Picrate et Siméon

Part 7

Chapter 73,811 wordsPublic domain

»Sans métaphore, si tu le préfères, les érudits de la Renaissance se précipitent sur toutes les copies des œuvres antiques. Ils choisissent celles dont l’écriture leur est le plus commode à lire, les dernières et donc les plus corrompues. Ils ont à leur disposition, depuis peu, l’imprimerie. Ils se dépêchent d’imprimer tout ce qui leur tombe sous la main, de Sophocle, d’Aristote, de Platon, de Diogène Laërce et d’Aristophane; les Latins aussi. Ces éditions princeps des auteurs classiques, que se disputent les bibliophiles, sont très médiocres. On les réimprima; elles fixèrent pour longtemps la vulgate de l’antiquité ...

»La subtile Athênê trompa, de cette façon, le désir de ses adorateurs. Pénélope ouvragère usa d’un autre artifice; mais, si Ulysse avait par trop tardé, il eût fallu que la modestie de Pénélope succombât. Et note que les amoureux de cette dame furent étonnants de longanimité: la _furia francese_ n’aurait point admis ces délais!...

»Qu’ils sont comiques et touchants, ces moines que voici très assidus à leur office de gardiens de l’âme païenne! La destinée les désigna, un peu comme les jaloux sultans asiatiques confient la vertu de leurs femmes à des serviteurs incapables de nuire. Athênê n’avait rien à craindre des moines; ils vivaient en sa compagnie familière, sans seulement savoir qu’elle était là. Ils l’habillaient; leurs doigts la touchaient sans frémir. Et, elle, je la devine, Picrate, docile à leurs vaines manigances et qui s’amuse de leur quiète placidité.

»Les vois-tu, les bons petits moines très ignorants, assis sur l’escabeau de bois, penchés sur le pupitre, un calame entre les doigts, copiant l’éloge des dieux de l’Olympe et marmonnant des _oremus_? Ils ont acheté, aux frais du couvent, du parchemin très cher à la foire de Saint-Denis, de belles feuilles blanches et immaculées. Si la communauté manquait d’argent pour l’emplette, ils ont arraché, de quelque volume inutile, des pages; et ils effacent de leur mieux le premier grimoire, afin d’en accomplir un autre. Ils tracent des lignes parallèles, peu espacées, en haine du gaspillage. Ils emploient, dans la même intention, des signes abréviatifs, qui leur permettent d’entasser beaucoup de texte sur une modique étendue. Ils sont économes et pourtant s’appliquent à une belle exécution. Jamais ils ne raturent: s’ils se trompent et le remarquent, ils posent de petits points discrets sous les mots erronés, de telle sorte que l’ouvrage conserve bon air. Et ils ornent avec adresse plusieurs lettres initiales. Mais s’il y a, dans le parchemin, des trous, ils en font le tour: on ne doit pas perdre un feuillet pour ce détail ...

»Ils ne comprennent pas grand’chose à ce qu’ils transcrivent. Que leur importe? C’est une tâche à quoi ils s’astreignent; le sens des mots n’est pas leur affaire. Pareillement, les imprimeurs d’aujourd’hui se moquent de ce qu’ils composent: ils gagnent leur vie au mille de lettres. Les copistes dévots du moyen âge gagnaient au mille de lettres leur vie future ... Et quelquefois ils ignorent absolument le grec; ils ne connaissent de latin que le _Pater_ et l’_Ave Maria_. Grand bonheur pour eux! Ils évitent ainsi d’être choqués. Ils le seraient, sans nul doute. Car ils copient ceci ou cela, des philosophies matérialistes et des élégies licencieuses. Ils n’en savent rien ...

