Part 4
Moins encore que Pierre, Luce s'informait des nouvelles. La guerre ne l'intéressait pas. C'est une misère de plus, parmi toutes les misères dont est tissue la vie sociale. Il n'y a, pour s'en étonner, que ceux qui sont à l'abri des réalités nues. Et la petite fille, à l'expérience précoce, qui connaissait le combat pour le pain quotidien--_panem quotidianum_... (Dieu ne le donne pas pour rien!)--révélait à son ami bourgeois la guerre meurtrière qui, pour les pauvres gens, et surtout pour les femmes, règne sournoise et sans trêve, sous le mensonge de la paix. Elle n'en disait pas trop pourtant, de peur de l'attrister: en voyant le saisissement où le jetaient ses récits, elle avait le sentiment affectueux de sa supériorité. Comme la plupart des femmes, elle n'éprouvait pas pour certaines laideurs de la vie les dégoûts physiques et moraux qui bouleversaient le jeune garçon. Elle n'avait rien d'une révoltée. En des circonstances pires, elle eût pu, sans répugnance, accepter des tâches répugnantes, et en sortir, toute calme et proprette, sans une salissure. Elle ne le pouvait plus aujourd'hui, car depuis qu'elle connaissait Pierre, son amour lui avait infiltré les goûts et les dégoûts de son ami; mais telle n'était pas sa nature foncière. De race calme et riante, pas du tout pessimiste. La mélancolie, les grands airs détachés de la vie n'étaient pas son affaire. La vie est comme elle est. Prenons-la comme elle est! Elle aurait pu être plus mal! Les aléas d'une existence, que Luce avait toujours connue précaire, en quête d'expédients, et surtout depuis la guerre, lui avaient appris l'insouciance du lendemain. Ajoutez qu'à cette libre petite Française toute préoccupation de l'au-delà était étrangère. La vie lui suffisait. Luce la trouvait jolie; mais cela tient à un fil, et il s'en faut de si peu que le fil casse que ce n'est vraiment pas la peine de se tourmenter pour ce qui arrivera demain. Mes yeux, buvez le jour qui vous baigne en passant! Et quant à ce qui viendra après, mon cœur, abandonne-toi, confiant, au courant!... Puisqu'on ne peut faire autrement!... Et maintenant qu'on s'aime, n'est-ce pas délicieux? Luce savait bien qu'il n'y en aurait pas pour longtemps. Mais, sa vie, elle non plus, ne serait pas pour longtemps...
Elle ne ressemblait guère à ce petit garçon qui l'aimait, qu'elle aimait, tendre, ardent et nerveux, heureux et malheureux, qui jouissait, qui souffrait toujours avec excès, qui se donnait, qui se cabrait, toujours avec passion, et qui lui était cher, justement parce qu'il ne lui ressemblait guère. Mais tous deux s'accordaient en une volonté muette de ne pas voir l'avenir: l'une, par insouciance de ruisseau résigné qui chante; l'autre, par négation exaltée qui se plonge dans le gouffre du présent et n'en veut plus ressortir.
[Figure 12]
Le grand frère était revenu, en permission de quelques jours. Dès le premier soir, il s'aperçut qu'il y avait, dans l'atmosphère familiale, quelque chose de changé. Quoi? Il n'eût su le dire, mais il était contrarié. L'esprit a des antennes qui perçoivent à distance, avant que la conscience ait pu palper l'objet. Et les plus fines antennes sont celles de l'amour-propre. Celles de Philippe s'agitaient, cherchaient et s'étonnaient: il leur manquait quelque chose... N'avait-il pas son cercle d'affections, qui lui rendait le tribut d'hommages habituel,--l'auditoire attentif, auquel il mesurait avarement ses récits,--ses parents qui le couvaient de leur admiration attendrie,--le jeune frère?... Halte-là! C'était lui, justement, qui manquait à l'appel.
