Picrate et Siméon

Part 18

Chapter 183,833 wordsPublic domain

»Giacomo Leopardi, «sombre amant de la Mort», consacra son génie à démontrer l’infinie vanité de tout. Il mit en vers la doctrine de l’universelle _infelicità_ et prononça de telles paroles de néant, qu’après les avoir lues on est plein d’amertume et d’ennui. Il disait que le monde est un peu de fange. La maladie tourmentait son corps et le déformait; les trente-neuf ans qu’il vécut lui furent un quotidien supplice et son œuvre est un gémissement. Dépourvu de beauté, il n’eut en amour que des déceptions, dont pantelaient son cœur et son orgueil. Sa poésie maudit tout le réel et tout le possible ... Cependant il se laissa vivre et même se soigna pour se prolonger. Dans ses poèmes, s’adressant à soi, il s’écrie: «Désespère donc pour la dernière fois!» Il vivait dans l’attente, comme si les doux Destins lui préparaient peut-être un dédommagement délicieux,--bien qu’il sût et eût établi la nullité d’une telle hypothèse. Mais il n’arrivait point à «désespérer pour la dernière fois» ... Il fallut que la Mort prît les devants, tant se montrait le «sombre amant» peu empressé.

»L’année que Giacomo Leopardi allait mourir, le choléra sévit à Naples. Il en fut singulièrement troublé. Peut-être la peur du fléau a-t-elle hâté sa fin plus que ne put le faire sa philosophie ... Il mourut un soir d’été, à l’heure où flambe le soleil bas. Il avait auprès de lui son ami fidèle, Antonio Ranieri, et la sœur de ce jeune homme, Paolina. Quelques instants avant la crise, il projetait des promenades au Vésuve, des parties de campagne, que sais-je!... Et puis, mourant, il dit à Paolina:

»--Ouvre la fenêtre, fais que je voie encore la lumière!

»Ainsi la doctrine de l’_infelicità_, ni la souffrance perpétuelle de la chair et de l’esprit n’empêchèrent de vivre Giacomo Leopardi. Les derniers mots de son agonie trahissent l’amour et le regret de la lumière!...

»Tu me diras qu’il n’était pas un philosophe, mais un poète lyrique. Bon! Voici notre Arthur Schopenhauer: il épilogua sur la quadruple racine du principe de raison suffisante.

»C’était un petit homme à favoris, au museau rasé, aux yeux perçants, au nez crochu. Un terrible petit vieux bonhomme! Il disait: «L’essence de tout, c’est la volonté ...» Pourquoi pas? Accordons-lui ça ... Mais prenez garde: volonté, donc désir; et le désir implique un besoin, donc une privation, donc une souffrance.

»Conséquemment, si la volonté est l’essence de tout, la souffrance est au fond de tout. C’est cela même. Tocsins, tocsins; sur la vie et sur le reste, malédiction, malédiction! L’Ecclésiaste et Çakya-Mouni!...

»A cause de cette volonté, nous allons nous jeter à l’eau.

»Mais contre une telle logique Arthur Schopenhauer réagissait, quant à lui. Il avait du goût pour la clarinette, dont il jouait le matin,--tra déri déra!--et pour la bière, dont il buvait des chopes en se régalant de saucisses grillées. Et puis, il trouvait un fameux plaisir à injurier Hegel et ses hegeliens. Certes, il n’en concluait pas moins que la vie est mauvaise, puisque ainsi le voulait sa philosophie. Mais, ayant découvert des divertissements acceptables, provisoirement il vivait et se tenait en belle humeur.

»Je te raconterai, Picrate, une histoire. C’était à Londres, il y a quelques années. Imagine du brouillard jaune qui dégage une odeur fade; des pianos mécaniques s’acharnent et mènent à la diable la valse de la volonté forcenée ... Une jeune fille, une quelconque jeune fille, blonde probablement et adonnée au rêve, lut Schopenhauer, par hasard. Ce lui fut une révélation pathétique. Elle connut que la souffrance est en l’âme de tout, est l’âme de tout et geint dans l’être universel. Oui, de par ce raisonnement que je t’ai dit: volonté, désir, besoin, privation, souffrance!... La petite Anglaise en fut ébaubie et désolée. La logique du philosophe l’avait convaincue tout de suite, et si parfaitement que l’idée ne lui vint même pas de demander à d’autres dialecticiens des arguments contraires: elle ignorait que les dialecticiens ont des logiques de rechange à la disposition d’un chacun ... Et Schopenhauer commentait, de la façon la plus poignante, sa théorie abstraite. A chaque page qu’elle tournait, de ses doigts chauds de fièvre, la petite Anglaise avait trouvé une raison nouvelle d’être sûre que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue.

