Chapter 10
Jamais il n'avait rencontré une difficulté dans sa vie. Il est des hommes qui se laissent aller comme l'eau qui coule. Il avait fait ses classes avec soin, pour n'être pas puni, et terminé ses études de droit avec régularité parce que son existence était calme. Toutes les choses du monde lui paraissaient naturelles sans éveiller autrement son attention. Il aimait l'ordre, la sagesse, le repos par tempérament, n'ayant point de replis dans l'esprit; et il demeurait, devant cette catastrophe, comme un homme qui tombe à l'eau sans avoir jamais nagé.
Il essaya de douter d'abord. Son frère avait menti par haine, et par jalousie?
Et pourtant, comment aurait-il été assez misérable pour dire de leur mère une chose pareille s'il n'avait pas été lui-même égaré par le désespoir? Et puis Jean gardait dans l'oreille, dans le regard, dans les nerfs, jusque dans le fond de la chair, certaines paroles, certains cris de souffrance, des intonations et des gestes de Pierre, si douloureux qu'ils étaient irrésistibles, aussi irrécusables que la certitude.
Il demeurait trop écrasé pour faire un mouvement ou pour avoir une volonté. Sa détresse devenait intolérable; et il sentait que, derrière la porte, sa mère était là qui avait tout entendu et qui attendait.
Que faisait-elle? Pas un mouvement, pas un frisson, pas un souffle, pas un soupir ne révélait la présence d'un être derrière cette planche. Se serait-elle sauvée? Mais par où? Si elle s'était sauvée ... elle avait donc sauté de la fenêtre dans la rue!
Un sursaut de frayeur le souleva, si prompt et si dominateur qu'il enfonça plutôt qu'il n'ouvrit la porte et se jeta dans sa chambre.
Elle semblait vide. Une seule bougie l'éclairait, posée sur la commode.
Jean s'élança vers la fenêtre, elle était fermée, avec les volets clos. Il se retourna, fouillant les coins noirs de son regard anxieux, et il s'aperçut que les rideaux du lit avaient été tirés. Il y courut et les ouvrit. Sa mère était étendue sur sa couche, la figure enfouie dans l'oreiller qu'elle avait ramené de ses deux mains crispées sur sa tête, pour ne plus entendre.
Il la crut d'abord étouffée. Puis, l'ayant saisie par les épaules, il la retourna sans qu'elle lâchât l'oreiller qui lui cachait le visage et qu'elle mordait pour ne pas crier.
Mais le contact de ce corps raidi, de ces bras crispés, lui communiqua la secousse de son indicible torture. L'énergie et la force dont elle retenait avec ses doigts et avec ses dents la toile gonflée de plumes, sur sa bouche, sur ses yeux et sur ses oreilles pour qu'il ne la vît point et ne lui parlât pas, lui fit deviner, par la commotion qu'il reçut, jusqu'à quel point on peut souffrir. Et son coeur, son simple coeur, fut déchiré de pitié. Il n'était pas un juge, lui, même un juge miséricordieux, il était un homme plein de faiblesse et un fils plein de tendresse. Il ne se rappela rien de ce que l'autre lui avait dit, il ne raisonna pas et ne discuta point, il toucha seulement de ses deux mains le corps inerte de sa mère, et ne pouvant arracher l'oreiller de sa figure, il cria, en baisant sa robe:
--Maman, maman, ma pauvre maman, regarde-moi!
Elle aurait semblé morte si tous ses membres n'eussent été parcourus d'un frémissement presque insensible, d'une vibration de corde tendue. Il répétait:
--Maman, maman, écoute-moi. Ça n'est pas vrai. Je sais bien que ça n'est pas vrai.
Elle eut un spasme, une suffocation, puis tout à coup elle sanglota dans l'oreiller. Alors tous ses nerfs se détendirent, ses muscles raidis s'amollirent, ses doigts s'entr'ouvrant lâchèrent la toile; et il lui découvrit la face.
Elle était toute pâle, toute blanche, et de ses paupières fermées on voyait couler des gouttes d'eau. L'ayant enlacée par le cou, il lui baisa les yeux, lentement, par grands baisers désolés qui se mouillaient à ses larmes, et il disait toujours:
--Maman, ma chère maman, je sais bien que ça n'est pas vrai. Ne pleure pas, je le sais! Ça n'est pas vrai!
Elle se souleva, s'assit, le regarda, et avec un de ces efforts de courage qu'il faut, en certains cas, pour se tuer, elle lui dit:
--Non, c'est vrai, mon enfant.