Il était bien présent, mais il ne s'empressait pas auprès du grand frère; il ne quêtait pas, comme à l'ordinaire, ses confidences, que l'autre se plaisait à lui refuser. Pitoyable amour-propre! Philippe qui, les autres fois, affectait à l'égard des questions ardentes de son cadet, une sorte de lassitude protectrice et railleuse, était froissé qu'il ne lui en fît pas, cette fois. Et ce fut lui qui essaya de les provoquer: il devint plus loquace, et il regardait Pierre comme pour lui faire sentir que ses discours étaient pour lui. En d'autres temps, Pierre eût tressailli de joie et saisi au vol le mouchoir qu'on lui jetait. Mais il laissa tranquillement Philippe le ramasser tout seul, s'il en avait envie. Philippe, piqué, essaya de l'ironie. Pierre, au lieu de se troubler, répliqua posément, sur le même ton dégagé. Philippe voulut discuter, s'agita, pérora. Après quelques minutes, il s'aperçut qu'il pérorait seul. Pierre le regardait faire, ayant l'air de lui dire:
--Va donc, mon bon ami! Si cela te fait plaisir! Continue! Je t'écoute...
L'insolent petit sourire!... Les rôles étaient renversés.
Philippe se tut, mortifié, et, plus attentivement, il observa le jeune frère, qui ne s'occupait plus de lui. Comme il était changé! Les parents, qui le voyaient tous les jours, n'avaient rien remarqué; mais les yeux pénétrants et, par surcroît, jaloux, de Philippe, après quelques mois d'absence, ne retrouvaient plus l'expression connue. Pierre avait l'air heureux, langoureux, étourdi, engourdi, indifférent aux gens, inattentif aux choses, flottant dans une atmosphère de rêve voluptueux, comme une jeune fille. Et Philippe sentit qu'il n'était plus rien dans la pensée du petit frère.
Comme il n'était pas moins expert à s'analyser qu'à observer les autres, il eut vite fait de prendre conscience de son dépit et de s'en moquer. L'amour-propre mis de côté, il s'intéressa à Pierre et chercha le secret de sa métamorphose. Il eût bien voulu solliciter ses confidences; mais c'était un emploi auquel il n'était pas habitué; et d'ailleurs, le petit frère ne semblait avoir nul besoin de se confier; avec une désinvolture nonchalante et narquoise, il regardait Philippe gauchement s'évertuer à lui tendre la perche; et, les mains dans les poches, souriant, l'esprit ailleurs, sifflotant un petit air, il répondait vaguement, sans trop bien écouter ce qu'on lui demandait,--puis tout de suite, repartait dans ses propriétés. Bonsoir! Il n'était plus là. On ne tenait que son reflet dans l'eau, qui fuyait entre les doigts.--Et Philippe, comme un amant dédaigné, sentait maintenant le prix et subissait l'attrait du mystère de ce cœur qu'il avait perdu.
La clef de l'énigme lui vint, par hasard. Comme il rentrait, le soir, par le boulevard Montparnasse, dans l'ombre il croisa Pierre et Luce. Il craignit qu'ils ne l'eussent remarqué. Mais ils ne se souciaient guère de ce qui les entourait. Étroitement serrés, Pierre appuyant son bras sur le bras de Luce et lui tenant la main, entrelaçant leurs doigts, ils marchaient à petits pas, avec cette tendresse avide et goulue d'Éros et de Psyché étendus sur la couche nuptiale de la Farnésine. L'étreinte de leurs regards les fondait en un seul, comme une cire. Philippe, appuyé à un arbre, les regarda passer, s'arrêter, continuer, s'effacer dans la nuit. Et son cœur était plein de pitié pour les deux enfants. Il pensait:
--Ma vie est sacrifiée. Soit! Mais il n'est pas juste de prendre aussi celles-là. Si je pouvais au moins payer pour leur bonheur!
Le lendemain, Pierre, malgré son inattention polie, remarqua vaguement, à vrai dire non pas sur-le-champ, mais après réflexion, le ton affectueux de son frère avec lui. Et, s'éveillant à demi, il lui vit ses bons yeux qu'il ne lui connaissait plus. Philippe le regardait si clairement que Pierre eut l'impression que ce regard le scrutait; et il se hâta maladroitement de pousser le volet sur son secret. Mais Philippe sourit, se leva, et lui mettant la main sur l'épaule, lui proposa de faire un tour de promenade. Il ne put résister à la confiance nouvelle qui lui était rendue; et ils allèrent ensemble, au Luxembourg voisin. Le grand frère avait laissé sa main appuyée sur l'épaule du cadet; et lui, se sentait fier de l'union rétablie. Sa langue s'était déliée. Ils parlaient avec animation des choses de l'esprit, de leurs lectures, de leurs réflexions sur les hommes, de leur expérience nouvelle, de tout--sauf du sujet auquel ils pensaient tous deux. C'était comme une convention tacite. Ils étaient heureux de se sentir intimes, avec un secret entre eux. Tout en causant, Pierre se demandait:
--Sait-il?... Mais comment saurait-il?...
