Picrate et Siméon

Part 4

Chapter 43,764 wordsPublic domain

»Le lendemain de mon entrée dans ce lieu d’horreur, mon oncle vint me voir. Il utilisait ce prétexte pour un bref séjour à Paris. La «récréation» battait son plein. C’est-à-dire que mes camarades menaient leur tapage, et que, moi, je m’étais relégué dans un coin de la cour, guettant la minute de la délivrance: l’«étude», malgré sa torpeur, m’était un refuge; là, au moins, je ne redoutais que le pion, ses remontrances inutiles, ses encouragements à ne point flâner; mes camarades me laissaient tranquille, et j’arrivais à m’isoler ... Une porte de fer s’ouvrit. Un domestique sale hurla mon nom, tout de travers. Cela suffit à exciter mille quolibets. En outre, un jeune espiègle me ravit la petite toque fourrée, trop enfantine, que je conservais d’autrefois. Ahuri, les mains crispées dans les poches de ma veste, je restais là, ne sachant que faire, n’osant aller au parloir tête nue, n’osant bouger. On me criait: «Au parloir, tout petiot! Maman t’appelle!...» Je frissonnais de colère, de chagrin vague ... Mon oncle m’aperçut et s’approcha. La scène l’avait égayé: un gros rire le secouait. Je le vis et j’éclatai en sanglots. Il fut cordial et bourru. Il me dit que je n’étais pas une petite fille, pour pleurer comme ça ... «Et je ne jouais donc pas avec mes copains?... Et qu’est-ce que c’était que ces lamentations?... Voyons, voyons, un peu de courage, mon bonhomme!...» Je sanglotais sans pouvoir me retenir. Et, plus j’aurais voulu me maîtriser, à cause de l’humiliation d’être surpris en si misérable posture, plus abondaient mes larmes sur mes joues, sur mes mains, dans mon nez et dans ma bouche. Les exhortations de l’oncle ne réussissaient qu’à m’impatienter davantage. A bout d’arguments, il déclara: «C’est ta folle de grand’mère, avec ses dévotions, qui t’a rendu petite fille à ce point!...»

--Il avait raison!--affirma Picrate.

--Peut-être; mais surtout il avait tort. Et il me fut odieux. Cette façon de traiter ma pauvre grand’mère défunte m’offensa, comme un outrage abominable. Dès lors, je m’attachai de tout mon cœur à la mémoire de la disparue. L’oncle, les camarades, le lycée constituèrent l’ennemi. Elle, au contraire, était l’amie très douce et très bonne; et je m’attendris sur sa mort plus que le jour où je l’avais perdue. Je me rappelai son visage, que la tristesse indélébile ornait d’un charme pénétrant; je me rappelai sa voix, le toucher de ses mains et sa démarche grave et silencieuse. Mille détails se précisèrent et m’émurent: les nodosités de ses doigts, les rides de son front, les papillottes blanches qui encadraient sa figure, le tremblement perpétuel de ses lèvres minces et la lenteur de son regard. Il me sembla que je ne l’avais point aimée comme elle le méritait, que je lui avais mal témoigné mon affection déférente, que j’aurais dû dorloter mieux ses vieux jours. Ce scrupule me tourmentait. J’oubliai tout le reste.

»Dans ma pensée, elle s’idéalisa bientôt, au point d’y devenir presque une sainte auréolée, une compagne de la Sainte Vierge. Ma piété redoubla, et elle unit dans un même sentiment ces deux célestes personnes. Au fond de mon cœur elles eurent leur chapelle privilégiée, où je les honorais secrètement comme, au temps des persécutions, les chrétiens reléguaient au creux obscur des catacombes leur culte harcelé.

»Ma vie quotidienne me fut moins pénible quand j’eus organisé, hors de l’atteinte des barbares, ma rêverie. Et peu à peu leur méchanceté se lassa.

»Je devins une sorte de bon élève, afin de me préserver mieux de l’ennemi. La révolte excite la férocité des vainqueurs; les esclaves dociles ont moins à souffrir que les autres. Je crois qu’il y avait dans mon calcul de la bassesse, de la servilité: n’est-ce pas la conséquence naturelle d’une discipline quasi militaire appliquée à des garçons que ne requinque nulle ardeur belliqueuse?

»J’appris le grec et le latin.