»Elle en conçut un vif chagrin.

»Elle était poète, à ses heures; et le pessimisme se prête excellemment au langage rythmé. Elle composa des poèmes, déchirants et subtils, où elle reprenait pour son compte la pensée schopenhauerienne. Elle la développa et la paraphrasa et l’illustra de métaphores émouvantes.

»Quand elle eut assez de poèmes pour en faire un volume, elle choisit un imprimeur et lui confia son manuscrit. Elle en corrigea les épreuves avec un soin vigilant. Elle voulut qu’au frontispice une vignette fût gravée, qui représentait le coin d’une rue londonienne, d’une rue déserte et triste, nue, avec un bec de gaz pour tout ornement. Et ce coin de rue lui plaisait, pour sa grande détresse.

»Le matin du jour où parut le recueil de ces mélancoliques poèmes, la petite Anglaise se pendit au bec de gaz qui était le seul ornement de ce coin de rue dont la vignette parait le frontispice du livre. Elle attestait ainsi qu’elle avait pris au sérieux la dialectique de son maître.

»Schopenhauer l’eût blâmée. Il jouait, lui, de la clarinette,--tra déri déra!--mangeait des saucisses. Et, pour qu’on ne vint pas l’accuser d’illogisme parce qu’il omettait de se pendre, il organisait un raisonnement préservatif. Il disait: «Comme le blasphème est, en matière religieuse, le plus éclatant hommage que l’on puisse rendre à l’existence de Dieu, le suicide est l’affirmation la plus manifeste du «vouloir vivre»: ah! vous estimez donc la vie grandement, que vous vous pendez pour elle? c’est trop d’honneur que vous lui faites, en vérité; plutôt, laissez-vous vivre, par mépris!...» Et il préludait--tra déri déra!--très gaillardement à sa chanson matinale.

»Mais moi, je songe à la petite main de cette jeune fille londonienne qui tournait les pages du livre désespérant ... Au fait, est-ce que j’y songe? Et toi, Picrate, y songes-tu?... Cette jeune fille était mal armée, la pauvrette, pour la vie. Et voilà qu’elle est morte: qu’y pouvons-nous?... Les moralistes composent des systèmes à l’usage de qui les voudra bien employer. Schopenhauer a travaillé pour quelques personnes. Il n’était pas, lui, de ce groupe. Il aimait mieux la clarinette. On n’est point forcé de se fournir chez soi, de manger son fonds. Que diable! Il y a des marchands de vin sobres jusqu’à ne boire que de l’eau.

Picrate soupira. Siméon se tut un instant, puis demanda:

--Eh bien! que choisis-tu? Les pessimistes ou les optimistes? Décide-toi. C’est une affaire de goût. Le goût, vois-tu, Picrate, le goût! Il faut avoir du goût, premièrement: on appelle bon goût le goût que l’on a. Mais tu hésites.

»Ah! je devine, je devine. Tu n’es pas un esprit léger, frivole. Tu as été positiviste, en ta jeunesse. Et il en résulte que tu ne sais pas te décider au hasard ... Pauvre Picrate, qui as écarté de ton entendement le hasard! Que tu es dépourvu de fantaisie, Picrate!... Je te dis, avec bonne grâce: «Choisis, Picrate!...» Et toi, tu ne sais pas choisir. Tu réclames des motifs, hé! hé!...

»Nous recourrons à la métaphysique; s’il te plaît. Les métaphysiciens ont énoncé des choses et des choses, concernant la raison dernière de tout ... Ils sont menteurs, par exemple!...

»Oh! menteurs, c’est un bien gros mot. Disons qu’ils ont le sentiment de leurs responsabilités sociales.

»Ils vous démolissent, autour d’eux, un peu tout,--le reste aussi. Ils vous invitent à douter des opinions universelles. Ils vous démontrent, clair comme le jour, que l’on n’a dit que des bêtises, avant eux; ils vous démontrent encore que c’est la faute de l’humaine raison, laquelle est un instrument pitoyable. Voici des ruines et des ruines: ces messieurs ont passé par là.