Et ils restèrent sans paroles, l'un devant l'autre. Pendant quelques instants encore elle suffoqua, tendant la gorge, en renversant la tête pour respirer, puis elle se vainquit de nouveau et reprit:
--C'est vrai, mon enfant. Pourquoi mentir? C'est vrai. Tu ne me croirais pas, si je mentais.
Elle avait l'air d'une folle. Saisi de terreur, il tomba à genoux près du lit en murmurant:
--Tais-toi, maman, tais-toi.
Elle s'était levée, avec une résolution et une énergie effrayantes.
--Mais je n'ai plus rien à te dire, mon enfant, adieu.
Et elle marcha vers la porte.
Il la saisit à pleins bras, criant:
--Qu'est-ce que tu fais, maman, où vas-tu?
--Je ne sais pas ... est-ce que je sais ... je n'ai plus rien à faire ... puisque je suis toute seule.
Elle se débattait pour s'échapper. La retenant, il ne trouvait qu'un mot à lui répéter:
--Maman ... maman ... maman...
Et elle disait dans ses efforts pour rompre cette étreinte:
--Mais non, mais non, je ne suis plus la mère maintenant, je ne suis plus rien pour toi, pour personne, plus rien, plus rien! Tu n'as plus ni père ni mère, mon pauvre enfant ... adieu.
Il comprit brusquement que s'il la laissait partir il ne la reverrait jamais, et, l'enlevant, il la porta sur un fauteuil, l'assit de force, puis s'agenouillant et formant une chaîne de ses bras:
--Tu ne sortiras point d'ici, maman; moi je t'aime, et je te garde. Je te garde toujours, tu es à moi.
Elle murmura d'une voix accablée:
--Non, mon pauvre garçon, ça n'est plus possible. Ce soir tu pleures, et demain tu me jetterais dehors. Tu ne me pardonnerais pas non plus.
Il répondit avec un si grand élan de si sincère amour:--Oh! moi? moi? Comme tu me connais peu!--qu'elle poussa un cri, lui prit la tête par les cheveux, à pleines mains, l'attira avec violence et le baisa éperdument à travers la figure.
Puis elle demeura immobile, la joue contre la joue de son fils, sentant, à travers sa barbe, la chaleur de sa chair; et elle lui dit, tout bas, dans l'oreille:
--Non, mon petit Jean. Tu ne me pardonnerais pas demain. Tu le crois et tu te trompes. Tu m'as pardonné ce soir, et ce pardon-là m'a sauvé la vie; mais il ne faut plus que tu me voies.
Il répéta, en l'étreignant:
--Maman, ne dis pas ça!
--Si, mon petit, il faut que je m'en aille.
Je ne sais pas où, ni comment je m'y prendrai, ni ce que je dirai, mais il le faut. Je n'oserais plus te regarder, ni t'embrasser, comprends-tu?
Alors, à son tour, il lui dit, tout bas, dans l'oreille:
--Ma petite mère, tu resteras, parce je le veux, parce que j'ai besoin de toi. Et tu vas me jurer de m'obéir, tout de suite.
--Non, mon enfant.
--Oh! maman, il le faut, tu entends. Il le faut.
--Non, mon enfant, c'est impossible. Ce serait nous condamner tous à l'enfer. Je sais ce que c'est, moi, que ce supplice-là, depuis un mois. Tu es attendri, mais quand ce sera passé, quand tu me regarderas comme me regarde Pierre, quand tu te rappelleras ce que je t'ai dit! ... Oh! ... mon petit Jean, songe ... songe que je suis ta mère! ...
--Je ne veux pas que tu me quittes, maman. Je n'ai que toi.
--Mais pense, mon fils, que nous ne pourrons plus nous voir sans rougir tous les deux, sans que je me sente mourir de honte et sans que tes yeux fassent baisser les miens.
--Ça n'est pas vrai, maman.
--Oui, oui, oui, c'est vrai! Oh! j'ai compris, va, toutes les luttes de ton pauvre frère, toutes, depuis le premier jour. Maintenant, lorsque je devine son pas dans la maison, mon coeur saute à briser ma poitrine, lorsque j'entends sa voix, je sens que je vais m'évanouir. Je t'avais encore, toi! Maintenant, je ne t'ai plus. Oh! mon petit Jean, crois-tu que je pourrais vivre entre vous deux?