»Picrate, as-tu réfléchi quelquefois à la prodigieuse absurdité de notre enseignement classique?

»Alors, dis-moi, je t’en conjure, pourquoi les enfants mâles de ce pays doivent passer les plus beaux jours de leur aimable adolescence à étudier ces langues mortes? Dis-le-moi!

»A étudier ces langues mortes et non, par exemple, le mède et l’éthiopien!... Parce que la littérature latine et la grecque sont riches en souveraines beautés? Heu! pour les cinq ou six volumes latins qui méritent d’être lus, est-ce la peine, en vérité, de languir, des années durant, sur des grammaires et des lexiques? Non!... Les grecs sont, assurément, plus dignes d’un tel effort; mais, quoi qu’il en soit, un fait domine cette discussion: sur vingt bacheliers, frais émoulus de nos lycées, il n’y en a pas deux qui puissent lire une églogue virgilienne; pas un,--tu m’entends, Picrate, pas un!--qui puisse lire une tragédie de Sophocle!... Tel est le résultat final des études classiques: le néant. Cette seule constatation devrait suffire à éclairer nos pédagogues. Pas du tout! Ils s’acharnent.

»On affirme que jadis les jeunes Français étudiaient volontiers ces idiomes désuets et parvenaient à les bien entendre. Jadis, peut-être; aujourd’hui, non. Et l’on continue néanmoins à prendre le grec et le latin comme base de l’enseignement national. Voilà!

»Il faut un prétexte. Alors, on dit que notre langue vient directement du latin,--ce qui n’est pas vrai;--et que notre vocabulaire doit beaucoup aux racines grecques,--mais je te demande à quoi peuvent servir ces étymologies: «voix au loin», «écriture au loin», pour l’intelligence des mots _téléphone_ ou _télégramme_?

»Ces pitoyables arguments prêtant à rire, on inventa le cliché de ces «vertus éducatives» que possèdent exclusivement, dit-on, le grec et le latin,--l’une des plus comiques fariboles que l’on ait imaginées pour légitimer un état de choses grotesque, mais auquel on tient fort.--Selon ces messieurs, le grec et le latin jouiraient d’une efficacité si merveilleuse qu’il serait inutile de les savoir jamais pour profiter de les avoir appris, etc ... J’aurais honte, Picrate, d’arrêter là-dessus ton esprit.

»La vérité, c’est que l’on veut, coûte que coûte, épargner un désastre à des spécialistes trop âgés pour recommencer leur carrière. Il y a des marchands de grec et de latin qui, la clientèle abolie, seraient dans la misère, pauvres diables! De même, on a depuis longtemps reconnu la parfaite inutilité des sous-préfets; on ne supprimera pas les sous-préfectures: que faire de bons jeunes hommes qui ne sont pas capables d’autre chose que de parader en habit à broderies d’argent? Et quand il n’existera plus d’autre raison d’écarter l’hypothèse du désarmement général, celle-ci sera concluante: que faire de messieurs les officiers, dès lors qu’on n’aura point de soldats à leur offrir?

»On sacrifie, de cette manière, des milliers et des milliers d’adolescents au corps estimable, mais restreint, des professeurs. Que veux-tu?...

»Note encore, Picrate, pour t’amuser, que les règlements universitaires sont élaborés par des universitaires bien en place. Espères-tu que ces braves gens pousseront l’amour de l’abnégation jusqu’à se suicider? Soyons raisonnables, Picrate!... Songe à ces gros bonnets qui ont vieilli et qui ont acquis tous les honneurs dans un état de choses où les feues langues dominaient la culture classique. Déclareront-ils, en supprimant les feues langues, cet état de choses ridicule et suranné? Autant vaudrait, pour eux, se reconnaître périmés, archaïques et, en quelque sorte, paléontologiques. Ils n’y sauraient souscrire aucunement. J’imagine que, si l’on avait consulté la faune du terrain tertiaire sur l’opportunité de passer au quaternaire, nous serions toujours ichtyosaures ou plésiosaures, mon ami, sans plus!

»Et voilà pourquoi les petits garçons de France continueront à étudier--mais à ne point apprendre--le grec et le latin. Cela gaspille leur jeunesse, mais conserve une suffisante actualité aux grands lamas de l’_alma mater_!

