Part 17
Picrate redouta que les voisins n’entendissent l’effroyable parole. De ses deux mains il battit l’air en signe d’imposer silence, et, de sa voix un peu ressuscitée, il gémit:
--Tais-toi! tais-toi! Je te supplie de te taire ... On va t’entendre: c’est comme si tu me livrais. Tais-toi!
Mais Siméon ne voulait pas se taire, et son exaspération redoublait. Alors Picrate le saisit par les pans de sa jaquette, le tira vers lui, le fit chavirer et le maintint sur le sol, rudement. Siméon se tut et, sans violence, dit:
--Lâche-moi.
Picrate sembla déconcerté, ouvrit les doigts, permit que Siméon se relevât. Et puis il affecta d’être généreux:
--Maintenant, tu es libre. Va! Pourquoi n’es-tu pas déjà parti?
Et il se donnait un air de désinvolture, refaisant le nœud de sa cravate, veillant à la symétrie des boucles et les tapotant. Siméon l’examinait avec mépris et ne bougeait pas. Cette immobilité de Siméon gêna Picrate. Picrate ne savait que faire. Quand il eut épuisé la série des menues occupations que sa toilette lui pouvait offrir, il lampa un petit verre encore. Siméon l’imita, machinalement: il se baissa et but, deux fois.
Quelques secondes de silence s’écoulèrent. Picrate boutonnait sa veste et la déboutonnait, arrangeait ses cheveux, se frisait les moustaches; finalement, il se trouva désœuvré. Sa nervosité, d’instant en instant, augmentait, et des tics bizarres contractaient les muscles de son visage, lançaient à droite et à gauche ses mains. Il cherchait une contenance, en hâte, et ne savait à quoi s’employer. Comme Siméon l’examinait sans relâche, il ronchonna:
--Et puis, reste si tu veux; tu ne me contraries pas.
Alors, il prit le tas de ses cartes postales et fit semblant de les ranger. Il les brouillait plutôt et, d’ailleurs, n’avait d’autre souci que de paraître attentif à sa besogne. Sur un feuillet de papier qu’il tira de sa poche et qu’avec sa paume il repassa d’abord, il inscrivit au crayon des chiffres. Il comptait ses collections et se livrait à des calculs inutiles que l’on eût dit fort mal commodes, à en juger par l’opiniâtre froncement de ses muscles sourciliers. De temps en temps, il levait la tête, pour réfléchir, combiner des nombres. La pointe du crayon sur la langue, il jetait un furtif coup d’œil à Siméon, haussait les épaules et revenait à ses écritures.
Siméon, debout, suivait la pauvre comédie de Picrate sans que rien, dans son attitude ou son visage, révélât les impressions qu’il en recevait. Cette impassibilité singulière bientôt troubla Picrate plus que nuls reproches et invectives ne l’eussent fait. Il s’impatienta et laissa deviner qu’il se fâchait. Son irritation faillit éclater lorsqu’une fois, ayant voulu soutenir le regard de Siméon et lutter avec lui d’obstination forte, il dut y renoncer. Il tressaillit de colère.
Mais, peu à peu, cette présence du guetteur ennemi le fascinait. L’embarras, le sentiment d’être gauche devint une insupportable souffrance qui paralysait les doigts du malheureux, lui tordait la bouche, lui serrait la gorge et, dans ses yeux, faisait danser de grandes lueurs éblouissantes, dans son cerveau de folles idées. Sa volonté s’en allait et ses idées n’étaient plus nettes ni distinctes. L’épouvante d’un vide absurde le réduisait au minimum de conscience: à peine subsistait-il de son individualité un reste misérable et douloureux, qui menaçait de se dissoudre et palpitait et durement agonisait.
Siméon n’avait pas prémédité le supplice qu’il infligeait à Picrate. Ce n’était pas un châtiment qu’il eût choisi pour le drôle. Mais il l’épiait par curiosité, par bravade et machinalement. Un instant, il se demanda ce qu’il faisait dans cette chambre, en compagnie de ce meurtrier ... Il crut partir et demeura.
Il n’apercevait pas tout le martyre de Picrate. Cependant il le voyait moins cynique, moins armé de mensonge et qui renonçait à ses viles fanfaronnades. Ainsi, malgré la rancune, il ne le détestait plus autant. Ils eurent tous les deux la gorge sèche, burent encore; et, peu à peu, l’alcool agissait sur leurs esprits. A mesure que se détraquait l’énergie de Picrate, la haine de Siméon s’atténuait; et, tandis que Picrate tombait à n’être que panique et vertige, Siméon, vaguement, inclinait à quelque pitié.
