Part 6
»Il fut décidé que je recevrais une instruction solide, exempte de futilité, complète ou, comme disait mon père, «intégrale». Certes, les programmes classiques étaient loin de répondre au vœu d’Eugène Dufour. Il se chargea de me donner les premiers éléments du français, de l’histoire et du calcul. Mais il fallait, pour aller plus avant, recourir à l’enseignement national, faute de mieux. En tout cas, on me dirigea vers les sciences, afin que mon esprit positif ne fût point altéré par les vanités littéraires. Eugène Dufour méprisait la littérature. Il la considérait comme dangereuse et même un peu perverse. Il disait: «La parole, écrite ou orale, est destinée à l’expression pure et simple des faits réels; et ce qu’on appelle littérature est le déguisement de la vérité.» Il s’emportait contre les fictions des poètes; il les accusait d’avoir répandu, à toute époque, des idées religieuses. Il traitait volontiers Homère de menteur, et il ne voulait pas que son fils fût la dupe de ces fallacieux personnages. Il ne comptait, pour assurer l’avenir de l’humanité, que sur la science.
--Il y a longtemps qu’il est mort?--demanda Siméon.
--Vingt-cinq ans,--répondit Picrate.--J’ai perdu, le même jour, mon père et ma mère: ils furent tués tous les deux en chemin de fer, le train qui les emmenait ayant déraillé. Dix ans plus tard, une locomotive me broyait les jambes. Nous sommes trois victimes des chemins de fer!
--Vous êtes--reprit Siméon--trois déplorables victimes de la science. Comment n’être point ému d’une telle rencontre?... Au temps de ma dévotion, j’aurais expliqué cette double catastrophe comme un châtiment du Ciel, infligé à ses contempteurs. Aujourd’hui encore, il m’est impossible de ne pas voir, dans l’accident où succomba ton père, une sorte de symbole narquois et désolant. Eugène Dufour comptait sur la science et la raison. Sa vie, il l’avait organisée d’une manière scientifique et rationnelle, réglée avec tant de rigoureuse minutie qu’elle devait marcher à la façon d’un chronomètre. Il ne faisait pas un geste qu’il n’eût, de le faire, un juste motif. Pour arriver à cette précision quasi mathématique, il se privait de toute fantaisie, de toute folie: c’est-à-dire qu’il se refusait le principal amusement de vivre. Il fut austère comme un théorème. Il mit en branle une formidable méthode, afin d’expulser de son destin le hasard,--lequel lui semblait une sorte de dieu ou, du moins, de la graine de dieu. Voilà! Et il put croire qu’il avait tout prévu. Seulement, une mouche se posa sur le nez de l’aiguilleur à l’instant même où cet employé allait accomplir son office; ou bien une idée légère, le souvenir d’une petite amie voluptueuse, que sais-je? effleura l’esprit du mécanicien, hors de propos, quand il fallait renverser la vapeur. Et le train dérailla, contrairement à ce qu’on attendait de lui. Et Eugène Dufour fut tué!
»Il n’y a pas de hasard, Picrate: tu bouillonnes de ne point me le démontrer, tandis que je précipite mon discours en monologue ininterrompu. Il n’y a pas de hasard, cela est convenu. Mais l’infinie multiplicité des causes, leur jeu complexe et le méli-mélo de leur efficience embrouillent si bien les conditions de ce qui est que nous pouvons nommer hasard, pour abréger, l’origine des choses.
»Et c’est pourquoi vous m’étonnez, vous autres hommes de science!... As-tu remarqué, Picrate, quand tu étais au collège, ceci? Le professeur de chimie annonce qu’il va faire une expérience. Il a théoriquement établi qu’en vertu de telle et telle loi, d’une application certaine, il faut qu’étant données telles et telles circonstances, tel phénomène se produise: «Voyez plutôt!...» Et il combine ses circonstances; un préparateur zélé le seconde et s’acquitte exactement des formalités prescrites. Il chauffe, électrise, cuisine, dose les bases et les sels. «Regardez, j’introduis dans ce liquide blanc quelques gouttes d’un autre liquide blanc: vous allez voir le mélange se transformer, sous l’action de la chaleur, en un liquide pourpre d’un vif éclat ...» Les crédules élèves ouvrent de grands yeux ... «Voyez!...» Il est vert, merveilleusement vert, comme une eau d’émeraude, comme une perruche fondue!... Toutes les expériences qu’on fait ratent. Oh! plus ou moins; mais toujours un peu. Si bien qu’un illustre savant imagina des règles fort minutieuses pour le calcul des inévitables erreurs que chaque expérimentation comporte. Et il serait bon qu’un autre savant calculât encore les inévitables erreurs qu’entraîne un tel calcul; et ainsi de suite, jusqu’à la consommation des siècles, afin que la pauvre humanité, beaucoup plus tard, le jour où la planète usée sera près de se démolir et de rentrer dans le chaos, approche un peu d’un petit commencement de vérité! Son effort patient mérite cette récompense suprême ...
