Chapter 11
Et tous les reproches qu'il s'était faits d'avoir dit l'horrible chose l'assaillirent de nouveau, lui serrant la gorge et lui fermant la bouche, l'empêchant de manger et de parler.
Il était envahi maintenant par un besoin de fuir intolérable, de quitter cette maison qui n'était plus sienne, ces gens qui ne tenaient plus à lui que par d'imperceptibles liens. Et il aurait voulu partir sur l'heure, n'importe où, sentant que c'était fini, qu'il ne pouvait plus rester près d'eux, qu'il les torturerait toujours malgré lui, rien que par sa présence, et qu'ils lui feraient souffrir sans cesse un insoutenable supplice.
Jean parlait, causait avec Roland. Pierre n'écoutant pas, n'entendait point. Il crut sentir cependant une intention dans la voix de son frère et prit garde au sens des paroles.
Jean disait:
--Ce sera, paraît-il, le plus beau bâtiment de leur flotte On parle de six mille cinq cents tonneaux. Il fera son premier voyage le mois prochain.
Roland s'étonnait:
--Déjà! Je croyais qu'il ne serait pas en état de prendre la mer cet été.
--Pardon; on a poussé les travaux avec ardeur pour que la première traversée ait lieu avant l'automne. J'ai passé ce matin aux bureaux de la Compagnie et j'ai causé avec un des administrateurs.
--Ah! ah! lequel?
--M. Marchand, l'ami particulier du président du conseil d'administration.
--Tiens, tu le connais?
--Oui. Et puis j'avais un petit service à lui demander.
--Ah! alors tu me feras visiter en grand détail la _Lorraine_ dès qu'elle entrera dans le port, n'est-ce pas?
--Certainement, c'est très facile!
Jean paraissait hésiter, chercher ses phrases, poursuivre une introuvable transition. Il reprit:--En somme, c'est une vie très acceptable qu'on mène sur ces grands transatlantiques. On passe plus de la moitié des mois à terre dans deux villes superbes, New-York et le Havre, et le reste en mer avec des gens charmants. On peut même faire là des connaissances très agréables et très utiles pour plus tard, oui, très utiles, parmi les passagers. Songe que le capitaine, avec les économies sur le charbon, peut arriver à vingt-cinq mille francs par an, sinon plus ...
Roland fit un «bigre!» suivi d'un sifflement, qui témoignaient d'un profond respect pour la somme et pour le capitaine.
Jean reprit:
--Le commissaire de bord peut atteindre dix mille, et le médecin a cinq mille de traitement fixe, avec logement, nourriture, éclairage, chauffage, service, etc., etc. Ce qui équivaut à dix mille au moins, c'est très beau.
Pierre, qui avait levé les yeux, rencontra ceux de son frère, et le comprit.
Alors, après une hésitation, il demanda:
--Est-ce très difficile à obtenir, les places de médecin sur un transatlantique?
--Oui et non. Tout dépend des circonstances et des protections.
Il y eut un long silence, puis le docteur reprit:
--C'est le mois prochain que part la _Lorraine_?
--Oui, le sept. Et ils se turent.
Pierre songeait. Certes ce serait une solution s'il pouvait s'embarquer comme médecin sur ce paquebot. Plus tard on verrait; il le quitterait peut-être. En attendant il y gagnerait sa vie sans demander rien à sa famille. Il avait dû, l'avant-veille, vendre sa montre, car maintenant il ne tendait plus la main devant sa mère! Il n'avait donc aucune ressource, hors celle-là, aucun moyen de manger d'autre pain que le pain de la maison inhabitable, de dormir dans un autre lit, sous un autre toit. Il dit alors, en hésitant un peu:
--Si je pouvais, je partirais volontiers là-dessus, moi.
Jean demanda:
--Pourquoi ne pourrais-tu pas?
--Parce que je ne connais personne à la Compagnie transatlantique.
Roland demeurait stupéfait:
--Et tous tes beaux projets de réussite, que deviennent-ils?
Pierre murmura:
--Il y a des jours où il faut savoir tout sacrifier, et renoncer aux meilleurs espoirs. D'ailleurs, ce n'est qu'un début, un moyen d'amasser quelques milliers de francs pour m'établir ensuite.
Son père, aussitôt, fut convaincu:
--Ça, c'est vrai. En deux ans tu peux mettre de côté six ou sept mille francs, qui bien employés te mèneront loin. Qu'en penses-tu, Louise?