»J’ai rencontré au cours de mes recherches, Picrate, un manuscrit d’Aristophane bien plaisant. Une comédie des plus obscènes y est placée sous l’invocation de la Vierge Marie. Mais oui!... Le moine commença cette copie le jour de la Nativité de Notre-Dame. Son âme était toute occupée de ce pieux anniversaire. Il avait assisté, depuis l’aube, aux offices nombreux et aux belles cérémonies; il avait chanté les répons, les litanies, entendu les exhortations du prieur, avivé de lectures dévotes sa croyance. Et maintenant, le soir venu, il était las et vainement tentait de soutenir l’effort de la dévotion mentale. L’odeur de l’encens demeurait attachée à la bure de sa robe, et le murmure des cantiques continuait dans ses oreilles, et sa ferveur ne l’abandonnait pas; mais son intelligence ne voulait plus méditer ... Il sent qu’il n’est plus bon qu’à un travail matériel. Il se souvient de l’évangile de Marthe et de Marie. Certes, la contemplative Marie est plus agréable au Seigneur que Marthe avec toute son activité. Le pauvre moine s’humilie à songer qu’il n’est pas capable d’une contemplation très longue; et il se met à la besogne. Du moins, il offre à la benoîte Dame le labeur de ses yeux et de ses doigts. Il lui dédie, en termes simples et candides, les pages qu’il recouvrira de son écriture soignée: «_Die Nativitatis Beatæ Virginis Mariæ incipio_ ...» etc., Picrate. Et il copie _Lysistrata_, qui n’est pas virginale. Mais il n’a pas la moindre idée de ces choses. Son âme n’en est aucunement souillée, car on ne lui a point enseigné le grec: à peine lui apprit-on l’alphabet, afin qu’il pût servir de copiste diligent. Et il s’applique à ne rien oublier. Il est soucieux de chaque mot: ceux qui désignent des objets honteux ou des pratiques messéantes, il les trace avec le même zèle scrupuleux que s’il s’agissait des louanges de Jésus, très agréables à sa Mère ... Ensuite, plusieurs jours après, quand il eut achevé son œuvre, le moine inscrivit sur le parchemin blanc deux lignes, où il remercia la Sainte Vierge qui l’avait soutenu dans son travail et lui avait permis, protectrice, de le mener à bien.

»Et, tandis que la vierge Athênê sourit des fautes tutélaires dont le moine la vêt pudiquement, la Vierge Marie indulgente sourit à la candeur de son fidèle. Ce double sourire de la beauté païenne et chrétienne, Picrate, ressemble à celui de Joconde, de Monna Lisa, de Lucrezia Crivelli et de sainte Anne, dans les tableaux profanes et divins de Léonard.

»Délicieux et ambigu, il éclaire pour moi l’ombre médiévale. Je le compare tout ensemble à ces lueurs de l’aube qui devancent la prochaine aurore et à ces reflets indécis qui subsistent dans les nuées crépusculaires. Annonciateur du jour ou de la nuit, commencement ou fin, naissance ou mort, on ne sait! Il unit à la douceur des timides promesses la mélancolie aimable du souvenir, et son incertitude est pleine de grâce.

»Picrate, je n’ai jamais touché sans émoi ces vieux volumes manuscrits dont le dos se disjoint et dont les feuillets de vélin se recroquevillent. L’âme antique y fut ensevelie par les soins complaisants d’une autre âme qui, elle aussi, depuis, est morte; et le sourire des deux vierges s’y devine. Je ne les ai pas remués familièrement. Je les ouvris avec respect, craintif de les offenser et cependant curieux de leur ravir le secret qu’ils contiennent. Je fus un philologue aux mains tremblantes et voluptueuses.

»J’ai lu des écritures difficiles, et sur lesquelles nuls regards humains ne s’étaient portés après que les eut tracées un moine ignorant de leur signification. N’est-ce point émouvant de se dire qu’une pensée très ancienne fut déposée là par qui la méconnut et qu’elle y demeura, des siècles durant, lettre morte, telle que si elle n’eût pas été, jusqu’à moi qui surviens et soudain l’éveille et lui donne la vie, un instant, et puis la laisse de nouveau s’endormir et mourir, pour des années ou à jamais? Ainsi, dans un foyer qui se consume, les cendres quelquefois se raniment et bientôt s’éteignent; une étincelle qui y tombe leur communique un bref embrasement ...

