup, la chambre si bien close, tiède, où mouraient les dernières lueurs du foyer, s'ouvrait largement à l'invasion du monde surnaturel.

Des légions de diables cornus y dansaient des rondes; puis, lentement, une femme de marbre noir passait en pleurant, et je n'ai su que plus tard que ces diablotins dansaient dans ma cervelle et que la femme lente, triste et noire était ma propre pensée.

Selon mon système, auquel il faut reconnaître cette candeur qui fait le charme des théogonies primitives, la terre formait un large cercle autour de ma maison. Tous les jours, je rencontrais allant et venant par les rues, des gens qui me semblaient occupés à une sorte de jeu très compliqué et très amusant: le jeu de la vie. Je jugeais qu'il y en avait beaucoup, et peut-être plus de cent.

Sans douter le moins du monde que leurs travaux, leurs difformités et leurs souffrances ne fussent une manière de divertissement, je ne pensais pas qu'ils se trouvassent comme moi sous une influence absolument heureuse, à l'abri, comme je l'étais, de toute inquiétude. A vrai dire, je ne les croyais pas aussi réels que moi; je n'étais pas tout à fait persuadé qu'ils fussent des êtres véritables, et quand, de ma fenêtre, je les voyais passer tout petits sur le pont des Saints-Pères, ils me semblaient plutôt des joujoux que des personnes, de sorte que j'étais presque aussi heureux que l'enfant géant du conte qui, assis sur une montagne, joue avec les sapins et les chalets, les vaches et les moutons, les bergers et les bergères.

Enfin, je me représentais la création comme une grande boîte de Nuremberg, dont le couvercle se refermait tous les soirs, quand les petits bonshommes et les petites bonnes femmes avaient été soigneusement rangés.

En ce temps-là, les matins étaient doux et limpides, les feuilles vertes frissonnaient innocemment sous la brise légère. Sur le quai, sur mon beau quai Malaquais où Mme Mathias, après Nanette, Mme Mathias, aux yeux de braise, au coeur de cire, promenait ma petite enfance, des armes précieuses étincelaient aux étages des boutiques, de fines porcelaines de Saxe s'y étageaient, brillantes comme des fleurs. La Seine qui coulait devant moi me charmait par cette grâce naturelle aux eaux, principe des choses et source de la vie. J'admirais ingénument ce miracle charmant du fleuve qui, le jour, porte les bateaux en reflétant le ciel, et la nuit, se couvre de pierreries et de fleurs lumineuses. Et je voulais que cette belle eau fût toujours la même, parce que je l'aimais. Ma mère me disait que les fleuves vont à l'Océan et que l'eau de la Seine coule sans cesse; mais je repoussais cette idée comme excessivement triste. En cela, je manquais peut-être d'esprit scientifique, mais j'embrassais une chère illusion; car, au milieu des maux de la vie, rien n'est plus douloureux que l'écoulement universel des choses.

Le Louvre et les Tuileries qui étendaient en face de moi leur ligne majestueuse, m'étaient un grand sujet de doute. Je ne pouvais croire que ces monuments fussent l'ouvrage de maçons ordinaires, et pourtant ma philosophie de la nature ne me permettait pas d'admettre que ces murs se fussent élevés par enchantement. Après de longues réflexions, je me persuadais que ces palais avaient été bâtis par de belles dames et de magnifiques cavaliers, vêtus de velours, de satin, de dentelles, couverts d'or et de pierreries et portant des plumes au chapeau.

On sera peut-être surpris qu'à six ans j'eusse une idée si peu exacte du monde. Mais il faut considérer que j'étais à peine sorti de Paris où le docteur Nozière, mon père, était retenu toute l'année.

J'avais fait, il est vrai, deux ou trois petits voyages en chemin de fer, mais je n'en avais tiré aucun profit au point de vue de la géographie.

C'était une science très négligée en ce temps-là. On s'étonnera aussi que j'eusse du monde moral une conception si peu conforme à la réalité des choses.