Elle répondit d'une voix basse, presque inintelligible:
--Je pense que Pierre a raison.
Roland s'écria:
--Mais je vais en parler à M. Poulin, que je connais beaucoup! Il est juge au tribunal de commerce et il s'occupe des affaires de la Compagnie. J'ai aussi M. Lenient, l'armateur, qui est intime avec un des vice-présidents.
Jean demandait à son frère:
--Veux-tu que je tâte aujourd'hui même M. Marchand?
--Oui, je veux bien.
Pierre reprit, après avoir songé quelques instants:
--Le meilleur moyen serait peut-être encore d'écrire à mes maîtres de l'Ecole de médecine qui m'avaient en grande estime. On embarque souvent sur ces bateaux-là des sujets médiocres. Des lettres très chaudes des professeurs Mas-Roussel, Rémusot, Flache et Borriquel enlèveraient la chose en une heure mieux que toutes les recommandations douteuses. Il suffirait de faire présenter ces lettres par ton ami M. Marchand au conseil d'administration.
Jean approuvait tout à fait:
--Ton idée est excellente, excellente!
Et il souriait, rassuré, presque content, sûr du succès, étant incapable de s'affliger longtemps.
--Tu vas leur écrire aujourd'hui même, dit-il.
--Tout à l'heure, tout de suite. J'y vais. Je ne prendrai pas de café ce matin, je suis trop nerveux.
Il se leva et sortit.
Alors Jean se tourna vers sa mère:
--Toi, maman, qu'est-ce que tu fais?
--Rien ... Je ne sais pas.
--Veux-tu venir avec moi jusque chez Mme Rosémilly?
--Mais ... oui ... oui ...
--Tu sais ... il est indispensable que j'y aille aujourd'hui.
--Oui ... oui ... C'est vrai.
--Pourquoi ça, indispensable?--demanda Roland, habitué d'ailleurs à ne jamais comprendre ce qu'on disait devant lui.
--Parce que je lui ai promis d'y aller.
--Ah! très bien. C'est différent, alors.
Et il se mit à bourrer sa pipe, tandis que la mère et le fils montaient l'escalier pour prendre leurs chapeaux.
Quand ils furent dans la rue, Jean lui demanda:
--Veux-tu mon bras, maman?
Il ne le lui offrait jamais, car ils avaient l'habitude de marcher côte à côte. Elle accepta et s'appuya sur lui.
Ils ne parlèrent point pendant quelque temps, puis il lui dit:
--Tu vois que Pierre consent parfaitement à s'en aller.
Elle murmura:
--Le pauvre garçon!
--Pourquoi ça, le pauvre garçon? Il ne sera pas malheureux du tout sur la _Lorraine_.
--Non ... je sais bien, mais je pense à tant de choses.
Longtemps elle songea, la tête baissée, marchant du même pas que son fils, puis avec cette voix bizarre qu'on prend par moments pour conclure une longue et secrète pensée:
--C'est vilain, la vie! Si on y trouve une fois un peu de douceur, on est coupable de s'y abandonner et on le paye bien cher plus tard.
Il dit, très bas:
--Ne parle plus de ça, maman.
--Est-ce possible? j'y pense tout le temps.
--Tu oublieras.
Elle se tut encore, puis, avec un regret profond:
--Ah! comme j'aurais pu être heureuse en épousant un autre homme!
A présent, elle s'exaspérait contre Roland, rejetant sur sa laideur, sur sa bêtise, sur sa gaucherie, sur la pesanteur de son esprit et l'aspect commun de sa personne toute la responsabilité de sa faute et de son malheur. C'était à cela, à la vulgarité de cet homme, qu'elle devait de l'avoir trompé, d'avoir désespéré un de ses fils et fait à l'autre la plus douloureuse confession dont pût saigner le coeur d'une mère.
Elle murmura: «C'est si affreux pour une jeune fille d'épouser un mari comme le mien.» Jean ne répondait pas. Il pensait à celui dont il avait cru jusqu'ici être le fils, et peut-être la notion confuse qu'il portait depuis longtemps de la médiocrité paternelle, l'ironie constante de son frère, l'indifférence dédaigneuse des autres et jusqu'au mépris de la bonne pour Roland avaient-ils préparé son âme à l'aveu terrible de sa mère. Il lui en coûtait moins d'être le fils d'un autre; et après la grande secousse d'émotion de la veille, s'il n'avait pas eu le contre-coup de révolte, d'indignation et de colère redouté par Mme Roland, c'est que depuis bien longtemps il souffrait inconsciemment de se sentir l'enfant de ce lourdaud bonasse.