»Une grande plaine ... Imagine, Picrate, une grande plaine, qui va jusqu’à l’horizon. Il y avait là des tours splendides, fières de leur isolement ... Dégringolées! De méconnaissables pierres. A peine, en les étudiant, te sera-t-il possible d’apercevoir que ces décombres-ci proviennent du spiritualisme, ceux-là du matérialisme et ceux-là du panthéisme ... Ah! c’est ici que Spinoza demeurait?... Et là Leibnitz?... Mais il fait un froid de chien, dans cette plaine que n’abrite absolument rien. Le vent siffle et le soir tombe. Où coucherons-nous?...

»Le bon philosophe qui t’accompagne ne veut pas que tu t’enrhumes. Il a soin de tes poumons et de tes muqueuses nasales. Et toi, tu geins; toi, tu as peur et tu relèves ton collet.

»Vite, vite, avec les vieux plâtras, le bon philosophe va te rebâtir une maisonnette. Il prend des moellons par-ci, des briques par-là, des poutres ailleurs. Il se dépêche, à cause de ce vent! Il a pitié de toi ... Là: entrez; couchez-vous!... Il te borde dans ton lit; pour t’endormir, il te raconte des dialectiques assommantes. Tu n’as point eu froid, pendant qu’après avoir démoli le philosophe rebâtissait? Il t’apporte un chaud lait de poule.

»Tu es logé!... Tu n’es pas logé magnifiquement. Que veux-tu? Ça vaut toujours mieux que de coucher dehors. Remercie le bon philosophe qui t’héberge comme il peut.

»Ah! Picrate, Picrate, si les philosophes perdaient, un jour, le sentiment de leurs responsabilités sociales, qu’est-ce que deviendraient leurs clients? Si les philosophes n’avaient cure, au monde, que de dire la vérité, qu’est-ce qu’ils diraient? Ils ne diraient rien que de négatif. A quel néant n’arriveraient-ils pas? Un seul d’entre eux suffirait à tout détruire.

»Mais on les a jadis dressés. Ils savent ce qu’il leur en coûterait d’être véridiques imprudemment. Jadis, on a fait des exemples. On vous brûlait, emprisonnait, torturait ces penseurs libres, libertins, abstracteurs de quintessence, gens capables de découvrir,--par mégarde, qui sait?--des parcelles de vérité mal consolante. Des parcelles ou, comme disent les chimistes, des «traces». Il n’en faut pas beaucoup pour que saute la machine considérable et tant fragile de notre petit bonheur. On les a dressés! Et ils mentent;--ils mentent, avec toute la circonspection désirable.

»Le souvenir de Galilée eut, Picrate, plus d’influence sur la philosophie de Descartes que la pure et simple logique.

»Quand on cessa de brûler sur des fagots les métaphysiciens, ils étaient sages, ils avaient pris de bonnes habitudes.

»Emmanuel Kant, bourgeois de Kœnigsberg, a composé une _Critique de la Raison pure_ qui ne dénigre pas seulement les dires de tous les autres philosophes, mais encore dénigre par avance tout ce qu’un philosophe pourra jamais aventurer; bref, il établit, péremptoirement, que la raison n’est bonne à rien. Ensuite, au nom d’une certaine «raison pratique», il affirma tout ce qu’il avait nié, ah! mais, catégoriquement. Il l’affirma, comme cela, sans preuves, sans prétextes, et démontra qu’il y aurait crime et, mieux, contradiction--crime devant la logique!--à le vouloir démontrer un peu. A grands coups de truelle, il restaura, réédifia la bicoque qu’il avait détruite. Logez-vous là. Le veilleur de nuit passe, ululant sa complainte: «Gens de la bicoque, dormez,--tout est calme!...»

»Pour achever cette _Critique de la Raison pratique_,--laquelle, d’ailleurs, n’est pas du tout une critique, mais un travail de maçon qu’on presse,--il fallait à Emmanuel Kant quelque temps. Intervalle très dangereux, si le lecteur du précédent volume en adopte les conclusions sans deviner qu’on les modifiera bientôt du tout au tout. Emmanuel Kant en eut le frisson. Et c’est pourquoi il adjoignit à la redoutable _Critique de la Raison pure_ un chapitre où, d’avance, il annonce, il résume la réconfortante _Raison pratique_.