--Oui, maman. Je t'aimerai tant que tu n'y penseras plus.
--Oh! oh! comme si c'était possible!
--Oui, c'est possible.
--Comment veux-tu que je n'y pense plus entre ton frère et toi? Est-ce que vous n'y penserez plus, vous?
--Moi. Je te le jure!
--Mais tu y penseras à toutes les heures du jour.
--Non, je te le jure. Et puis, écoute: si tu pars, je m'engage et je me fais tuer.
Elle fut bouleversée par cette menace puérile et étreignit Jean en le caressant avec une tendresse passionnée. Il reprit:
--Je t'aime plus que tu ne crois, va, bien plus, bien plus. Voyons, sois raisonnable. Essaye de rester seulement huit jours. Veux-tu me promettre huit jours? Tu ne peux pas me refuser ça?
Elle posa ses deux mains sur les épaules de Jean, et le tenant à la longueur de ses bras:
--Mon enfant ... tâchons d'être calmes et de ne pas nous attendrir. Laisse-moi te parler d'abord. Si je devais une seule fois entendre sur tes lèvres ce que j'entends depuis un mois dans la bouche de ton frère, si je devais une seule fois voir dans tes yeux ce que je lis dans les siens, si je devais deviner rien que par un mot ou par un regard que je te suis odieuse comme à lui ... une heure après, tu entends, une heure après ... je serais partie pour toujours.
--Maman, je te jure ...
--Laisse-moi parler ... Depuis un mois j'ai souffert tout ce qu'une créature peut souffrir. A partir du moment où j'ai compris que ton frère, que mon autre fils me soupçonnait, et qu'il devinait, minute par minute, la vérité, tous les instants de ma vie ont été un martyre qu'il est impossible de t'exprimer.
Elle avait une voix si douloureuse que la contagion de sa torture emplit de larmes les yeux de Jean.
Il voulut l'embrasser, mais elle le repoussa.
--Laisse-moi ... écoute ... j'ai encore tant de choses à te dire pour que tu comprennes ... mais tu ne comprendras pas ... c'est que ... si je devais rester ... il faudrait ... Non, je ne peux pas! ...
--Dis, maman, dis.
--Eh bien! oui. Au moins je ne t'aurai pas trompé ... Tu veux que je reste avec toi, n'est-ce pas? Pour cela, pour que nous puissions nous voir encore, nous parler, nous rencontrer toute la journée dans la maison, car je n'ose plus ouvrir une porte dans la peur de trouver ton frère derrière elle, pour cela il faut, non pas que tu me pardonnes,--rien ne fait plus de mal qu'un pardon,--mais que tu ne m'en veuilles pas de ce que j'ai fait ... Il faut que tu te sentes assez fort, assez différent de tout le monde pour te dire que tu n'es pas le fils de Roland, sans rougir de cela et sans me mépriser! ... Moi j'ai assez souffert ... j'ai trop souffert, je ne peux plus, non, je ne peux plus! Et ce n'est pas d'hier, va, c'est de longtemps ... Mais tu ne pourras jamais comprendre ça, toi! Pour que nous puissions encore vivre ensemble, et nous embrasser, mon petit Jean, dis-toi bien que si j'ai été la maîtresse de ton père, j'ai été encore plus sa femme, sa vraie femme, que je n'en ai pas honte au fond du coeur, que je ne regrette rien, que je l'aime encore tout mort qu'il est, que je l'aimerai toujours, que je n'ai aimé que lui, qu'il a été toute ma vie, toute ma joie, tout mon espoir, toute ma consolation, tout, tout, tout pour moi, pendant si longtemps! Écoute, mon petit, devant Dieu qui m'entend, je n'aurais jamais rien eu de bon dans l'existence, si je ne l'avais pas rencontré, jamais rien, pas une tendresse, pas une douceur, pas une de ces heures qui nous font tant regretter de vieillir, rien! Je lui dois tout! Je n'ai eu que lui au monde, et puis vous deux, ton frère et toi. Sans vous ce serait vide, noir et vide comme la nuit. Je n'aurais jamais aimé rien, rien connu, rien désiré, je n'aurais pas seulement pleuré, car j'ai pleuré, mon petit Jean. Oh! oui, j'ai pleuré, depuis que nous sommes venus ici. Je m'étais donnée à lui tout entière, corps et âme, pour toujours, avec bonheur, et pendant plus de dix ans j'ai été sa femme comme il a été mon mari devant Dieu qui nous avait faits l'un pour l'autre. Et puis, j'ai compris qu'il m'aimait moins. Il était toujours bon et prévenant, mais je n'étais plus pour lui ce que j'avais été. C'était fini! Oh! que j'ai pleuré! ... Comme c'est misérable et trompeur, la vie!.. Il n'y a rien qui dure ... Et nous sommes arrivés ici; et jamais je ne l'ai plus revu, jamais il n'est venu ... Il promettait dans toutes ses lettres! ... Je l'attendais toujours! ... et je ne l'ai plus revu! ... et voilà qu'il est mort! ... Mais il nous aimait encore puisqu'il a pensé à toi. Moi je l'aimerai jusqu'à mon dernier soupir, et je ne le renierai jamais, et je t'aime parce que tu es son enfant, et je ne pourrais pas avoir honte de lui devant toi! Comprends-tu? je ne pourrais pas! Si tu veux que je reste, il faut que tu acceptes d'être son fils et que nous parlions de lui quelquefois, et que tu l'aimes un peu, et que nous pensions à lui quand nous nous regarderons. Si tu ne veux pas, si tu ne peux pas, adieu, mon petit, il est impossible que nous restions ensemble maintenant! je ferai ce que tu décideras: Jean répondit d'une voix douce:
--Reste, maman.