--Alors, quoi?--dit Picrate,--la «banqueroute de la science»?
--Picrate,--répondit Siméon,--le penseur auquel tu fais allusion présentement eut le tort de combattre un dogmatisme au moyen d’un autre dogmatisme et au profit de ce dernier dogmatisme. Cela manquait de badinage. D’ailleurs, il pouvait se réclamer de Pascal, qui utilise le scepticisme de Montaigne en faveur de la religion;--de Descartes, qui fait semblant de douter pour affirmer ensuite plus librement;--et de Kant lui-même, qui employa la raison pure à tout détruire afin de faire la place nette aux constructions nouvelles qu’il projetait ... Tous ces gens-là sont des démolisseurs provisoires, qui ont des âmes d’architectes et ne rêvent que de bâtir ...
--Mais toi,--reprit Picrate,--tu es un démolisseur acharné, tu ne veux que démolir?
--Oh! moi, Picrate, je ne pratique pas. Je regarde. Il me paraît que les démolisseurs font, en général, un ouvrage assez bon. Ce qu’ils jettent par terre ne tenait plus et menaçait de dégringoler sur les passants. Et puis, si l’on examine les décombres, on s’aperçoit que les matériaux ne valaient rien; on se demande comment l’équilibre durait; on vérifie qu’il serait vain de regretter une si vieille, caduque et laide bâtisse, toute délabrée jusqu’au cœur ... Quant aux architectes, ils m’ont toujours l’air de préparer aux démolisseurs de la besogne.
--De sorte qu’il n’y a plus rien? Tu nies la raison, la science; tu nies tout!...
--Du moins, je n’affirme rien; et c’est presque la même chose, je l’accorde ... On objectait aux sceptiques grecs qu’ils devaient, sous peine de se contredire gravement, n’affirmer point leur scepticisme: ils devaient douter de leur doute, s’ils étaient vraiment soucieux d’éviter toute espèce de dogmatisme. On les taquinait ainsi:--Dire _Il me semble_ ... n’est point assez. _Il me paraît qu’il me semble_ ... recule la difficulté. _Je crois qu’il me paraît qu’il me semble_ ... la recule encore. On ne l’évite pas ... Il y a dans toute pensée qui se formule une tare indélébile.
»Mais les splendides fleurs d’été, qui sont radieuses, qui boivent les flots du soleil et se répandent en parfums, ne commettent aucune erreur; elles bornent leur vie à _être_, elles évitent l’insanité de _connaître_.
»Picrate, n’admets-tu pas que la pensée soit une sorte de maladie fâcheuse qui atteint quelques organismes? Quant à moi, j’envisagerais volontiers la conscience comme un accident analogue à la rouille du seigle ou au phylloxéra de la vigne. Elle résulte de la mémoire néfaste. Sans la mémoire, la vie serait une succession d’instants sans lien; l’individualité douloureuse ne réussirait pas à se constituer. Picrate, je t’ai dit un jour--je m’en souviens et, toi, tu l’as sans doute oublié--que la faute originelle, c’était le fait même de vivre. J’entendais: vivre d’une vie individuelle. La faute originelle, c’est la vie consciente de l’individualité que la mémoire crée. Le Tout, lui, est indemne de cette faute; les splendides fleurs d’été, que notre seule méditation détache du Tout, sont indemnes de souffrance et d’erreur. Ah! qui nous guérira de la maladie de penser? La mort, unique rédemptrice!...
--Tu es décourageant, Siméon!