»L’ami de ces volumes désuets n’omet point d’évoquer aussi le temps où on les composa et les entours de leur jeunesse. Les bibliothécaires les classent au moyen de numéros. Ainsi l’ordonne le goût administratif d’aujourd’hui. Peu importe: ils ont leur individualité, leur histoire, et l’on peut suivre les péripéties de leurs aventures variées. Celui-là naquit à l’époque de Louis IX, vers l’année où le chevalier du Christ abandonna pour la première fois son royaume afin d’aller reconquérir au Christ le royaume de Terre Sainte; les murailles de Notre-Dame étaient encore toutes blanches et l’on posait les vitraux peints de la Sainte-Chapelle. Il séjourna longtemps, parmi d’autres, au fond d’un monastère silencieux. Un roi de France, qui pressurait les couvents, le posséda. Sur la reliure sont empreintes des armoiries; et, sur les pages de garde, diverses gens signèrent leurs noms ou collèrent leurs _ex libris_. Et il n’appartient plus à personne, mais, ô terreur! à tous. Il est à la disposition des érudits. Les rayons d’une bibliothèque publique ne lui offrent qu’une hospitalité hasardeuse. Il sera peut-être volé; en tout cas, des paléographes le manieront.

»Non, Athênê n’a plus de sûr asile. On l’a tirée de ses retraites; on l’a divulguée ... Ah! Picrate, je veux te conter les périls nombreux d’Athênê, et comment son intégrité farouche fut menacée, et comment elle esquiva, l’industrieuse et la pudique, les tentatives redoutables. Picrate, je vais te dire les embûches des savants et la victoire d’Athênê!...

»Elle n’avait pas encore subi de tels assauts. Les Renaissants, tu l’as compris, étaient trop fougueux et ardents pour triompher de ses fines astuces. Mais voici que, vers la seconde moitié du dernier siècle, se forme une plus dangereuse armée. Ce sont les philologues!... Ils ne sont pas les dupes du manteau d’erreurs où la vierge se dissimule. Ils ont flairé la fraude spécieuse et juré de dévêtir Athênê de ses voiles. Aux ruses naïves et involontaires des moines ils vont opposer les perfides ruses de leur science.

»Ils sont pourvus d’une patience à toute épreuve. Ils possèdent une méthode déliée, qui leur permet de ne s’embrouiller point au milieu des confusions et des pièges.

»D’abord, ils ont reconnu ce fait: «On nous trompe; le texte des écrivains antiques nous fut légué sous une forme mensongère.»

»Et ils se mirent au travail ... «Nous allons découvrir ces fautes nombreuses, les corriger, restituer le texte primitif, le dégager de la gangue qui l’enveloppe.»

»Ils colligèrent tous les manuscrits, et ils s’avisèrent bientôt de les classer, de telle sorte que certains, de mauvaise lignée, pussent être vite éconduits: ceux-là dérivent d’autres et multiplient l’erreur initiale. Certains, au contraire, sont plus dignes de foi, plus anciens, plus proches des origines: c’est à eux qu’il convient de s’adresser. Mais avec précaution! Plusieurs centaines d’années les séparent du texte primitif; une série d’intermédiaires, plus ou moins imbéciles, leur a fourni une tradition sans cesse altérée qu’ils altèrent eux-mêmes ...

»Picrate, je t’enseignerai la critique verbale!

»Les règles en sont minutieuses; en outre, il faut les appliquer avec tact. C’est un art charmant, qui se donne pour une science, qui en a l’aspect rigoureux et fier, et qui demande beaucoup d’adroite imagination.

»Et quelle perspicacité! Quelle finesse de jugement!...

»En premier lieu, il sied de bien établir la psychologie du copiste, de discerner le genre d’homme à qui vous avez affaire. S’il est un sot complet et un ignorant absolu, ses bévues seront très faciles à surprendre, grâce à leur énormité superbe: un tel homme est béni des philologues; il ne les induit pas en erreur, sa bêtise est un gage de sa bonne foi. Mais il y a le copiste un peu intelligent, à demi lettré. Celui-là est terrible. On ne peut avoir en lui nulle confiance. Il fait le malin, prend avec son auteur des libertés, arrange à son gré ce qui ne lui plaît point, corrige, perfectionne, ajoute ici ou là ses réflexions personnelles, approuve, conteste, enrichit d’une glose sa lecture, que sais-je?... Ah! le perfide! Et il est habile, quelquefois; il accomplit sa petite œuvre de faussaire avec tant d’art que l’on y coupe. Il vous présente un texte qui, somme toute, se laisse lire d’un bout à l’autre aisément; ailleurs, on ne trouve qu’incohérence et abracadabrance: alors, on est tenté de choisir le limpide faussaire. Tu vois le danger? Sache-le, ô Picrate: très souvent, un texte absurde en apparence contient plus de vérité qu’un texte tout de suite intelligible. Seulement, il se peut aussi qu’un stupide copiste ait eu pour minute le texte d’un fallacieux copiste antérieur. Ainsi, les bévues de l’un s’ajoutent aux malices de l’autre. Comment démêler ce compliqué réseau d’inexactitudes?