Picrate, soudain, fut à bout de résistance. Il poussa un cri lamentable, un gémissement puéril et forcené. Ses mains fébriles balayèrent, sur la chaise qui lui servait de bureau, les cartes postales et le carnet et le crayon: tout cela, dispersé violemment, s’éparpilla sur le plancher. Il plia son coude, y appuya son front; et, parmi des sanglots, on l’entendit implorer:
--Pardon! pardon! je ne l’ai pas fait exprès!...
Siméon se demanda si Picrate ne lui jouait pas une nouvelle comédie. Certes sa mimique n’était pas feinte; il se tortillait affreusement. Son front sur son coude et son bassin dans son chariot, seuls, étaient fixes; entre ces deux extrémités, le corps se démenait avec des spasmes furieux. Mais Picrate allait ressassant:
--Je ne l’ai pas fait exprès ... pas fait exprès ...
Siméon l’interrompit:
--Tais-toi! tu mens: tu étais là, comme par hasard, à guetter. Tu as visé, pour la tuer; tu l’as tuée.
Picrate, sans tourner la tête, larmoyant toujours, nia:
--Non, non, non, non, non!
Sa voix rageuse se perdait à demi dans l’étoffe de sa manche; mais il scandait sa négation de sursauts brefs de tout son corps.
--Ne mens pas! ne mens pas!--commanda Siméon.--Explique-toi, je le veux!
Son ordre était catégorique au point que Picrate dut obéir. Il se dressa, lentement, et ses yeux noyés de larmes parurent offusqués par la lumière. Sa bouche contractée prononçait mal; il geignit plutôt qu’il ne dit:
--Ce n’est pas elle que je voulais tuer ...
--Qui donc?
--Toi!... Oui, c’est toi que je voulais tuer ...
Siméon fut déconcerté par cette excuse inattendue. Il sentit une étrange émotion le gagner, à laquelle se mêlait, sans qu’il comprît pourquoi, de la douceur ... Dans sa tête, les idées vacillaient ... Il s’attendrit ... Picrate, avec inquiétude, épiait sur le visage de Siméon l’effet de ses paroles; et il croyait déjà triompher lorsque Siméon se ravisa:
--Ce n’est pas vrai: tu mens encore!
--Je te défends de m’insulter!--essaya Picrate.
--Tu n’as pas voulu me tuer, mais Marie Galande!--répliqua Siméon. (Il insistait sur chaque syllabe et détaillait avec vigueur son réquisitoire.)--Tu l’as tuée par jalousie, voilà tout. Oui, par dépit plutôt que par amour.
--Si, je l’aimais!--hurla Picrate.--Je l’aimais, je l’aimais! Tu n’as pas le droit de dire que je ne l’aimais pas!...
Siméon s’étonna de cette véhémence passionnée. Il réfléchit et, d’une voix plus indulgente, reprit:
--Oui, tu l’aimais. Je veux bien: mettons que tu l’aimais. C’est un mot vague et dont tu peux, comme les autres, te servir ... Seulement, tu l’aimais à ta façon, qui est celle-ci. Tu as le tempérament et le caractère et la fatuité de ce qu’on appelle homme à femmes, oui, oui! et tu es dépourvu de jambes. Alors, tu t’exaspères. Tu as commis un crime, faute de posséder tous les moyens de séduction dont a besoin l’homme à femmes, pour l’exercice de ses appétits. Va, tu es ridicule surtout!
Picrate se révoltait de l’outrage. Il voulut répondre. Siméon ne le lui permit pas:
--Ah! joli cœur!... Mais laisse-moi ce fatras d’orgueil imbécile. Comme ça, je te plaindrai.
Ils se turent tous deux. Dans le silence, Picrate, obéissant malgré lui, se dépouillait de son orgueil. L’idée que Siméon le plaindrait lui était infiniment chère. A ce dernier espoir de compassion promise il s’accrochait avec assurance ... Il vint à Siméon et lui tendit la main, disant:
--Siméon, plains-moi et pardonne-moi.
Siméon le vit simple désormais, et véridique: il accepta cette main meurtrière.