Mais songez que j'étais heureux et que les êtres heureux ne savent pas grand'chose de la vie. La douleur est la grande éducatrice des hommes. C'est elle qui leur a enseigné les arts, la poésie et la morale; c'est elle qui leur a inspiré l'héroïsme avec la pitié; c'est elle qui a donné du prix à la vie en permettant qu'elle fût offerte en sacrifice; c'est elle, c'est l'auguste et bonne douleur qui a mis l'infini dans l'amour.

En attendant ses leçons, je fus témoin d'un événement horrible qui bouleversa de fond en comble ma conception physique et morale de l'univers.

Mais il est indispensable de vous dire tout d'abord qu'en ce temps-là un marchand de lunettes étalait ses boîtes sur le quai Malaquais, le long du mur de ce bel hôtel de Chimay qui ouvre avec une grâce si noble, sur sa cour d'honneur, les deux battants sculptés d'une porte à fronton Louis XIV.

J'étais en grande familiarité avec ce marchand de lunettes. Tous les jours, Mme Mathias, en me menant à la promenade, s'arrêtait devant l'étalage du lunetier. Elle lui demandait avec intérêt: "Eh bien! monsieur Hamoche, comment va?"

Et ils faisaient un bout de causette.

Et moi, tout en écoutant, j'examinais les lunettes, les conserves, les pince-nez, la sébile des médailles et les échantillons minéralogiques qui étaient toute la fortune du lunetier, et qui me semblaient un grand trésor. J'étais étonné surtout de la quantité de verres bleutés que contenaient les petites vitrines de M. Hamoche et, aujourd'hui encore, je crois que M. Hamoche s'exagérait l'importance des lunettes bleues dans l'optique usuelle.

Au reste, incolores ou bleus, ses verres dormaient paisiblement dans leurs boîtes; personne ne les regardait, non plus que ses médailles et ses minéraux, et la rouille dévorait les montures d'acier des besicles.

"Eh bien! ça va t'il mieux, les affaires?" demandait Mme Mathias.

M. Hamoche, les bras croisés, morne, le regard à l'horizon, ne répondait pas.

C'était un petit homme tout à fait chauve, avec un crâne énorme, des yeux sombres et enflammés, des joues pâles et une longue barbe d'un noir bleu.

Son costume, comme son air, était étrange. Il portait une longue redingote de drap vert olive qui était devenue jaune sur les épaules et sur le dos, et dont les pans lui tombaient aux pieds. Et il était coiffé du plus haut chapeau de haute forme qu'on ait jamais vu, tout cassé, tout luisant, prodigieux monument de misère et de vanité. Non! les affaires n'allaient pas. M. Hamoche ne ressemblait pas assez à une personne qui vend des lunettes, et ses lunettes ne ressemblaient pas assez à des lunettes qu'on achète.

Aussi bien, il était devenu lunetier par l'injure du sort et, sous le mur de Chimay, il prenait les attitudes de Napoléon à Sainte-Hélène. Lui aussi, il était un Titan foudroyé.

A juger par le peu que j'en ai retenu, ses conversations avec ma vieille bonne roulaient sur d'étranges et lointaines aventures. Il y parlait d'une longue navigation sur l'Océan Pacifique, de campements sous les cèdres rouges, et de Chinois fumeurs d'opium.

Il disait comment il avait reçu un coup de couteau d'un Espagnol, dans une ruelle de Sacramento, et comment des Malais lui avaient volé son or. Ses mains tremblaient et il répétait sans cesse ce mot tragique: OR.

M. Hamoche était allé comme tant d'autres en Californie, à la conquête de l'or. Il avait fait le rêve de ces placers à fleur de terre et de ce sol prodigieux qui, à peine gratté, découvrait des trésors.

Hélas! il n'avait rapporté de la Sierra-Nevada que la fièvre, la misère, la haine et le dégoût incurable du travail et de la pauvreté.