»Chaque copiste a ses manies particulières, ses infirmités spéciales et enfin sa pathologie. On distingue des sortes nombreuses de distraction: tel passe des mots, et tel en agglutine deux, par hasard; tel se fatigue au bout de quelques pages et, attentif d’abord, perd bientôt la tête; et tel autre est un étourdi fieffé qui bouleverse tout ...

»Le philologue éminent considère avec sérénité ce chaos. Il ne se rebute jamais. Il domine la situation. Quand il a travaillé des heures et des heures, compulsé ceci et cela, cela encore et cela surtout, discuté avec lui-même, avec l’auteur, avec son interprète, pesé le pour et le contre dans une balance très juste et très sensible, évoqué toutes les hypothèses possibles, d’autres encore, vérifié que son désir de précaution ne l’a pas rendu trop timide, son impatience trop audacieux, interrogé les commentateurs, réfuté maints et maints collègues, il lui arrive--que veux-tu?--d’éprouver un embarras cruel et d’être dans le doute irrémédiablement. Mais il lui arrive aussi, par bonheur, d’aboutir à une solution très plausible. Et il est dans la joie!... Oh! presque rien: un verbe, un adjectif qu’il a remplacé par un verbe ou un adjectif nouveau; une syllabe qu’il a changée!... Ce n’est rien? Tu n’imagines pas, Picrate, combien un petit mot peut nuire à une belle phrase!...

»Tu bâilles, Picrate? Ton âme ne s’est point élevée aux calmes et philosophiques régions de l’inutilité ... En quelque sorte, je t’en complimente. C’est que tu es un optimiste et crois encore à l’efficacité de l’action. Tu appartiens à l’ordre des sciences appliquées. Tu as une âme d’ingénieur, et tu conçois que le bonheur de l’humanité ici-bas dépend de quelques ponts, voies de transport et travaux de canalisation. Tu es le zélateur du progrès. Tu y as perdu tes deux jambes, et il te serait insupportable de penser que le jeu n’en valait pas la chandelle. Disciple, en outre, d’Eugène Dufour et des positivistes de naguère, tu attaches beaucoup de prix à la causalité, tu te préoccupes des efficiences et tu évalues les rendements. Tu ajoutes à tes intrépidités de nature la notion du progrès ... Il est vrai, la philologie n’est pas faite pour toi! Mais il y a des âmes moins robustes, et qui n’ont point une telle assurance; des âmes inquiètes, et qui n’oseraient pas se figurer qu’elles font une œuvre de conséquence; des âmes douloureuses, et qui craignent un grand remuement; des âmes mélancoliques, et qui ne veulent de plaisirs que modérés; des âmes enclines au désespoir, et qui tâchent de se donner le change ... A ces âmes, Picrate, la philologie est bonne.

»Si j’écrivais, je ferais un livre et l’appellerais _la Consolation philologique_.

»Le jardinage, la menuiserie ou la pratique du tour servent de passe-temps à de vieux capitaines retraités. Ils se divertissent à ces besognes de leurs nostalgies martiales; ils y consacrent de leur mieux le zèle que jadis ils employaient à traîner derrière leur cheval une compagnie de soldats énergiques, ou à ranger le magasin d’habillement ... Les petits garçons qui approchent de l’adolescence sont en proie à de vains désirs dont l’imprécision n’affaiblit pas l’intensité; ils souffrent et présument qu’ils s’ennuient; leur malaise est vague et poignant: on leur donne, pour détourner leur attention d’eux-mêmes, un jouet quelconque et, par exemple, un bilboquet. La difficulté de réussir à cet exercice suffit à vite accaparer leur chimérique ardeur et leur esprit qui battait la campagne.

