Chapter 9
Mais la bête remuant ses longues moustaches reculait doucement devant le filet. Jean la poussait vers les varechs, sûr de l'y prendre. Quand elle se sentit bloquée, elle glissa d'un brusque élan par-dessus le lanet, traversa la mare et disparut.
La jeune femme qui regardait, toute palpitante, cette chasse, ne put retenir ce cri:--Oh! maladroit.
Il fut vexé, et d'un mouvement irréfléchi traîna son filet dans un fond plein d'herbes. En le ramenant à la surface de l'eau, il vit dedans trois grosses salicoques transparentes, cueillies à l'aveuglette dans leur cachette invisible.
Il les présenta, triomphant, à Mme Rosémilly qui n'osait point les prendre, par peur de la pointe aiguë et dentelée dont leur tête fine est armée.
Elle s'y décida pourtant, et pinçant entre deux doigts le bout effilé de leur barbe, elle les mit, l'une après l'autre, dans sa hotte, avec un peu de varech qui les conserverait vivantes. Puis ayant trouvé une flaque d'eau moins creuse, elle y entra, à pas hésitants, un peu suffoquée par le froid qui lui saisissait les pieds, et elle se mit à pêcher elle-même. Elle était adroite et rusée, ayant la main souple et le flair de chasseur qu'il fallait. Presque à chaque coup, elle ramenait des bêtes trompées et surprises par la lenteur ingénieuse de sa poursuite.
Jean maintenant ne trouvait rien, mais il la suivait pas à pas, la frôlait, se penchait sur elle, simulait un grand désespoir de sa maladresse, voulait apprendre.
--Oh! montrez-moi, disait-il, montrez-moi!
Puis, comme leurs deux visages se reflétaient, l'un contre l'autre, dans l'eau si claire dont les plantes noires du fond faisaient une glace limpide, Jean souriait à cette tête voisine qui le regardait d'en bas, et parfois, du bout des doigts, lui jetait un baiser qui semblait tomber dessus.
--Ah! que vous êtes ennuyeux, disait la jeune femme; mon cher, il ne faut jamais faire deux choses à la fois.
Il répondit:
--Je n'en fais qu'une. Je vous aime.
Elle se redressa, et d'un ton sérieux:
--Voyons, qu'est-ce qui vous prend depuis dix minutes, avez-vous perdu la tête?
--Non, je n'ai pas perdu la tête. Je vous aime, et j'ose, enfin, vous le dire.
Ils étaient debout maintenant dans la mare salée qui les mouillait jusqu'aux mollets, et les mains ruisselantes appuyées sur leurs filets, ils se regardaient au fond des yeux.
Elle reprit, d'un ton plaisant et contrarié:
--Que vous êtes malavisé de me parler de ça en ce moment. Ne pouviez-vous attendre un autre jour et ne pas me gâter ma pêche?
Il murmura:
--Pardon, mais je ne pouvais plus me taire. Je vous aime depuis longtemps. Aujourd'hui vous m'avez grisé à me faire perdre la raison.
Alors, tout à coup, elle sembla en prendre son parti, se résigner à parler d'affaires et à renoncer aux plaisirs.
--Asseyons-nous sur ce rocher, dit-elle, nous pourrons causer tranquillement.
Ils grimpèrent sur le roc un peu haut, et lorsqu'ils y furent installés côte à côte, les pieds pendants, en plein soleil, elle reprit:
--Mon cher ami, vous n'êtes plus un enfant et je ne suis pas une jeune fille. Nous savons fort bien l'un et l'autre de quoi il s'agit, et nous pouvons peser toutes les conséquences de nos actes. Si vous vous décidez aujourd'hui à me déclarer votre amour, je suppose naturellement que vous désirez m'épouser.
Il ne s'attendait guère à cet exposé net de la situation, et il répondit niaisement:
--Mais oui.
--En avez-vous parlé à votre père et à votre mère?
--Non, je voulais savoir si vous m'accepteriez.
Elle lui tendit sa main encore mouillée, et comme il y mettait la sienne avec élan:
--Moi, je veux bien, dit-elle. Je vous crois bon et loyal. Mais n'oubliez point, que je ne voudrais pas déplaire à vos parents.
--Oh! pensez-vous que ma mère n'a rien prévu et qu'elle vous aimerait comme elle vous aime si elle ne désirait pas un mariage entre nous?
