Chapter 12
--Vous autres Français, vous ne tenez pas vos promesses.
Alors Pierre se leva, froissé à son tour, et le prenant d'un peu haut:
--Vous êtes injuste, père Marowsko. Pour se décider à ce que j'ai fait, il faut de puissants motifs; et vous devriez le comprendre. Au revoir. J'espère que je vous retrouverai plus raisonnable.
Et il sortit.
--Allons, pensait-il, personne n'aura pour moi un regret sincère.
Sa pensée cherchait, allant à tous ceux qu'il connaissait, ou qu'il avait connus, et elle retrouva, au milieu de tous les visages défilant dans son souvenir, celui de la fille de brasserie qui lui avait fait soupçonner sa mère.
Il hésita, gardant contre elle une rancune instinctive, puis soudain, se décidant, il pensa: «Elle avait raison, après tout.» Et il s'orienta pour retrouver sa rue.
La brasserie était, par hasard, remplie de monde et remplie aussi de fumée. Les consommateurs, bourgeois et ouvriers, car c'était un jour de fête, appelaient, riaient, criaient, et le patron lui-même servait, courant de table en table, emportant des bocks vides et les rapportant pleins de mousse.
Quand Pierre eut trouvé une place, non loin du comptoir, il attendit, espérant que la bonne le verrait et le reconnaîtrait.
Mais elle passait et repassait devant lui, sans un coup d'oeil, trottant menu sous ses jupes avec un petit dandinement gentil.
Il finit par frapper la table d'une pièce d'argent. Elle accourut:
--Que désirez-vous, Monsieur?
Elle ne le regardait pas, l'esprit perdu dans le calcul des consommations servies.
--Eh bien! fit-il, c'est comme ça qu'on dit bonjour à ses amis?
Elle fixa ses yeux sur lui, et d'une voix pressée:
--Ah! c'est vous. Vous allez bien. Mais je n'ai pas le temps aujourd'hui. C'est un bock que vous voulez?
--Oui, un bock.
Quand elle l'apporta, il reprit:
--Je viens te faire mes adieux. Je pars.
Elle répondit avec indifférence:
--Ah bah! Où allez-vous?
--En Amérique.
--On dit que c'est un beau pays.
Et rien de plus. Vraiment il fallait être bien malavisé pour lui parler ce jour-là. Il y avait trop de monde au café!
Et Pierre s'en alla vers la mer. En arrivant sur la jetée il vit la _Perle_ qui rentrait portant son père et le capitaine Beausire. Le matelot Papagris ramait; et les deux hommes, assis à l'arrière, fumaient leur pipe avec un air de parfait bonheur. Le docteur songea en les voyant passer: «Bienheureux les simples d'esprit.»
Et il s'assit sur un des bancs du brise-lames pour tâcher de s'engourdir dans une somnolence de brute.
Quand il rentra, le soir, à la maison, sa mère lui dit, sans oser lever les yeux sur lui:
--Il va te falloir un tas d'affaires pour partir, et je suis un peu embarrassée. Je t'ai commandé tantôt ton linge de corps et j'ai passé chez le tailleur pour les habits; mais n'as-tu besoin de rien autre, de choses que je ne connais pas, peut-être?
Il ouvrit la bouche pour dire: «Non, de rien.» Mais il songea qu'il lui fallait au moins accepter de quoi se vêtir décemment, et ce fut d'un ton très calme qu'il répondit:
--Je ne sais pas encore, moi; je m'informerai à la Compagnie.
Il s'informa, et on lui remit la liste des objets indispensables. Sa mère, en la recevant de ses mains, le regarda pour la première fois depuis bien longtemps, et elle avait au fond des yeux l'expression si humble, si douce, si triste, si suppliante des pauvres chiens battus qui demandent grâce.
Le 1er octobre, la _Lorraine_, venant de Saint-Nazaire, entra au port du Havre, pour en repartir le 7 du même mois à destination de New-York; et Pierre Roland dut prendre possession de la petite cabine flottante où serait désormais emprisonnée sa vie.
Le lendemain, comme il sortait, il rencontra dans l'escalier sa mère qui l'attendait et qui murmura d'une voix à peine intelligible.
--Tu ne veux pas que je t'aide à t'installer sur ce bateau?
--Non, merci, tout est fini.
Elle murmura:
--Je désire tant voir ta chambrette.
--Ce n'est pas la peine. C'est très laid et très petit.
Il passa, la laissant atterrée, appuyée au mur, et la face blême.
Or Roland, qui visita la _Lorraine_ ce jour-là même, ne parla pendant le dîner que de ce magnifique navire et s'étonna beaucoup que sa femme n'eût aucune envie de le connaître puisque leur fils allait s'embarquer dessus.