»Il le fallait. Que diable! il le fallait!... Emmanuel Kant s’effraya pour son lecteur. Et même il s’effraya pour lui-même. Tel qu’on le connaît, on se figure mal ce bourgeois de Kœnigsberg signataire, pendant plusieurs mois, d’une œuvre subversive. Il en fût tombé malade. C’était un homme méthodique. En redingote brune et gilet jaune, il sortait quotidiennement à cinq heures du soir, tapant; les autres bourgeois de Kœnigsberg, quand ils le voyaient passer, mettaient leur montre à l’heure. Il n’aimait pas le changement. A la veste d’un jeune homme qui lui faisait de fréquentes visites, un bouton manquait. Emmanuel Kant s’était accoutumé à cette boutonnière oisive. Et il causait avec le jeune homme très volontiers. Or, un jour, le jeune homme fit recoudre le bouton qui manquait à sa veste. Emmanuel Kant, lorsqu’il le revit, s’aperçut de cette nouveauté: il en fut troublé, déconcerté, bafouilla. Il n’était pas un homme de changement; ses manies, je les considère comme un hommage qu’il rendait à ses idées conservatrices. Et je pense qu’il détestait la _Critique de la Raison pure_; il l’avait écrite malgré lui, sous l’empire de son génie, et tout de suite il la biffa.

»Tiens-tu à Dieu, Picrate?... Autrefois, je le sais, non, tu n’y tenais point. Mais aujourd’hui, dans le grand marasme où tu es, il se pourrait que tu y revinsses: on a vu cela. Consulte sur Dieu les philosophes. Ils vous le disloquent facilement. Sacrilège!... Oh! ne criez pas! Ils appellent Dieu autre chose? ils prêtent ce nom flatteur à des syllogismes, au total des possibilités, à la somme des réalités, à n’importe quoi,--même à rien: oui, à rien, mais à rien superbifié. Hop! et le tour est joué. Qu’est-ce que vous avez à vous plaindre qu’on vous a défait votre Dieu?... Dieu? Le voilà. Sans barbe, à vrai dire: spiritualisé!... méconnaissable!

»Les bons philosophes! moi, j’admire leurs façons respectueuses. Ils casseraient tout, s’ils le voulaient ... Ils le voudraient, si l’on n’avait eu soin de brûler leurs prédécesseurs.

»Un beau jour, il sembla que la morale chancelait sur ses bases. La morale théorique, s’entend: car, pour la vie quotidienne, il y a les codes et les gendarmes. Elle ne chancelait pas seulement sur ses bases; mais on ne lui trouvait plus de bases. Quelle aventure!... Une base, une base au moins, pour la morale, s’il vous plaît! On cherche de tous les côtés: rien! Rien: au ciel, Dieu n’est plus qu’un syllogisme anodin; sur terre, les gouvernements ont reçu des crocs-en-jambes; dans l’homme,--eh! bien, dans l’homme, on remarque de l’égoïsme. Hélas! oui, de l’égoïsme évident: et le reste est bien aléatoire. L’égoïsme, lui, ne l’est pas. C’est juste le contraire de la morale! Qu’importe? La morale sera fondée sur l’égoïsme, puisque l’égoïsme seul est solide. Seulement,--disent les philosophes, et les voici qui s’emploient de tout cœur à exposer cela,--seulement ayez la complaisance d’observer que l’égoïsme «bien entendu» consiste à beaucoup aimer le prochain: sans quoi le prochain ne vous aimera pas, et le prochain vous est indispensable.--Je ferai semblant de l’aimer!--Point! Car il n’est de comédie si réussie que la ficelle ne s’aperçoive: aimez votre prochain réellement, et ... dans votre intérêt, mais aimez-le!

»Cette fois encore, le tour est joué. Picrate, c’est tout le système de ces Anglais que l’on appelle philosophes utilitaristes.

* * * * *

Picrate, pendant que parlait Siméon, crut voir que sa lampe baissait. Il s’approcha, vérifia que le pétrole était épuisé. Il la voulut remplir et d’abord l’éteignit.

Par la fenêtre, le petit jour insidieux apparut. Les carreaux blêmirent et la désolation de l’aube naissante se devina.

Siméon dit:

--Et nous avons encore Nietzsche. A ta place, je m’établirais _Uebermensch_!...

Il se tut. Picrate, qui s’apprêtait à la tâche facile de mettre du pétrole dans sa lampe et de la rallumer, regarda le triste et pauvre éveil de l’aube et sentit le froid l’envahir. Ses doigts tremblaient ... Entre les buées nocturnes, un ciel verdâtre avait honte de naître.