»Le goût excessif des littératures anciennes est un héritage de la Renaissance. L’antiquité, que l’on retrouvait, séduisit alors les délicats par sa récente nouveauté. Elle a perdu cet agrément. Au sortir du moyen âge et de la discipline chrétienne, elle apparut comme libératrice de la pensée, qui était lasse de sa longue soumission. Elle a perdu cette raison d’être. Mal connue, elle sembla réaliser la perfection de l’esprit humain. La méthode historique l’a remise à sa place: elle n’est plus, pour nous, qu’une époque, entre bien d’autres, qui eut ses qualités et ses tares. Elle a perdu, à n’être plus seule, le meilleur de son prestige.

»Les jésuites du Grand Siècle l’ont su transformer en une copieuse matière pédagogique ...

--Les jésuites!--s’écria Picrate;--tu vois, toujours eux!...

--Toujours eux, Picrate! Ils ont fait de Virgile et d’Homère des auteurs «classiques». Et nous vivons encore sous le régime d’enseignement que les jésuites constituèrent selon les besoins des petits grands seigneurs du Grand Siècle. Oui, c’est cela que notre démocratie contemporaine offre à ses rejetons!... Sourions, Picrate, avec un peu de tristesse.

»Si jamais enseignement fut mal adapté à son objet, c’est bien celui-là. Réfléchis. Tâche de te faire une idée nette des «vertus éducatives» que peut avoir, pour la jeunesse d’aujourd’hui, une littérature antérieure au christianisme, et qui, au point de vue social, admet l’esclavage; au point de vue moral, admet, vante des pratiques qui, de nos jours, relèvent de la correctionnelle ou des assises; au point de vue scientifique, admet que la terre est le centre du monde et l’homme la fin suprême de la terre; une littérature qui contredit tous les principes fondamentaux de la pensée moderne.

»Elle reste, je le sais, une assez belle littérature. Mais il est bien curieux de voir notre démocratie occuper ses adolescents à de pareilles vanités. La population de nos lycées n’est point aristocratique comme la clientèle des jésuites d’autrefois. Elle se compose de candidats à la lutte pour la vie, qui devront gagner leur pain quotidien, faire leur trou, agir. Les doux enfants comprennent à merveille que tout ce grec et ce latin ne leur seront de nul usage; en conséquence, ils ne font rien, mais rien du tout. La proportion des «cancres» au regard des «bons élèves» est énorme et devrait suffire à décourager le professeur, si le professeur avait le souci d’autre chose que de «faire sa classe» et de toucher, le mois fini, les appointements nécessaires à l’entretien de sa famille et de lui.

»Parmi les «bons élèves», il y a pas mal de benêts dont la docilité stupide s’accommode de «_rosa_, la rose» comme de la liste des sous-préfectures. Ils apprennent ce qu’on veut, ainsi que les canards mangent n’importe quoi ... Il y a aussi des esprits délicats, des rêveurs, qui se plaisent à de jolies combinaisons verbales, que ravit l’étude des civilisations diverses et qui s’amusent à la discordance des successives opinions humaines. Oh! les fins dilettantes que l’on fait de ces jeunes hommes! Ils sont les seuls sur qui soit efficace l’enseignement public,--et comme on les éloigne gentiment de toute activité féconde!... Connais-tu, Picrate, ce mot si profond et inquiétant de Sénèque: «Nous mourons d’un excès de littérature»?... Ce fut le prélude de la décadence romaine ... Est-ce que nous ne sommes pas un peu malades, Picrate, d’avoir un enseignement public qui n’est bon qu’à former des littérateurs?

»Je fus l’un de ces jeunes hommes. Et si, pour mon compte personnel, j’ai le bonheur d’être arrivé à la plus agréable comme à la moins novice des philosophies, il faut bien que je reconnaisse en moi un citoyen des plus inutiles à l’État.

»Singulier contact, celui de ma dévotion chrétienne avec le paganisme de mes classiques auteurs! A quinze ans, mon intelligence était analogue à cette étonnante cité d’Alexandrie où les cultes anciens et nouveaux se rencontrèrent autrefois. Dangereuse rivalité de systèmes contradictoires, d’idées hétérogènes! Petites concessions, tentatives d’accord subtil, interlopes combinaisons ... Moi aussi, tel que les sophistes d’alors, je tirais de mon mieux Homère à la doctrine de Jésus; et de Virgile je faisais un sincère prophète qui avait annoncé la Vierge et le Rédempteur.

