Part 2
Ne la revît-il plus jamais, il savait qu'elle était, elle était, et qu'elle était le nid. Dans l'ouragan, le port. Le phare dans la nuit. _Stella Maris, Amor_. Amour, veille sur nous, à l'heure de la mort!...
[Figure 07]
Sur le quai de la Seine, le long de l'Institut, il passait, regardant distraitement l'étalage d'un des rares bouquinistes restés fidèles au poste. Il se trouvait au bas des marches du pont des Arts. Levant les yeux, il vit celle qu'il attendait. Un carton à dessin sous le bras, elle descendait les marches, comme une petite biche. Il ne réfléchit pas, l'ombre d'une seconde; il s'élança à sa rencontre, et, tandis qu'il montait vers elle qui descendait, pour la première fois leurs regards se posèrent l'un sur l'autre et entrèrent. Et arrivé devant elle, s'arrêtant, il rougit. Et surprise, le voyant rougir, elle rougit. Avant qu'il eût repris souffle, le petit pas de biche avait déjà passé. Quand la force lui revint et qu'il put se tourner, sa robe disparaissait au tournant de l'arcade qui donne sur la rue de Seine. Il ne chercha pas à la suivre. Appuyé sur la rampe du pont, il voyait son regard dans le fleuve qui coulait. Pour quelque temps son cœur avait une pâture nouvelle... (Ô chers stupides adolescents!)...
Une semaine après, il flânait au jardin du Luxembourg, que remplissait le soleil de sa douceur dorée. En cette funèbre année, le radieux février! Rêvant, les yeux ouverts, et ne sachant plus bien s'il rêvait ce qu'il voyait, ou voyait ce qu'il rêvait, dans une langueur avide, obscurément heureux, malheureux, amoureux, imbibé de tendresse autant que de soleil, il souriait en marchant, avec les yeux distraits, et ses lèvres remuaient sans qu'il le sût, disant des mots sans suite, un chant. Il regardait le sable; et, comme le frôlement du vol d'un pigeon qui passe, il eut l'impression qu'un sourire venait de passer. Il se retourna, et vit qu'il venait de la croiser. Et juste à ce moment, sans cesser de marcher, elle retournait la tête, souriante, pour l'observer. Alors, il n'hésita plus, il vint à elle, les mains presque tendues, d'un élan si juvénile et naïf que naïvement elle attendit. Il ne s'excusa point. Ils n'avaient aucune gêne. Il leur semblait poursuivre un entretien commencé.
--Vous vous moquez de moi, dit-il; vous avez bien raison!
--Je ne me moque pas.--(Sa voix, comme son pas, était vive et souple.)--Vous riiez tout seul; j'ai ri, en vous voyant.
--Est-ce que je riais, vraiment?
--Vous riez encore maintenant.
--Maintenant, je sais pourquoi.
Elle ne le lui demanda pas. Ils marchèrent ensemble. Ils étaient heureux.
--Le beau petit soleil! dit-elle.
--Le printemps nouveau-né!
--C'est à lui, tout à l'heure, que vous faisiez risette?
--Pas à lui seulement. Peut-être bien à vous.
--Petit menteur! Vilain! Vous ne me connaissez pas.
--Si l'on peut dire! Nous nous sommes déjà vus, je ne sais combien de fois!
--Trois, en comptant celle-ci.
--Ah! Vous vous souvenez!... Vous voyez que nous sommes de vieilles connaissances!
--Parlons-en!
--Je veux bien. C'est tout ce que je veux... Oh! asseyons-nous là! Un instant, voulez-vous? Il fait si bon, au bord de l'eau!
(Ils étaient près de la fontaine de Galatée, que des maçons couvraient de bâches pour l'abriter contre les bombes.)
--Je ne peux pas, je vais manquer mon tram...
Elle dit l'heure. Il montra qu'elle avait plus de vingt-cinq minutes.
Oui, mais elle voulait d'abord acheter son goûter, au coin de la rue Racine, où il y a de bons petits pains. Il en sortit un de sa poche.
--Pas meilleurs que celui-ci... Est-ce que vous ne voulez pas?...
Elle rit et hésita. Il le lui mit dans la main, et lui garda la main.
--Vous me ferez tant plaisir!... Venez, venez vous asseoir...
Il la mena à un banc au milieu de l'allée qui borde le bassin.
--J'ai encore autre chose...
Il tira de sa poche une tablette de chocolat.
