Part 8
»L’un d’eux était un grand corps maigre et gauche, qui marchait en rasant les murs comme une ombre peureuse. Il tenait toujours baissée sa tête, d’une pâleur étrange, et qu’encadraient de fins cheveux jaunes, et qu’allongeait une barbiche. Il avait les plus frémissantes mains que j’aie connues. Il semblait importuné d’une perpétuelle inquiétude, et l’on prenait pour de la timidité maladive le silence où il s’enfermait. A peine pouvait-on l’approcher: il se sauvait, effaré, vers sa lointaine solitude. Il me supportait mieux que d’autres, parce que je limitais la causerie à des questions de grammaire. Nous avons travaillé ensemble, un mois peut-être; et je n’ai vu ses yeux qu’une fois. Ils se levèrent du livre et regardèrent devant eux une image illusoire, comme hantés ... Des yeux tels qu’il n’y en eut pas d’autres, verts ainsi qu’une eau profonde, et d’une mélancolie effrayante! Je me tus. Aussitôt, apercevant que je l’épiais, il fit un brusque effort, écarta le rêve et s’inclina de nouveau sur le livre ... Il est mort très jeune, laissant une œuvre abondante, d’une érudition formidable et d’un jugement très sûr. Et l’on m’a raconté, plus tard, que son adolescence avait été très romanesque. Peu s’en fallut qu’il n’eût le sort d’un grand amoureux légendaire et, par exemple, de ce Paolo que Dante Alighieri montre, aux Enfers, enlacé à Francesca; et le vent les emporte tous deux, unis par leur amour coupable et plus fort que la mort!...
»En vérité, Picrate, je me figure que Paolo Malatesta, s’il avait été philologue, eût évité la fin tragique qui fut la sienne. Comment l’idée ne lui vint-elle pas de préparer une édition du _Lancelot_? Elle serait aujourd’hui précieuse.
»J’ai rencontré à Oxford, jadis, un latiniste excellent. Il se consacrait à Catulle. Et rien au monde n’existait pour lui que Catulle. Son ignorance de tout le reste lui permettait de ne point se disperser. Aux environs de 1880, un jour, comme nous causions, il interrompit l’un de mes propos où la République, je ne sais comment, se trouvait nommée par cette phrase que j’ai retenue:
»--L’empereur Napoléon III n’est donc plus sur le trône de votre pays?...
»Je lui répondis que l’empereur Napoléon III était mort en Angleterre, il y avait sept ans: il m’en témoigna de la surprise ... Il demeurait au fond d’un collège, dans une petite chambre aux fenêtres gothiques, encadrées de lierre et bordées de géraniums. Il vivait là depuis longtemps et oubliait que le monde s’étend hors des limites d’une quotidienne promenade. En suivant les fraîches allées de Magdalen, les rives du Cherwell où des libellules jouent, il me confiait son opinion sur les mérites respectifs des manuscrits divers de son auteur: certains étaient ses particuliers ennemis: il me les dénigrait, il déblatérait contre leurs abominables vices, il me disait qu’il n’était point leur dupe; d’autres avaient son adoration: ainsi le _Bodleianus 129_, qui contient le texte le moins altéré.
»Oxford est une ville docte et agréable, composée de palais, de jardins et de pelouses. Sur les murailles sculptées des chapelles et des tours, sur les crénelures des faîtes, les feuillages mêlent leur verdure sombre aux tons gris et roux des pierres anciennes. Je regrette que des étudiants nombreux en gâtent le silence. Autrement, il serait très doux de s’y installer, en bon humaniste, à «courre d’un trait _l’Iliade_ d’Homère»!...
»Ce latiniste de qui je te parle y était professeur. Les élèves ne le gênaient pas, et d’ailleurs rien ne le gênait: il négligeait le monde extérieur. Il jouissait d’une incomparable faculté d’isolement.
»Et ne crois pas qu’il fût un ascète. Oh! que non pas!... Et même il se plaisait à des discours licencieux. Je vais te dire, Picrate ... il était avec Lesbie!...
»Il empruntait à Catulle sa maîtresse. Du reste, nulle jalousie ne l’animait contre ce rival; et ils vivaient en bonne intelligence; c’est le plus curieux ménage à trois que j’aie connu.