»Il n’était point aisé de maintenir, hélas! cet illusoire compromis. Et, peu à peu, très doucement, mon christianisme s’éteignit et disparut. Il ne m’est rien resté de lui qu’une habitude de pitié respectueuse pour les croyances mortes, une façon découragée de voir la vie, et le don de m’analyser avec scrupule. Il ne fit pas de bruit en s’en allant, et je ne me suis aperçu de son absence que plus tard, tant il s’était discrètement retiré.

»Cependant je devenais un rhéteur païen, d’esprit cultivé, d’humeur emphatique. En 1789, j’aurais commis l’erreur où tombèrent si drôlement nos glorieux ancêtres, trop hantés de Plutarque, trop férus de stoïcisme oratoire, et qui conçurent l’État sur le modèle, ou peu s’en faut, de la République romaine.

»Que faire, dans l’existence pratique, de ces bizarres résultats de mon éducation? De la réalité vraie je ne savais rien; je n’avais été mis en rapport qu’avec les livres. En fait de métier, je n’en connaissais qu’un: celui de professeur; mes professeurs étaient les seuls hommes que j’eusse vus dans l’exercice de leur métier.

»Je fus ainsi voué fatalement au professorat. Et, en effet, Picrate, notre enseignement classique ne peut former que des professeurs. Il passe son temps à se recruter; il est, en quelque sorte, autophagique. Il y a du déchet: on s’en moque. Un bon rhétoricien se destine à l’enseignement, et c’est tout naturel: il se confine dans sa spécialité. Le reste, il l’ignore. S’il ne veut pas avoir travaillé pour rien, s’il désire utiliser la science dont on l’a pourvu, il est logique, il est indispensable qu’il s’établisse professeur: ailleurs, il n’aurait pas l’emploi de son classicisme.

»Pédagogues de ce pays singulier, nous n’avons pas d’autre mission que d’organiser, aussi peu mal que possible, notre lignée professionnelle, de constituer notre stérile hérédité. Ainsi nous sommes une vaste généalogie de pédagogues en pure perte!...

»Cela, Picrate, est ridicule énormément.

» ... Voilà comment ma destinée, au jour le jour, me conduisit à gorger de grec et de latin de pauvres petits diables qui rechignaient à cette nourriture.

V

HISTOIRE DE PICRATE

--Siméon,--dit, un soir, Picrate,--une chose m’étonne. Tu as reçu l’éducation la plus absurde, et tu es la sagesse même. Et moi, qui fus élevé suivant les principes mêmes de la raison, je manque de philosophie et vis au hasard, je l’avoue. C’est déconcertant!

--C’est bien consolant, au contraire,--reprit Siméon,--puisque la majeure partie de nos compatriotes sont élevés comme je le fus, à l’écart de toute logique et au mépris du plus élémentaire bon sens.

--Je ne sais pas--continua Picrate--comment j’ai pu ne pas devenir un sage. Je suis coupable, ou bien des fatalités s’en mêlèrent. Ma mère était la fille d’un intime ami d’Auguste Comte. Du reste, le disciple renia le maître, quand celui-ci, cédant à l’influence exaltée d’une femme qu’il aimait trop, tomba dans une fâcheuse religiosité; le disciple demeura fidèle, sinon à l’homme, du moins à la doctrine: il fut «comtien», jusqu’au X^e livre exclusivement. J’ai connu ce grand-père. C’était un terrible bonhomme, si ferme dans ses opinions qu’il vivait dans la crainte perpétuelle de transiger. A chacune de ses phrases il ajoutait: «Je l’ai toujours dit et je ne me dédis pas!» L’apostasie de son maître l’avait rendu très ombrageux. Il pouvait bien paraître têtu. Je crois qu’il l’était, mais pour le bon motif. Il pratiquait la religion de l’humanité avec rudesse, par principe plutôt que par mol épanchement du cœur. Il fallait bien qu’il fût féministe, puisque sa philosophie le lui commandait. Mais il avait, à cause de madame de Vaux, une persistante rancune contre les femmes. Il l’appelait, elle: «Cette aliénée!» et, pour commenter l’aventure d’Auguste Comte, il narrait la légende d’Aristote, qui, dans ses vieux jours, fut couvert de ridicule par la fantaisie d’une hétaïre.