--Gourmand!... Et quoi encore?...
--Seulement, je suis honteux... il n'est pas enveloppé.
--Donnez, donnez!... C'est la guerre.
Il la regardait croquer.
--C'est bien la première fois, dit-il, que je pense que la guerre a du bon.
--Oh! ne parlons pas d'elle! C'est si tellement rasant!
--Oui, fit-il, enthousiaste, nous n'en parlerons jamais.
(L'air, subitement, venait de s'alléger).
--Regardez ces pierrots, dit-elle, qui prennent leur tub.
(Elle montrait les moineaux qui faisaient leur toilette sur le bord du bassin.)
--Mais alors, l'autre soir (il suivait sa pensée), l'autre soir, dans le métro, dites, vous m'avez donc vu?
--Bien sûr.
--Mais jamais vous n'avez regardé de mon côté... Vous êtes restée tout le temps tournée vers l'autre côté!... Tenez, comme à présent...
(Il la voyait de profil, qui grignotait son pain, en regardant devant elle, avec des yeux malins.)
--... Regardez-moi un peu!... Qu'est-ce que vous regardez là-bas?
Elle ne tourna pas la tête: Il lui prit la main droite, dont le gant, déchiré à l'index, montrait le bout du doigt.
--Qu'est-ce que vous regardez?
--Vous qui regardez mon gant... Voulez-vous bien ne pas le déchirer davantage!
(Il était en train d'élargir distraitement l'ouverture.)
--Oh! pardon!... Mais comment pouvez-vous voir?
Elle ne répondit pas; mais dans le profil moqueur, il vit le coin de l'œil qui riait.
--Ah! rusée!
--C'est tout simple. Tout le monde fait ainsi.
--Moi, je ne pourrais pas.
--Essayez!--Vous louchez.
--Je ne pourrais jamais. Pour voir, il faut que je regarde, droit en face, bêtement.
--Mais non, pas si bêtement!
--Enfin! Je vois vos yeux.
Ils se regardèrent, en riant doucement.
--Comment est votre nom?
--Luce.
--Qu'il est joli, joli comme ce jour!
--Et le vôtre?
--Pierre... Bien usagé.
--Un brave nom, qui a des yeux honnêtes et clairs.
--Comme les miens.
--Pour clairs, oui, ils le sont.
--C'est qu'ils regardent Luce.
--Luce!... On dit: «Mademoiselle».
--Non.
--Non?
(Il secoua la tête.)
--Vous n'êtes pas «Mademoiselle». Vous êtes Luce, et je suis Pierre.
Ils se tenaient la main; et, sans se regarder, les yeux dans le bleu tendre du ciel entre les branches des arbres dépouillés, ils se turent. Le flot de leurs pensées, par leurs mains, se mêlait.
Elle dit:
--L'autre soir, on avait peur tous deux.
--Oui, dit-il, c'était bon.
(Plus tard, seulement, ils sourirent d'avoir exprimé, chacun, ce que l'autre songeait.)
Elle arracha sa main et se leva soudain, en entendant l'horloge.
--Oh! je n'ai plus que le temps...
Ils allèrent ensemble de ce petit pas de course que les Parisiennes prennent si joliment, sans qu'à les voir trotter on pense à sa vitesse, tant il paraît aisé.
--Vous passez souvent ici?
--Tous les jours. Mais plutôt de l'autre côté de la terrasse. (Elle montrait le jardin, les arbres de Watteau.) Je reviens du Musée.
(Il regarda le carton qu'elle portait.)
--Peintre? demanda-t-il.
--Non, fit-elle, c'est un bien trop gros mot. Une petite barbouillotte.
--Pourquoi? Pour le plaisir?
--Oh! mais non! Pour l'argent.
--Pour l'argent!
--C'est vilain, n'est-ce pas? de faire de l'art pour de l'argent?
--C'est étonnant surtout de gagner de l'argent, si l'on ne sait pas peindre.
--C'est justement pour cela. Je vous expliquerai, une autre fois.
--Une autre fois, à la fontaine, on goûtera encore.
--On verra. S'il fait beau.
--Mais vous viendrez plus tôt? N'est-ce pas?... Dites... Luce...
(Ils étaient à la station. Elle sauta sur le marchepied du tram.)
--Répondez, dites, petite lumière...
Elle ne répondit pas; mais quand le tram partit, elle fit «oui» des paupières, et sur sa bouche, il lut, sans qu'elle parlât:
--Oui, Pierre.