--Crois-tu?... Mais je t’empêche, avec mes bavardages éperdus, d’achever ton récit. Ton père et ta mère sont morts; tu étudies, au lycée, les sciences expérimentales et mathématiques. Tu en es là. Ensuite?
--Eh bien, ensuite, j’ai passé avec succès les examens de l’École centrale. Je suis devenu ingénieur. Que te dirai-je? J’eus le sort commun, deux ou trois ans. Et puis mes jambes me lâchèrent, et ce fut la débâcle. A quoi bon te raconter le détail de mes misères successives?... Siméon, je ne voudrais pas te mentir, et je ne voudrais pas non plus te mettre au courant de plusieurs aventures d’où je sortis, coûte que coûte, fort déconfit. Si tu savais mes torts, tu ne pourrais plus m’estimer, en dépit de ta dédaigneuse indulgence ... J’ai commis de graves erreurs, Siméon ... De déchéance en déchéance, me voici marchand de lacets, d’anneaux brisés, par les rues, presque mendiant ... Quelquefois il me semble que je vais rencontrer Eugène Dufour, qu’il me reconnaîtra! Que veux-tu que je te dise? Je n’ai pas eu de chance. Et puis, les femmes m’ont perdu.
--Les femmes, Picrate?
--Oui, les femmes. Toutes les femmes! Je les désirais toutes; j’en obtenais pas mal ... J’y gaspillai mon temps, mon argent, ma réputation. J’étais un joli homme, et pourvu d’un tempérament vif. En outre, sentimental et jaloux ... Oh! je me suis, avec l’âge, bien assagi. Mes jambes me manquent, tu le conçois ... Et cependant il m’est resté de l’ardeur, malgré les avanies. L’été, les belles femmes dont les robes me frôlent, quand elles marchent portant devant elles la gloire de leur poitrine libre sous l’étoffe légère, m’enivrent, Siméon, me rendent fou; et je suis obligé de serrer mes poings contre le bord de mon chariot pour ne pas saisir le bas de leur jupe, qui sautille à chacun de leurs pas et marque le rythme de leur allure ... Il y en a d’admirables, des femmes; et il y en a de bien attrayantes encore, quoique imparfaites. J’ai calculé que j’en désire à peu près vingt pour cent, à Paris.
--C’est énorme, Picrate.
--Et toi, Siméon?
--Moi, j’étais occupé à me dire que tu allais me prendre pour un pessimiste, et je m’en affligeais. Je ne suis pas un pessimiste, ni un optimiste non plus ... Seulement, tu songeais à tout autre chose déjà, grâce à la bienheureuse frivolité de ton esprit. Tu es excellemment doué pour n’être pas un logicien. Quel dommage qu’on ait voulu te consacrer à la science, te soumettre aux disciplines de la raison!...
»Ah! Picrate, une fois pour toutes, dénigrons, de propos délibéré, la raison!...
»Zénon d’Élée m’est précieux entre les philosophes pour avoir inventé l’argument d’Achille et de la tortue. C’est une merveille! On dit: «La tortue est partie la première; elle a quelque avance, si peu que ce soit: eh! bien, Achille ne saurait aucunement la dépasser. La tortue est le plus lent des quadrupèdes et Achille va comme le vent. Non, Achille ne saurait dépasser jamais la tortue. Car--raisonnons!--il faudra d’abord qu’Achille rattrape la tortue devant que de la dépasser. Mais, tandis qu’Achille parcourra cette portion du stade, la tortue, si lente qu’on la suppose, aura fait un petit bout de chemin. Ce petit bout de chemin, Picrate, Achille le devra parcourir; cependant la tortue ..., etc ...» N’est-ce point évident?
»Voilà ce que démontre la raison, de telle manière qu’on a vainement essayé de trouver une faute dans cette argumentation stricte. La raison démontre qu’Achille ne dépassera point la tortue ... A présent, faisons une expérience. Va devant. Moi, je monte sur mon siège; je fouette mon cheval. Tu te hâtes. Et moi, je n’ai pas plus tôt donné deux coups de fouet à mon cheval que je suis déjà loin ...
...Picrate vit s’éloigner Siméon, qui ne lui avait même pas dit adieu. Il l’appela. Mais Siméon ne se retournait pas. Il était parti. Picrate demeura penaud, décontenancé, triste et ne comprenant s’il avait irrité son ami ou bien si son ami était soudain devenu fou ...