»Mon ami s’accommodait sans peine du partage et, si je ne me trompe, s’en flattait à part lui. T’affirmer qu’il était exempt de toute bassesse, je n’oserais: la situation d’amant de cœur oblige à bien des complaisances. Il poussait la désinvolture jusqu’à s’approprier les mots d’amour que Catulle adressait à Lesbie. Il avait adopté ce passionné poème: «Donne-moi mille baisers, puis cent et puis encore mille; donne-moi tant de baisers que nous n’en sachions plus le nombre!...»
»En outre, il n’était pas discret. Il n’attendit pas de me connaître depuis une heure pour me mettre au courant de sa liaison. Même, il me révéla sans pudeur les charmes particuliers de la belle, me raconta ses formes ni grêles ni lourdes, le grain de sa peau brune et duvetée, la chaleur de son corps et l’entrain de son abandon. Quand il était sur ce chapitre, ses regards s’allumaient.
»Il trompait Catulle, mais non Lesbie. J’ai l’assurance qu’il lui était fidèle et n’accordait qu’à elle sa ferveur. Elle lui suffisait; et je conserve de lui le souvenir de l’un des hommes les plus sensuels qui m’aient livré leur confidence ... Il y a des vers de Catulle qui sont fort innocents: il leur trouvait un sens voluptueux, dont il se délectait ...
»Je le condamne pour cela. Il faisait un mauvais usage de la philologie. Je veux dire qu’il la détournait de son objet principal, qui est l’apaisement de la sensibilité. Cependant il lui fut redevable d’une diversion très avantageuse: Dieu sait ce qu’il serait advenu de lui s’il avait prodigué à de vivantes Lesbies les fougues de son tempérament!...
»Mais un véritable philologue ne se prodigue pas ainsi. Attentif à la seule correction du texte, il en néglige les trop vifs attraits. Il ne se monte pas la tête; il est calme et indifférent aux luxures d’Athènes ou de Rome. Il ne se mêle point à ces caresses de jadis, pas plus qu’il ne prend parti pour Eschine contre Démosthène ou réciproquement. Il domine ces choses; il ne s’occupe que des phrases, et il les traite à peu près comme un digne médecin ses plus belles clientes: nous méprisons, Picrate, le docteur à qui le négligé indispensable d’une dame suggère d’autres idées que médicales!
»Le véritable philologue a de si chastes yeux qu’il ne s’aperçoit même pas des tendresses incluses dans les vieux livres. Le texte auquel il accorde ses soins peut être ennuyeux, pédantesque, imbécile ou luxurieux: n’importe! c’est du grec contemporain de Périclès ou d’Hiéron, tyran de Syracuse: il suffit!
»Le modèle des philologues, le voici. Ce fut mon vieux maître: et je voudrais, pour te parler de lui, emprunter aux meilleurs hagiographes un langage de gratitude et de vénération. Je l’admirais et je l’aimais.
»C’était un cœur vraiment dévasté. Souviens-toi de ces paysages africains où jadis se dressaient des capitales musulmanes, et qui avaient de beaux jardins, des citadelles et des fontaines fraîches. La vie y fut passionnée et superbe. Tout a disparu; le désert s’est installé sur la ruine ambitieuse. Si l’on retrouve, en déplaçant le sable, quelques pierres des monuments, on ne sait plus où elles furent posées: elles sont mortes.
»C’était un cœur vraiment désespéré. Picrate, je voudrais que tu comprisses bien ce mot ... Il ne subsistait plus en lui nul espoir,--songe à cela!--pas même l’un de ces espoirs inavoués que tous les hommes cachent au fond d’eux-mêmes et qui sont imprécis, une sorte de raison vague de ne pas mourir, afin d’être là pour le cas où, demain, qui sait?... Il n’attendait rien de l’avenir, pas plus qu’il ne gardait rien du passé. Il usait sa vie.
»Certains pessimistes sont des gens à peu près joyeux. Leur indignation ne prouve que leur exigence. Mon maître, lui, ne s’indignait aucunement. Je pense qu’il avait cessé de croire à la distinction du mal et du bien.
