Pierre et Luce

Part 1

Chapter 13,940 wordsPublic domain

ROMAIN ROLLAND

PIERRE ET LUCE

ÉDITION ORNÉE DE BOIS DESSINÉS ET GRAVÉS PAR

GABRIEL BELOT

ALBIN MICHEL, ÉDITEUR

PARIS--22, RUE HUYGHENS, 22.--PARIS

AMORI

_Pacis Amor Deus_

(PROPERCE)

Durée du récit:

_Du mercredi soir 30 janvier au Vendredi Saint 29 mars 1918._

[Figure 01]

[Figure 02]

[Figure 03]

[Figure 04]

Pierre s'engouffra dans le Métro. Foule brutale et fiévreuse. Debout, près de l'entrée, serré dans un banc de corps humains et partageant l'air lourd qui passait par leurs bouches, il regardait sans les voir les voûtes noires et grondantes sur lesquelles glissaient les prunelles luisantes du train. En son esprit étaient les mêmes ombres, les mêmes lueurs, dures et trépidantes. Étouffant dans le collet de son pardessus relevé, les bras collés au corps et les lèvres serrées, le front moite de sueur et, par moments, glacé par une bouffée du dehors quand la portière s'ouvrait, il tâchait de ne pas voir, il tâchait de ne pas respirer, il tâchait de ne pas penser, il tâchait de ne pas vivre. Le cœur de ce jeune garçon de dix-huit ans, presque un enfant encore, était plein d'un obscur désespoir. Au-dessus de lui, au-dessus des ténèbres de ces voûtes, de ce trou de rat où filait le monstre métallique, grouillant de larves humaines,--était Paris, la neige, la nuit froide de janvier, le cauchemar de la vie et de la mort,--la guerre.

La guerre. Il y avait quatre ans qu'elle s'était installée. Elle avait pesé sur son adolescence. Elle l'avait surpris dans cette crise morale, où l'éphèbe, inquiet de l'éveil de ses sens, découvre avec saisissement les forces bestiales, aveugles, écrasantes de la vie dont il est la proie, sans avoir demandé à vivre. Et s'il est de nature délicate, de cœur tendre, de corps frôle, comme Pierre, il éprouve un dégoût, une horreur, qu'il n'ose confier aux autres, pour ces brutalités, ces saletés, ces non-sens de la nature féconde et dévorante,--cette truie en gésine, qui mange sa ventrée.--Dans tout adolescent, de seize à dix-huit ans, est un peu de l'âme d'Hamlet. Ne lui demandez pas de comprendre la guerre! (Bon pour vous, hommes rassis!) Il a bien assez à faire de comprendre la vie et de lui pardonner. D'habitude, il se terre dans le rêve et dans l'art, jusqu'à ce qu'il soit habitué à son incarnation et que la nymphe ait achevé, de la larve à l'insecte, son angoissant passage. Qu'il a besoin de paix et de recueillement en ces jours d'avril trouble de la vie mûrissante! Mais on vient le chercher au fond de sa retraite, on l'arrache de l'ombre, tout tendre en sa peau nouvelle, on le jette à l'air cru, dans la dure espèce humaine, dont il doit, sur-le-champ, épouser sans comprendre, sans comprendre expier les folies et les haines.

Pierre était appelé avec ceux de sa classe, les enfants de dix-huit ans. Dans six mois la patrie avait besoin de sa chair. La guerre la réclamait. Six mois de répit. Six mois! Si du moins, d'ici là, on pouvait ne pas penser! Rester dans ce souterrain! Ne plus revoir le jour cruel!...

Il s'enfonça dans l'ombre, avec le train qui fuyait, et il ferma les yeux...

Lorsqu'il les rouvrit,--à quelques pas de lui, séparée par deux corps étrangers, était une jeune fille, qui venait de monter. D'abord, il ne vit d'elle que le délicat profil, sous l'ombre du chapeau, une boucle blonde sur la joue un peu maigre, une lumière posée sur la suave pommette, la ligne fine du nez et de la lèvre retroussée, et la bouche entr'ouverte qui palpitait encore de la course pressée. Par la porte de ses yeux, en son cœur elle entra, elle entra tout entière; et la porte se referma. Les bruits du dehors se turent. Le silence. La paix. Elle était là.