Ils étaient arrivés devant la maison de Mme Rosémilly.
Elle habitait, sur la route de Sainte-Adresse, le deuxième étage d'une grande construction qui lui appartenait. De ses fenêtres on découvrait toute la rade du Havre.
En apercevant Mme Roland qui entrait la première, au lieu de lui tendre les mains comme toujours, elle ouvrit les bras et l'embrassa, car elle devinait l'intention de sa démarche.
Le mobilier du salon, en velours frappé, était toujours recouvert de housses. Les murs, tapissés de papier à fleurs, portaient quatre gravures achetées par le premier mari, le capitaine. Elles représentaient des scènes maritimes et sentimentales. On voyait sur la première la femme d'un pêcheur agitant un mouchoir sur une côte, tandis que disparaît à l'horizon la voile, qui emporte son homme. Sur la seconde, la même femme, à genoux sur la même côte, se tord les bras en regardant au loin, sous un ciel plein d'éclairs, sur une mer de vagues invraisemblables, la barque de l'époux qui va sombrer.
Les deux autres gravures représentaient des scènes analogues dans une classe supérieure de la société.
Une jeune femme blonde rêve, accoudée sur le bordage d'un grand paquebot qui s'en va. Elle regarde la côte déjà lointaine d'un oeil mouillé de larmes et de regrets.
Qui a-t-elle laissé derrière elle?
Puis, la même jeune femme assise près d'une fenêtre ouverte sur l'Océan est évanouie dans un fauteuil. Une lettre vient de tomber de ses genoux sur le tapis.
Il est donc mort, quel désespoir!
Les visiteurs, généralement, étaient émus et séduits par la tristesse banale de ces sujets transparents et poétiques. On comprenait tout de suite, sans explication, et sans recherche, et on plaignait les pauvres femmes, bien qu'on ne sût pas au juste la nature du chagrin de la plus distinguée. Mais ce doute même aidait à la rêverie. Elle avait dû perdre son fiancé! L'oeil, dès l'entrée, était attiré invinciblement vers ces quatre sujets et retenu comme par une fascination. Il ne s'en écartait que pour y revenir toujours, et toujours contempler les quatre expressions des deux femmes qui se ressemblaient comme deux soeurs. Il se dégageait surtout du dessin net, bien fini, soigné distingué à la façon, d'une gravure de mode, ainsi que du cadre bien luisant, une sensation de propreté et de rectitude qu'accentuait encore le reste de l'ameublement.
Les sièges demeuraient rangés suivant un ordre invariable, les uns contre la muraille, les autres autour du guéridon. Les rideaux blancs, immaculés, avaient des plis si droits et si réguliers qu'on avait envie de les friper un peu; et jamais un grain de poussière ne ternissait le globe où la pendule dorée, de style Empire, une mappemonde portée par Atlas agenouillé, semblait mûrir comme un melon d'appartement.
Les deux femmes en s'asseyant modifièrent un peu la place normale de leurs chaises.
--Vous n'êtes pas sortie aujourd'hui? demandait Mme Roland.
--Non. Je vous avoue que je suis un peu fatiguée.
Et elle rappela, comme pour en remercier Jean et sa mère, tout le plaisir qu'elle avait pris à cette excursion et à cette pêche.
--Vous savez, disait-elle, que j'ai mangé ce matin mes salicoques. Elles étaient délicieuses. Si vous voulez, nous recommencerons un jour ou l'autre cette partie-là ...
Le jeune homme l'interrompit:
--Avant d'en commencer une seconde, si nous terminions la première?
--Comment ça? Mais il me semble qu'elle est finie.
--Oh! Madame, j'ai fait, de mon côté, dans ce rocher de Saint-Jouin, une pêche que je veux aussi rapporter chez moi.
Elle prit un air naïf et malin:
--Vous? Quoi donc? Qu'est-ce que vous avez trouvé?
--Une femme! Et nous venons, maman et moi, vous demander si elle n'a pas changé d'avis ce matin.
Elle se mit à sourire:
--Non, Monsieur, je ne change jamais d'avis, moi.