Elle le serra dans ses bras et se remit à pleurer; puis elle reprit, la joue contre sa joue:
--Oui, mais Pierre? Qu'allons-nous devenir avec lui?
Jean murmura:
--Nous trouverons quelque chose. Tu ne peux plus vivre auprès de lui.
Au souvenir de l'aîné elle fut crispée d'angoisse.
--Non, je ne puis plus, non! non!
Et se jetant sur le coeur de Jean, elle s'écria, l'âme en détresse:
--Sauve-moi de lui, toi, mon petit, sauve-moi, fais quelque chose, je ne sais pas ... trouve ... sauve-moi!
--Oui, maman, je chercherai.
--Tout de suite ... il faut ... Tout de suite ... ne me quitte pas! J'ai si peur de lui ... si peur!
--Oui, je trouverai. Je te promets.
--Oh! mais vite, vite! Tu ne comprends pas ce qui se passe en moi quand je le vois.
Puis elle lui murmura tout bas, dans l'oreille:
--Garde-moi ici, chez toi.
Il hésita, réfléchit et comprit, avec son bon sens positif, le danger de cette combinaison.
Mais il dut raisonner longtemps, discuter, combattre avec des arguments précis son affolement et sa terreur.
--Seulement ce soir, disait-elle, seulement cette nuit. Tu feras dire demain à Roland que je me suis trouvée malade.
--Ce n'est pas possible, puisque Pierre est rentré. Voyons, aie du courage. J'arrangerai tout, je te le promets, dès demain. Je serai à neuf heures à la maison. Voyons, mets ton chapeau. Je vais te reconduire.
--Je ferai ce que tu voudras, dit-elle avec un abandon enfantin, craintif et reconnaissant.
Elle essaya de se lever; mais la secousse avait été trop forte; elle ne pouvait encore se tenir sur ses jambes.
Alors il lui fit boire de l'eau sucrée, respirer de l'alcali, et il lui lava les tempes avec du vinaigre. Elle se laissait faire, brisée et soulagée comme après un accouchement.
Elle put enfin marcher et prit son bras. Trois heures sonnaient quand ils passèrent à l'hôtel de ville.
Devant la porte de leur logis il l'embrassa et lui dit: «Adieu, maman, bon courage.»
Elle monta, à pas furtifs, l'escalier silencieux, entra dans sa chambre, se dévêtit bien vite, et se glissa, avec l'émotion retrouvée des adultères anciens, auprès de Roland qui ronflait.
Seul dans la maison, Pierre ne dormait pas et l'avait entendue revenir.
VIII
Quand il fut rentré dans son appartement, Jean s'affaissa sur un divan, car les chagrins et les soucis qui donnaient à son frère des envies de courir et de fuir comme une bête chassée, agissant diversement sur sa nature somnolente, lui cassaient les jambes et les bras. Il se sentait mou à ne plus faire un mouvement, à ne pouvoir gagner son lit, mou de corps et d'esprit, écrasé et désolé. Il n'était point frappé, comme l'avait été Pierre, dans la pureté de son amour filial, dans cette dignité secrète qui est l'enveloppe des coeurs fiers, mais accablé par un coup du destin qui menaçait en même temps ses intérêts les plus chers.