»Ah! sois le bilboquet des grands enfants malades, bonne philologie, ingénieuse et délicate occupation pour les âmes en peine!... Parce que tu as en vue, somme toute, la découverte de la vérité, certaines gens te veulent identifier à la Science. Ils disent que tu contribues à la conquête des temps nouveaux. Ils exagèrent, ayant l’habitude de l’emphase ... Bonne philologie, nous n’en demandons pas tant, nous autres! La Science, affirme-t-on, prépare l’universelle félicité humaine. Tu la laisses faire et tu n’es pas dupe de ces illusions: si elle se leurre, il ne t’en chaut. Toi, tu es inutile, et tu le sais, et n’est-ce pas là l’un de tes mérites? Tu n’as de rapport avec nul intérêt contemporain; tu ignores qu’il y a des hommes et une question sociale et des gouvernements et, pour quiconque vit, de quotidiennes douleurs. Ta splendide sérénité provient de ce dédain des contingences. Tes ennemis vont insinuant que tu manques de cœur. Il se pourrait: tu y gagnes une admirable ataraxie ... Tu es un précieux exercice spirituel. Tu enseignes à tes amis l’art de se détacher de la vie sans faire de scandale. On ne t’en donne point à croire, ô désabusée; tu amortis, ô endormeuse, le choc des réalités brutales; et, ô tonique, tu fortifies les caractères!...

»Picrate, quand j’eus recours aux soins de cette Dame, j’étais malade plus que je n’aimerais te le conter. Un immense dégoût m’avait pris, de l’existence journalière. Que te dirai-je? le sentiment de vivre m’exaspérait. Les causes? Ah! variées et, d’aucunes, médiocres! Mais, depuis mon enfance dévote, j’avais essayé plusieurs doctrines et de l’une après l’autre je m’étais féru; et puis, l’une après l’autre, elles se sont, entre mes doigts, fanées, de telle sorte qu’au lieu de la fleur merveilleuse je ne possédais plus qu’une chose flétrie, mal odorante et de couleur vilaine. Et mes doigts gardèrent l’odeur de ces morts successives, au point d’incommoder ma tête ... Si je me sers de métaphores pour te révéler mes tristesses, Picrate, ce n’est pas que je te refuse ma confidence. Mais à quoi bon ternir de turpitudes cet entretien? Il y a du cynisme à déshabiller sa conscience; et nulle intimité n’exige un tel abandon des pudeurs principales. Du reste, il t’est loisible d’interpréter la métaphore humainement. Mets-y du rêve et de la sensualité, de l’amour et de la jalousie, de l’orgueil et de la faiblesse; mets-y deux ou trois femmes que j’ai pareillement adorées, croyant toujours adorer la même,--une surtout, blanche et langoureuse, et qui avait une voix si câline qu’à seulement l’écouter on était enseveli en elle. Je l’ai entourée d’une tendresse si perpétuelle que l’ennui lui en vint; et, soucieuse de liberté, pauvre petite, un jour, elle m’abandonna, pour vivre de sa vie, parce que, moi, je n’avais pas songé à elle ... Enfin, suppose ce que tu voudras: mon aventure est celle de la plupart, avec des vilenies, je te l’indique.

»Une rancune singulière contre tout m’incitait à des violences farouches, et peu s’en fallut que mon nihilisme ne demeurât point théorique, en l’espèce. De jeunes hommes, alors, avaient le goût de faire éclater des bombes parmi le mal universel. Je fus tenté de me joindre à eux ... Et puis, il me parut qu’ils généralisaient indûment leurs opinions individuelles et abusaient de leur désespérance ...

»Je me suis enfermé, Picrate, dans une étroite et vulgaire chambre, analogue aux cellules des moines, sauf quelques meubles Restauration, d’un acajou plaqué, que je tenais de ma famille. J’ai rassemblé autour de moi Platon, ses éditeurs et ses exégètes, toutes les recensions de ses manuscrits, tout l’attirail de sa critique. J’ai assigné à mon labeur cette tâche: établir le texte du _Timée_. J’ai renié carrément ce qui n’est pas le texte du _Timée_. Je me suis retranché de la vie.

»Et alors, peu à peu, je méritai l’apaisement philologique. Ah! oui, les premiers temps, erraient dans ma cellule des bouffées mortelles de souvenirs, comme, les nuits d’été, vous arrivent des aromes de roses lointaines et que l’on ne voit pas: et le cœur vous chavire. Un fantôme habitait avec moi. Je l’avais, sans le vouloir, enclos entre les quatre murs de mon réduit. Et parfois, il se précisait, et je sentais sur mes cheveux son souffle et sur mon front ses belles mains. Cette douceur m’était si alarmante que vite je m’acharnais à mon travail.