Ce fut lui qui lui tendit alors sa main toute grande, où elle fit tomber la sienne d'un geste vif et résolu. Et il demanda:
--Le plus tôt possible, n'est-ce pas?
--Quand vous voudrez.
--Six semaines?
--Je n'ai pas d'opinion. Qu'en pense ma future belle-mère?
Mme Roland répondit avec un sourire un peu mélancolique:
--Oh! moi, je ne pense rien. Je vous remercie seulement d'avoir bien voulu Jean, car vous le rendrez très heureux.
--On fera ce qu'on pourra, maman.
Un peu attendrie, pour la première fois, Mme Rosémilly se leva et, prenant à pleins bras Mme Roland, l'embrassa longtemps comme un enfant; et sous cette caresse nouvelle une émotion puissante gonfla le coeur malade de la pauvre femme. Elle n'aurait pu dire ce qu'elle éprouvait. C'était triste et doux en même temps. Elle avait perdu un fils, un grand fils, et on lui rendait à la place une fille, une grande fille.
Quand elles se retrouvèrent face à face, sur leurs sièges, elles se prirent les mains, et restèrent ainsi, se regardant et se souriant, tandis que Jean semblait presque oublié d'elles.
Puis elles parlèrent d'un tas de choses auxquelles il fallait songer pour ce prochain mariage, et quand tout fut décidé, réglé, Mme Rosémilly parut soudain se souvenir d'un détail et demanda:
--Vous avez consulté M. Roland, n'est-ce pas?
La même rougeur couvrit soudain les joues de la mère et du fils. Ce fut la mère qui répondit:
--Oh! non, c'est inutile!
Puis elle hésita, sentant qu'une explication était nécessaire, et elle reprit:
--Nous faisons tout sans lui rien dire. Il suffit de lui annoncer ce que nous avons décidé.
Mme Rosémilly, nullement surprise, souriait, jugeant cela bien naturel, car le bonhomme comptait si peu.
Quand Mme Roland se retrouva dans la rue avec son fils:
--Si nous allions chez toi, dit-elle. Je voudrais bien me reposer.
Elle se sentait sans abri, sans refuge, ayant l'épouvante de sa maison.
Ils entrèrent chez Jean.
Dès qu'elle sentit la porte fermée derrière elle, elle poussa un gros soupir comme si cette serrure l'avait mise en sûreté; puis, au lieu de se reposer, comme elle l'avait dit, elle commença à ouvrir les armoires, à vérifier les piles de linge, le nombre des mouchoirs et des chaussettes. Elle changeait l'ordre établi pour chercher des arrangements plus harmonieux, qui plaisaient davantage à son oeil de ménagère; et quand elle eut disposé les choses à son gré, aligné les serviettes, les caleçons et les chemises sur leurs tablettes spéciales, divisé tout le linge en trois classes principales, linge de corps, linge de maison et linge de table, elle se recula pour contempler son oeuvre, et elle dit:
--Jean, viens donc voir comme c'est joli.
Il se leva et admira pour lui faire plaisir.
Soudain, comme il s'était rassis, elle s'approcha de son fauteuil à pas légers, par derrière, et, lui enlaçant le cou de son bras droit, elle l'embrassa en posant sur la cheminée un petit objet enveloppé dans un papier blanc, qu'elle tenait de l'autre main.
Il demanda:
--Qu'est-ce que c'est?
Comme elle ne répondait pas, il comprit, en reconnaissant la forme du cadre:
--Donne! dit-il.
Mais elle feignit de ne pas entendre, et retourna vers ses armoires. Il se leva, prit vivement cette relique douloureuse et, traversant l'appartement, alla l'enfermer à double tour, dans le tiroir de son bureau. Alors elle essuya du bout de ses doigts une larme au bord de ses yeux, puis elle dit, d'une voix un peu chevrotante:
--Maintenant, je vais voir si ta nouvelle bonne tient bien ta cuisine. Comme elle est sortie en ce moment, je pourrai tout inspecter pour me rendre compte.
IX
Les lettres de recommandation des professeurs Mas-Roussel, Rémusot, Flache et Borriquel, écrites dans les termes les plus flatteurs pour le Mme Pierre Roland, leur élève, avaient été soumises par M. Marchand au conseil de la Compagnie transatlantique, appuyées par MM. Poulin, juge au tribunal de commerce, Lenient, gros armateur, et Marival, adjoint au maire du Havre, ami particulier du capitaine Beausire.