Philippe le regardait bavarder, en souriant. Pierre finit par s'arrêter, au milieu d'une phrase...
--Qu'as-tu?
--Rien. Je te regarde. Je suis content.
Ils se serrèrent la main. En revenant, Philippe dit:
--Tu es heureux?
Pierre, sans parler, fit oui, avec la tête.
--Tu as raison, mon petit. C'est beau, le bonheur. Prends ma part...
Pour ne pas le troubler, Philippe évita, pendant son séjour, de faire allusion à l'incorporation prochaine de la classe de Pierre. Mais le jour de son départ, il ne put s'empêcher d'exprimer son souci de voir le jeune frère bientôt exposé aux épreuves qu'il connaissait trop. À peine si une ombre passa sur le front du petit amoureux. Il fronça légèrement les sourcils, cligna des yeux, comme pour chasser une vision importune, et dit:
--Baste!... Plus tard!... _Chi lo sa?_
--On ne le sait que trop, dit Philippe.
--Ce que je sais, en tout cas, dit Pierre, vexé qu'il insistât, c'est que quand je serai là-bas, moi, je ne tuerai pas.
Et Philippe, sans le contredire, sourit tristement, sachant ce que la force implacable du troupeau faisait des âmes débiles et de leur volonté.
[Figure 13]
Mars était de retour, et la lumière plus longue, et les premiers chants d'oiseaux. Mais avec les jours grandissaient les flammes sinistres de la guerre. L'air était fiévreux de l'attente du printemps et de celle du cataclysme. On entendait grossir le monstrueux grondement, s'entre-choquer les armes des millions d'ennemis, amoncelés depuis des mois contre la digue des tranchées et prêts à déborder, comme un raz de marée, sur l'Ile-de-France et la nef de la Cité. L'ombre de bruits effrayants précédait le fléau: une rumeur fantastique de gaz empoisonnés, de venin répandu dans l'air, qui devait, disait-on, s'abattre sur des provinces et tout anéantir, comme la chape asphyxiante de la Montagne Pelée. Enfin, les visites des Gothas, de plus en plus rapprochées, entretenaient savamment la nervosité de Paris.
Pierre et Luce continuaient de ne rien vouloir connaître de ce qui les entourait; mais la petite fièvre qu'ils respiraient à leur insu, dans l'air lourd de menaces, attisait le désir qui couvait en leurs jeunes corps. Trois ans de guerre avaient propagé dans les âmes d'Europe une liberté morale qui pénétrait les plus honnêtes. Et les deux enfants n'avaient, ni l'un ni l'autre, de croyances religieuses. Mais ils étaient protégés par leur délicatesse de cœur, leur pudeur instinctive. Seulement, ils avaient secrètement décidé de se donner l'un à l'autre, avant que l'aveugle cruauté des hommes ne les séparât. Ils ne se l'étaient point dit. Ils se le dirent, ce soir-là.
Une ou deux fois par semaine, la mère de Luce était retenue à son usine par le travail de nuit. Ces nuits, Luce, pour ne pas rester seule dans le quartier désert, couchait, à Paris, chez une amie. On ne la surveillait pas. Les deux amoureux profitaient de cette liberté pour passer une partie de la soirée ensemble; et parfois, ils prenaient un modeste dîner dans un petit restaurant. Au sortir du repas, ce soir de la mi-mars, ils entendirent sonner l'alerte. Ils s'abritèrent au refuge le plus proche, comme contre une ondée, et s'amusèrent quelque temps à observer leurs compagnons de hasard. Mais le danger semblant lointain ou écarté, sans que rien vînt annoncer la fin de l'alerte, Luce et Pierre, qui ne voulaient pas rentrer trop tard, se remirent en route, en bavardant gaiement. Ils suivaient une vieille rue obscure et étroite, près de Saint-Sulpice. Ils venaient de dépasser, près d'une porte cochère, un fiacre qui stationnait, le cheval et le cocher dormants. Ils se trouvaient à vingt pas et sur l'autre trottoir, quand tout trembla autour: un éblouissement rouge, un écroulement de tonnerre, une pluie de tuiles arrachées et de vitres brisées. Au renfoncement d'une maison qui faisait un coude brusque dans la rue, ils se collèrent contre le mur et leurs corps s'enlacèrent. À la lueur de l'éclair, ils avaient vu leurs yeux d'amour et d'épouvante. Et, dans la nuit retombée, la voix de Luce suppliait:
--Non! Je ne veux pas encore!...