--C'est vrai, je suis un peu troublée.
Ils se turent. Et il s'étonnait, lui, au contraire, qu'elle fût si peu troublée, si raisonnable. Il s'attendait à des gentillesses galantes, à des refus qui disent oui, à toute une coquette comédie d'amour mêlée à la pêche, dans le clapotement de l'eau! Et c'était fini, il se sentait lié, marié, en vingt paroles. Ils n'avaient plus rien à se dire puisqu'ils étaient d'accord, et ils demeuraient maintenant un peu embarrassés tous deux de ce qui s'était passé, si vite, entre eux, un peu confus même, n'osant plus parler, n'osant plus pêcher, ne sachant que faire.
La voix de Roland les sauva:
--Par ici, par ici, les enfants. Venez voir Beausire. Il vide la mer, ce gaillard-là.
Le capitaine, en effet, faisait une pêche merveilleuse. Mouillé jusqu'aux reins, il allait de mare en mare, reconnaissant d'un seul coup d'oeil les meilleures places, et fouillant, d'un mouvement lent et sûr de son lanet, toutes les cavités cachées sous les varechs.
Et les belles salicoques transparentes, d'un blond gris, frétillaient au fond de sa main quand il les prenait d'un geste sec pour les jeter dans sa hotte.
Mme Rosémilly surprise, ravie, ne le quitta plus, l'imitant de son mieux, oubliant presque sa promesse et Jean qui suivait, rêveur, pour se donner tout entière à cette joie enfantine de ramasser des bêtes sous les herbes flottantes.
Roland s'écria tout à coup:
--Tiens, Mme Roland qui nous rejoint.
Elle était restée d'abord seule avec Pierre sur la plage, car ils n'avaient envie ni l'un ni l'autre de s'amuser à courir dans les roches et à barboter dans les flaques; et pourtant ils hésitaient à demeurer ensemble. Elle avait peur de lui, et son fils avait peur d'elle et de lui-même, peur de sa cruauté qu'il ne maîtrisait point.
Ils s'assirent donc, l'un près de l'autre, sur le galet.
Et tous deux, sous la chaleur du soleil calmée par l'air marin, devant le vaste et doux horizon d'eau bleue moirée d'argent, pensaient en même temps: «Comme il aurait fait bon ici, autrefois.»
Elle n'osait point parler à Pierre, sachant bien qu'il répondrait une dureté; et il n'osait pas parler à sa mère sachant aussi que, malgré lui, il le ferait avec violence.
Du bout de sa canne il tourmentait les galets ronds, les remuait et les battait. Elle, les yeux vagues, avait pris entre ses doigts trois ou quatre petits cailloux qu'elle faisait passer d'une main dans l'autre, d'un geste lent et machinal. Puis son regard indécis, qui errait devant elle, aperçut, au milieu des varechs, son fils Jean qui péchait avec Mme Rosémilly. Alors elle les suivit, épiant leurs mouvements, comprenant confusément, avec son instinct de mère, qu'ils ne causaient point comme tous les jours. Elle les vit se pencher côte à côte quand ils se regardaient dans l'eau, demeurer debout face à face quand ils interrogeaient leurs coeurs, puis grimper et, s'asseoir sur le rocher pour s'engager l'un envers l'autre.
Leurs silhouettes se détachaient bien nettes, semblaient seules au milieu de l'horizon, prenaient dans ce large espace de ciel, de mer, de falaises, quelque chose de grand et de symbolique.
Pierre aussi les regardait, et un rire sec sortit brusquement de ses lèvres.
Sans se tourner vers lui, Mme Roland lui dit:
--Qu'est-ce que tu as donc?
Il ricanait toujours:
--Je m'instruis. J'apprends comment on se prépare à être cocu.
Elle eut un sursaut de colère, de révolte, choquée du mot, exaspérée de ce qu'elle croyait comprendre.
--Pour qui dis-tu ça?
--Pour Jean, parbleu! C'est très comique de les voir ainsi!
Elle murmura, d'une voix basse, tremblante d'émotion:
--Oh! Pierre, que tu es cruel! Cette femme est la droiture même. Ton frère ne pourrait trouver mieux.
Il se mit à rire tout à fait, d'un rive voulu et saccadé:
--Ah! ah! ah! La droiture même! Toutes les femmes sont la droiture même ... et tous leurs maris sont cocus. Ah! ah! ah!