»Je ne l’ai connu que très vieux. Il n’avait pas de patrie. Il était né dans la Pologne russe d’une mère italienne et d’un père français. Il étudia dans les universités allemandes et vint à Paris de bonne heure. Il enseigna quelque temps à Cambridge, ensuite à Bonn, puis à Bruxelles; et c’est à Paris qu’il passa les vingt dernières années de son existence, dans une solitude complète, bien qu’il fût notoire parmi les savants.
»Il ne parlait pas de sa jeunesse. Mais j’ai su qu’elle avait été magnifique,--utopiste et métaphysicienne!... Féru d’hegélianisme, il se figura que les synthèses idéologiques correspondent à des réalités. En outre, les doctrines de Saint-Simon, de Fourier, l’exaltèrent. Il rêva d’un humanitarisme supérieur qui unirait tous les microcosmes particuliers dans une même possession du Cosmos idéal et réel. Et il échafauda les grands palais dialectiques de sa philanthropie spirituelle; il construisit, en blocs d’idées, ses phalanstères. Que te dirai-je? Il eut à pâtir des prisons allemandes. Ce n’est point elles qui le déçurent; mais davantage la part qu’il prit à des révolutions chez nous. Il vit la foule d’assez près pour renoncer à la conduire au delà de ses appétits journaliers. Il me semble aussi que le seul effort d’une si lucide pensée devait par lui-même aboutir à l’inévitable désastre ... Mon maître fut la victime d’une double illusion lorsqu’il s’imagina que les métaphysiques concordent avec des substances transcendentales et humaines. Il s’en aperçut, et le réveil lui dut être rude!... Dès lors, comme si un grand coup de vent avait passé au travers de son âme, saccageant tout, il renonça au double rêve intuitif et actif dont il s’était épris fougueusement.
»A la fin de sa vie, n’avait-il pas oublié ces grandes envolées de son audace juvénile? Personne n’eut moins l’air d’un Prométhée que ce révolutionnaire vaincu. Tu l’aurais pris, en le voyant trottiner par les rues, pour un quelconque petit vieillard qui occupe à des promenades vaines le désœuvrement de ses derniers jours. Cependant il se dépêchait, soucieux de l’heure, car il avait réglé de la façon la plus rigoureuse l’emploi de son temps.
»Il habitait, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, le rez-de-chaussée d’un ancien hôtel seigneurial, déchu de sa splendeur et divisé en pauvres logements. Je ne suis jamais entré chez lui; jamais il ne m’y invita. Je le rencontrais au Jardin des Plantes, où, chaque après-midi, d’une heure à deux, il venait. Je lui disais: «Bonjour, maître», et il me répondait: «Je vous salue!» Il me donnait le bras, s’excusait de l’importunité grande et, s’il avait plu, me priait de lui faire éviter les flaques d’eau. Car il était d’une extrême propreté. Son costume, très élimé, toujours le même quelle que fût la saison, n’était endommagé d’aucune tache ... Je le guidais. Il n’y voyait guère, et il profitait de ma conduite pour se couvrir les yeux de grosses lunettes très noires, à peine transparentes: «Économisons, disait-il, notre vue!»
»Nous suivions, tous les jours, les mêmes allées; nous nous asseyions sur un banc, du côté des ours, un banc moins élevé que les autres et qu’il avait choisi. C’était le seul où ses jambes fussent assez longues pour toucher le sol. Mais il fallait, faute de dossier, qu’il appuyât son menton sur ses deux mains, au sommet de sa canne solide. Et il restait là, immobile, la tête en avant, silencieux. De temps en temps, il se soulevait un peu, tirait de sa poche un chronomètre à répétition qu’il faisait sonner. Il me disait: «Pardonnez-moi, je suis à l’heure. Mais nous avons encore quelques minutes ...» Je regardais son fin visage, entièrement rasé. Deux longues rides descendaient de ses narines jusqu’au bas de ses joues. La ligne de sa bouche était droite, nettement marquée, et n’indiquait ni amertume ni résignation. Je m’efforçais de retrouver, en sa physionomie, quelque trace des vieux espoirs ou la souffrance de l’échec. Non, rien!...
»Je ne sais pourquoi, un jour, ce mystère m’irrita. Je hasardai un bout de phrase sur Hegel. Mais il m’interrompit, et, d’une voix calme, il me signifia:
»--Hegel n’importe pas, ni les autres philosophes non plus. Aucune abstraction n’importe. Cela est nul et non avenu ...