Il se trouvait que le médecin de la _Lorraine_ n'était pas encore désigné, et Pierre eut la chance d'être nommé en quelques jours.
Le pli qui l'en prévenait lui fut remis par la bonne Joséphine, un matin, comme il finissait sa toilette.
Sa première émotion fut celle du condamné à mort à qui on annonce sa peine commuée; et il sentit immédiatement sa souffrance adoucie un peu par la pensée de ce départ et de cette vie calme, toujours bercée par l'eau qui roule, toujours errante, toujours fuyante.
Il vivait maintenant dans la maison paternelle en étranger muet et réservé. Depuis le soir où il avait laissé s'échapper devant son frère l'infâme secret découvert par lui, il sentait qu'il avait brisé les dernières attaches avec les siens. Un remords le harcelait d'avoir dit cette chose à Jean. Il se jugeait odieux, malpropre, méchant, et cependant il était soulagé d'avoir parlé.
Jamais il ne rencontrait plus le regard de sa mère ou le regard de son frère. Leurs yeux pour s'éviter avaient pris une mobilité surprenante et des ruses d'ennemis qui redoutent de se croiser. Toujours il se demandait: «Qu'a-t-elle pu dire à Jean? A-t-elle avoué ou a-t-elle nié? Que croit mon frère? Que pense-t-il d'elle, que pense-t-il de moi?» Il ne devinait pas et s'en exaspérait. Il ne leur parlait presque plus d'ailleurs, sauf devant Roland, afin d'éviter ses questions.
Quand il eut reçu la lettre lui annonçant sa nomination, il la présenta, le jour même, à sa famille. Son père, qui avait une grande tendance à se réjouir de tout, battit des mains. Jean répondit d'un ton sérieux, mais l'âme pleine de joie:
--Je te félicite de tout mon coeur, car je sais qu'il y avait beaucoup de concurrents. Tu dois cela certainement aux lettres de tes professeurs.
Et sa mère baissa la tête en murmurant:
--Je suis bien heureuse que tu aies réussi.
Il alla, après le déjeuner, aux bureaux de la Compagnie, afin de se renseigner sur mille choses; et il demanda le nom du médecin de la _Picardie_ qui devait partir le lendemain, pour s'informer près de lui de tous les détails de sa vie nouvelle et des particularités qu'il y devait rencontrer.
Le Mme Pirette étant à bord, il s'y rendit, et il fut reçu dans une petite chambre de paquebot par un jeune homme à barbe blonde qui ressemblait à son frère. Ils causèrent longtemps.
On entendait dans les profondeurs sonores de l'immense bâtiment une grande agitation confuse et continue, où la chute des marchandises entassées dans les cales se mêlait aux pas, aux voix, au mouvement des machines chargeant les caisses, aux sifflets des contremaîtres et à la rumeur des chaînes traînées ou enroulées sur les treuils par l'haleine rauque de la vapeur qui faisait vibrer un peu le corps entier du gros navire.
Mais lorsque Pierre eut quitté son collègue et se retrouva dans la rue, une tristesse nouvelle s'abattit sur lui, et l'enveloppa comme ces brumes qui courent sur la mer, venues du bout du monde et qui portent dans leur épaisseur insaisissable quelque chose de mystérieux et d'impur comme le souffle pestilentiel de terres malfaisantes et lointaines.
En ses heures de plus grande souffrance il ne s'était jamais senti plongé ainsi dans un cloaque de misère. C'est que la dernière déchirure était faite; il ne tenait plus à rien. En arrachant de son coeur les racines de toutes ses tendresses, il n'avait pas éprouvé encore cette détresse de chien perdu qui venait soudain de le saisir.
Ce n'était plus une douleur morale et torturante, mais l'affolement d'une bête sans abri, une angoisse matérielle d'être errant qui n'a plus de toit et que la pluie, le vent, l'orage, toutes les forces brutales du monde vont assaillir. En mettant le pied sur ce paquebot, en entrant dans cette chambrette balancée sur les vagues, la chair de l'homme qui a toujours dormi dans un lit immobile et tranquille s'était révoltée contre l'insécurité de tous les lendemains futurs. Jusqu'alors elle s'était sentie protégée, cette chair, par le mur solide enfoncé dans la terre qui le tient, et par la certitude du repos à la même place, sous le toit qui résiste au vent. Maintenant, tout ce qu'on aime braver dans la chaleur du logis fermé deviendrait un danger et une constante souffrance.