Siméon reprit:

--Les Grecs de Périclès ont fait boire la ciguë à Socrate, qui n’était pas bien dangereux, quant à lui. Mais il y avait alors, par la Grèce, un tas de philosophes interlopes. Ils allaient de ville en ville, discourant avec ingéniosité. Ils s’étaient pourvus, en Asie Mineure et partout, dans les écoles ioniennes, éléates et autres, des plus spécieuses doctrines, et ils les répandaient avec leur éloquence de conférenciers agréables. Les Grecs de Périclès reconnurent le danger que les dieux couraient, leurs dieux et leur éthique et leurs traditions. Ils prirent, au hasard, ce philosophe de Socrate, curieux bonhomme, et le collèrent en prison, pour faire un exemple. C’est à peu près ainsi, plus tard, que les Juifs clouèrent au gibet Jésus, révolutionnaire ingénu. Socrate, quand il eut avalé le poison, ne se plaignit pas. Tandis que le froid mortel gagnait ses jambes, il parlait encore d’un Dieu singulier, peu conforme aux dieux de l’Olympe. Un petit nombre de disciples l’écoutaient: il pouvait raconter ce que bon lui semblait, ainsi à huis clos. Athènes, cependant, célébrait les dieux anciens et agissait au gré des méthodes ancestrales.

»Les philosophes se le tinrent pour dit.

Picrate avait rallumé sa lampe. Siméon criait:

--Je te défie de me citer un philosophe, digne du nom de philosophe, dont le système, dégagé des indispensables mensonges, ne soit une bible de néant. C’est au néant qu’ils aboutissent tous. Au néant!... Tu réclames une certitude, Picrate! En voici une; seulement, aie la discrétion de n’en point demander une autre. La voici, cette seule certitude:--deux et deux font quatre.

»Qu’elle est pathétique, dans son désert universel!... Oh! je la veux attentivement protéger. Si, par malheur, elle s’éteignait, on ne posséderait plus, ici-bas, de certitude aucune.

»Qu’elle est pathétique ... et bête comme tout!... Deux et deux font quatre,--mon Dieu oui: puisque j’appelle quatre deux et deux.

»Deux quoi? N’insistons pas. Deux.

»Disons plutôt: A est A. Picrate, salue ici le principe d’identité. Je te le présente: c’est lui. D’ailleurs, il n’y a rien à en tirer. Il est stérile absolument. Ni toi ni moi ni personne ne le persuaderait de faire des petits. Il n’a point les idées à ça.

»Et puis? C’est tout! A est A. Si seulement A n’était point A, nous verrions un peu ... Mais A est A. Regarde bien cet «A est A»: tu contemples la somme des certitudes.

* * * * *

Picrate se lamentait comme un petit enfant qui a trop mal à ses gencives. Il gémit:

--Siméon, je n’ai rien à faire de cet «A est A». Siméon, tu es terrible et méchant. Tu n’as pas eu pitié de moi. Tu me laisses dans ce néant!...

Il sanglotait et le geste de ses bras désignait vaguement l’infinité vide. Il continua sa plainte:

--Tu as tout dévasté ... en moi ... et hors de moi ... Je veux mourir, à présent; je ne veux plus que mourir ...

A peine eut-il prononcé ces mots de désespoir balbutiant, qu’il y devint attentif. D’une voix nette il ajouta:

--Si je mourais?...

Siméon restait silencieux.

--Si je mourais?--reprit Picrate.--Ah! parle-moi, parle-moi. Il ne t’est plus permis d’éluder cette question suprême que je te pose. C’est toi qui m’as amené là. Parle!

Il fut impérieux. Siméon, brusque, répondit:

--Meurs, s’il te convient de mourir.

--Eh! bien! je mourrai!--dit Picrate.

Une minute s’écoula sans que l’un ni l’autre fit un mouvement. Picrate soudain s’agita:

--Tu me le conseilles?--demanda-t-il à Siméon.

--Je ne te le conseille pas,--répliqua Siméon;--je n’ai pas à te conseiller. Cette médiocre solution n’importe guère et tu t’exagères beaucoup la gravité de l’incident. Meurs, si tu veux. Ou bien ne meurs pas. Tu es à moitié mort déjà. Tout le monde est à moitié mort et meurt un peu plus sans cesse. Je ne sais pas s’il y a une différence réelle entre l’incessant éparpillement dont les secondes successives marquent les épisodes et le dernier éparpillement des molécules charnelles ou mentales. Ah! si la mort était une soudaine disparition de quelque chose, alors, Picrate, il faudrait voir!...

--Est-ce que tu crois à la vie future?