Et Pierre sentit sur ses lèvres les lèvres et les dents passionnées. Ils restèrent palpitants dans le noir de la rue. À quelques pas, au milieu des décombres du fiacre éventré, des hommes sortis des maisons relevaient le cocher moribond; ils passèrent tout près d'eux, avec le malheureux dont le sang s'égouttait. Luce et Pierre demeuraient pétrifiés, si étroitement serrés que, lorsque la conscience se ranima en eux, il leur sembla que leurs corps étaient nus sous l'étreinte. Ils desserrèrent leurs mains et leurs lèvres incrustées qui, comme des racines, buvaient l'être aimé. Et tous deux, ils se mirent à trembler.
--Rentrons! dit Luce, envahie par une terreur sacrée.
Elle l'entraîna.
--Luce, tu ne me laisseras pas m'en aller de cette vie, avant...?
--Ô Dieu! dit Luce, en lui serrant le bras, cette pensée serait pire que la mort!
--Mon amour! dirent-ils.
Ils s'étaient de nouveau arrêtés.
--Quand serai-je à toi? dit Pierre.
(Il n'eût pas osé demander: «Quand seras-tu à moi?»)
Luce le remarqua, et elle en fut touchée.
--Adoré, lui dit-elle... Bientôt! Ne nous presse pas! Tu ne peux pas le vouloir plus que je ne le veux!... Restons encore ainsi, un peu de temps... C'est beau!... Ce mois encore, jusqu'à la fin!...
--Jusqu'à Pâques? dit-il.
(Pâques était, cette année, le dernier jour de mars.)
--Oui, la Résurrection.
--Ah! fit-il, il y a la mort avant la résurrection.
--Chut! dit-elle, en lui scellant la bouche avec la sienne.
Ils se dégagèrent.
--Ce soir, ce sont nos fiançailles, dit Pierre.
Appuyés l'un sur l'autre, en marchant, dans l'ombre, doucement ils pleuraient de tendresse. Le sol, sous leurs pas, crissait de vitres brisées, et le pavé saignait. Autour de leur amour, la mort et la nuit étaient tapies. Mais au-dessus de leurs têtes, comme d'un cercle magique, au haut de l'embrasure des deux noires murailles de la rue resserrée, telle une cheminée, dans la pulpe du ciel battait le cœur d'une étoile...
Et voici! Les voix des cloches chantent, les lumières se rallument, et les rues se raniment! L'air est libre d'ennemis. Paris respire. La mort a fui.
[Figure 14]
Ils étaient arrivés à la veille du dimanche des Rameaux. Chaque jour, pendant des heures, ils se voyaient; et ils ne cherchaient même plus à se cacher. Ils n'avaient plus de comptes à rendre au monde. Par de si minces fils, si près de se rompre, ils y étaient attachés!--Deux jours avant, la grande offensive allemande venait de commencer. Sur près de cent kilomètres, la vague déferlait. De continuelles émotions faisaient vibrer la ville:--l'explosion de la Courneuve, qui avait secoué Paris, comme un tremblement de terre; les incessantes alertes, qui brisaient le sommeil et qui usaient les nerfs. Et ce matin du samedi, après une nuit troublée, tous ceux qui n'avaient pu fermer l'œil que très tard se réveillaient sous le grondement du mystérieux canon tapi dans le lointain, qui, au delà de la Somme, ainsi que d'une autre planète, lançait la mort, en tâtonnant.--Pendant les premiers coups qu'on attribuait à un retour des Gothas, on s'était docilement réfugié dans les caves; mais un danger qui dure devient une habitude, dont la vie s'accommode; et même, elle n'est pas loin d'y trouver un attrait, quand le risque est partagé et qu'il n'est pas trop grand. D'ailleurs, il faisait trop beau, c'était pitié de se terrer vivant: avant midi, tout le monde était dehors; et les rues, les jardins, les terrasses des cafés, par cette après-midi radieuse et brûlante, avaient un air de fête.