Tous deux, en s'en allant, pensaient:
--C'est drôle, comme les gens ont l'air content, ce soir.
Et ils souriaient, sans vouloir se rendre compte de ce qui s'était passé. Ils savaient seulement qu'ils l'avaient, qu'ils _le_ tenaient, et que _c'était_ à eux. Quoi? Rien. On est riche, ce soir!... En rentrant, ils se regardèrent dans la glace, comme on regarde un ami, avec des yeux affectueux. Ils se disaient: «Son regard était sur toi.» Ils se couchèrent de bonne heure, accablés, pourquoi donc? d'une fatigue délicieuse. En se déshabillant, ils pensaient:
--Ce qui est bon maintenant, c'est qu'il y a demain.
[Figure 08]
Demain!... Ceux qui viendront après nous auront peine à se représenter ce que ce mot évoquait de désespoir muet et d'ennui sans fond, dans la quatrième année de guerre... Une telle lassitude! Tant de fois les espoirs avaient été déçus! Les centaines de demains se succédaient pareils à hier et aujourd'hui, tous également voués au néant et à l'attente, à l'attente du néant. Le temps n'avait plus de cours. L'année était comme un Styx, qui enserre la vie de son cercle aux eaux noires et grasses, avec de sombres moires, qui ne semblent plus couler. Demain? Demain est mort.
Dans le cœur des deux enfants, Demain était ressuscité.
Demain les vit de nouveau assis auprès de la fontaine. Et les demains qui suivirent. Le beau temps favorisait ces très brèves rencontres, un peu moins brèves chaque jour. Chacun apportait son goûter, afin d'avoir le plaisir de l'échanger. Pierre attendait maintenant, à la porte du Musée. Il voulut voir ses œuvres. Bien qu'elle n'en fût pas fière, elle ne se fit nullement prier pour les montrer. C'étaient des reproductions en miniature de tableaux célèbres, ou de fragments de tableaux, un groupe, une figure, un buste. Pas trop désagréable, au premier regard, mais extrêmement lâché. Çà et là, des touches assez justes et jolies; mais à côté, des incorrections d'écolier, étalant non seulement une ignorance élémentaire, mais une désinvolture parfaitement insouciante de ce qu'on pourrait penser.--«Baste! Assez bon comme cela!...»--Luce disait le nom des tableaux reproduits. Pierre les connaissait trop. Sa figure se crispait, de déconvenue. Luce sentait qu'il n'était pas content; mais elle mettait une bravoure à lui montrer tout,--et encore celui-là... Pan!... ce qu'elle avait de plus laid! Elle gardait un sourire moqueur, qui était aussi bien à son adresse qu'à celle de Pierre; mais elle ne s'avouait pas une pinçure de dépit. Pierre serrait les lèvres, pour ne pas parler. Mais à la fin, ce fut trop fort. Elle lui montra la copie d'un Raphaël de Florence.
--Mais ce ne sont pas les couleurs! dit-il.
--Oh! ce serait étonnant! dit-elle. Je n'y ai pas été voir. J'ai pris une photo.
--Et est-ce qu'on ne vous dit rien?
--Qui? Les clients? Ils n'y ont pas été voir, non plus... Et puis, quand ils auraient vu, ils n'y regardent pas de si près! Le rouge, le vert, le bleu, ils n'y voient que du feu. Quelquefois, j'ai le modèle en couleur, mais je change les couleurs... Tenez, par exemple, ceci... (Un ange de Murillo.)
--Vous trouvez que c'est mieux?
--Non, mais cela m'amusait... Et puis, c'était plus commode... Et puis, cela m'est égal. L'essentiel, c'est que ça se vende...
Sur cette dernière forfanterie, elle s'arrêta, lui reprit les coloriages, et éclata de rire.
--Hein! C'est encore plus laid que vous ne vous figuriez?
Il dit, avec chagrin:
--Mais pourquoi, pourquoi faites-vous des choses pareilles?
Elle regarda son visage consterné, avec un bon sourire d'ironie maternelle: ce cher petit bourgeois, pour qui tout avait été si aisé, et qui ne concevait pas qu'on fît des concessions pour...
Il redemandait:
--Pourquoi? Dites pourquoi?
(Il était tout penaud, comme si c'était lui, le peinturlureur!... Bon petit garçon! Elle eût voulu l'embrasser... bien sagement, sur le front.)
Elle répondit doucement:
--Mais pour vivre.