»Il ajouta, pour lui-même:
»--Et le reste pareillement.
»Comme je voulais en avoir le cœur net, je m’aventurai:
»--Maître, et la philologie?
»Et j’attendais sa réponse avec un peu d’irritation, sans doute, mais surtout avec angoisse. Il ne répondit pas. Il ne bougea même pas et je crus voir qu’il appuyait plus énergiquement son maxillaire sur le dos de sa main ...
»C’était un jour de la fin de l’automne, gris et humide, où il ventait et où il faisait froid, une de ces journées de détresse morne où l’ennui vous pèse, où la solitude vous étreint. Les petites filles d’un orphelinat passèrent, deux à deux, en rangs, la tête coiffée d’un bonnet noir, les épaules couvertes d’un châle noir par-dessus le tablier de toile violet. Et elles étaient sages, à pleurer. J’eus la sensation d’une telle tristesse, universellement répandue parmi toutes les possibilités monotones de la vie, que j’en aurais crié. Je me contins, et c’est à peine si je pus articuler ces mots:
»--Et la philologie, maître? Répondez-moi!...
»Il fut inflexible et s’obstina dans son silence ...
»La grêle clochette d’un couvent ou d’un hôpital commença de tinter, lamentable, agaçante. A ce signal, le vieillard se leva et, courtois comme d’habitude, me demanda:
»--Demeurez-vous? Moi, je m’en vais. Ne vous dérangez pas pour me reconduire, s’il vous plaît!...
»Nous sommes partis ensemble, lui à mon bras et moi nerveux, impatient de sa lenteur. Il me dit:
»--Vous allez un peu trop vite, je vous laisse ...
»Il ôta ses lunettes, me salua de son coutumier: «Serviteur!...» où il mettait toute sa politesse, qui était surannée et jolie. J’aurais voulu l’accompagner, je n’osai pas. Ma pensée le suivait, confuse de l’avoir chagriné peut-être. Un peu plus tard, je l’évoquais assis à sa table et travaillant.
»Le lendemain, je le revis, et je l’abordai timidement. Il fut affable et cérémonieux ainsi que toujours, et il ne fit aux incidents de la veille aucune allusion. Quand nous fûmes arrivés à notre banc, je l’interrogeai sur un passage du _Phédon_; il m’exposa son opinion volontiers. Depuis vingt ans, il corrigeait le texte de Platon. Je risquai:
»--Cette philosophie est-elle la vôtre?
»Il me répondit:
»--La philosophie de Platon m’est indifférente!...
»Et, comme désireux de couper court à d’autres questions, il ajouta:
»--Je ne m’occupe que du texte de Platon. Cela est concret. Voilà tout!
»Je lui dis:
»--Maître, quand vous avez choisi Platon pour l’objet de vos études, est-ce le philosophe ou le poète qui vous tenta?...
»Il me répondit:
»--Ce n’est ni l’un ni l’autre, mais un texte à corriger. D’ailleurs, il ne s’agit pas, en l’occurrence, de tentation, veuillez le croire: ces besognes auxquelles nous consacrons notre vain loisir n’admettent nulle concupiscence, même spirituelle.
»Un jour, il ne vint pas. Je crus l’avoir importuné par mes questions. J’en conçus un vif chagrin. Le jour suivant, il m’apprit qu’il avait dû, la veille, aller chez son médecin: ses yeux étaient plus malades.
»--C’est une merveille!--s’écria-t-il;--le médecin voudrait m’interdire l’usage de mes yeux: il prétend ainsi me les conserver jusqu’à la fin de ma vie, à condition que j’aie la bonne grâce, évidemment, de ne me pas éterniser!...
»Je m’affligeais. Il reprit:
»--L’homme de l’art pose cette alternative. Si je m’engage à ne lire que mon journal, vingt minutes tous les matins, je garde assez de vue pour me vanter de ne pas être aveugle; si je m’obstine à mon travail, c’est une affaire réglée: dans six mois,--un, deux, trois, quatre, cinq, six,--le noir!
»Je m’écriai:
»--Maître, maître!...
»Il continua, riant presque:
»--Mais moi, subtil, je sais qu’en quatre ou cinq mois j’aurai terminé mon travail; alors, vous comprenez, je m’en moque!...