Mme Mathias l'écoutait, les mains jointes sur son tablier, et elle lui répondait en hochant la tête:

"Dieu n'est pas toujours juste!"

Et nous nous en allions, elle et moi, troublé et pensifs, vers les Champs-Élysées. L'Océan Pacifique, la Californie, les Espagnols, les Chinois, les Malais, les placers, les montagne d'or et les rivières d'or, tout cela évidemment ne pouvait pas tenir dans le monde tel que je le concevais, et les discours du lunetier m'enseignaient que la terre ne finit point, comme je le croyais, à la place Saint-Sulpice et au pont d'Iéna.

M. Hamoche m'ouvrait l'esprit, et je ne pouvais voir sa mince figure, emphatique et fiévreuse, sans ressentir le frisson de l'inconnu. Il m'enseignait que la terre est grande, grande à s'y perdre, et couverte de choses vagues et terribles. Près de lui, je sentais aussi que la vie n'est pas un jeu et qu'on y souffre réellement. Et cela surtout me jetait dans des étonnements profonds. Car enfin, je voyais bien que M. Hamoche était malheureux.

"Il est malheureux!" disait Mme Mathias.

Et ma mère disait aussi:

"Ce pauvre homme! il est dans la misère!"

C'en était fait. J'avais perdu ma confiance première dans la bonté de la nature. Et, sans doute, je ne surprendrai personne si je dis que je ne l'ai jamais retrouvée depuis.

Tout en m'inquiétant, M. Hamoche m'intéressait beaucoup. Il m'arrivait quelquefois de le rencontrer, le soir, dans mon escalier. Ce n'était point extraordinaire, car il habitait une mansarde dans notre maison. A la tombée du jour, il grimpait les degrés, ayant sous chaque bras une boîte longue et noire, qui renfermait, assurément, les lunettes et les minéraux. Mais ces deux boîtes ressemblaient à deux petits cercueils, et j'avais peur, comme si cet homme de malheur était un croque-mort ...

N'emportait-il pas ma confiance et ma sécurité? Maintenant, je doutais de tout, puisque, reposant sous notre toit, dans la maison bénie, cet homme n'était pas heureux.

Sa mansarde donnait sur la cour, et ma bonne m'avait dit que, pour s'y tenir debout, il fallait passer la tête par la fenêtre à tabatière. Et, comme je n'étais pas toujours sérieux à cette époque, je riais de tout mon coeur à la pensée que M. Hamoche, dans sa chambre, ne quittait pas son chapeau, que ce chapeau, prodigieusement haut, s'élevait sur le toit au-dessus des tuyaux, et qu'il y manquait seulement une de ces flèches de zinc qui tournent au vent.

A six ans, on a l'esprit mobile. Depuis quelque temps, je ne songeais plus au lunetier, au chapeau, aux deux cercueils, quand un jour--il me souvient que c'était un jour de printemps,--il était six heures et demie, et nous étions à table ... On dînait de bonne heure, sur le quai Malaquais, dans ce temps-là. Un jour, dis-je, Mme Mathias, qui était très considérée dans la maison, vint dire à mon père:

"Le marchand de lunettes est très malade, là-haut, dans sa mansarde. Il a une fièvre de cheval.

--J'y vais", dit mon père en se levant.

Au bout d'un quart d'heure, il revint.

"Eh bien? demanda ma mère.

--On ne peut rien dire encore, répondit mon père, en reprenant sa serviette avec la tranquillité d'un homme habitué à toutes les misères humaines. Je croirais à une fièvre cérébrale. L'excitation nerveuse est très intense. Naturellement, il ne veut pas entendre parler de l'hôpital. Il faudra pourtant bien l'y porter: on ne peut le soigner que là."

Je demandai:

"Est-ce qu'il en mourra?"

Mon père, sans répondre, souleva légèrement les épaules.