Il en fut tout saisi. Il n'y avait pas songé.
--C'est compliqué, la vie, reprit-elle sur un ton léger et moqueur. Il faut d'abord manger, et manger tous les jours. On a dîné, le soir. Il faut recommencer le lendemain. Et il faut s'habiller. S'habiller tout, le corps, la tête, les mains, les pieds. Cela en fait de la vêture! Et puis, payer pour tout. La vie, c'est de payer.
Pour la première fois, il vit ce qui avait échappé à la myopie de son amour: la fourrure modeste et, par endroits, déplumée, les bottines un peu usagées, les traces de gêne, que l'élégance naturelle d'une petite Parisienne fait oublier. Et son cœur se serra.
--Ah! est-ce que je ne pourrais pas, est-ce que je ne pourrais pas vous aider?
Elle s'écarta un peu et rougit:
--Non, non, fit-elle, contrariée; il n'est pas question... Jamais... Je n'ai pas besoin...
--Mais je serais si heureux!
--Non... On ne parle plus de cela. Ou on ne serait plus amis...
--Nous le sommes, alors?
--Oui. C'est-à-dire, si vous l'êtes encore, après que vous avez vu ces horreurs?
--Bien sûr! Ce n'est pas de votre faute.
--Mais ça vous fait de la peine?
--Oh! oui.
Elle rit, de contentement.
--Cela vous fait rire, méchante!
--Non, ce n'est pas méchant. Vous ne comprenez pas.
--Pourquoi riez-vous alors?
--Je ne vous le dirai pas.
(Elle pensait: «Amour! Que tu es gentil d'avoir de la peine, parce que j'ai fait quelque chose de laid!»)
Elle dit:
--Vous êtes bon. Merci.
(Il la regardait avec des yeux étonnés.)
--Ne cherchez pas à comprendre, dit-elle, en lui tapant doucement sur la main... Là, causons d'autre chose...
--Oui... Un mot encore... Je voudrais pourtant savoir... Dites-moi (ne soyez pas blessée!)... Est-ce que vous êtes, en ce moment, un peu gênée?
--Non, non, j'ai dit cela tout à l'heure, parce qu'il y a eu, quelquefois, de mauvais moments. Mais, maintenant, c'est mieux. Maman a trouvé une place, où elle est bien payée.
--Votre mère travaille?
--Oui, dans une usine de munitions. On touche douze francs par jour. C'est la fortune.
--Dans une usine! Une usine de guerre!
--Oui.
--Mais c'est affreux!
--Dame! On prend ce qui s'offre!
--Luce, mais si vous, vous, on vous offrait?...
--Moi, vous voyez bien, je barbouille... Ah! vous voyez que j'ai raison de faire mes barbouillis!
--Mais s'il fallait gagner et qu'il n'y eût pas d'autre moyen que de travailler dans une de ces usines qui fabriquent des obus, est-ce que vous iriez?
--S'il fallait gagner, et pas d'autre moyen?... Mais bien sûr! J'y courrais!
--Luce! Pensez-vous à ce qu'on fait, là-dedans?
--Non, je n'y pense pas.
--Tout ce qui fera souffrir, mourir, qui déchire, qui brûle, qui torture des êtres comme vous, comme moi...
Elle se mit la main sur la bouche, pour lui faire signe de se taire.
--Je sais, je sais tout cela, mais je ne veux pas y penser.
--Vous ne voulez pas y penser?
--Non, dit-elle.
Et après un moment:
--Il faut vivre... Si on pense, on ne vit plus... Moi, je veux vivre, je veux vivre. Si on me force, pour vivre, à faire ceci, cela, est-ce que je vais me tourmenter pour ceci, pour cela? Cela ne me regarde pas, ce n'est pas moi qui le veux. Si c'est mal, ce n'est pas ma faute à moi. Moi, ce que je veux n'est pas mal.
--Qu'est-ce que vous voulez?
--Je veux vivre, d'abord.
--Vous aimez la vie?
--Mais oui. Est-ce que j'ai tort?
--Oh! non, c'est si bon que vous viviez!
--Et vous, vous ne l'aimez pas?
--Je ne l'aimais pas, jusqu'à...
--Jusqu'à?
(La question ne demandait pas de réponse. Ils la connaissaient tous deux.)
Pierre, suivant sa pensée:
--Vous avez dit: «d'abord»... «Je veux vivre d'abord»... Et quoi, ensuite? Qu'est-ce que vous voulez?