»J’avais une dizaine d’années lorsqu’il mourut. Quelques heures avant son trépas, il voulut qu’on m’amenât à lui. Aussitôt il se hâta de me faire une double démonstration. D’abord il m’enjoignit de regarder une image coloriée, qu’il avait fabriquée lui-même avec un soin minutieux. Elle représentait une belle dame, en toilette très somptueuse, parée de bijoux, décolletée et les bras nus, les lèvres rouges, les yeux câlins. Je ne pus qu’admirer cette jolie personne et ses attraits évidents. Mais alors le vieillard austère souleva de l’ongle la robe. Elle s’ouvrit en deux petits volets par le milieu. J’étais innocemment curieux du contenu des magnifiques atours: que vis-je? Un hideux squelette, qui se délabrait, qui portait encore des lambeaux de chair saignante, et qui se disloquait d’une terrible façon! La surprise me fut désagréable et la déception telle que, très longtemps ensuite, j’ai eu peur des femmes. Pour rien au monde je n’aurais consenti à ce qu’elles entr’ouvrissent devant moi leur robe. C’est bien là ce qu’avait souhaité mon misogyne aïeul ... Ensuite, à vrai dire, je me suis hasardé ...

--Tu as bien fait, Picrate,--dit Siméon;--les plus succinctes voluptés sont des consolations provisoires qu’il y a de l’orgueil à refuser.

--Secondement, mon grand-père, ayant veillé à ce que l’on rangeât son didactique emblème, ordonna qu’on me laissât seul avec lui quelques instants. Je suppliai que l’on n’en fît rien. Mais on n’eût point osé lui désobéir: mes parents s’éloignèrent. Le vieillard me dit, d’une voix ferme: «Regarde-moi. Je vais mourir. Tu comprends? Je ne respirerai plus; je serai une chose inerte et froide ...» La gravité de ce discours m’imposait. En outre, je craignis que l’événement ne se produisît sous mes yeux, en l’absence de mes parents: je tremblai. Mon grand-père s’en aperçut, et il reprit: «Cela t’émeut, et c’est ce qu’il ne faut point. La mort est la conclusion normale de la vie. Plus tard, j’espère que tu le comprendras. Mais souviens-toi que tu as vu ton grand-père rentrer dans le Grand Tout et qu’il n’en était pas troublé! Maintenant, va.» Je ne me le fis pas dire deux fois et je me sauvai ...

--Ton grand-père, Picrate, dont je respecte infiniment la mémoire, était bien illogique,--fit observer Siméon.--D’ailleurs, il serait malveillant de le lui reprocher, et je n’attribue point à l’inquiétude de la mort prochaine cette légère incohérence: du moment qu’on s’est mis en tête de démontrer deux choses à la fois, d’une manière un peu saisissante, il est indispensable qu’on arrange les faits selon les nécessités de la cause. Mais note qu’il insista sur le hideux squelette de la belle dame et fit en sorte d’éluder l’horreur du sien, qui menaçait. Il risquait de te donner l’illusion que les philosophes et les belles dames ne se désagrègent point de même. Or, les fouilles d’Antinoé révélèrent également décharnés et ratatinés, la bouche ouverte comme pour un semblable cri d’angoisse, le cadavre de la courtisane Thaïs et celui de l’anachorète Sérapion ...

--J’y consens!--dit Picrate.--Quant à mon grand-père, il prétendit échapper à l’offense de la décomposition souterraine, par le moyen de la crémation. Cette pratique n’était pas encore usitée en France: les cléricaux, alors régnant, s’y opposaient, afin sans doute de ne point compliquer la tâche divine lorsqu’il faudrait, pour le dernier jugement, ressusciter les corps ...

--Peuh!--fit Siméon.

--Mon grand-père fut expédié en Italie et, là, réduit en cendres. Cela coûta fort cher, paraît-il; mais, de cette façon, le vieux lutteur manifestait jusqu’au delà du tombeau ...

--De l’urne, tu veux dire?... Que le vocabulaire est suranné!

--De l’urne! J’ai conservé le souvenir de ses paroles dernières: ainsi je lui assure la seule forme de survivance posthume qu’il ait souhaitée. Pour ce qui est de la leçon, j’avoue qu’elle ne m’a profité nullement. J’ai horreur de la mort; la certitude du néant ne me réconforte pas. J’évite d’y penser. Si, par hasard, j’y pense, c’est la migraine!