--Je te dis--continua Siméon--que, si quelque chose disparaissait,--j’entends: si quelque chose était et puis tout à coup n’était plus,--alors nous épiloguerions utilement sur l’opportunité de l’aventure. Certes!... Mais il n’est pas moins hasardeux de prétendre ceci que de prétendre cela. Et je m’abstiens d’épiloguer sur le non-être, faute de renseignements sur l’être. Quand je te parle du néant, c’est un mot que j’emploie pour abréger. Il n’a pas de sens par lui-même; il désigne la négation de je ne sais quoi que serait son contraire. Et de la mort, pareillement, je n’ai rien à te dire; pas plus qu’un aveugle-né, ignorant du jour, ne t’expliquerait la nuit. Mais il me semble qu’il y a, dans ce qu’on nomme «vie», assez de décomposition perpétuelle pour qu’on ne doive pas caractériser tout à fait autrement ce qu’on nomme «mort». Tu n’as donc jamais vu de cadavre? Ou bien n’as-tu pensé jamais à la pourriture d’un corps humain? Qu’est-ce que c’est que la matière? Je m’embrouille dans la diversité de ses fermentations. Songes-y, et tu sentiras la vie tout imprégnée de l’odeur de la mort. Au Campo Santo de Pise, une fresque d’Orcagna--ou de quelque autre--figure cette allégorie. De beaux seigneurs, parés d’atours très élégants, d’étoffes éclatantes et souples, coiffés de chapeaux merveilleux, approchent, cavaliers, de trois cercueils où des cadavres se désagrègent. Les chevaux reniflent ou se détournent; les beaux seigneurs se bouchent le nez. Ces beaux seigneurs et leurs chevaux me paraissent simplistes autant que délicats. Je les voudrais voir qui se bouchent le nez et reniflent en face de la vie comme en face de la mort. Ou bien qu’ils aient, ici et là, bonne contenance! Il n’y a rien de vil dans la maison de Jupiter. C’est-à-dire que, dans la maison de Jupiter, il n’y a rien qui soit plus vil que rien.

Picrate se débattit:

--Si tu me donnes de la répugnance pour la mort comme pour la vie, Siméon, que ferai-je?

--Tu feras, Picrate, ce que tu voudras.

--Que ferai-je? que ferai-je?--répétait Picrate.

Siméon négligea de répondre, et les gémissements de Picrate tombèrent dans le silence.

Bientôt, Siméon remua, prit son chapeau, sa canne.

--Adieu, Picrate,--dit-il, la main tendue.

Picrate redressa la tête, qu’il avait inclinée vers le sol, et se récria de toutes ses forces:

--Ne t’en va pas! ne t’en va pas! Je te supplie de ne pas t’en aller. Tu ne peux pas me laisser tout seul, ainsi, dans ce désastre. Ce serait lâche et cruel. Je ne peux pas rester ici tout seul. Tu vois bien que j’ai peur. La police viendra; je serai pris!...

Il frissonna; sa bouche se contractait.

--Si l’on m’arrête, je suis perdu! Est-ce que tu crois qu’ils me condamneront à mort?...

Ses doigts tremblèrent.

--J’aimerais mieux me tuer tout de suite ... Réponds-moi! J’ai peur de la guillotine ...

Ses épaules furent secouées; son cou se gonfla.

--Réponds! Réponds!

--Mais non! Crime passionnel: le bagne; à peine le bagne,--répondit Siméon, comme qui évalue tout au juste et ne veut rien exagérer.--Peut-être même t’acquittera-t-on ...

--Je refuse! je refuse!--hurla Picrate.--Je refuse d’être acquitté. Le bagne, oui, le bagne. C’est bien. J’irai au bagne. J’aime mieux aller au bagne que d’être ici, dans ce désastre, dans ce désastre!... Qu’on m’arrête! Qu’est-ce qu’ils ont à ne pas m’arrêter? Ils sont fous, ma parole, fous!...

Picrate saisit violemment ses deux poignées et, de long en large, dans la chambre étroite, il fit rouler son chariot, à grand bruit ... Et puis, il stoppa soudain et parut calme ... Il réfléchit et, d’une voix tranquille, annonça:

--J’ai pris ma résolution.

Siméon l’écoutait et le regardait.

--Tu peux t’en aller, Siméon. Moi, je vais me livrer à la police. Je vais leur dire que c’est moi qui ai tué Marie Galande. Ils m’enverront au bagne. Voilà.

Siméon dit:

--Réfléchis encore. Du moment qu’on ne t’a point arrêté jusqu’à présent, tu peux très bien leur échapper.