Elle ne le regardait pas. Elle ne savait même pas encore qu'il existât. Et elle était en lui! Il tenait son image, muette, blottie en ses bras, et n'osait respirer, de peur que son souffle ne l'effleurât...

À la station suivante, une bousculade. Les gens se ruaient en criant dans le wagon déjà plein. Pierre se trouva poussé, porté par la vague humaine. Au-dessus de la voûte, sur la Ville, là-haut, des détonations sourdes. Le train repartit. À cet instant, un homme affolé, qui se couvrait le visage de ses mains, descendait l'escalier de la station et vint rouler en bas. On eut encore le temps de voir le sang qui coulait au travers de ses doigts... Le tunnel et la nuit, de nouveau... Dans le wagon, des cris d'effroi: «Les Gothas sont venus!...» Dans l'émotion commune qui fondait en un seul ces corps entassés, sa main avait saisi la main qui le frôlait. Et quand il leva les yeux, il vit que c'était Elle.

Elle ne se dégagea point. À la pression de ses doigts, les doigts répondaient émus, un peu crispés, et puis s'abandonnèrent doux, brûlants, sans bouger. Ils restèrent ainsi, dans l'ombre protectrice, leurs mains comme deux oiseaux blottis dans le même nid; et le sang de leur cœur coulait, en un seul flot, par la chaleur des paumes. Ils ne se dirent pas un mot. Ils ne firent pas un geste. Sa bouche effleurait presque la boucle sur la joue et le bout de l'oreille. Elle ne le regardait pas. À deux stations de là, elle se délia de lui qui ne la retenait pas, glissa entre les corps, partit sans l'avoir vu.

Quand elle eut disparu, il pensa à la suivre... Trop tard. Le train roulait. À l'arrêt qui suivit, il remonta à la surface. Il retrouva l'air nocturne, le frôlement invisible de quelques plumes de neige, et la Ville, effrayée, amusée de sa peur, sur laquelle très haut, planaient les oiseaux guerriers. Mais il ne voyait rien que celle qui était en lui; et il rentra, tenant la main de l'inconnue.

[Figure 05]

Pierre Aubier habitait chez ses parents, près du square de Cluny. Son père était magistrat; son frère, plus âgé de six ans, s'était engagé, au début de la guerre. Bonne famille bourgeoise, bien française, braves gens affectueux et humains, n'ayant jamais osé penser par eux-mêmes, et, très probablement, ne se doutant même pas de ce que cela pouvait être. Profondément honnête, ayant une haute idée des devoirs de sa charge, le président Aubier eût rejeté, indigné, comme la suprême injure, le soupçon que ses jugements pussent être dictés par d'autres considérations que celles de l'équité et la voix de sa conscience. Mais la voix de sa conscience n'avait jamais parlé (disons mieux: chuchoté) contre le gouvernement. Elle était née fonctionnaire. Elle pensait en fonction de l'État, variable, mais infaillible. Les pouvoirs établis se revêtaient pour lui d'une évidence sacrée. Il admirait sincèrement les âmes de bronze, les grands magistrats libres et inflexibles du passé; et peut-être secrètement se croyait-il de leur lignée. C'était un tout petit Michel de l'Hospital, sur qui avait passé un siècle de servitude républicaine.--Quant à Madame Aubier, elle était aussi bonne chrétienne que son mari était bon républicain. Aussi sincèrement, honnêtement qu'il se faisait l'instrument docile du pouvoir contre toute liberté qui ne fût pas officielle, elle mêlait ses prières, en toute pureté de cœur, aux vœux homicides que formaient pour la guerre, en chaque pays d'Europe, les prêtres catholiques, les pasteurs protestants, les rabbins et les popes, les feuilles et les gens bien pensants de ce temps.--Et tous deux, père et mère, adoraient leurs enfants, n'avaient, en vrais Français, que pour eux d'affection profonde, essentielle, leur eussent tout sacrifié, et, pour faire comme les autres, les sacrifiaient sans hésiter. À qui? Au dieu inconnu. En tous temps, Abraham a mené Isaac au bûcher. Et sa glorieuse folie reste encore un exemple pour la pauvre humanité.