--Infortuné Picrate! Tu aimes la vie?

--Non! Mais je déteste la mort ... Ah! je ne vaux pas mon grand-père! C’était un homme robuste, capable d’imposer autour de lui ses idées: mes parents lui furent soumis corps et âme, et après son décès encore; moi seul tournai mal, à cause de mon fâcheux caractère.

»Mon père avait commencé par être ouvrier typographe. Il ne reçut, enfant, d’autres leçons que celles de l’école primaire; il améliora seul une instruction qui lui permit de jouer son rôle dans le Positivisme militant. Ma mère fut sa collaboratrice dévouée. Ils travaillèrent tous les deux à faire disparaître les vestiges derniers de l’âge théologique.

»Au 2 Décembre, mon père avait été proscrit. Le tyran ne supportait pas, dans le pays qu’il opprimait, la présence d’un homme libre. Eugène Dufour prit le chemin de l’exil. C’est à Bruxelles qu’il s’établit, avec d’autres républicains irréductibles et vaillants, libres penseurs décidés et citoyens intègres. Il était pauvre. Il n’avait pour vivre que sa paye de prolétaire. Il laissa la blouse noire et le composteur; la misère, en pays étranger, le menaçait ... Siméon, c’est une grande satisfaction, disons le mot: c’est un motif d’orgueil pour moi, que d’être le fils d’un ancien ouvrier typographe! L’imprimerie ...

--Oui,--reprit Siméon;--il y a là-dessus deux pages de Michelet qui sont fort belles, encore qu’un peu emphatiques. Il raconte qu’il n’entre jamais dans un atelier de typographie sans émotion respectueuse: il songe à la pensée humaine qui s’y prépare à prendre son essor. L’ouvrier typographe se transforme à ses yeux en une sorte de prêtre auguste. Je ne dénigre pas cette façon d’exagérer les choses: Michelet lui doit le meilleur de sa poésie, qui est magnifique. Toutefois, en ce qui concerne l’ouvrier typographe, n’omettons pas qu’il imprime ce qu’on lui donne à imprimer,--bien du fatras, voire de la pornographie. Je ne dis pas cela pour M. Dufour, évidemment.

--Non, il faisait ce que l’on nomme «travaux de ville»: menus, quittances, prospectus, cartes de visite, etc ...

»Donc, à Bruxelles, la misère le guettait. Il l’évita. Et même, grâce à la justice immanente qui corrige l’injustice des hommes, il réussit à trouver un emploi. Il écrivit à Victor Hugo, sans le connaître, reçut du grand poète une sublime réponse et, fort de ce témoignage d’estime, se présenta chez un proscrit de marque. Sur la terre d’exil, les inégalités sociales disparaissent: le proscrit célèbre, et d’ailleurs riche, accueillit avec complaisance le travailleur aux mains noires, l’engagea comme secrétaire,--logé, nourri, appointements fixes. C’est ainsi que mon père entra dans la noble compagnie de ces ...

--Républicains en exil ...

--...qui, loin de la patrie ingrate, sauvegardaient l’intégrité de l’idéal glorieux. Et c’est ainsi que, longtemps après, il rencontra mon grand-père. Celui-ci, je ne sais pourquoi, n’avait pas été chassé de France: Badinguet le voulut épargner, ou l’oublia. Vers 1860, de son propre mouvement, mon grand-père s’exila. Il vint, avec sa fille, douce Antigone, se retirer à Bruxelles. Il y trouva ses compagnons de jadis, partagea leur infortune; la solitude, à Paris, lui pesait, et je crois qu’il avait conçu quelque dépit d’être négligé par l’Empereur.

--Il avait hésité, d’ailleurs, huit ans?...

--C’était un homme réfléchi et qui n’agissait point à la légère. Eugène Dufour épousa la fille du proscrit volontaire. Et je naquis, là-bas, en exil, dans les derniers temps de l’Empire. Je dois à cette circonstance d’être inscrit sur les registres de l’État pour une petite rente qui m’aide à vivre ...

--Le 2 Décembre a fait d’heureuses victimes, Picrate! Quand M. Paul Deschanel, l’ancien Président de la Chambre, alors jeune homme politique plein d’avenir, sollicita le suffrage des électeurs, il rédigea ses affiches ainsi:

PAUL DESCHANEL

NÉ EN EXIL