»--Maître, vous ne ferez pas cela! Ménagez-vous!...
»Il répliqua:
»--Pourquoi m’acharnerais-je à posséder des yeux inutiles?
»Je lui citai ce vers poignant que prête à son Iphigénie moribonde le poète ancien: «Il est doux de voir la lumière du jour!...» Il me répondit en souriant:
»--Cette petite Iphigénie est une enfant gracieuse et crédule; en outre, à la veille de se marier. Il convient qu’elle s’imagine que les paysages sont beaux. Mais que ferais-je, étant ce vieillard, des maximes où se complaît l’âme d’une gentille fiancée, dont le père est le Roi des Rois et le promis ce jeune héros d’Akhilleus? Cette parole de _l’Imitation_ me vaut mieux: «Qu’y a-t-il à voir? De l’eau, de la terre, de l’air, du feu et les divers composés de ces quatre éléments!...»
»Je m’écriai:
»--Maître, vous vous sacrifiez à la Science!...
»Il me dit:
»--Évitons l’emphase et méfions-nous de ces grands mots abstraits auxquels on met des majuscules: car ils sont, en général, très pauvres de signification. Qu’est-ce que la Science? Il existe des sciences nombreuses, qui diffèrent les unes des autres par leur méthode et par leur objet. Chacune d’elles a ses infirmités. Surtout je n’aperçois aucune raison de penser qu’elles doivent jamais se réunir pour former un tout cohérent: la Science. Il faudrait supposer que chacune d’elles se puisse achever parfaitement et que leur totalité corresponde à la totalité de ce qui est. Le hasard serait prodigieux!... Laissons de côté la Science et les illusions de la petite Iphigénie.
»--Maître, vous ne croyez pas à la Science?
»Sans élever la voix, du même ton qu’il avait pour me dire bonjour ou constater que deux heures allaient sonner, il me répondit:
»--Non.
»J’argumentai:
»--Alors, pourquoi lui sacrifier vos yeux, votre vie?...
»Je n’obtins plus un mot de lui, ce jour-là. Il se mura dans ce silence auquel je m’étais heurté déjà.
»Picrate, c’est alors qu’une catastrophe étonnante bouleversa le monde des philologues. Il faut que je te la raconte, puisqu’elle eut sur ma destinée une véritable influence. Elle fut terrible; et si je suis prêt à la trouver, avec toi, un peu comique maintenant, c’est que les choses, à distance, perdent beaucoup de leur gravité.
»Voici. Un jour, à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, un jeune helléniste des plus distingués annonça une grande et bonne nouvelle. Un savant anglais venait de découvrir, au cours de fouilles qu’il pratiquait en Égypte, à Gurob, un papyrus qui contenait un texte fragmentaire du _Phédon_.
»Le papyrus est, tu le sais, le papier de l’ancienne Égypte. On le composait d’une plante admirable, que les Grecs nommaient _byblos_ et qui abonde dans le Delta. La racine de cette plante servait de nourriture aux gens du commun. Avec les fleurs on faisait des guirlandes pour les autels des dieux. On employait les fibres à fabriquer des tissus solides, voiles de navires, étoffes variées, et des cordages et même des chaussures, enfin du papier. Les livres n’étaient alors que des rouleaux de papyrus: on les développait à mesure qu’on les lisait ... Quelques-uns de ces rouleaux sont parvenus jusqu’à notre époque; ils se cassent et se détériorent quand on les manie, l’écriture en est souvent effacée; ils sont précieux pourtant. La plupart ont disparu, soit que leurs possesseurs primitifs aient négligé d’en prendre soin, comme il l’aurait fallu, soit que les aient depuis longtemps dérobés les Bédouins violateurs de tombeaux. C’est dans les sarcophages, en effet, que se réfugia, précautionneuse, Athênê égyptienne, le sol de ce pays ayant la noble qualité de garantir de la corruption les objets qu’on lui confie. Et tu verras quelle fut l’intention subtile et narquoise de la Vierge antique lorsqu’elle imagina ce plus fin de ses stratagèmes.