À ce foyer de famille, comme c'est le cas souvent, l'affection était grande, et l'intimité nulle. Comment les pensées pourraient-elles se communiquer librement de l'un à l'autre, lorsque chacun évite de voir au fond de la sienne? Quoi qu'on sente, on sait qu'il faut réserver certains dogmes; et si c'est une gêne déjà quand les dogmes sont assez discrets pour rester dans leurs limites tracées (c'était le cas, en somme, pour ceux de l'au-delà), que dire lorsqu'ils prétendent se mêler à la vie, la régir tout entière, ainsi que font nos dogmes laïques et obligatoires! Allez donc oublier le dogme de la Patrie! La nouvelle religion faisait rétrograder à l'Ancien Testament. Elle ne se contentait pas de dévotions des lèvres et d'innocentes pratiques, hygiéniques, ridicules, comme la confession, le maigre du vendredi, le repos du dimanche, qui avaient excité la verve de nos «philosophes», aux temps où le peuple était libre,--sous les rois. Elle voulait tout, elle ne se satisfaisait pas de moins: l'homme tout entier, son corps, son sang, sa vie et sa pensée. Son sang surtout. Depuis les Aztèques du Mexique, jamais la divinité ne s'était ainsi gorgée. Il serait profondément injuste de dire que les croyants n'en souffraient pas. Ils souffraient, mais croyaient. Ô mes pauvres frères hommes, pour qui la souffrance même est une preuve du divin!... M. et Mme Aubier souffraient comme les autres, et, comme les autres, adoraient. Mais on ne pouvait demander à un adolescent cette abnégation du cœur, des sens et du bon sens. Pierre eût voulu comprendre au moins ce qui l'opprimait. Que de questions le brûlaient, qu'il ne pouvait pas dire! Car le premier mot de toutes était: «Mais si je n'y crois pas!»--Un blasphème déjà.--Non, il ne pouvait parler. Ils l'eussent regardé, avec une stupeur effrayée, indignée, avec peine, avec honte. Et comme il était à cet âge plastique, où l'âme, d'écorce trop tendre, se ride aux moindres souffles qui viennent du dehors et, sous leurs doigts furtifs, se modèle en frémissant, il se sentait d'avance, lui-même, triste et honteux. Ah! comme ils croyaient tous! (Mais est-ce qu'ils croyaient, tous?) Comment faisaient-ils donc?--On n'osait le demander. À ne pas croire, seul, au milieu de tous qui croient, on est comme quelqu'un à qui manque un organe, peut-être superflu, mais que tous les autres ont; et rougissant, on cache aux yeux sa nudité.

Le seul qui pût comprendre les angoisses du jeune garçon était son frère aîné. Pierre avait pour Philippe cette adoration, qu'ont souvent les petits (mais qu'ils cachent jalousement) pour l'aîné, frère ou sœur, compagnon étranger, parfois même vision d'une heure, disparue,--qui réalise, à leurs yeux, le rêve tout ensemble de ce qu'ils voudraient être et de ce qu'ils voudraient aimer: ardeurs chastes et troubles de l'avenir aux courants mêlés. Le grand frère s'était aperçu de ce naïf hommage, et il en était flatté. Naguère, il tâchait de lire dans le cœur du petit et le lui expliquait, avec des ménagements: car, bien que plus robuste, il était, comme lui, de cette pâte fine qui, chez les meilleurs hommes, garde un peu de la femme, et qui n'en rougit pas. Mais la guerre était venue et l'avait arraché à sa vie de travail, à ses études de sciences, à ses rêves de vingt ans, et à l'intimité avec le jeune frère. Il avait tout laissé, dans l'idéalisme enivré du début, comme un grand oiseau fou, qui se lance dans l'espace, avec l'illusion héroïque et absurde que son bec et ses serres mettront fin à la guerre et restaureront sur terre le règne de la paix. Depuis, le grand oiseau était, deux ou trois fois, rentré au nid; à chaque fois, hélas, un peu plus déplumé. Il était revenu de bien des illusions, mais il s'en trouvait trop mortifié pour le dire. Il avait honte d'y avoir cru. Sottise de n'avoir pas su voir la vie comme elle est! Il s'acharnait maintenant à la désenchanter, et, quelle qu'elle fût, stoïque, à l'accepter. Il ne se châtiait pas seulement lui-même; une souffrance mauvaise le poussait à châtier ses illusions dans le cœur du jeune frère, où il les retrouvait. Au premier retour, quand Pierre était accouru, brûlant de son âme emmurée, tout de suite il fut glacé par l'accueil de l'aîné, certes affectueux toujours, mais, avec, dans le ton, je ne sais quelle âpre ironie. Les questions qui se pressaient sur ses lèvres furent, à l'instant, refoulées. Philippe les voyait venir, et d'un mot, d'un regard, les fauchait. Après deux ou trois tentatives, Pierre, le cœur serré, se replia. Il ne reconnaissait plus son frère.