--Siméon,--continuait Picrate,--puisque tu devines et comprends, toi, tu peux me plaindre et me pardonner. Si tu me méprises, ce n’est rien ... Méprise-moi; mais sans me haïr ... Je te supplie d’avoir pitié de moi, à cause de toute ma douleur, qui est immense, qui date de longtemps et qui, au jour le jour, m’a rendu vil comme je suis.
Siméon répondit à Picrate:
--Qu’as-tu à faire de mon pardon?... Mais, s’il te faut que je te plaigne, oui, je te plains autant qu’homme qui vive. Avec un peu d’horreur et de dégoût; mais je te plains!
* * * * *
...Les heures passaient; l’affreuse nuit s’écoulait, vive et lente, inégale d’allure, et tantôt frénétique et tantôt morne, mais, en chacune de ses minutes, nécessaire.
De puissants mouvements la soulevaient; telle se gonfle quelquefois la lourde masse de la mer, et puis elle retombe: sa torpeur apparente couvre de terribles remous.
Siméon s’était assis au pied du lit de Picrate:--un matelas sur le plancher. Picrate s’appuyait le dos contre le mur. Et ils étaient là, tous les deux, face à face, dans le désordre de cette chambre, dans le désastre de leurs existences.
Picrate ne songeait plus à chasser loin de lui Siméon; et Siméon ne songeait pas à fuir Picrate. Non qu’ils eussent, à se trouver ensemble, aucun plaisir, même cruel, aucun espoir d’allègement, d’oubli, d’accoutumance. Leur volonté n’était pour rien ici: seule, la destinée les immobilisait, les confrontait; et ils devaient subir jusqu’au bout cette exigence de la destinée. A quelles fins? Ils ne le savaient ni ne cherchaient à le savoir ...
--Siméon,--dit Picrate,--puisque je l’aimais, pourquoi l’ai-je tuée?...
Il attendait une réponse. Mais Siméon se tut. Cette parole tomba dans le silence où ils étaient, comme une pierre dans une eau profonde; le silence en fut strié de frémissantes ondes qui s’espacèrent, s’élargirent, et enfin moururent.
--Siméon,--reprit Picrate,--je l’aimais trop pour ne pas la tuer!...
Et, dans le silence encore ému de ses lamentations stridentes, il jeta ces cris, coup sur coup:
--Voilà pourquoi je l’ai tuée: je l’aimais trop!...
Et puis:
--Ah! Siméon! dis-moi pourquoi on tue parce qu’on aime!
Et puis:
--Pourquoi la haine et l’amour ont-ils pareil effet?
Siméon s’obstinait à ne pas répondre, comme si Picrate ne parlait pas à lui, et seulement proférait, en clameurs farouches, sa désolation. Ainsi éclate en vacarmes vains l’ardeur des nuits d’orage, appels perdus et qui ne font que propager au loin leur frénésie.
Mais Picrate continuait:
--Après que je l’eus tuée, après que je sus qu’elle était morte, j’éprouvai, Siméon, une sorte de joie telle qu’en donne la certitude de posséder une femme ... Ah! quelle femme!... Désirée, convoitée et qui se refusait ... Une sorte de joie voluptueuse et orgueilleuse, comme d’un triomphe des sens, où l’on engage tout son être et qui paraissait impossible!... Tourments, rages cruelles; et puis l’indéfectible certitude!
Siméon dit:
--C’est cela: c’est cela justement. Il y a dans la mort une certitude; tout l’attrait de la mort est là!... Une bizarre certitude,--rudimentaire, en somme: la simple négation des hasards que la vie comporte. Enfantillage, mais si spontané, si naturel et analogue au reste des gamineries humaines! La vie a mille et mille inconvénients: on la supprime, c’est le plus commode remède. Il vous vient à l’idée tout de suite; on n’a pas à se tracasser la cervelle pour le trouver. Les bambins qui cassent leurs joujoux l’ont inventé. Gribouille aussi ... Ah! Gribouille, Gribouille, l’essentiel Gribouille!...
»Voici deux beaux amants. Ah! comme ils s’aiment et quelles parfaites délices ils goûtent à communier d’âme et de corps! L’ivresse merveilleuse de leurs pâmoisons les gagne et les exalte et les éveille à de nouveaux désirs. Chose fragile, leur amour! Il y a les malignités du sort, les aléas du lendemain; il y a surtout cette faiblesse lamentable de nos cœurs,--nos cœurs inconstants et pusillanimes qui sont vite au bout de leurs voluptés ... Les beaux amants ne veulent pas que leur ferveur décline, et, quand ils ont atteint la félicité suprême, ils ne rêvent que de n’en point déchoir. Faute d’oser prétendre à des joies plus magnifiques encore, ils ne réclament que d’éterniser cette minute glorieuse.