VIII
SUITE DE L’HISTOIRE DE SIMÉON
--Pourquoi donc--demanda, le lendemain, Picrate à Siméon--t’es-tu sauvé ainsi?
--Pour rien,--répondit Siméon.--Parce que je me sentis soudain l’esprit chimérique. Pour être déraisonnable. Pour me démontrer que je ne suis pas un philosophe à système. Et, si je ne me trompe, aussi pour te contrister. Enfin, pour mille et mille raisons subtiles, que je n’aperçus point et qui n’en furent pas moins efficaces. D’ailleurs, qu’importe?... Tu as la manie de vouloir tout expliquer, Picrate; c’est un reste de tes superstitions positivistes: tu es atteint de la recherche des causalités. Respectons, que diable, les faits! Ayons conscience de notre inconscient!...
»Il me plaît, ce soir, de me rappeler une période de ma vie qui fut charmante, infiniment paisible et un peu cocasse. J’étais philologue!
»Le professorat m’eut bientôt ennuyé. C’est un métier pénible et véritablement fastidieux si l’on n’est soutenu par quelque idée d’apostolat. Or, le moyen de se croire un apôtre quand on a pour mission d’apprendre aux petits Français d’aujourd’hui des littératures qui ont cessé de les émouvoir? Je m’y efforçai vainement ... Pauvres gamins, ils me faisaient pitié: n’étais-je pas leur bourreau? Je vois encore leurs mines affligées, leurs attitudes de résignation difficile, tandis qu’au renouveau je les oblige à peiner sur des épîtres d’Horace, d’une vulgarité non pareille, et sur des harangues de Démosthène, qui moi-même m’assomment. Dehors, il fait beau. C’est l’exquise saison que la lumière n’est pas encore alourdie de chaleur, mais, pure, se répand en ondes égales sur le frémissant miracle des plaines. Dans la petite salle hideuse où nous sommes enclos, mes victimes et moi, un rayon de soleil, tiède et doré, filtre et tombe sur le plancher. Des poussières y jouent, vont et viennent, s’éclairent un instant comme, dans l’étendue céleste, les astres tour à tour passent et reçoivent une furtive illumination ... Les puérils captifs regardent, par-dessus les livres pédantesques, ce peu de soleil qui les visite. Et des velléités de libre joie s’éveillent en eux. Leurs seize ou dix-sept ans battent dans leurs veines. Ils rêvent; et ils souffrent de ne pouvoir bouger. Moi, je leur explique, hélas! que Philippe est aux portes d’Athènes et qu’il convient de déjouer ses plans ...
»Un après-midi, l’un de mes infortunés gamins poussa un tel soupir de frénétique ennui, de détresse, d’horreur, que toute la classe en frissonna. Moi aussi. Cela se passait dans une agréable cité tourangelle ... Je me levai; je pris mon chapeau; je dis à ma classe:
»--En voilà assez. Fermez vos livres. Allons nous promener ...
»Et, jusqu’au soir, nous goûtâmes, le long des chemins forestiers, non loin de l’indolente Loire, la douceur du printemps.
»Cette façon d’entendre la pédagogie universitaire n’est point admise par l’Administration. Le proviseur, au lycée, attendait avec colère notre retour ... Il y eut des histoires!... Je fus tancé, admonesté. L’inspecteur d’Académie, furieux, réclama du ministère que je fusse remplacé par un fonctionnaire sérieux et capable de rétablir parmi mes élèves la discipline ... On m’annonça qu’on m’envoyait en disgrâce au collège de Ploërmel et, comme j’étais las de tourmenter des adolescents avec du grec et du latin, je démissionnai.
»C’est alors que je consacrai mon existence à la philologie; ce zèle me dura quelque cinq ans.
»Je possédais de menues rentes que m’avait léguées ma grand’mère; oh! menues, mais suffisantes à l’entretien d’un philologue. Je revins à Paris et demeurai dans le quartier du Panthéon.
»Je me disais: «Nous sommes, nous autres philologues, les chastes gardiens, les vestales de la culture gréco-latine. L’inutilité de notre sacerdoce est absolue et peut sembler, dans le présent état social, presque insolente. Mais à cette inutilité même il y a quelque beauté paradoxale et pathétique!...»