Pierre ne vécut guère dans sa famille pendant les jours qui suivirent. Il était nerveux, irritable, dur, et sa parole brutale semblait fouetter tout le monde. Mais la veille de son départ il parut soudain très changé, très adouci. Il demanda, au moment d'embrasser ses parents avant d'aller coucher à bord pour la première fois:
--Vous viendrez me dire adieu, demain sur le bateau?
Roland s'écria:
--Mais oui, mais oui, parbleu. N'est-ce pas, Louise?
--Mais certainement, dit-elle tout bas.
Pierre reprit:
--Nous partons à onze heures juste. Il faut être là-bas à neuf heures et demie au plus tard.
--Tiens! s'écria son père, une idée. En te quittant nous courrons bien vite nous embarquer sur la _Perle_ afin de t'attendre hors des jetées et de te voir encore une fois. N'est-ce pas, Louise?
--Oui, certainement.
Roland reprit:
--De cette façon, tu ne nous confondras pas avec la foule qui encombre le môle quand partent les transatlantiques. On ne peut jamais reconnaître les siens dans le tas. Ça te va?
--Mais oui, ça me va. C'est entendu.
Une heure plus tard il était étendu dans son petit lit marin, étroit et long comme un cercueil. Il y resta longtemps, les yeux ouverts, songeant à tout ce qui s'était passé depuis deux mois dans sa vie, et surtout dans son âme. À force d'avoir souffert et fait souffrir les autres, sa douleur agressive et vengeresse s'était fatiguée, comme une lame émoussée. Il n'avait presque plus le courage d'en vouloir à quelqu'un et de quoi que ce fût, et il laissait aller sa révolte à vau-l'eau à la façon de son existence. Il se sentait tellement las de lutter, las de frapper, las de détester, las de tout, qu'il n'en pouvait plus et tâchait d'engourdir son coeur dans l'oubli, comme on tombe dans le sommeil. Il entendait vaguement autour de lui les bruits nouveaux du navire, bruits légers, à peine perceptibles en cette nuit calme du port; et de sa blessure jusque-là si cruelle il ne sentait plus aussi que les tiraillements douloureux des plaies qui se cicatrisent.
Il avait dormi profondément quand le mouvement des matelots le tira de son repos. Il faisait jour, le train de marée arrivait au quai amenant les voyageurs de Paris.
Alors il erra sur le navire au milieu de ces gens affairés, inquiets, cherchant leurs cabines, s'appelant, se questionnant et se répondant au hasard, dans l'effarement du voyage commencé. Après qu'il eut salué le capitaine et serré la main de son compagnon le commissaire du bord, il entra dans le salon où quelques Anglais sommeillaient déjà dans les coins. La grande pièce aux murs de marbre blanc encadrés de filets d'or prolongeait indéfiniment dans les glaces la perspective de ses longues tables flanquées de deux lignes illimitées de sièges tournants, en velours grenat. C'était bien là le vaste hall flottant et cosmopolite où devaient manger en commun les gens riches de tous les continents. Son luxe opulent était celui des grands hôtels, des théâtres, des lieux publics, le luxe imposant et banal qui satisfait l'oeil des millionnaires. Le docteur allait passer dans la partie du navire réservée à la seconde classe, quand il se souvint qu'on avait embarqué la veille au soir un grand troupeau d'émigrants, et il descendit dans l'entrepont. En y pénétrant, il fut saisi par une odeur nauséabonde d'humanité pauvre et malpropre, puanteur de chair nue plus écoeurante que celle du poil ou de la laine des bêtes. Alors, dans une sorte de souterrain obscur et bas, pareil aux galeries des mines, Pierre aperçut des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants étendus sur des planches superposées ou grouillant par tas sur le sol. Il ne distinguait point les visages mais voyait vaguement cette foule sordide en haillons, cette foule de misérables vaincus par la vie, épuisés, écrasés, partant avec une femme maigre et des enfants exténués pour une terre inconnue, où ils espéraient ne point mourir de faim, peut-être.
Et songeant au travail passé, au travail perdu, aux efforts stériles, à la lutte acharnée, reprise chaque jour en vain, à l'énergie dépensée par ces gueux, qui allaient recommencer encore, sans savoir où, cette existence d'abominable misère, le docteur eut envie de leur crier: «Mais foutez-vous donc à l'eau avec vos femelles et vos petits!» Et son coeur fut tellement étreint par la pitié qu'il s'en alla, ne pouvant supporter leur vue.
Son père, sa mère, son frère et Mme Rosémilly l'attendaient déjà dans sa cabine.
--Si tôt, dit-il.
--Oui, répondit Mme Roland d'une voix tremblante, nous voulions avoir le temps de te voir un peu.