L'autre le reconnaissait trop. Il reconnaissait en lui ce que naguère il était et ce qu'il ne pouvait plus être. Il le lui faisait payer. Il en avait regret, après, mais il n'en montrait rien, et il recommençait. Tous deux souffraient; et, par un malentendu trop fréquent, leur souffrance si proche, qui aurait dû les unir, les éloignait. La seule différence entre eux était que l'aîné la savait proche, et que Pierre se croyait seul avec elle, sans nul à qui s'ouvrir.

Que ne se tournait-il donc vers ceux de son âge, ses compagnons d'école? Il eût semblé que ces adolescents auraient dû se resserrer et s'être mutuellement un appui. Mais il n'en était rien. Une triste fatalité les tenait au contraire épars, disséminés en petits groupes, et, même à l'intérieur de ces groupes minuscules, distants et réservés. Les plus vulgaires avaient, les yeux fermés, plongé, tête la première, dans le courant guerrier. Le plus grand nombre s'en écartaient, et ils ne se sentaient aucune attache avec les générations qui les avaient précédés; ils ne partageaient en rien leurs passions, leurs espoirs et leurs haines; ils assistaient à l'action frénétique, comme des hommes à jeun regardent ceux qui ont bu. Mais que pouvaient-ils contre elle? Beaucoup avaient fondé de petites revues, dont la vie éphémère s'éteignait, aux premiers numéros, faute d'air; la censure faisait le vide; toute la pensée de France était sous la cloche pneumatique. Les plus distingués d'entre ces jeunes gens, trop faibles pour se révolter et trop fiers pour se plaindre, se savaient livrés d'avance au couteau de la guerre. En attendant leur tour à l'abattoir, ils regardaient et jugeaient en silence, chacun pour soi, avec un peu de mépris et beaucoup d'ironie. Par réaction dédaigneuse contre la mentalité du troupeau, ils s'étaient rejetés dans une sorte d'égotisme intellectuel et artistique, un sensualisme idéaliste, où le moi pourchassé revendiquait ses droits contre la communion humaine. Dérisoire communion, qui ne se manifestait à ces adolescents que sous les espèces du meurtre accompli et subi en commun! Une expérience précoce avait flétri leurs illusions: ils avaient vu ce que valaient ces illusions chez leurs aînés, et qu'eux qui n'y croyaient pas, ils les payaient de leur vie. Leur confiance était atteinte en ceux même de leur âge, dans l'homme en général. Au reste, il en coûtait de se confier, en ce temps! Chaque jour apprenait quelque dénonciation de pensées, d'entretiens intimes, par un mouchard patriotique, dont le pouvoir honorait et stimulait le zèle. Aussi, ces jeunes gens, par découragement, par dédain, par prudence, par sentiment stoïque de leur solitude d'esprit, se livraient peu les uns aux autres.

Pierre ne pouvait trouver chez eux l'Horatio, que cherchent les petits Hamlets de dix-huit ans. S'il avait horreur d'aliéner sa pensée à l'opinion publique (cette fille publique), il avait besoin de l'unir librement à des âmes de son choix. Il était trop tendre pour pouvoir se contenter de soi. Il souffrait de la souffrance universelle. Elle l'écrasait par sa somme de douleur, qu'il s'exagérait:--car si l'humanité la supporte, malgré tout, c'est qu'elle a le cuir plus dur que n'est la peau nouvelle d'un frêle adolescent.--Mais ce qu'il ne s'exagérait pas, et ce qui l'accablait encore plus que la souffrance du monde, c'en était l'imbécillité.