Quand son âme enfin se fut calmée, quand sa pensée se fut éclaircie ainsi qu'une eau battue et remuée, il envisagea la situation qu'on venait de lui révéler. S'il eût appris de toute autre manière le secret de sa naissance, il se serait assurément indigné et aurait ressenti un profond chagrin; mais après sa querelle avec son frère, après cette délation violente et brutale ébranlant ses nerfs, l'émotion poignante de la confession de sa mère le laissa sans énergie pour se révolter. Le choc reçu par sa sensibilité avait été assez fort pour emporter, dans un irrésistible attendrissement, tous les préjugés et toutes les saintes susceptibilités de la morale naturelle. D'ailleurs, il n'était pas un homme de résistance. Il n'aimait lutter contre personne et encore moins contre lui-même; il se résigna donc, et par un penchant instinctif, par un amour inné du repos, de la vie douce et tranquille, il s'inquiéta aussitôt des perturbations qui allaient surgir autour de lui et l'atteindre du même coup. Il les pressentait inévitables, et, pour les écarter, il se décida à des efforts surhumains d'énergie et d'activité. Il fallait que tout de suite, dès le lendemain, la difficulté fût tranchée, car il avait aussi par instants ce besoin impérieux des solutions immédiates qui constitue toute la force des faibles, incapables de vouloir longtemps. Son esprit d'avocat, habitué d'ailleurs à démêler et à étudier les situations compliquées, les questions d'ordre intime, dans les familles troublées, découvrit immédiatement toutes les conséquences prochaines de l'état d'âme de son frère. Malgré lui il en envisageait les suites à un point de vue presque professionnel, comme s'il eût réglé les relations futures de clients après une catastrophe d'ordre moral. Certes un contact continuel avec Pierre lui devenait impossible. Il l'éviterait facilement en restant chez lui, mais il était encore inadmissible que leur mère continuât à demeurer sous le même toit que son fils aîné.
Et longtemps il médita, immobile sur les coussins, imaginant et rejetant des combinaisons sans trouver rien qui pût le satisfaire.
Mais une idée soudaine l'assaillit:--Cette fortune qu'il avait reçue, un honnête homme la garderait-il?
Il se répondit: «Non» d'abord, et se décida à la donner aux pauvres. C'était dur, tant pis, il vendrait son mobilier et travaillerait comme un autre, comme travaillent tous ceux qui débutent. Cette résolution virile et douloureuse fouettant son courage, il se leva et vint poser son front contre les vitres. Il avait été pauvre, il redeviendrait pauvre. Il n'en mourrait pas, après tout. Ses yeux regardaient le bec de gaz qui brûlait en face de lui de l'autre côté de la rue. Or, comme une femme attardée passait sur le trottoir, il songea brusquement à Mme Rosémilly, et il reçut au coeur la secousse des émotions profondes nées en nous d'une pensée cruelle. Toutes les conséquences désespérantes de sa décision lui apparurent en même temps. Il devrait renoncer à épouser cette femme, renoncer au bonheur, renoncer à tout. Pouvait-il agir ainsi, maintenant qu'il s'était engagé vis-à-vis d'elle? Elle l'avait accepté le sachant riche. Pauvre, elle l'accepterait encore; mais avait-il le droit de lui demander, de lui imposer ce sacrifice? Ne valait-il pas mieux garder cet argent comme un dépôt qu'il restituerait plus tard aux indigents?
Et dans son âme où l'égoïsme prenait des masques honnêtes, tous les intérêts déguisés luttaient et se combattaient. Les scrupules premiers cédaient la place aux raisonnements ingénieux, puis reparaissaient, puis s'effaçaient de nouveau.
Il revint s'asseoir, cherchant un motif décisif, un prétexte tout-puissant pour fixer ses hésitations et convaincre sa droiture native. Vingt fois déjà il s'était posé cette question: «Puisque je suis le fils de cet homme, que je le sais et que je l'accepte, n'est-il pas naturel que j'accepte aussi son héritage?» Mais cet argument ne pouvait empêcher le «non» murmuré par la conscience intime.
Soudain il songea: «Puisque je ne suis pas le fils de celui que j'avais cru être mon père, je ne puis plus rien accepter de lui, ni de son vivant, ni après sa mort. Ce ne serait ni digne ni équitable. Ce serait voler mon frère.»
Cette nouvelle manière de voir l'ayant soulagé, ayant apaisé sa conscience, il retourna vers la fenêtre.