[Figure 15]
Ce fut cette après-midi que Pierre et Luce avaient choisie pour aller, loin de la foule, dans les bois de Chaville. Ils vivaient depuis dix jours dans un calme exalté, une paix profonde au cœur, et les nerfs frémissants. On a le sentiment d'être sur un îlot, autour duquel tourne un courant frénétique: le vertige de la vue et de l'ouïe vous emporte. Mais, les paupières baissées, les mains sur les oreilles, quand le verrou est poussé sur la porte, au fond de soi soudain c'est le silence, silence éblouissant, le jour d'été immobile, où la Joie invisible, tel un oiseau caché, chante son chant, liquide et frais, comme un ruisseau. Ô Joie! chanteur magique, ramage du bonheur! Je sais trop qu'il suffit d'une fente entre mes paupières, ou que mon doigt un moment cesse de peser sur l'oreille, pour que rentre l'écume et le bruit du courant. Frêle écluse! De la savoir si frêle exalte encore la Joie, que je sais menacée. La paix et le silence même prennent un visage passionné!...
Arrivés dans les bois, ils se tinrent par la main. Les premiers jours de printemps sont un vin nouveau qui monte à la tête. Le jeune soleil enivre du jus de sa vigne tout pur. Sur les bois dépouillés encore, plane la lumière; et à travers les branches nues, l'œil bleu du ciel fascine et endort la raison... À peine s'ils tentèrent d'échanger quelques mots. Leur langue se refusait à continuer la phrase commencée. Leurs jambes étaient molles et marchaient à regret. Sous le soleil et le silence des bois, ils chancelaient. La terre les attirait. Se coucher sur la route. Se laisser emporter sur la jante de la grande roue des mondes...
Ils grimpèrent sur le talus de la route, entrèrent dans un taillis et, sur les feuilles mortes où pointaient les violettes, côte à côte, ils s'étendirent. Les premiers chants d'oiseaux et l'ébrouement lointain du canon se mêlaient aux cloches des villages qui annonçaient la fête du lendemain. L'air lumineux vibrait d'espoir, de foi, d'amour, de mort. Malgré la solitude, ils parlaient à mi-voix. Leur cœur était oppressé: de bonheur? ou de peine? Ils n'auraient su le dire. Ils étaient submergés par le rêve. Luce, immobile, allongée, les bras le long du corps, les yeux ouverts, absorbés et regardant le ciel, sentait monter en elle une souffrance cachée que, depuis le matin, afin de ne pas troubler la joie de la journée, elle s'efforçait de chasser. Pierre posa la tête sur les genoux de Luce, dans le creux de sa robe, comme un enfant qui dort, la figure blottie contre la chaleur du ventre. Et Luce, sans parler, de ses mains caressait les oreilles, les yeux, le nez, les lèvres du bien-aimé. Chères mains spirituelles, qui, comme dans le conte de fées, semblaient avoir de petites bouches au bout des doigts! Et Pierre, clavier intelligent, devinait, aux petites ondes qui couraient sous les doigts, les émotions qui passaient dans l'âme de l'amie. Il l'entendit soupirer, avant qu'elle eût soupiré. Luce s'était soulevée, le corps penché en avant, et, le souffle oppressé, elle gémit à mi-voix:
--Ô Pierre!
Pierre, saisi, la regardait.
--Ô Pierre! Qu'est-ce que nous sommes?... Qu'est-ce qu'on veut de nous?... Qu'est-ce que nous voulons?... Qu'est-ce qui se passe en nous?... Ce canon, ces oiseaux, cette guerre, cet amour... ces mains, ce corps, ces yeux... Où est-ce que je suis?... et qu'est-ce que je suis?...
Pierre, qui ne lui connaissait pas cette expression d'égarement, voulut la prendre dans ses bras. Mais elle le repoussa:
--Non! Non!...
Et, se cachant la figure dans les mains, elle s'enfonça la figure et les mains dans l'herbe. Pierre, bouleversé, suppliait:
--Luce!...
Il approcha la tête, tout près de celle de Luce.