Il la regarda. Elle était en noir, comme si elle eût porté un deuil, et il s'aperçut brusquement que ses cheveux, encore gris le mois dernier, devenaient tout blancs à présent.
Il eut grand'peine à faire asseoir les quatre personnes dans sa petite demeure, et il sauta sur son lit. Par la porte restée ouverte on voyait passer une foule nombreuse comme celle d'une rue un jour de fête, car tous les amis des embarqués et une armée de simples curieux avaient envahi l'immense paquebot. On se promenait dans les couloirs, dans les salons, partout, et des têtes s'avançaient jusque dans la chambre tandis que des voix murmuraient au dehors: «C'est l'appartement du docteur.»
Alors Pierre poussa la porte; mais dès qu'il se sentit enfermé avec les siens, il eut envie de la rouvrir, car l'agitation du navire trompait leur gêne et leur silence.
Mme Rosémilly voulut enfin parler:
--Il vient bien peu d'air par ces petites fenêtres, dit-elle.
--C'est un hublot, répondit Pierre.
Il en montra l'épaisseur qui rendait le verre capable de résister aux chocs les plus violents, puis il expliqua longuement le système de fermeture. Roland à son tour demanda:
--Tu as ici même la pharmacie?
Le docteur ouvrit une armoire et fit voir une bibliothèque de fioles qui portaient des noms latins sur des carrés de papier blanc.
Il en prit une pour énumérer les propriétés de la matière qu'elle contenait, puis une seconde, puis une troisième, et il fit un vrai cours de thérapeutique qu'on semblait écouter avec grande attention.
Roland répétait en remuant la tête:
--Est-ce intéressant cela!
On frappa doucement contre la porte.
--Entrez! cria Pierre.
Et le capitaine Beausire parut.
Il dit, en tendant la main:
--Je viens tard parce que je n'ai pas voulu gêner vos épanchements.
Il dut aussi s'asseoir sur le lit. Et le silence recommença.
Mais, tout à coup, le capitaine prêta l'oreille. Des commandements lui parvenaient à travers la cloison, et il annonça:
--Il est temps de nous en aller si nous voulons embarquer dans la _Perle_ pour vous voir encore à la sortie, et vous dire adieu en pleine mer.
Roland père y tenait beaucoup, afin d'impressionner les voyageurs de la _Lorraine_ sans doute, et il se leva avec empressement:
--Allons, adieu, mon garçon.
Il embrassa Pierre sur ses favoris, puis rouvrit la porte.
Mme Roland ne bougeait point et demeurait les yeux baissés, très pâle.
Sou mari lui toucha le bras:
--Allons, dépêchons-nous, nous n'avons pas une minute à perdre.
Elle se dressa, fit un pas vers son fils et lui tendit, l'une après l'autre, deux joues de cire blanche, qu'il baisa sans dire un mot. Puis il serra la main de Mme Rosémilly, et celle de son frère en lui demandant:
--À quand ton mariage?
--Je ne sais pas encore au juste. Nous le ferons coïncider avec un de tes voyages.
Tout le monde enfin sortit de la chambre et remonta sur le pont encombré de public, de porteurs de paquets et de marins.
La vapeur ronflait dans le ventre énorme du navire qui semblait frémir d'impatience.
--Adieu, dit Roland toujours pressé.
--Adieu, répondit Pierre debout au bord d'un des petits ponts de bois qui faisaient communiquer la _Lorraine_ avec le quai.
Il serra de nouveau toutes les mains et sa famille s'éloigna.
--Vite, vite, en voiture! criait le père.
Un fiacre les attendait qui les conduisit à l'avant-port où Papagris tenait la _Perle_ toute prête à prendre le large.
Il n'y avait aucun souffle d'air; c'était un de ces jours secs et calmes d'automne, où la mer polie semble froide et dure comme de l'acier.
Jean saisit un aviron, le matelot borda l'autre et ils se mirent à ramer. Sur le brise-lames, sur les jetées, jusque sur les parapets de granit, une foule innombrable, remuante et bruyante, attendait la _Lorraine_.
La _Perle_ passa entre ces deux vagues humaines et fut bientôt hors du môle.
Le capitaine Beausire, assis entre les deux femmes, tenait la barre et il disait:
--Vous allez voir que nous nous trouverons juste sur sa route, mais là, juste.
Et les deux rameurs tiraient de toute leur force pour aller le plus loin possible. Tout à coup Roland s'écria:
--La voilà. J'aperçois sa mâture et ses deux cheminées. Elle sort du bassin.
--Hardi! les enfants, répétait Beausire.
Mme Roland prit son mouchoir dans sa poche et le posa sur ses yeux.