»Je me rappelle un soir de septembre,--un ciel bleu vert où des lueurs circulent ... Dans le jardin sur lequel mes fenêtres s’ouvraient, les massifs s’emplissaient d’ombre et les marronniers étaient noirs. Les platanes embaumaient. Des vols d’hirondelles ivres de légèreté passaient, jouaient, très haut, avec des sifflements stridents; les chauves-souris faisaient leurs cent tours. J’eus l’imprudence de m’abandonner au charme délicieux de l’heure, de négliger ma discipline et de laisser le cher fantôme m’environner de ses caresses ... Ensuite, de lourds nuages couvrirent le ciel, et les feuillages immobiles furent plus pesants. La chaleur augmenta, l’air devint fiévreux, chargé d’orage. En gouttes rares et larges, la pluie tomba. Des effluves voluptueux montèrent du sol mouillé. Un piano, je ne sais où, se mit à bruire. Une femme chanta, je ne sais quelle romance italienne, lascive et pâmée. Et mon âme, emportée au cours de cette mélodie d’extase, en suivait la folie vibrante et s’exaltait à quelquefois la devancer. Une note, soudain, parut émerger du milieu des autres et s’éleva si haut, si haut, s’amenuisant, qu’une terreur me prit de la voir se briser en éclats et se précipiter. Une horrible angoisse m’étreignait. Un coup de tonnerre retentit, qui tua la frêle note au ciel!... Il me sembla que le monde croulait.

»J’ai souffert de cette soirée plus que d’un tragique accident!... Picrate, si je t’ai conté cette anecdote un peu niaise, c’est afin que tu saches l’état quasi pathologique de ma sensibilité lorsque j’en vins à me soigner par la philologie. Ainsi, après la guérison, les malades reconnaissants attestent l’efficacité d’un remède au moyen de leur photographie «avant» et «après».

»J’ai consacré de nombreux jours à me persuader de l’extrême intérêt qu’avait pour moi le texte du _Timée_. A vrai dire, j’aurais pu tout aussi bien m’appliquer à des rébus ou à des logogriphes, comme «l’Œdipe» de tel «café de l’Univers». L’essentiel est que l’on s’applique: c’est le premier point du régime. Ce travail, à cause de l’attention qu’il exige, m’absorba. Tant de minutie indispensable ne permet pas que l’on dérive vers d’autres pensées. Il en resultedes vertus aimables, qui ne font pas de bruit, pas beaucoup de besogne non plus.

»J’ai connu de charmants philologues.

»Un Bollandiste ferait un livre édifiant et joli, s’il racontait, avec simplicité, leurs existences. Comme les saints, presque tous ont, à l’origine de leur vocation grave, une petite période de péché. Le renoncement implique que l’on renonce à quelque chose d’attrayant; ou bien il est dépourvu de valeur. De pauvres diables, qui sont nés sans chimère et qui ne s’éprirent de nulle volupté, se mettent philologues ou bureaucrates et continuent jusques au dernier jour à n’être ni voluptueux ni chimériques. Il y a aussi des saints de ce modèle, des saints médiocres. Mais François d’Assise, avant que de vêtir le froc, mena, par les chemins d’Ombrie, une vie très folâtre et même un peu dévergondée. Il aima, dit-on, chevaucher en compagnie de camarades opulents, ordonner avec eux de riches cortèges, se parer d’étoffes luxueuses et jouir de la beauté des femmes. C’était une âme d’une surprenante gaieté. Plus tard, quand il fut ascète, ni la rigueur de la règle, ni la fatigue des méditations, ni le prestige des stigmates ne vinrent à bout de son allégresse: elle s’épura et, se dégageant des fâcheuses souillures, se spiritualisa. Comme la chair, encore émue des voluptés de naguère, se rebiffait, il la meurtrit, il se rua sur des rosiers épineux. Et ces rosiers, désormais sans épines, furent marqués de sang; les feuilles en sont rouges: on le peut vérifier dans le petit jardin qui est au creux de la vallée d’Assise, non loin de la Portiuncule.

»J’ai vu, Picrate, de semblables gouttes de sang parmi les études critiques de quelques philologues!...