»Voilà comment je m’instituai philologue.
»C’est un métier parfait pour des gens qui ne sont pas des utopistes, qui ont perdu le goût d’agir et renoncent à influer sur les réalités ambiantes. C’est un refuge pour les découragés de leur temps ... Je trouve absurde et coupable même d’infliger ces vieilleries à des enfants, naïfs et gais, qui s’élancent vers la vie avec une confiante fougue. Mais l’hellénisme, Picrate, offre aux âmes timides, que la vie a déçues, des joies gentilles et calmes, appropriées à leur délicatesse!
»L’actualité a des inconvénients. Elle est criarde, exubérante, tumultueuse. On ne saurait l’apprécier avec détachement: on y est pris. Elle vous choque, avec ses façons désinvoltes et grossières; elle vous bouleverse, avec son imprévu, comme on dit, «sensationnel»: le mot n’est pas joli, mais il est juste. Oui, l’actualité vous donne de grosses sensations, triviales et confuses. Elle s’aboie dans les rues, fait des rassemblements, se vend un sou.
»Eloignons-nous de cette gourgandine.
»Que l’antiquité, au contraire, est belle et sereine! La patine du temps lui confère une dignité merveilleuse ... Je ne te parle pas d’une époque réelle, où des hommes vécurent, analogues à nous, laids sans doute et sujets à de quotidiennes douleurs. Je crois que les hommes, en tout pays et toujours, sont un spectacle médiocre. Mais l’antiquité, telle qu’à distance elle se transfigure, c’est la réunion des poètes et des sages:--Homère, qui interrogeait la Muse: «Muse, dis-moi combien les Akhéens possédaient de vaisseaux», et, la Muse s’étant prononcée, chantait: «Les Akhéens avaient trois cents vaisseaux»;--Héraclite, qui, s’affligeant sur la fuite perpétuelle de tout, définissait ainsi sa mélancolie: «Tout s’écoule, on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve», et, le premier, songeait à faire du Devenir l’essence de l’Être;--Démocrite, qui dédia sa longue existence à la recherche d’un stratagème pour arriver à la félicité dès ici-bas: il abandonna l’héritage de son père, prit le bâton du voyageur, affronta le mauvais accueil de l’étranger, supporta de dures fatigues, afin qu’au retour le pain bis lui parût délicieux et la pierre qui lui servait d’oreiller molle et douce;--Anaxagore, qui méprisa la matière et devina l’esprit comme la substance des choses;--Socrate, personnage un peu baroque et humoriste impénitent, qui, de son bâton mis en travers, arrêtait les gens dans la rue pour leur démontrer l’illogisme de leurs idées et, polémisant avec les sophistes, usa de leur dialectique si bien qu’on le prit pour l’un d’eux et lui fit boire la ciguë;--Platon ...
»Tu excuseras, Picrate, cette énumération désordonnée. Il fallait que fussent dits quelques noms anciens et rappelés quelques souvenirs helléniques, si je voulais te préparer à comprendre mes ferveurs de philologue.
»Je ne suis jamais allé en Grèce. Je n’ai cure de rencontrer au pied de l’Acropole des touristes anglais et des dames munies d’appareils photographiques. Il me serait pénible de trouver moins noble que je ne l’imagine la ligne des horizons qu’Athênê disposa, moins magnifique la mer dont Eschyle a vanté le sourire innombrable!... D’ailleurs, que m’importe l’authenticité de ces choses? Je n’exige, pour mon idéal, qu’une sorte de demi-réalité. Certes, il faut qu’il ne soit pas un simple conte forgé par un poète. Il m’est précieux de savoir qu’en un coin privilégié du monde, il y eut quelques années où vécurent Périclès, Anaxagore, Sophocle, Euripide et Platon.
»Picrate, l’antiquité est une époque sans seconde, où la terre n’était hantée que d’écrivains et de philosophes ...
--Tu prétendais, l’autre jour, Siméon, que les travaux des historiens ont privé l’antiquité de son prestige?...
--Je prétendais cela? C’est donc, Picrate, que je me contredis: je ne néglige ni l’une ni l’autre des deux faces de la vérité; je choisis l’une ou l’autre selon l’opportunité. Je tiens divers propos et veille à ce que chacun d’eux soit cohérent. Tu ne peux exiger de moi davantage: je ne suis pas un doctrinaire; et songe que tout cela s’arrange dans l’absolu!...
» ...Lorsque les barbares survinrent et imposèrent au monde leur domination brutale, l’antiquité s’enveloppa dans le linceul du silence et de l’oubli. Craignant les profanations, elle fit la morte, comme ces ingénieux insectes que de mauvais enfants taquinent. Les barbares la bousculèrent; mais elle eut soin de ne pas exciter leur détestable folie en résistant. Ils l’oublièrent. La barbarie triomphante s’épanouit, régna, constitua ses empires de frénésie et de fureur; cependant, la pensée sereine et pure d’Athênê, qui semblait abolie, hibernait dans l’asile sûr des bibliothèques et des sarcophages. La destinée ne lui fut point injurieuse.
»Combien il me plaît, Picrate, que l’approche soit difficile de cette pensée persistante! Parce que de sots pédagogues risquèrent de la galvauder, ne te figure pas que le sacrilège soit accompli. C’est une fausse image d’Athênê qu’ils divulguent; l’âme en est absente. Athênê n’a point à souffrir de cette vulgarisation: vraiment il ne s’agit pas d’elle!
»Mais admirons l’artifice pieux de la destinée!
»Tandis que les barbares sévissent inutilement, elle prévoit la menace plus dangereuse des pédants et des pédagogues, et qu’il sera plus malaisé de déjouer leur malice. Alors elle s’avise de dissimuler mieux et de bien travestir le précieux trésor de l’âme antique. Il fallait, à tout prix, donner le change à ces barbares nouveaux et inquiétants qui, à la brutalité des autres, substitueront l’irrévérence de leur insigne vulgarité.
»Elle prit pour auxiliaires les moines très sots et innocents. C’est à eux qu’incomba la tâche singulière de préserver des familiarités blessantes la païenne idéologie.
»Or, il ne suffisait point qu’ils lui offrissent la cachette de leurs cellules et la sécurité de leurs couvents, construits parfois comme des forteresses: il n’est de forteresse que l’on ne force, de retraite que n’envahisse la multitude malfaisante ... La destinée leur inspira--sans les en avertir--un stratagème bien meilleur: ce fut de déguiser les textes anciens jusqu’à les rendre méconnaissables à peu près. Ah! comme ils s’employèrent volontiers à cette œuvre excellente, dont la portée leur échappait! Instruments de la destinée, ils accomplissaient une formidable besogne et ne songeaient point à se demander la signification secrète qu’elle pouvait avoir. Cette besogne leur était merveilleusement indifférente: cela n’affaiblissait pas leur fatale ardeur. Ainsi les abeilles font leur miel, sans savoir qu’il ne leur sert de rien. Voilà comme la destinée se procure de parfaits esclaves.
»Ils copièrent et ils recopièrent; et, à chaque copie, des fautes nouvelles défiguraient un peu plus le texte premier. Cela dura des siècles. La plupart des vieux manuscrits s’égarèrent. On préférait les copies récentes: on n’avait pas encore le respect des vieilles choses. Ainsi se perpétuaient, en s’altérant, les ouvrages antiques. Les contemporains étaient insoucieux dos bonnes lettres, de sorte que le lent travail des moines put s’effectuer sans trouble ... Et tout fut prêt lorsque l’indiscrète Renaissance voulut y regarder. La curieuse ne trouva pas Athênê dévêtue et manifeste. Elle tenta de la surprendre et ne vit la vierge divine qu’à travers le manteau fallacieux et hermétique des contresens et des erreurs où les chastes moines l’avaient enroulée.
»Telle cependant, elle était encore si belle que, de l’avoir seulement aperçue, on demeurait épris.
»Picrate, les érudits de la Renaissance eurent des jours de magnifique émoi ... Mais ils furent intempérants; et la hâte de leurs appétits gâta leur volupté. Ces gens manquèrent de délicatesse attentive. Ils se ruèrent, étant pressés. Confiante en son manteau tutélaire, Athênê leur accorda des privautés illusoires et, souriante, se gardait de leurs entreprises.