--Luce! répéta-t-il. Qu'as-tu?... C'est contre moi?...
Elle souleva la tête:
--Non!
Et il vit des larmes dans ses yeux.
--Tu as du chagrin?
--Oui.
--Pourquoi?
--Je ne sais pas.
--Dis-moi...
--Ah! dit-elle, j'ai honte...
--Honte de quoi?
--De tout.
Elle se tut.
Elle était, depuis le matin, hantée par une triste vision, pénible et dégradante: sa mère, affolée par le poison qui fermentait dans la promiscuité des usines de luxure et de meurtre, dans ces cuves humaines, ne gardait plus de retenue. Elle avait eu, chez elle, une scène de jalousie furieuse avec son amant, sans se soucier que sa fille l'entendît; et Luce avait appris que sa mère était enceinte. Ç'avait été pour elle comme une flétrissure, dont elle était atteinte, dont l'amour tout entier, dont son amour pour Pierre était entaché. C'est pourquoi, lorsque Pierre s'était approché d'elle, elle l'avait repoussé; elle avait honte d'elle et de lui... Honte de lui? Pauvre Pierre!...
Il restait là, humilié et n'osant plus bouger. Elle fut prise de remords, sourit au milieu de ses larmes, et appuyant sa tête sur les genoux de Pierre, elle dit:
--À mon tour!
Pierre, inquiet encore, lui pressait les cheveux, comme on caresse un chat. Il murmura:
--Luce, qu'est-ce que c'était? Dis-moi!...
--Rien, dit-elle, j'ai vu des choses tristes.
Il était trop respectueux de ses secrets pour insister. Mais Luce reprit, un moment après:
--Ah! il y a des instants... On a honte d'être des hommes...
Pierre tressaillit.
--Oui, dit-il.
Et après un silence, en se penchant, il dit tout bas:
--Pardon!
Luce se releva impétueusement, se jeta au cou de Pierre, en répétant:
--Pardon!
Et leurs bouches se prirent.
Les deux enfants avaient besoin de se consoler tous deux. Sans le dire tout haut, ils pensaient:
--Heureusement qu'on va mourir!... Le plus affreux serait de devenir un de ces hommes qui sont si fiers d'être hommes, de détruire, d'avilir...
Les lèvres touchant les lèvres, les cils frôlant les cils, ils plongeaient leur regard l'un dans l'autre, souriant, avec une tendre pitié. Et ils ne se lassaient pas de ce divin sentiment, qui est la forme la plus pure de l'amour. Enfin, ils s'arrachèrent à leur contemplation; et Luce, avec des yeux rassérénés, revit la douceur du ciel, des arbres renaissants et du souffle des fleurs.
--Comme c'est beau! dit-elle.
Elle pensait:
--Pourquoi les choses sont-elles si belles? Et nous, si pauvres, si médiocres, si laids!... (Si ce n'est toi, mon amour, si ce n'est toi!...)
Elle regarda de nouveau Pierre:
--Eh! que me font les autres?
Et, avec le magnifique illogisme de l'amour, elle éclata de rire, se releva d'un bond, courut dans le bois, et cria:
--Attrape-moi!
Ils jouèrent comme des enfants, tout le reste du jour. Et quand ils furent bien las, ils revinrent, à petits pas, vers la vallée pleine comme une corbeille des gerbes du soleil couchant. Tout leur paraissait neuf de ce qu'ils savouraient, avec un cœur pour deux, avec deux corps pour un.
[Figure 16]
Ils étaient cinq amis du même âge, réunis chez un d'eux, cinq jeunes camarades d'études, qu'une certaine conformité d'esprit, un premier tri de pensées, avait groupés, à part des autres. Et cependant, pas deux qui pensassent de même. Sous l'unanimité prétendue de quarante millions de Français, ils sont quarante millions de cerveaux qui restent chacun chez soi. La pensée de la France est pareille à sa terre, un pays de petites propriétés. De l'un à l'autre lopin, les cinq amis tentaient, par-dessus la haie, d'échanger leurs idées. Mais ils ne faisaient ainsi que se les affirmer plus impérativement, chacun pour soi. Tous, d'ailleurs, d'esprit libre, et sinon tous républicains, tous ennemis de la réaction intellectuelle ou sociale, du retour en arrière.