--Je ne sais pas.
--Si, vous savez...
--Vous êtes très indiscret.
--Oui, très.
--Cela me gêne, de vous dire...
---Dites-le-moi, dans l'oreille. On ne l'entendra pas.
Elle sourit:
--Je voudrais... (elle hésita). Je voudrais _un petit peu_ de bonheur...
(Ils étaient tout près l'un de l'autre.)
Elle continua:
--Est-ce que c'est trop demander?... On m'a dit souvent que c'était égoïste; et moi, je me dis quelquefois: «À quoi est-ce qu'on a droit?...» Quand on voit tant de misères, tant de peines, autour de soi, on n'ose pas réclamer... Mais, malgré tout, mon cœur réclame et crie: «Si, j'ai droit, j'ai droit à un peu, à un petit peu de bonheur...» Dites-moi bien franchement: est-ce que c'est égoïste? Vous trouvez cela mal?
Il fut saisi d'une pitié infinie. Ce cri du cœur, ce pauvre petit cri naïf, le remua jusqu'à l'âme. Les larmes lui vinrent aux yeux. Côte à côte sur le banc, appuyés l'un sur l'autre, ils sentaient la chaleur de leurs jambes. Il eût voulu se tourner, la prendre dans ses bras. Il n'osait pas remuer, de peur de ne plus être maître de son émotion. Ils regardaient, immobiles, devant eux, à leurs pieds. Très vite, à voix ardente et basse, sans presque remuer les lèvres, il dit:
--Ô mon cher petit corps! Ô mon cœur! Je voudrais tenir vos petits pieds dans mes mains, sur ma bouche, je voudrais vous manger toute...
Sans bouger, et très vite et tout bas, comme lui, elle dit, pleine de trouble:
--Fou! Petit fou!... Silence!... Je vous supplie...
Un promeneur âgé passa lentement devant eux. Ils sentaient leurs deux corps se fondre de tendresse...
Plus personne dans l'allée. Un moineau ébouriffé s'ébrouait dans le sable. La fontaine égrenait ses claires gouttelettes. Timidement, leurs visages se tournèrent l'un vers l'autre; et à peine leurs regards se furent-ils touchés que, d'un élan d'oiseaux, leurs bouches se joignirent, peureuses et pressées, et puis elles s'envolèrent. Luce se leva, partit. Il s'était levé aussi. Elle lui dit: «Restez.»
Ils n'osaient plus se regarder. Il murmura:
--Luce... Ce petit peu... Ce petit peu de bonheur... dites, maintenant, on l'a!
Le temps interrompit les goûters de la fontaine aux moineaux. Le brouillard vint voiler le soleil de février. Mais il ne pouvait éteindre celui qu'ils portaient dans le cœur. Ah! il pouvait bien faire tous les temps qu'on voudrait: froid, chaud, pluie, vent, neige, ou soleil! Ce serait toujours très bien. Et même ce serait mieux. Car lorsque le bonheur est à l'âge de croissance, le plus beau de tous les jours est toujours aujourd'hui.
Le brouillard leur fut un bienveillant prétexte à ne plus se quitter, d'une partie de la journée. On risquait moins d'être vus.--Il allait, le matin, l'attendre à l'arrivée du tram, et il l'accompagnait dans ses courses à travers Paris. Il avait le collet de son pardessus relevé. Elle avait une toque de fourrure, son boa frileusement roulé jusqu'au menton, une voilette bien serrée, où ses lèvres qui bombaient faisaient un petit rond. Mais la meilleure voilette était l'humide réseau de la brume protectrice. Elle était comme une cendre, dense, grise, avec des phosphorescences jaunes. On ne voyait point à dix pas. Elle devenait plus épaisse, à mesure qu'on descendait les vieilles rues perpendiculaires à la Seine. Ami brouillard, où le rêve s'étire entre des draps glacés et frissonne de plaisir! Ils étaient comme l'amande dans la gaine du fruit, comme la flamme enfermée dans la lanterne sourde. Pierre tenait serré le bras gauche de Luce; ils allaient du même pas, à peu près de la même taille, elle un peu plus grande, pépiant à mi-voix, leurs figures toutes proches: il eût voulu baiser le petit rond humide de la voilette.