Plus de sol sous les pas, mais la mer qui roule, qui gronde et engloutit. Plus d'espace autour de soi, pour se promener, courir, se perdre par les chemins, mais quelques mètres de planches pour marcher comme un condamné au milieu d'autres prisonniers. Plus d'arbres, de jardins, de rues, de maisons, rien que de l'eau et des nuages. Et sans cesse il sentirait remuer ce navire sous ses pieds. Les jours d'orage il faudrait s'appuyer aux cloisons, s'accrocher aux portes, se cramponner aux bords de la couchette étroite pour ne point rouler par terre. Les jours de calme il entendrait la trépidation ronflante de l'hélice et sentirait fuir ce bateau qui le porte, d'une fuite continue, régulière, exaspérante.
Et il se trouvait condamné à cette vie de forçat vagabond, uniquement parce que sa mère s'était livrée aux caresses d'un homme.
Il allait devant lui, défaillant à présent sous la mélancolie désolée des gens qui vont s'expatrier.
Il ne se sentait plus au coeur ce mépris hautain, cette haine dédaigneuse pour les inconnus qui passent, mais une triste envie de leur parler, de leur dire qu'il allait quitter la France, d'être écouté et consolé. C'était, au fond de lui, un besoin honteux de pauvre qui va tendre la main, un besoin timide et fort de sentir quelqu'un souffrir de son départ.
Il songea à Marowsko. Seul le vieux Polonais l'aimait assez pour ressentir une vraie et poignante émotion; et le docteur se décida tout de suite à l'aller voir.
Quand il entra dans la boutique, le pharmacien, qui pilait des poudres au fond d'un mortier de marbre, eut un petit tressaillement et quitta sa besogne:
--On ne vous aperçoit plus jamais? dit-il.
Le jeune homme expliqua qu'il avait eu à entreprendre des démarches nombreuses, sans en dévoiler le motif, et il s'assit en demandant:
--Eh bien! les affaires vont-elles?
Elles n'allaient pas, les affaires. La concurrence était terrible, le malade rare et pauvre dans ce quartier travailleur. On n'y pouvait vendre que des médicaments à bon marché; et les médecins n'y ordonnaient point ces remèdes rares et compliqués sur lesquels on gagne cinq cents pour cent. Le bonhomme conclut:
--Si ça dure encore trois mois comme ça, il faudra fermer boutique. Si je ne comptais pas sur vous, mon bon docteur, je me serais déjà mis à cirer des bottes.
Pierre sentit son coeur se serrer, et il se décida brusquement à porter le coup, puisqu'il le fallait:
--Oh! moi... moi... je ne pourrai plus vous être d'aucun secours. Je quitte le Havre au commencement du mois prochain.
Marowsko ôta ses lunettes, tant son émotion fut vive:
--Vous... vous... qu'est-ce que vous dites là?
--Je dis que je m'en vais, mon pauvre ami.
Le vieux demeurait atterré, sentant crouler son dernier espoir, et il se révolta soudain contre cet homme qu'il avait suivi, qu'il aimait, en qui il avait eu tant de confiance, et qui l'abandonnait ainsi.
Il bredouilla:
--Mais vous n'allez pas me trahir à votre tour, vous?
Pierre se sentait tellement attendri qu'il avait envie de l'embrasser:
--Mais je ne vous trahis pas. Je n'ai point trouvé à me caser ici et je pars comme médecin sur un paquebot transatlantique.
--Oh! monsieur Pierre! Vous m'aviez si bien promis de m'aider à vivre!
--Que voulez-vous! Il faut que je vive moi-même. Je n'ai pas un sou de fortune.
Marowsko répétait:
--C'est mal, c'est mal, ce que vous faites. Je n'ai plus qu'à mourir de faim, moi. À mon âge, c'est fini. C'est mal. Vous abandonnez un pauvre vieux qui est venu pour vous suivre. C'est mal.
Pierre voulait s'expliquer, protester, donner ses raisons, prouver qu'il n'avait pu faire autrement; le Polonais n'écoutait point, révolté de cette désertion, et il finit par dire, faisant allusion sans doute à des événements politiques: