Part 5
»C’était, à vrai dire, plutôt la profession de foi de M. Deschanel le père qu’il formulait en ces termes laconiques, que la sienne propre. Car on est exilé pour ses opinions, mais on naît en exil involontairement. Le mérite n’appartenait qu’au père d’avoir, malgré les tristesses de l’absence, augmenté d’un bon citoyen le chiffre de la population française ... Le fils voulut signifier, sans doute, qu’il serait fidèle à l’exemple héroïque du père et, dans l’hypothèse d’un nouveau coup d’État, affronterait l’hostilité de Napoléon IV. Les électeurs le comprirent bien, et le Parlement compta un orateur de plus, un orateur élégant et disert, et qui, de sa naissance bruxelloise, n’a conservé nul accent belge ... Et toi, Picrate, tu es récompensé pour les mérites paternels. Je n’y trouve rien à redire,--sinon que tu hérites, en quelque sorte: ce qui est contraire, il me semble, aux règles de ton socialisme. M. Deschanel, lui, n’est pas socialiste, et ce n’est donc qu’à toi que j’adresse cette timide objection.
--Je n’y avais pas songé,--dit Picrate.--D’ailleurs, tu sais notre réponse en pareil cas: tant que la société collectiviste ne sera point réalisée, il nous faut bien accepter les conditions de la vie actuelle.
--Cela vous donne une assez belle latitude,--acquiesça Siméon.--Cela permet, en outre, à certains de vos plus vaillants propagandistes de capitaliser fort agréablement ...
--Peut-être!...--fit Picrate, d’une manière évasive. Toujours est-il qu’après le 4 Septembre, nous revînmes à Paris et prîmes un petit appartement dans le quartier du Luxembourg. Mes souvenirs datent de cette époque. Le reste me fut raconté maintes fois, durant les soirées familiales. J’ai grandi, je me suis formé ma conscience d’homme, parmi les narrations généreuses des proscrits. Mon grand-père récitait volontiers ces vers de Hugo:
J’accepte l’âpre exil, n’eût-il ni fin ni terme...
»Il ne l’avait pas, lui, accepté, mais revendiqué. Ma mère me fit comprendre que c’était encore plus beau.
»Les superbes enseignements que j’ai reçus! Je ne puis, sans rougir, y songer ... D’un mot je les résume: «Raison». Toute la doctrine dérive de là. Mon père était la raison même, la raison faite homme, la raison sans cesse agissante, présidant aux graves démarches de la pensée, déterminant les moindres détails de la vie, organisant, réglant, voulant ... Quand il avait dit: «C’est la raison!» chacun s’inclinait. La raison lui servit à éloigner de notre demeure les superstitions et les préjugés. Elle lui dicta la coupe de son costume. Il s’habillait d’une façon très particulière, au mépris de la mode et des usages courants. Son pantalon n’était ni trop large ni trop étroit: il avait calculé les dimensions exactes qui assurent, autour des jambes, une suffisante aération sans excès de flottement. Il revêtait une blouse de lainage boutonnée au cou, aux poignets, serrée à la taille d’une ceinture en caoutchouc. Il se coiffait, l’hiver, d’une toque de drap, qui lui entrait jusqu’aux oreilles; l’été, d’un chapeau vaste, aux grands bords ronds, en étoffe légère que tendait un ingénieux système de joncs très fins. Sa chaussure, il la fabriquait lui-même, ainsi que celle de ma mère et la mienne (j’avais alors des pieds), conformément à des principes fixes: pas de talons, car il est vain de se prétendre hausser; pas de tiges, qui gênent l’articulation des chevilles, mais un juste agencement de courroies, afin que la semelle n’abandonne pas la plante des pieds. Il portait la barbe et les cheveux courts; et cependant, malgré son vœu de supprimer le poil inutile, jamais il n’usa du rasoir, jugeant convenable qu’un menton mâle fût velu. Il avait combiné pour ma mère un costume qui sacrifiait à la raison toute coquetterie. Notre habitation, notre table étaient soumises à des règlements analogues, la température de nos chambres fixée avec précision, le menu de nos repas composé selon les théories hygiéniques, la quantité du pain, de la viande, des légumes, du sel, déterminée, au renouvellement de chaque décade, selon la saison, l’état hygrométrique de l’atmosphère, le quartier de la lune et le poids de nos individus, préliminairement vérifié, enregistré, comparé, trouvé en baisse ou bien en hausse. Comme j’avais une propension fâcheuse à engraisser, je devais rester sur mon appétit, ce qui m’affligeait, je l’avoue. J’avoue aussi que l’extrême rigueur de cette existence systématique m’importunait ... Oui, je rechignais aux préceptes de la raison. Siméon, je n’ai qu’ensuite estimé mon père à sa valeur; je ne l’ai vraiment admiré qu’après sa mort. C’est mon regret.
--Que veux-tu, Picrate!--dit Siméon;--tu manquais de perspective. On apprécie mal ce dont on pâtit. Cela explique que l’on juge avec plus de sérénité la douleur d’autrui que sa propre douleur. Cela explique qu’il y ait des consolateurs éloquents, capables d’arriver, dans leurs discours, à la sérénité du stoïcisme, mais, quand il s’agit d’eux, douillets ainsi que des femmes nerveuses. Cela explique qu’il y ait des conquérants: ils évaluent à peu de prix l’existence humaine, tandis que, d’une hauteur bien choisie, ils dominent les masses où se perdent les souffrantes unités ...
»Sois sans remords, Picrate. A peine te fut-il loisible d’échapper au minutieux gouvernement de la raison, tu l’honoras comme il convient, j’en suis sûr ... Reconnaissons-le, du reste: l’entreprise d’Eugène Dufour, intéressante et méritoire, avait le tort d’omettre un fait essentiel, à savoir que la raison est une chose et que la vie en est une autre. Je ne dis pas seulement la vie humaine, mais la vie, ou, si tu veux, la nature, ou, si tu veux, la réalité. Quand tu observes le Cosmos, as-tu l’impression qu’il soit cohérent à ravir? Si l’accord était si parfait entre le Cosmos et la raison, les philosophes, ces professionnels détenteurs de la raison, depuis longtemps auraient compris le Cosmos: il n’en est rien! On n’a pas encore déniché l’idée directrice de ce monde où nous sommes logés. Les hypothèses que l’on a faites là-dessus ont échoué très piteusement. L’une des plus jolies est celle, sans doute, de ce subtil Bernardin de Saint-Pierre, qui consacra toute l’ingéniosité de son esprit et de son cœur à essayer d’introduire un peu d’ordre dans ce désordre. Il y prodigua les trésors de sa mauvaise foi et de sa bonne volonté; ses explications prêtent à rire. Il n’était pas un métaphysicien. Les métaphysiciens négligent, pour plus de commodité, le détail des apparences: ils construisent de vastes idéologies, dont le seul tort est de ne point s’adapter au concret. Lui, attentif à ne rien oublier, examinait, tenait compte de tout, et, à mesure qu’avançait son enquête, il imaginait l’interprétation requise. Il tomba dans la saugrenuité. Son échec est bien lamentable: d’abord pour lui, dont le zèle était digne d’un meilleur sort; et puis pour l’intelligence humaine, qui s’est, en la personne de ce commentateur, couverte de ridicule. La grosse bévue de Bernardin, ce fut de croire que rien n’existe qui n’ait sa raison d’être. Partant de ce principe faux, il devait aboutir à de comiques résultats. Pauvre garçon, dupe de ce respect qu’il eut pour le Cosmos!
»Picrate, si le monde, la vie et la réalité dépendaient de quelque idée directrice, quelqu’un l’aurait bien aperçue, ne fût-ce que par hasard, depuis cinq mille ans, au moins, qu’il y a des philosophes et qui hasardent des systèmes. La vérité, je vais te la dire; mais ne la répète pas, afin de ne décourager personne. Ne t’aventure pas à la confier même aux roseaux du fleuve: ils sont bavards, ils l’ont prouvé. Garde-la pour toi, dans le secret de ta mémoire. Et, si tu sens qu’elle t’afflige excessivement, efforce-toi de n’y plus penser. Ce n’est pas une opinion bonne à répandre: le jour où elle serait connue et adoptée, il y aurait sous les cieux plus de tristesse qu’en cette nuit lugubre où une voix qui courait sur les flots attesta que le grand Pan était mort. Les cloches des églises, qui sonnent à la volée en l’honneur de tel démiurge, s’immobiliseraient dans un farouche silence; et elles sembleraient folles d’avoir jadis sonné. Les austères savants regretteraient avec tant d’amertume la rigueur de leur discipline qu’on les verrait, de rage, se frapper le front contre les murs de leurs laboratoires. Les processions Dolet, décontenancées, se disloqueraient et se réfugieraient, éparses, chez des marchands de vins, en vue de noyer leur confusion dans les pots. Picrate, sois discret:
»Cosmos, le roi Cosmos est absurde!
»Ne me dis pas que tu étais sur le point de t’en douter. Si tu l’avais seulement présumé, ton irascible humeur ne saurait s’excuser: car l’irritation suppose un fond d’optimisme ...
»Mais revenons à Eugène Dufour. Aperçois-tu la vanité de sa généreuse tentative? Le monde, dans son magistral ensemble, est absurde. Et cependant Eugène Dufour détache de ce Tout absurde cet épisode qu’est la vie humaine et ce frêle incident qu’est une existence individuelle. Et il décide de régler, selon les lois de ce qu’il nomme la raison, l’existence d’Eugène Dufour, ton existence à toi, celle de madame Dufour et de tel disciple docile qu’il pourra recruter. Hélas! autant vaudrait distinguer, dans un fleuve, une goutte d’eau et lui conseiller en un langage persuasif de remonter vers sa source, vu que le fleuve, mal dirigé, l’entraîne à des désastres!... C’est au fleuve qu’il faudrait s’adresser. C’est le Cosmos qu’Eugène Dufour devait premièrement réformer. Et, sauf tout le respect que j’ai pour l’intrépide confiance de ton père, mon cher Picrate, vois-tu ce terrible croquis: d’une part, Eugène Dufour, armé de sa raison humaine, et, de l’autre, ce prodigieux imbécile de Cosmos, gigantesque, immense et qui rit bêtement?...
VI
PICRATE PLEURE ET SIMÉON LE CONSOLE
Siméon se tut.
La chaude nuit, claire d’étoiles, palpitait. Par-dessus le talus des fortifications, il la regardait. Il s’amusait à suivre, grâce au repère d’une lointaine cheminée, la montée lente et graduelle de Véga, que le reste de la Lyre accompagne à distance pleine et qui semble entraîner avec elle toute la céleste géométrie. Il laissait s’apaiser en lui le tumulte de son discours. Et il rêvait, heureux de la détente de ses nerfs et du silence de son esprit.
Mais il aperçut Picrate, qui tirait de sa poche un gros mouchoir de coton bleu à carreaux et s’en essuyait les paupières.
--Tu pleures, Picrate?
Picrate ne répondit pas. Il soupira, fit de la tête un signe de dénégation, se mordit la lèvre et pleura encore.
--Ne dissimule pas que tu pleures, Picrate, et ne regrette pas de pleurer. Assure-moi seulement que tes larmes n’ont pas pour origine quelque souffrance personnelle: nulle rage de dents ne t’éprouve, nulle migraine ne t’accable?... Non! je le savais. Ton espoir s’identifie à celui de l’humanité désabusée. Qu’il est grand et qu’il est pathétique! Cher Picrate, enfantin comme l’humanité, on t’a cassé ton beau jouet!... Donne-moi ta main, mon Picrate ...
Mais Picrate secoua, de droite à gauche, son buste large et refusa sa main, sans mot dire. Il écrasa son mouchoir sur ses yeux et parut bouder. Siméon reprit:
--J’admire, Picrate, comme tu as l’esprit religieux. Tu t’irrites contre moi, ainsi que les chrétiens fervents maudissent les exégètes, qui leur découvrent, dans l’Évangile, des interpolations. Au moyen âge et pourvu de quelque autorité en Sorbonne, tu m’aurais fait engeôler et brûler. Moi, je ne t’en aurais pas voulu, car il est naturel que, possédant une croyance, on la défende _unguibus et rostro_. Si j’en possédais une, tu me verrais fort malcommode à son endroit. Pauvre vieil enfant chimérique, Picrate, j’ai des remords: peut-être ne fallait-il pas te révéler l’irrémissible absurdité du Cosmos. Toi, tu croyais que la raison domine le jeu mouvant des apparences, et tu considérais comme un insignifiant détail, dans l’universelle économie, ta médiocre destinée. Il te plaisait de te fâcher contre toi-même, d’assumer la responsabilité de ton cas et de te dire que l’ordre général n’en était pas troublé. Enfin, tu limitais le désastre ... Et moi, voilà que je surviens, satanique, et que je dévaste le grand ciel de ta raison pure. Je suis un méchant, il est juste que tu m’en veuilles. L’humanité est trop jeune pour qu’on la sèvre. Seules lui sont encore bienfaisantes les bonnes nourrices babillardes, qui lui chantonnent les douces complaintes infinies où les mots reviennent, qui lui sont familiers ... Mais, vois, Picrate, il n’y a rien de changé. Nous sommes ici deux camarades qui ont uni leur infortune et qui, en ce petit cabaret, l’allègent, au moyen de liqueurs presque agréables. Regarde: la vaste nuit d’été rayonne; le clignement des étoiles semble fiévreux d’un beau désir; la voie lactée est une écharpe gracieuse indolemment défaite. La tiédeur de l’air engage à quelque mollesse. N’aimes-tu pas ce paysage?... Et regarde-moi; suis-je si lugubre? Je me réjouis de la belle nuit d’été, comme si les coïncidences auxquelles nous devons son exquise douceur avaient été préméditées depuis longtemps par un obligeant démiurge, ou amenées par un concert de causalités raisonnables, et je la goûte peut-être mieux ainsi, libre d’idées et d’intentions. Un démiurge entre elle et moi m’en gâterait la solitude, et la raison me la profanerait ... Je la préfère hasardeuse et vaine, avec ses étoiles en folie et sa limpidité.
»Si le Cosmos était raisonnable, Picrate, il conviendrait de le vouloir comprendre. Songe à l’effort perpétuel qu’il nous faudrait y dépenser. Combien il est plus avantageux de se dire que tout cela n’a point de sens, et de s’abandonner au charme de l’inutile fantasmagorie!... Je vois que tu ne pleures plus; tu es sage.
»A présent, nous irons, chacun chez soi, nous coucher, parce qu’il est tard. Tu dormiras. Tu as déjà sommeil. Tu oublieras; et demain je veux te trouver souriant. L’affliction, de même que la joie, est un sentiment excessif et dont le caractère absolu me choque: la vie ne comporte pas cela. Pleurer, de même que rire, c’est simplifier par trop. Seul le sourire convient à la diversité des circonstances ... Tu dors, Picrate?...
--Un peu ...
--A la bonne heure!
VII
SUITE DE L’HISTOIRE DE PICRATE
--Je n’ai presque plus envie, Siméon, de te continuer mon histoire. Tu me l’as d’avance dénigrée.
--Que non, Picrate! Tu me désoles par ta promptitude à mal conclure ... Quel motif nouveau de chagrin te connais-tu? Qu’y a-t-il?... Ta vie est ratée; il me semble que c’est un fait sur lequel tu avais déjà des lumières: te voilà, dépourvu de jambes, qui bois une anisette faubourienne en compagnie d’un cocher de fiacre. Ce n’est pas moi, Picrate, qui te révèle la médiocrité d’un pareil sort. J’ai tâché de t’expliquer ton échec,--et de telle façon qu’il n’y eût pas de ta faute le moins du monde. J’ai rendu le Cosmos responsable! S’il est absurde, tu n’y peux rien. La famille Dufour, qui le voulut réformer, assuma un rôle écrasant, mais généreux ... Picrate, tu sors de là grandi. Ta biographie n’est pas diminuée; au contraire! Conçois de l’orgueil, Picrate. Ton ascendance s’employa contre l’absurdité du réel. Que de familles nobles et décorées de noms illustres envieraient de tels états de service!... Vous êtes une lignée de grands rêveurs ...
--Tu crois? Ce ne fut point une manie?
--Une manie sublime!
--Eugène Dufour n’avait pas d’ambition personnelle. Il consacrait son temps et son étude au bien public. Il n’espérait pas voir se réaliser de son vivant le règne universel de la raison: le positivisme distingue, dans l’histoire de l’humanité, des périodes si longues que la patience est de rigueur. Mais il croyait à l’efficacité des moindres causes, en vertu de l’adage: «Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.» Il considérait que les causes de ralentissement, dans la marche du monde, sont innombrables et qu’il importe de multiplier les causes de progrès, afin que celles-ci, les bonnes, l’emportent sur celles-là, les mauvaises. Et il y travaillait constamment. S’il organisa notre vie quotidienne avec la ponctualité que je t’ai dite, c’était surtout afin de constituer une sorte de famille modèle, qui pût servir d’exemple.
»En outre, il comptait sur moi ... Pauvre homme!... Enfant, j’ai donné des signes d’intelligence, Siméon. Mon père me disait: «Tu me continueras, tu seras un bon serviteur de l’humanité. Tu es mieux doué que moi. Tu auras encore l’avantage de l’instruction. Tu étendras beaucoup plus loin que je n’ai pu le faire l’œuvre modeste que j’ai entreprise avec des moyens imparfaits ...» Et il me préparait à cette activité mentale qui devait être si féconde!
»Il ne négligea rien. Ma nourrice, m’ayant chanté, pour m’endormir, je ne sais quel noël flamand, fut chassée, comme capable de m’insinuer avec le lait de fausses idées, du cléricalisme. On n’en trouva pas une autre dont la liberté d’esprit fût avérée: on m’éleva donc au biberon.
--Les Romains--dit Siméon--n’apportaient pas moins de vigilance à la formation de leurs orateurs. Quintilien recommande de ne pas donner à l’enfant une nourrice dont le parler soit provincial ou incorrect ... Eugène Dufour ne s’inquiéta-t-il point de cette vache qui fournit le lait de tes biberons? Depuis que saint François, sur les collines ombriennes, prêcha les animaux, on peut les soupçonner de cléricalisme ...
--On préserva mon enfance des atteintes de la superstition, comme d’autres parents veillent à garder leur fils du danger des épidémies. On fortifiait mon esprit, afin qu’il fût mieux prêt à résister, en cas de contagion. Tout jeune, j’ai appris que l’histoire humaine est la lutte de deux classes d’hommes: les libres penseurs et les prêtres; et que les libres penseurs sont les justes, les prêtres les méchants; et que les prêtres persécutent les libres penseurs, mais qu’ils seront enfin réduits à néant. J’ai appris que Socrate était libre penseur et que des magistrats dévots le condamnèrent à mort. Et pareillement Galilée: _e pur si muove_ me fut raconté maintes fois. Le soir, après notre frugal repas, mon père se plaisait à nous narrer l’édifiante vie de quelque grand homme: un inventeur, un philosophe, un savant. Il choisissait, dans sa bibliothèque modique mais triée, un livre et nous lisait des pages où flambaient les bûchers des inquisiteurs, des tyrans. Il commentait cette lecture, tandis que ma mère, silencieuse, cousait sous la lampe ou taillait l’étoffe d’un costume simple. Et moi, j’écoutais, attentif à ces récits émouvants; je guettais la maudite intervention des prêtres et de leurs séides,--avec sécurité, car jamais ils ne manquaient leur entrée. A mesure qu’approchait ce dénouement, la voix de mon père s’animait, devenait violente, âpre, dure ... La nuit, j’ai bien souvent rêvé que des tortionnaires d’Église m’avaient jeté dans leurs cachots ou me conduisaient au supplice. Je criais que la terre tourne: les bourreaux redoublaient de cruauté. Je hurlais que la terre tourne: et nulle souffrance de ma chair en lambeaux ne m’aurait fait convenir que la terre ne tourne pas ... Cependant, éveillé, je m’interrogeais sur la qualité de ma certitude. Pour rien au monde je n’eusse avoué mon doute: autant me rallier aux prêtres et renier les libres penseurs. Mais j’avais beau raisonner, discuter avec moi-même, il m’était impossible de concevoir que ce grand voyage quotidien par l’espace se fit à mon insu. Si l’on tire la nappe, la lampe tombe; et je restais immobile, sur un pied, durant que la rotation vertigineuse du globe tirait le sol sous mon soulier!... Mon père m’avait expliqué _grosso modo_ le phénomène, au moyen d’une pomme qu’il promenait autour d’une bougie allumée; seulement, mon imagination n’arrivait point à élargir le fruit emblématique jusqu’aux mesures de la terre. Un jour, aux environs de Paris, je remarquai la forme en dos d’âne des routes: tu sais qu’on les bombe pour que l’eau s’écoule à droite et à gauche, dans les ruisseaux. Je crus, un instant, saisir là une preuve évidente que la terre est, en effet, ronde. Je signalai ma découverte à mon père: il me la démolit en un clin d’œil. J’ai beaucoup regretté la perte de cet argument. Il ne me restait pas d’autre ressource que de croire: je crus à la terre ronde et tournante ...
--Comme je crus en l’Évangile, mon Picrate!...
--Oui, mais j’ai fortifié plus tard ma croyance par l’étude; et toi, l’étude t’obligeait à délaisser la tienne!
--Mettons, Picrate, que la terre tourne, puisqu’on le dit, et puisque, si elle ne tourne pas, ce n’est pas notre opinion là-dessus qui la fera tourner ...
--Mais elle tourne!
--Elle tourne, Picrate, et inutilement, puisqu’il n’y a plus d’héroïsme à s’en apercevoir. Ah! qu’il est loin, le temps où la rotation de la terre vous composait une philosophie totale!... Les idées, somme toute, ne valent que par la difficulté de les défendre. C’est le bienfait des tyrans: ils nous procurent le sentiment du subversif. Tu me dis que la terre tourne, et cela m’est égal affreusement. Je regrette l’Inquisition, grâce à qui j’aurais trouvé délicieuse et enivrante la pensée que la terre tourne.
--On t’aurait brûlé, tenaillé, martyrisé ...
--Oui, mais j’aurais crié, comme toi en rêve, que la terre tourne; et alors, que m’eût importé le reste?...
--Siméon, tu préconisais la tolérance ...
--Oui, par lassitude ... Mais continue ton histoire.
--Nous appartenions à un groupe positiviste intitulé «la Raison du VI^e». Mon père en était le président. Chaque semaine avaient lieu des réunions familiales et instructives. Des conférences servaient à la commémoration de l’Humanité, des origines obscures jusqu’à notre temps: l’Égypte, la Grèce, Rome, le Moyen Age, l’Ancien Régime, la Révolution, l’Empire, la République ... L’orateur procédait à peu près comme mon père à la maison,--c’était souvent lui l’orateur,--mais avec plus de solennité. Je cède volontiers au charme de l’éloquence: ces beaux discours me ravissaient. Au mois de janvier, nous célébrions l’anniversaire d’Auguste Comte. Cela consistait en une visite à son tombeau du Père-Lachaise, auquel nous apportions une couronne d’immortelles, l’usage ne s’étant pas encore répandu de l’églantine radicale. Le soir, un banquet cordial nous assemblait autour d’une table décente, vers la Porte Maillot. C’était le seul jour de l’année où il me fut loisible de manger au delà de mes strictes nécessités. La discipline, en l’honneur du maître, se relâchait. J’ai conservé un précieux souvenir de hors-d’œuvre, d’anchois surtout, dont le luxe m’émerveillait, de saumons mayonnaise qui firent mes délices. Au dessert, quelques brèves allocutions donnaient une forme oratoire à des idées qui m’étaient familières, telles que la suprématie de la laïcité sur le pouvoir ecclésiastique, la fin prochaine de l’ère «théologique ou fictive», la grandeur d’Auguste Comte et l’insigne médiocrité de ses adversaires ... Ensuite, on chantait. La _Marseillaise_, d’abord. A cette époque dont je te parle, il ne faut pas oublier que la _Marseillaise_ semblait encore une chose «avancée», capable d’agacer les cléricaux. Nous l’entonnions de grand cœur, accentuant les mesures où «de la tyrannie l’étendard sanglant» est flétri. La _Carmagnole_ et l’_Internationale_ ont aujourd’hui relégué très loin l’hymne de Rouget de l’Isle. Elles ne faisaient point partie de notre répertoire: nous n’étions pas des hommes de désordre ... Après la _Marseillaise_, nous chantions:
Saint bienheureux dont la divine image...
--Un cantique?...
--Mais non! C’est le choral de la _Muette de Portici_. Nous le détournions du sens frivole et vulgaire qu’on lui attribue: nous le consacrions à la gloire de Comte ... Quelques chansonnettes, ensuite, folâtres sans grivoiserie, terminaient de la façon la plus aimable ces bonnes journées joyeuses et commémoratives ...