Ce n'est rien de souffrir, ce n'est rien de mourir, si l'on en voit le sens. Le sacrifice est bien, quand on comprend pourquoi. Mais quel est le sens du monde et de ses déchirements, pour un adolescent? En quoi, s'il est sincère et sain, peut-il s'intéresser à la grossière mêlée des nations affrontées, comme des béliers stupides, au-dessus d'un abîme où ils vont tous rouler? La route était pourtant assez large pour tous. Pourquoi donc cette rage de se détruire soi-même? Pourquoi ces patries d'orgueil, ces États de rapines, ces peuples auxquels on apprend le meurtre, comme un devoir! Mais pourquoi la tuerie, partout entre les êtres? Ce monde qui s'entremange? Pourquoi le cauchemar de cette chaîne monstrueuse et sans fin de la vie, dont chacun des anneaux enfonce la mâchoire dans la nuque de l'autre, se repaît de sa chair, jouit de sa douleur, et vit de sa mort? Pourquoi la lutte et pourquoi la douleur? Pourquoi la mort? Pourquoi la vie? Pourquoi? Pourquoi?...

Ce soir, quand l'enfant rentra, le pourquoi s'était tu.

[Figure 06]

Rien n'avait changé, pourtant. Il était dans sa chambre, encombrée de papiers et de livres. Autour, les bruits familiers. Dans la rue, le clairon qui sonnait la fin de l'alerte. Dans l'escalier, le bavardage satisfait des locataires, remontant de la cave. À l'étage au-dessus, la promenade maniaque du vieux voisin, qui attendait depuis des mois son fils disparu.--Mais dans sa chambre n'étaient plus ses soucis embusqués, qu'il y avait laissés.

Il arrive parfois qu'un accord incomplet sonne, d'une façon rauque; il laisse l'esprit inquiet, jusqu'au moment où une note s'y ajoute qui opère la fusion des éléments hostiles ou froidement étrangers, comme des visiteurs qui ne se connaissent point et attendent d'être présentés. Aussitôt, la glace est rompue, et l'harmonie coule d'un membre à l'autre. Cette chimie morale, un tiède et furtif contact venait de l'opérer. Pierre n'avait pas conscience de la cause du changement; il ne songeait pas à l'analyser. Mais il sentait que l'hostilité habituelle des choses s'était brusquement amortie. Une douleur lancinante à la tête vous habite depuis des heures: soudain, on s'aperçoit qu'elle n'est plus là; comment est-elle partie? À peine si les tempes bourdonnent encore du souvenir... Pierre restait en défiance devant ce calme nouveau. Il le soupçonnait de cacher, sous une trève passagère, un retour plus cruel du mal qui reprend haleine. Il connaissait déjà les répits que l'art procure. Quand pénètre en nos yeux la divine proportion des lignes et des couleurs, ou dans le creux voluptueux de la coquille sonore les beaux jeux variés des accords qui s'égrènent et se nouent, selon les lois des nombres harmonieux, la paix se fait en nous et la joie nous inonde. Mais c'est un rayonnement qui nous vient du dehors; on dirait d'un soleil dont les feux lointains nous tiennent suspendus, fascinés, au-dessus de notre vie. Il ne dure qu'un temps; et ensuite on retombe. L'art n'est jamais qu'un oubli passager du réel. Pierre, craintif, s'attendait à la même déception.--Mais le rayonnement, cette fois, venait du dedans. Rien de la vie n'était oublié. Mais tout s'harmonisait. Les souvenirs, les pensées nouvelles. Jusqu'aux objets, aux livres, aux papiers dans la chambre, s'animaient, reprenaient un intérêt qu'ils avaient perdu.

Depuis des mois, sa croissance intellectuelle était comprimée, comme un jeune arbre qui, en pleine floraison, est flétri par les «Saints de glace». Il n'était pas de ces garçons pratiques qui profitaient des facilités universitaires accordées aux jeunes classes sur le point d'être appelées, pour décrocher hâtivement un diplôme sous le regard indulgent des examinateurs. Pas davantage, il n'éprouvait l'avidité désespérée du jeune homme qui, voyant la mort prochaine, fait les bouchées doubles et dévore les connaissances, qu'il ne pourra jamais vérifier, dans la vie. Le sentiment perpétuel du vide qui était au bout, du vide qui était dessous, partout caché sous l'illusion cruelle et absurde du monde--coupait tous ses élans. Il se jetait sur un livre, sur une pensée,--puis s'arrêtait, découragé. À quoi cela mène-t-il? À quoi bon apprendre? À quoi bon s'enrichir, s'il faut tout perdre, tout laisser, si rien ne vous appartient? Pour que l'activité, pour que la science ait un sens, il faut que la vie en ait un. Ce sens, nul effort de l'esprit, nulle supplication du cœur n'avait pu l'obtenir.--Et voici que, de soi-même, ce sens était venu... La vie avait un sens...