»D’ailleurs, c’est, il me semble, une charmante sollicitude, que celle de ces gens qui voulaient avoir auprès d’eux, pour dormir leur dernier sommeil indéfini, les beaux livres où leur âme s’était exaltée durant leur vie éphémère. On entourait leurs corps de bandelettes, on leur sanglait étroitement les bras, on appuyait sur leurs cuisses leurs mains rigides. Ils savaient bien que leurs doigts ne dérouleraient plus les papyrus mémorables et que leurs yeux n’éveilleraient plus, au long des lignes régulières, la virtuelle pensée. Athênê égyptienne leur inspirait, pour ses fins à elle, ce pieux amour superflu de quelques-uns de ses écrits.
»Mais elle devina que les voleurs de livres s’empareraient de ce trésor et le gaspilleraient. Or, écoute! On entourait les momies de cartonnages qu’ensuite on recouvrait de peintures. Eh bien! ces cartonnages sont faits de papyrus collés les uns contre les autres: de sorte qu’il suffit de les détacher avec prudence les uns des autres pour retrouver, parmi de vaines écritures, comptes de cuisine, circulaires ou prospectus, des poèmes, Picrate, et des philosophies!
»Ce n’est pas tout. L’industrieuse Athênê eut recours aux crocodiles! Cet animal méchant et glouton jouissait, en certains nomes et, par exemple, au Fayoum, d’un culte dévot. Il avait ses temples, ses prêtres et ses adorateurs. Quand il mourait, on le momifiait devant que de le conduire, en pompe solennelle, à son sépulcre. Et, pour cela, on le vidait de ses entrailles,--comme un homme!--Mais afin que son cadavre sacré conservât bon air et put encore, si j’ose dire, plastronner, on ne manquait pas de le bien rembourrer, ainsi qu’un empailleur habile restitue des formes replètes à la perruche, hélas! défunte, de quelque vieille fille. Pour rembourrer le divin crocodile, on employait des papyrus, on les lui fourrait dans le corps en guise de boyaux inaltérables. Ces ventres de reptiles amphibies étaient une cachette excellente que ne méconnut pas Athênê.
»Songe, Picrate, à ces défilés funèbres! Un cortège, réglé selon le rite, conduit au seuil de l’hypogée ce crocodile du Fayoum ou ce bourgeois de Gurob. D’abord, les prêtres. Et puis les pleureuses, autour de la momie luisante de peinture neuve. Des chants et des cris. Une liturgie somptueuse ... Ils croient qu’ils mènent le deuil de ce crocodile ou de ce bourgeois: ils dissimulent pour longtemps et sauvegardent les textes anciens qu’Athênê inspira. Et l’épervier divin, qu’a tracé sur le cartonnage un artisan, c’est le symbole de la résurrection,--oui, le symbole d’Athênê qui ressuscitera!...
»Bref, mon Picrate, on a déniché dans ces papyrus fragmentaires et mortuaires des poésies de Bacchylide que maints siècles ne lurent point, un plaidoyer d’Hypéride qui est un chef-d’œuvre de sournoise dialectique, les mimes d’Hérondas, d’un réalisme surprenant, et Ménandre ... De Ménandre, je ne dis rien; je l’aimais mieux quand je ne savais de ce comique que ce vers dont la mélancolie est ravissante: «Celui que les dieux aiment meurt dès sa jeunesse!...»
»Donc, un jour, cette nouvelle se répandit: on possédait un papyrus du _Phédon_. Il est possible que tu éprouves, Picrate, de la difficulté à t’émouvoir de cette annonce. Réfléchis que ce papyrus nous était donné comme antérieur d’onze ou douze siècles au _Bodleianus_, que le _Bodleianus_ est le plus ancien manuscrit de Platon que l’on connaisse, et que ce papyrus enfin devait être à peu près contemporain de Platon!
»Le jeune savant ayant fait cette communication, la sérieuse assemblée se félicita. Les bonshommes las s’animèrent; leurs visages, soudain, parurent vivifiés un peu. Et l’on épilogua. Les spécialistes furent verbeux, voire éloquents.
»L’Europe érudite s’agita. Les journaux doctes, en tous pays, célébrèrent cet événement considérable.
»Pendant quelques jours, les hellénistes eurent un air de fête, en vérité. Leur existence morne et routinière était embellie. On les vit souriants, gais, comme ravigotés. Quoi! Platon ne devait-il pas les visiter? Platon lui-même, revenu des âges lointains, Platon!... Lui, réellement lui!... Il leur faisait cette politesse.