Elle allait vendre chez le marchand de «faux-vieux» qui les lui commandait, «ses navets», ses «petites raves», comme elle disait. Ils n'étaient jamais très pressés d'arriver, et, sans le faire exprès (au moins, ils l'assuraient), prenaient par le plus long, en mettant leur erreur sur le compte du brouillard. Quand, à la fin pourtant, le but venait à eux, malgré tous les efforts faits pour le dépister, Pierre restait à distance. Elle entrait dans la boutique. Il attendait au coin de la rue. Il attendait longtemps, et il n'avait pas chaud. Mais il était content d'attendre, de n'avoir pas chaud, et même de s'ennuyer, parce que c'était pour elle. Enfin, elle ressortait, et vite elle accourait, souriante, attendrie, s'inquiétant s'il n'était pas glacé. Il voyait à ses yeux quand elle avait réussi, et il s'en réjouissait, comme si c'était lui qui avait gagné. Mais le plus souvent, elle revenait, les mains vides; il fallait retourner deux ou trois jours de suite, pour obtenir d'être payée. Bien heureuse, quand on ne lui rendait pas la commande avec des rebuffades! Aujourd'hui, par exemple, on lui avait fait une scène pour une miniature peinte d'après la photo d'un brave homme décédé, qu'elle n'avait jamais vu. La famille s'indignait qu'elle n'eût pas mis la teinte exacte des yeux et des cheveux. Il fallait recommencer. Comme elle était disposée à voir plutôt le côté comique de ses mésaventures, elle en riait bravement. Mais Pierre ne riait pas. Il était furieux.
--Crétins! Triples crétins!
Quand Luce lui montrait les photos qu'elle devait recopier en couleur, il fulminait de mépris--(Ah! comme elle s'amusait de sa fureur comique!)--contre ces têtes d'imbéciles, figées en des sourires solennels. Que les chers yeux de Luce s'appliquassent à refléter, ses mains à retracer l'image de ces mufles, lui semblait une profanation. Non, c'était révoltant! Les copies des musées valaient encore mieux. Mais il n'y fallait plus compter. Les derniers musées fermaient, et n'intéressaient plus le client. L'heure n'était plus aux Vierges et aux anges, mais aux poilus. Chaque famille avait le sien, mort ou vivant, plus souvent mort, et voulait éterniser ses traits. Les plus riches, en couleurs; ouvrage assez bien payé, mais qui devenait rare; il ne fallait pas faire la difficile. À défaut, il ne restait plus, pour le moment, que l'agrandissement de photos, à des prix dérisoires.
Le plus clair de ceci, c'est qu'elle n'avait plus de raisons de s'attarder à Paris: plus de copies au musée; il ne s'agissait que de venir au magasin prendre et rapporter les commandes tous les deux ou trois jours; le travail pouvait s'exécuter chez soi. Cela ne faisait pas trop l'affaire des deux enfants. Ils continuaient d'errer dans les rues, ne pouvant se décider à reprendre le chemin de la station.
[Figure 09]
Comme ils se sentaient las et que la brume glacée les pénétrait, ils entrèrent dans une église; et là, bien sagement, assis dans le coin d'une chapelle, ils parlaient à voix basse des petites choses banales de leur vie, en regardant les vitraux. De temps en temps, le silence se faisait; et leur âme, délivrée des paroles (ce n'était pas le sens des mots qui les intéressait, mais leur souffle de vie, comme les furtifs contacts d'antennes frémissantes), leur âme poursuivait un autre dialogue plus grave et plus profond. Le rêve des vitraux, l'ombre des piliers, le bourdonnement des psalmodies, se mêlaient à leur songe, évoquaient les tristesses de la vie qu'ils voulaient oublier, et la nostalgie consolatrice de l'infini. Bien qu'il fût près de onze heures, un crépuscule jaunâtre remplissait le vaisseau, comme l'huile d'une burette sainte. D'en haut, de très loin, venaient d'étranges lueurs, la sombre pourpre d'une verrière, rouge flaque sur les violettes, des figures indistinctes, encerclées par les noires ferrures. Dans le haut mur de nuit, le sang de la lumière faisait une blessure...
Brusquement, Luce dit:
--Est-ce que vous devez être _pris_?
Il comprit tout de suite, car son esprit avait suivi, dans le silence, la même piste obscure.
--Oui, dit-il. Il ne faut pas en parler.
--Une seule chose seulement. Dites-moi quand?
Il le dit:
--Dans six mois.
Elle soupira.
Il dit:
--Il ne faut plus y penser. À quoi cela servirait-il?
Elle dit:
--Oui, à quoi?