»Éterniser, éterniser,--et la minute passe. Éterniser quelque chose d’humain! C’est le paradoxal souhait des beaux amants. Rien ne m’est plus, si la minute passe. Plus ne m’est rien, si passe la minute!... Romance, aubade, sérénade.
»Oui, oui, la courtoisie des troubadours. Et mieux: l’instinct profond de l’être. L’extase d’amour est momentanée; plaisir d’amour ne dure qu’un instant. Mais il s’agit bien d’autre chose: la perpétuation de l’espèce, comme disent ces darwiniens; disons: la prolongation de l’individu par delà le temps et le temps.
»Veuille, Picrate, ne pas outre mesure t’étonner de l’importance qu’ont, en chaque individu, les velléités amoureuses. A cet agrément des courtes minutes, que ne sacrifie-t-on? Certes, certes!... Admets seulement l’hérédité, qui est un fait assez plausible. Comment n’hériterions-nous point de nos pères cette inclination vers l’acte d’amour, duquel nous sommes nés?
»Volupté brève et projet de durer! C’est l’irrémédiable antinomie de l’amour ... Voilà pourquoi les beaux amants s’acharnent à ne pas laisser défaillir la minute.
»Alors, ils vérifient bientôt qu’il n’y a pas contre la déchéance de la minute d’autre recours que dans la mort. La plupart, il est vrai, y renoncent. Mais tous en ont l’idée, s’ils aiment bien; et certains, enlacés étroitement, se tuent plutôt que d’être par la vie désenlacés. Ils disent qu’ils ne veulent pas survivre à leur félicité; ils disent qu’ils ne veulent pas exposer au péril des lendemains leur bel amour; ils disent qu’ils veulent éterniser la minute, l’éterniser dans la mort, qui est seule éternelle et seule intangible au temps ... Crédules au lyrisme de leur émoi, Picrate, ils se tuent: voilà!
»Pauvres petits!... Gribouille, pour eviter l’averse, s’est trempé dans l’eau jusqu’aux cheveux. Les beaux amants, pour éviter une diminution de leur extase, se plongent dans le néant. Le néant? Du moins, ils se privent de ceci, de cela, qui était la vie,--la vie vaille que vaille!
»Le meurtre et l’amour vont ensemble. Ils travaillent ensemble. Le meurtre de soi, le meurtre de l’autre, ou le meurtre de tous les deux: nuances, nuances; mais le meurtre!
»On a figuré l’amour avec un arc et des flèches. Interprétation gentille du symbole: c’est la douce blessure que les yeux de la belle font au cœur du galant. Un arc et des flèches pour tuer, oui! Ces armes sont aujourd’hui surannées: donnons au symbole d’amour un couteau de boucher, un revolver.
»Les beaux amants utilisent aussi le poison ...
Picrate écoutait Siméon. Il tâcha de conclure.
--Mais moi,--fit-il,--je n’étais pas l’amant de Marie Galande. Alors, pourquoi l’ai-je tuée?
--Tu étais son amant par le désir, par l’imagination. Tu avais la volonté d’être son amant. Tu étais son amant plus que moi.
--Tu étais, en réalité, son amant.
--Tais-toi,--gronda Siméon;--ce n’est pas vrai!
Mais Picrate continuait, selon de grossières logiques:
--Pourquoi n’est-ce pas toi qui l’as tuée, puisque vous vous aimiez tous les deux? Tandis que moi ...
Et déjà Picrate, avec sa fatuité complaisante, se déguisait en bel amant, à part soi, quand Siméon, brutal et rieur, lui répondit:
--C’est que tu es une brute!...
Mais Picrate suivait son idée. Un scrupule lui vint: les beaux amants meurent ensemble: or, il survivait à Marie Galande, lui.
--Siméon,--s’écria-t-il,--Siméon, j’aurais peut-être dû mourir?
Il dit cela d’une voix si piteuse, malgré l’emphase, que Siméon le trouva ridicule et fut narquois en demandant:
--Pourquoi? Pour être un bel amant!... Tu cherches une attitude, Picrate. Oui, tu voudrais bien dénicher quelque stratagème qui pût orner ton personnage un peu. Je le conçois ... Il serait plus simple, pourtant, d’y renoncer ... A ta place, il me semble que je serais cynique, tout bonnement!