Quoi donc?--Et cherchant d'où venait ce sourire intérieur, il vit la bouche entr'ouverte, sur laquelle sa bouche brûlait de se poser.

En temps ordinaire, cette muette fascination n'eût pas sans doute persisté. À cette heure de l'adolescence où l'on est amoureux de l'amour, on le voit dans tous les yeux; le cœur avide et incertain le butine des uns aux autres; et rien ne le presse de se fixer: il est au début de sa journée.

Mais la journée d'aujourd'hui serait brève: il fallait se presser.

Le cœur du jeune homme se hâtait d'autant plus qu'il était en retard. Les grandes villes qui, de loin, paraissent des solfatares fumantes de sensualité, abritent de fraîches âmes et des corps ingénus. Combien de jeunes hommes, de jeunes filles, qui respectent l'amour et gardent leurs sens vierges jusqu'au mariage! Même dans les milieux raffinés, où la curiosité cérébrale est précocement excitée, que d'étranges ignorances se dissimulent sous les libres propos d'une jeune mondaine, ou de tel étudiant, qui connaît tout et ne sait rien! Il y a dans le cœur de Paris des provinces naïves, de petits jardins de cloîtres, des puretés de sources. Paris se laisse trahir par sa littérature. Ceux qui parlent en son nom, ce sont les plus souillés. Et l'on sait trop, d'ailleurs, qu'un faux respect humain empêche souvent les purs d'avouer leur innocence.--Pierre ne connaissait pas encore l'amour; et il était livré au premier de ses appels.

À l'enchantement de sa pensée, ceci s'ajoutait encore: que l'amour était né, sous l'aile de la mort. En cette minute d'émoi, où ils sentaient passer au-dessus de leurs têtes la menace des bombes, où la vision sanglante de l'homme mutilé leur saisissait le cœur, leurs doigts s'étaient cherchés; et tous deux y avaient lu, en même temps que le frisson de la chair qui a peur, l'affectueux réconfort de l'ami inconnu. Fugitive pression! L'une des mains, celle de l'homme, dit: «Appuie-toi sur moi!»--Et l'autre, maternelle, refoule sa propre crainte, pour dire: «Mon petit!»

Rien de tout cela n'était parlé, ni ouï. Mais ce murmure intérieur remplit l'âme, bien mieux que les paroles, ce rideau de feuillage qui masque la pensée. Pierre se laissait bercer par ce bourdonnement. Tel le chant d'une guêpe dorée, qui flotte dans le clair obscur de l'être. Ses jours s'engourdissaient dans sa langueur nouvelle. Le cœur solitaire et nu rêvait la chaleur du nid.

En ces premières semaines de février, Paris comptait ses ruines du dernier raid et léchait ses blessures. La presse, enfermée au chenil, aboyait aux représailles. Et, selon la parole de «l'Homme qui enchaînait», le pouvoir faisait la guerre aux Français. La saison des procès de trahison s'ouvrait. Le spectacle d'un misérable qui défendait sa tête, âprement réclamée par l'accusateur public, amusait le Tout-Paris, dont l'appétit de théâtre n'était pas rassasié par quatre années de guerre et dix millions de morts croulant dans la coulisse.

Mais l'adolescent restait uniquement absorbé par l'hôte mystérieux qui était venu le visiter. Étrange intensité de ces visions d'amour, imprimées au fond de la pensée, et cependant dénuées de contour! Pierre eût été incapable de dire la forme des traits, ou la couleur des yeux, ou le dessin des lèvres. Il n'en pouvait retrouver que l'émotion en lui. Toutes ses tentatives pour préciser l'image n'aboutissaient qu'à la déformer. Il ne réussit pas mieux, lorsqu'il se mit à sa recherche dans les rues de Paris. À tout instant, il croyait la voir. C'était un sourire, une jeune nuque blanche, une lueur en des yeux. Et le sang lui battait au cœur. Il n'existait aucune, aucune ressemblance entre ces images fuyantes et l'image réelle qu'il cherchait et qu'il croyait aimer. Ne l'aimait-il donc pas? Justement, il l'aimait; et c'est pourquoi il la voyait partout, et sous toutes les formes. Car elle est tout sourire, toute lumière, toute vie. Et le dessin exact serait une limite.--Mais on veut cette limite, pour étreindre l'amour et pour le posséder.