Roland était debout, cramponné au mât; il annonçait:
--En ce moment elle évolue dans l'avant-port... Elle ne bouge plus... Elle se remet en mouvement... Elle a dû prendre son remorqueur... Elle marche... bravo!... Elle s'engage dans les jetées!... Entendez-vous la foule qui crie... bravo!... c'est le _Neptune_ qui la tire... je vois son avant maintenant... la voilà, la voilà... Nom de Dieu, quel bateau! Nom de Dieu! regardez donc!...
Mme Rosémilly et Beausire se retournèrent; les deux hommes cessèrent de ramer; seule Mme Roland ne remua point.
L'immense paquebot, traîné par un puissant remorqueur qui avait l'air, devant lui, d'une chenille, sortait lentement et royalement du port. Et le peuple havrais massé sur les môles, sur la plage, aux fenêtres, emporté soudain par un élan patriotique se mit à crier: «Vive la _Lorraine_!» acclamant et applaudissant ce départ magnifique, cet enfantement d'une grande ville maritime qui donnait à la mer sa plus belle fille.
Mais Elle, dès qu'elle eut franchi l'étroit passage enfermé entre deux murs de granit, se sentant libre enfin, abandonna son remorqueur, et elle partit toute seule comme un énorme monstre courant sur l'eau.
--La voilà... la voilà!... criait toujours Roland. Elle vient droit, sur nous.
Et Beausire, radieux, répétait:
--Qu'est-ce que je vous avais promis, hein? Est-ce que je connais leur route?
Jean, tout bas, dit à sa mère:
--Regarde, maman, elle approche.
Et Mme Roland découvrit ses yeux aveuglés par les larmes.
La _Lorraine_ arrivait, lancée à toute vitesse dès sa sortie du port, par ce beau temps clair, calme. Beausire, la lunette braquée, annonça:
--Attention! M. Pierre est à l'arrière, tout seul, bien en vue. Attention!
Haut comme une montagne et rapide comme un train, le navire, maintenant, passait presque à toucher la _Perle_.
Et Mme Roland, éperdue, affolée, tendit les bras vers lui, et elle vit son fils, son fils Pierre, coiffé de sa casquette galonnée, qui lui jetait à deux mains des baisers d'adieu.
Mais il s'en allait, il fuyait, disparaissait, devenu déjà tout petit, effacé comme une tache imperceptible sur le gigantesque bâtiment. Elle s'efforçait de le reconnaître encore et ne le distinguait plus.
Jean lui avait pris la main:
--Tu as vu? dit-il.
--Oui, j'ai vu. Comme il est bon!
Et on retourna vers la ville.
--Cristi! ça va vite, déclarait Roland avec une conviction enthousiaste.
Le paquebot, en effet, diminuait de seconde en seconde comme s'il eût fondu dans l'Océan. Mme Roland tournée vers lui le regardait s'enfoncer à l'horizon vers une terre inconnue, à l'autre bout du monde. Sur ce bateau que rien ne pouvait arrêter, sur ce bateau qu'elle n'apercevrait plus tout à l'heure, était son fils, son pauvre fils. Et il lui semblait que la moitié de son coeur s'en allait avec lui, il lui semblait aussi que sa vie était finie, il lui semblait encore qu'elle ne reverrait jamais plus son enfant.
--Pourquoi pleures-tu, demanda son mari, puisqu'il sera de retour avant un mois?
Elle balbutia:
--Je ne sais pas. Je pleure parce que j'ai mal.
Lorsqu'ils furent revenus à terre, Beausire les quitta tout de suite pour aller déjeuner chez un ami. Alors Jean partit en avant avec Mme Rosémilly, et Roland dit à sa femme:
--Il a une belle tournure, tout de même, notre Jean.
--Oui, répondit la mère.
Et comme elle avait l'âme trop troublée pour songer à ce qu'elle disait, elle ajouta:
--Je suis bien heureuse qu'il épouse Mme Rosémilly.
Le bonhomme fut stupéfait:
--Ah bah! Comment? Il va épouser Mme Rosémilly?
--Mais oui. Nous comptions te demander ton avis aujourd'hui même.
--Tiens! tiens! Y a-t-il longtemps qu'il est question de cette affaire-là?
--Oh! non. Depuis quelques jours seulement. Jean voulait être sûr d'être agréé par elle avant de te consulter.
Roland se frottait les mains:
--Très bien, très bien. C'est parfait. Moi je l'approuve absolument.
Comme ils allaient quitter le quai et prendre le boulevard François Ier, sa femme se retourna encore une fois pour jeter un dernier regard sur la haute mer; mais elle ne vit plus rien qu'une petite fumée grise, si lointaine, si légère qu'elle avait l'air d'un peu de brume.
FIN