Sans répondre elle se leva, descendit vivement la pente de galets, et, au risque de glisser, de tomber dans les trous cachés sous les herbes, de se casser la jambe ou le bras, elle s'en alla, courant presque, marchant à travers les mares, sans voir, tout droit devant elle, vers son autre fils.
En la voyant approcher, Jean lui cria:
--Eh bien? maman, tu te décides?
Sans répondre elle lui saisit le bras comme pour lui dire: «Sauve-moi, défends-moi.»
Il vit son trouble et, très surpris:
--Comme tu es pâle! Qu'est-ce que tu as?
Elle balbutia:
--J'ai failli tomber, j'ai eu peur sur ces roches.
Alors Jean la guida, la soutint, lui expliquant la pêche pour qu'elle y prît intérêt. Mais comme elle ne l'écoutait guère, et comme il éprouvait un besoin violent de se confier à quelqu'un, il l'entraîna plus loin et, à voix basse:
--Devine ce que j'ai fait?
--Mais ... mais ... je ne sais pas.
--Devine.
--Je ne ... je ne sais pas
--Eh bien, j'ai dit à Mme Rosémilly que je désirais l'épouser.
Elle ne répondit rien, ayant la tête bourdonnante, l'esprit en détresse au point de ne plus comprendre qu'à peine. Elle répéta:
--L'épouser
--Oui, ai-je bien fait? Elle est charmante, n'est-ce pas?
--Oui ... charmante ... tu as bien fait.
--Alors tu m'approuves?
--Oui ... je t'approuve.
--Comme tu dis ça drôlement. On croirait que ... que ... tu n'es pas contente.
--Mais oui ... je suis ... contente.
--Bien vrai?
--Bien vrai.
Et pour le lui prouver, elle le saisit à pleins bras et l'embrassa à plein visage, par grands baisers de mère.
Puis, quand elle se fut essuyé les yeux, où des larmes étaient venues, elle aperçut là-bas sur la plage un corps étendu sur le ventre, comme un cadavre, la figure dans le galet: c'était l'autre, Pierre, qui songeait, désespéré.
Alors elle emmena son petit Jean plus loin encore, tout près du flot, et ils parlèrent longtemps de ce mariage où se rattachait son coeur.
La mer montant les chassa vers les pêcheurs qu'ils rejoignirent, puis tout le monde regagna la côte. On réveilla Pierre qui feignait de dormir; et le dîner fut très long, arrosé de beaucoup de vins.
VII
Dans le break, en revenant, tous les hommes, hormis Jean, sommeillèrent. Beausire et Roland s'abattaient, toutes les cinq minutes, sur une épaule voisine qui les repoussait d'une secousse. Ils se redressaient alors, cessaient de ronfler, ouvraient les yeux, murmuraient: «Bien beau temps,» et retombaient, presque aussitôt, de l'autre côté.
Lorsqu'on entra dans le Havre, leur engourdissement était si profond qu'ils eurent beaucoup de peine à le secouer, et Beausire refusa même de monter chez Jean où le thé les attendait. On dut le déposer devant sa porte.
Le jeune avocat, pour la première fois, allait coucher dans son logis nouveau; et une grande joie, un peu puérile, l'avait saisi tout à coup de montrer, justement ce soir-là, à sa fiancée l'appartement qu'elle habiterait bientôt.
La bonne était partie, Mme Roland ayant déclaré qu'elle ferait chauffer l'eau et servirait elle-même, car elle n'aimait pas laisser veiller les domestiques, par crainte du feu.
Personne, autre qu'elle, son fils et les ouvriers, n'était encore entré, afin que la surprise fût complète quand on verrait combien c'était joli.
Dans le vestibule Jean pria qu'on attendît. Il voulait allumer les bougies et les lampes, et il laissa dans l'obscurité Mme Rosémilly, son père et son frère, puis il cria: «Arrivez!» en ouvrant toute grande la porte à deux battants.
La galerie vitrée, éclairée par un lustre et des verres de couleur cachés dans les palmiers, les caoutchoucs et les fleurs, apparaissait d'abord pareille à un décor de théâtre. Il y eut une seconde d'étonnement. Roland, émerveillé de ce luxe, murmura: «Nom d'un chien,» saisi par l'envie de battre des mains comme devant les apothéoses.
Puis on pénétra dans le premier salon, petit, tendu avec une étoffe vieil or, pareille à celle des sièges. Le grand salon de consultation très simple, d'un rouge saumon pâle, avait grand air.
Jean s'assit dans le fauteuil devant son bureau chargé de livres, et d'une voix grave, un peu forcée:
--Oui, Madame, les textes de loi sont formels et me donnent, avec l'assentiment que je vous avais annoncé, l'absolue certitude qu'avant trois mois l'affaire dont nous nous sommes entretenus recevra une heureuse solution.
Il regardait Mme Rosémilly qui se mit à sourire en regardant Mme Roland; et Mme Roland, lui prenant la main, la serra.
Jean, radieux, fit une gambade de collégien et s'écria:
--Hein, comme la voix porte bien. Il serait excellent pour plaider, ce salon.
Il se mit à déclamer:
--Si l'humanité seule, si ce sentiment de bienveillance naturelle que nous éprouvons pour toute souffrance devait être le mobile de l'acquittement que nous sollicitons de vous, nous ferions appel à votre pitié, messieurs les jurés, à votre coeur de père et d'homme; mais nous avons pour nous le droit, et c'est la seule question du droit que nous allons soulever devant vous ...
Pierre regardait ce logis qui aurait pu être le sien, et il s'irritait des gamineries de son frère, le jugeant, décidément, trop niais et pauvre d'esprit.
Mme Roland ouvrit une porte à droite.
--Voici la chambre à coucher, dit-elle.
Elle avait mis à la parer tout son amour de mère. La tenture était en cretonne de Rouen qui imitait la vieille toile normande. Un dessin Louis XV--une bergère dans un médaillon que fermaient les becs unis de deux colombes--donnait aux murs, aux rideaux, au lit, aux fauteuils un air galant et champêtre tout à fait gentil.
--Oh! c'est charmant, dit Mme Rosémilly, devenue un peu sérieuse, en entrant dans cette pièce.
--Cela vous plaît? demanda Jean.
--Enormément.
--Si vous saviez comme ça me fait plaisir.
Ils se regardèrent une seconde, avec beaucoup de tendresse confiante au fond des yeux.
Elle était gênée un peu cependant, un peu confuse dans cette chambre à coucher qui serait sa chambre nuptiale. Elle avait remarqué, en entrant, que la couche était très large, une vraie couche de ménage, choisie par Mme Roland qui avait prévu sans doute et désiré le prochain mariage de son fils; et cette précaution de mère lui faisait plaisir cependant, semblait lui dire qu'on l'attendait dans la famille.
Puis quand on fut rentré dans le salon, Jean ouvrit brusquement la porte de gauche et on aperçut la salle à manger ronde, percée de trois fenêtres, et décorée en lanterne japonaise. La mère et le fils avaient mis là toute la fantaisie dont ils étaient capables. Cette pièce à meubles de bambou, à magots, à potiches, à soieries pailletées d'or, à stores transparents où des perles de verre semblaient des gouttes d'eau, à éventails cloués aux murs pour maintenir les étoffes, avec ses écrans, ses sabres, ses masques, ses grues faites en plumes véritables, tous ses menus bibelots de porcelaine, de bois, de papier, d'ivoire, de nacre et de bronze, avait l'aspect prétentieux et maniéré que donnent les mains inhabiles et les yeux ignorants aux choses qui exigent le plus de tact, de goût et d'éducation artiste. Ce fut celle cependant qu'on admira le plus. Pierre seul fit des réserves avec une ironie un peu amère dont son frère se sentit blessé.
Sur la table, les fruits se dressaient en pyramides, et les gâteaux s'élevaient en monuments.
On n'avait guère faim; on suça les fruits et on grignota les pâtisseries plutôt qu'on ne les mangea. Puis, au bout d'une heure, Mme Rosémilly demanda la permission de se retirer.
Il fut décidé que le père Roland l'accompagnerait à sa porte et partirait immédiatement avec elle, tandis que Mme Roland, en l'absence de la bonne, jetterait son coup d'oeil de mère sur le logis afin que son fils ne manquât de rien.
--Faut-il revenir te chercher? demanda Roland.
Elle hésita, puis répondit:
--Non, mon gros, couche-toi. Pierre me ramènera.
Dès qu'ils furent partis, elle souffla les bougies, serra les gâteaux, le sucre et les liqueurs dans un meuble dont la clef fut remise à Jean; puis elle passa dans la chambre à coucher, entr'ouvrit le lit, regarda si la carafe était remplie d'eau fraîche et la fenêtre bien fermée.
Pierre et Jean étaient demeurés dans le petit salon, celui-ci encore froissé de la critique faite sur son goût, et celui-là de plus en plus agacé de voir son frère dans ce logis.
Ils fumaient assis tous les deux, sans se parler. Pierre tout à coup se leva:
--Cristi! dit-il, la veuve avait l'air bien vanné ce soir, les excursions ne lui réussissent pas.
Jean se sentit soulevé soudain par une de ces promptes et furieuses colères de débonnaires blessés au coeur.
Le souffle lui manquait tant son émotion était vive, et il balbutia:
--Je te défends désormais de dire «la veuve» quand tu parleras de Mme Rosémilly.
Pierre se tourna vers lui, hautain:
--Je crois que tu me donnes des ordres. Deviens-tu fou, par hasard?
Jean aussitôt s'était dressé:
--Je ne deviens pas fou, mais j'en ai assez de tes manières envers moi.
Pierre ricana:
--Envers toi? Est-ce que tu fais partie de Mme Rosémilly?
--Sache que Mme Rosémilly va devenir ma femme.
L'autre rit plus fort:
--Ah! ah! très bien. Je comprends maintenant pourquoi je ne devrai plus l'appeler «la veuve». Mais tu as pris une drôle de manière pour m'annoncer ton mariage.
--Je te défends de plaisanter ... tu entends ... je te le défends.
Jean s'était approché, pâle, la voix tremblante, exaspéré de cette ironie poursuivant la femme qu'il aimait et qu'il avait choisie.
Mais Pierre soudain devint aussi furieux. Tout ce qui s'amassait eu lui de colères impuissantes, de rancunes écrasées, de révoltes domptées depuis quelque temps et de désespoir silencieux, lui montant à la tête, l'étourdit comme un coup de sang.
--Tu oses? ... Tu oses? ... Et moi je t'ordonne de te taire, tu entends, je te l'ordonne.
Jean, surpris de cette violence, se tut quelques secondes, cherchant, dans ce trouble d'esprit où nous jette la fureur, la chose, la phrase, le mot, qui pourrait blesser son frère jusqu'au coeur.
Il reprit, en s'efforçant de se maîtriser pour bien frapper, de ralentir sa parole pour la rendre plus aiguë:
--Voilà longtemps que je te sais jaloux de moi, depuis le jour où tu as commencé à dire «la veuve» parce que tu as compris que cela me faisait mal.
Pierre poussa un de ces rires stridents et méprisants qui lui étaient familiers:
--Ah! ah! mon Dieu! Jaloux de toi! ... moi? ... moi? ... moi? ... et de quoi? ... de quoi, mon Dieu? ... de ta figure ou de ton esprit? ...
Mais Jean sentit bien qu'il avait touché la plaie de cette âme.
--Oui, tu es jaloux de moi, et jaloux depuis l'enfance; et tu es devenu furieux quand tu as vu que cette femme me préférait et qu'elle ne voulait pas de toi.
Pierre bégayait, exaspéré de cette supposition:
--Moi ... moi... jaloux de toi? à cause de cette cruche, de cette dinde, de cette oie grasse? ...
Jean qui voyait porter ses coups reprit:
--Et le jour où tu as essayé de ramer plus fort que moi, dans la _Perle_? Et tout ce que tu dis devant elle pour te faire valoir? Mais tu crèves de jalousie! Et quand cette fortune m'est arrivée, tu es devenu enragé, et tu m'as détesté, et tu l'as montré de toutes les manières, et tu as fait souffrir tout le monde, et tu n'es pas une heure sans cracher la bile qui t'étouffe.
Pierre ferma ses poings de fureur avec une envie irrésistible de sauter sur son frère et de le prendre à la gorge:
--Ah! tais-toi, cette fois, ne parle point de cette fortune.
Jean s'écria:
--Mais la jalousie te suinte de la peau. Tu ne dis pas un mot à mon père, à ma mère ou à moi, où elle n'éclate. Tu feins de me mépriser parce que tu es jaloux! tu cherches querelle à tout le monde parce que tu es jaloux. Et maintenant que je suis riche, tu ne te contiens plus, tu es devenu venimeux, tu tortures notre mère comme si c'était sa faute! ...