«Oui, se disait-il, il faut que je renonce à l'héritage de ma famille, que je le laisse à Pierre tout entier, puisque je ne suis pas l'enfant de son père. Cela est juste. Alors n'est-il pas juste aussi que je garde l'argent de mon père à moi?»
Ayant reconnu qu'il ne pouvait profiter de la fortune de Roland, s'étant décidé à l'abandonner intégralement, il consentit donc et se résigna à garder celle de Maréchal, car en repoussant l'une et l'autre il se trouverait réduit à la pure mendicité.
Cette affaire délicate une fois réglée, il revint à la question de la présence de Pierre dans la famille. Comment l'écarter? Il désespérait de découvrir une solution pratique, quand le sifflet d'un vapeur entrant au port sembla lui jeter une réponse en lui suggérant une idée.
Alors il s'étendit tout habillé sur son lit et rêvassa jusqu'au jour.
Vers neuf heures il sortit pour s'assurer si l'exécution de son projet était possible. Puis, après quelques démarches et quelques visites, il se rendit à la maison de ses parents. Sa mère l'attendait enfermée dans sa chambre.
--Si tu n'étais pas venu, dit-elle, je n'aurais jamais osé descendre.
On entendit aussitôt Roland qui criait dans l'escalier:
--On ne mange donc point aujourd'hui, nom d'un chien!
On ne répondit pas, et il hurla:
--Joséphine, nom de Dieu! qu'est-ce que vous faites?
La voix de la bonne sortit des profondeurs du sous-sol:
--V'la, M'sieu, qué qui faut?
--Où est Madame?
--Madame est en haut avec M'sieu Jean!
Alors il vociféra en levant la tête vers l'étage supérieur:
--Louise?
Mme Roland entr'ouvrit la porte et répondit:
--Quoi? mon ami.
--On ne mange donc pas, nom d'un chien!
--Voilà, mon ami, nous venons. Et elle descendit, suivie de Jean.
Roland s'écria en apercevant le jeune homme:
--Tiens, te voilà, toi! Tu t'embêtes déjà dans ton logis.
--Non, père, mais j'avais à causer avec maman ce matin.
Jean s'avança, la main ouverte, et quand il sentit se refermer sur ses doigts l'étreinte paternelle du vieillard, une émotion bizarre et imprévue le crispa, l'émotion des séparations et des adieux sans espoir de retour.
Mme Roland demanda:
--Pierre n'est pas arrivé?
Son mari haussa les épaules:
--Non, mais tant pis, il est toujours en retard. Commençons sans lui.
Elle se tourna vers Jean:
--Tu devrais aller le chercher, mon enfant; ça le blesse quand on ne l'attend pas.
--Oui, maman, j'y vais. Et le jeune homme sortit.
Il monta l'escalier, avec la résolution fiévreuse d'un craintif qui va se battre.
Quand il eut heurté la porte, Pierre répondit:
--Entrez.
Il entra.
L'autre écrivait, penché sur sa table.
--Bonjour, dit Jean.
Pierre se leva.
--Bonjour.
Et ils se tendirent la main comme si rien ne s'était passé.
--Tu ne descends pas déjeuner?
--Mais ... c'est que ... j'ai beaucoup à travailler.
La voix de l'aîné tremblait, et son oeil anxieux demandait au cadet ce qu'il allait faire.
--On t'attend.
--Ah! est-ce que ... est-ce que notre mère est en bas? ...
--Oui. c'est même elle qui m'a envoyé te chercher.
--Ah! alors ... je descends.
Devant la porte de la salle il hésita à se montrer le premier; puis il l'ouvrit d'un geste saccadé, et il aperçut son père et sa mère assis à table, face à face.
Il s'approcha d'elle d'abord sans lever les yeux, sans prononcer un mot, et s'étant penché il lui tendit son front à baiser comme il faisait depuis quelque temps, au lieu de l'embrasser sur les joues comme jadis. Il devina qu'elle approchait sa bouche, mais il ne sentit point les lèvres sur sa peau, et il se redressa, le coeur battant, après ce simulacre de caresse.
Il se demandait: «Que se sont-ils dit, après mon départ?»
Jean répétait avec tendresse «mère» et «chère maman», prenait soin d'elle, la servait et lui versait à boire. Pierre alors comprit qu'ils avaient pleuré ensemble, mais il ne put pénétrer leur pensée! Jean croyait-il sa mère coupable ou son frère un misérable?