Pierre avait reculé jusqu'à la cheminée, la bouche entr'ouverte, l'oeil dilaté, en proie à une de ces folies de rage qui font commettre des crimes.
Il répéta d'une voix plus basse, mais haletante:
--Tais-toi, tais-toi donc!
--Non. Voilà longtemps que je voulais te dire ma pensée entière; tu m'en donnes l'occasion, tant pis pour toi. J'aime une femme! Tu le sais et tu la railles devant moi, tu me pousses à bout; tant pis pour toi. Mais je casserai tes dents de vipère, moi! Je te forcerai à me respecter.
--Te respecter, toi?
--Oui, moi!
--Te respecter ... toi ... qui nous as tous déshonorés, par ta cupidité!
--Tu dis? Répète ... répète? ...
--Je dis qu'on n'accepte pas la fortune d'un homme quand on passe pour le fils d'un autre.
Jean demeurait immobile, ne comprenant pas, effaré devant l'insinuation qu'il pressentait:
--Comment? Tu dis ... répète encore?
--Je dis ce que tout le monde chuchote, ce que tout le monde colporte, que tu es le fils de l'homme qui t'a laissé sa fortune. Eh bien! un garçon propre n'accepte pas l'argent qui déshonore sa mère.
--Pierre ... Pierre ... Pierre ... y songes-tu? ... Toi ... c'est toi ... toi ... qui prononces cette infamie?
--Oui ... moi ... c'est moi. Tu ne vois donc point que j'en crève de chagrin depuis un mois, que je passe mes nuits sans dormir et mes jours à me cacher comme une bête, que je ne sais plus ce que je dis ni ce que je fais, ni ce que je deviendrai tant je souffre, tant je suis affolé de honte et de douleur, car j'ai deviné d'abord et je sais maintenant.
--Pierre ... Tais-toi ... Maman est dans la chambre à côté! Songe qu'elle peut nous entendre ... qu'elle nous entend ...
Mais il fallait qu'il vidât son coeur! et il dit tout, ses soupçons, ses raisonnements, ses luttes, sa certitude, et l'histoire du portrait encore une fois disparu.
Il parlait par phrases courtes, hachées, presque sans suite, des phrases d'halluciné.
Il semblait maintenant avoir oublié Jean et sa mère dans la pièce voisine. Il parlait comme si personne ne l'écoutait, parce qu'il devait parler, parce qu'il avait trop souffert, trop comprimé et refermé sa plaie. Elle avait grossi comme une tumeur, et cette tumeur venait de crever, éclaboussant tout le monde. Il s'était mis à marcher comme il faisait presque toujours; et les yeux fixes devant lui, gesticulant, dans une frénésie de désespoir, avec des sanglots dans la gorge, des retours de haine contre lui-même, il parlait comme s'il eût confessé sa misère et la misère des siens, comme s'il eût jeté sa peine à l'air invisible et sourd où s'envolaient ses paroles.
Jean éperdu, et presque convaincu soudain par l'énergie aveugle de son frère, s'était adossé contre la porte derrière laquelle il devinait que leur mère les avait entendus.
Elle ne pouvait point sortir; il fallait passer par le salon. Elle n'était point revenue; donc elle n'avait pas osé.
Pierre tout à coup frappant du pied, cria:
--Tiens, je suis un cochon d'avoir dit ça!
Et il s'enfuit, nu-tête, dans l'escalier.
Le bruit de la grande porte de la rue, retombant avec fracas, réveilla Jean de la torpeur profonde où il était tombé. Quelques secondes s'étaient écoulées, plus longues que des heures, et son âme s'était engourdie dans un hébétement d'idiot. Il sentait bien qu'il lui faudrait penser tout à l'heure, et agir, mais il attendait, ne voulant même plus comprendre, savoir, se rappeler, par peur, par faiblesse, par lâcheté. Il était de la race des temporiseurs qui remettent toujours au lendemain; et quand il lui fallait, sur-le-champ, prendre une résolution, il cherchait encore, par instinct, à gagner quelques moments.
Mais le silence profond qui l'entourait maintenant, après les vociférations de Pierre, ce silence subit des murs, des meubles, avec cette lumière vive des six bougies et des deux lampes, l'effraya si fort tout à coup qu'il eut envie de se sauver aussi.
Alors il secoua sa pensée, il secoua son coeur, et il essaya de réfléchir.