Mais Picrate se récusait:
--Non, non, j’aurais dû mourir, je le sens.
--Surtout,--répliqua Siméon,--tu aurais dû, s’il te fallait une victime absolument, te choisir, toi, de préférence. Tu étais le seul bel amant de l’aventure!
--Tu te railles de moi,--dit Picrate.--Tu veux encore m’humilier, m’avilir ...
--Tu aurais tort d’être orgueilleux!
--Je n’ai pas l’intention d’être orgueilleux. Mais enfin, que dois-je faire? Je te demande de me dire ce que je dois faire. Et toi, au lieu de me répondre, au lieu de m’aider, tu n’as d’autre soin que de me tourmenter davantage ... On le dirait ... Moi, cependant, je consentais à t’obéir ... Je t’obéirai, Siméon, si tu veux avoir pitié de moi. J’accepterais tout!... Dans l’état où je suis, il n’y a plus de sacrifice qui me coûte. Je suis abreuvé de douleur. Si tu m’avais conseillé de mourir, je serais mort,--tu l’as vu?
Il insista:
--Je serais mort! Tu n’avais qu’à l’ordonner.
Il poussa un soupir et, sans perdre de temps, ajouta:
--Mais je comprends bien qu’il faut vivre!
Et Siméon faillit éclater de rire, nerveusement, lorsque Picrate affirma, en secouant la tête:
--Il faut vivre, il faut vivre!...
Et Picrate, comme éperdu, reprit:
--Puisqu’il faut vivre, Siméon, dis-moi comment vivre! C’est trop de sarcasmes: tu peux bien te rendre compte de ma misère. Tu es un sage, toi. Je te conjure de m’indiquer un moyen de vivre,--toi qui as lu les philosophes!...
Siméon sursauta. Debout, en face de Picrate, il cria, d’une voix sifflante:
--Les philosophes, les philosophes!... Est-ce que nous n’allons pas appeler les philosophes à la rescousse?
Il ricanait et gesticulait. Picrate, sous l’âpre moquerie, sentait sa peau se glacer, comme si quelque bise mauvaise le harcelait. Siméon criait:
--Les philosophes à la rescousse! On les réclame pour organiser l’existence d’un assassin qui n’a point, à proprement parler, de remords, mais qui trouve des difficultés pourtant à juger confortable l’ici-bas. Holà! ceux d’Élée et d’Athènes,--et y compris les délicats sophistes, eux surtout! habiles à démontrer que le noir est blanc comme le blanc est noir;--ceux d’Alexandrie et ceux de Chaldée, rêveurs et prophètes; ceux d’ailleurs: Abélard et ses camarades; n’oublions pas Scot Erigène; n’oublions pas Roger Bacon, vu qu’il a découvert la poudre, notamment, ni cet autre Bacon de Verulam, qui fut un voleur mais un logicien; ni ce Jérémie Bentham qui inventa le calcul des petits bonheurs; ni ces autres qui composèrent des méthodes pour parvenir à la vie agréable; ni les métaphysiciens allemands!...
»Tu es curieux de ces gens, Picrate? Mais, choisis!...
»Il y en a pour tous les goûts. En veux-tu de tristes ou de gais? Il y en a qui te conseillent la joie; il y en a qui préconisent le désespoir. Il y en a qui ne savent pas trop. Ces derniers ont l’inconvénient de vous laisser un peu le bec dans l’eau; mais ils ont aussi l’avantage d’une circonspecte prudence. Qu’en dis-tu?... Rien, rien? Tu fais la moue? Je te comprends: tu veux des dogmatiques; ces essayistes qui tergiversent ne sont pas du tout ce qu’il te faut, puisque tu es à la recherche d’une éthique ...
»Alors? alors?... Décide-toi! Les tristes ou les gais? Nous avons à ta disposition d’aimables drilles pour te prêcher un bon estomac, la belle humeur et tout ce qui s’ensuit. Ils te démontreront, clair comme le jour, que le monde, mon cher, est pour le mieux. Car Dieu est bon: s’il n’était pas bon, qui le serait? Or, c’est Dieu qui a fait le monde: si ce n’était lui, qui serait-ce? Donc, le monde est une merveille, un excellent Dieu l’ayant fait. Quoi de plus évident?... Écoute bien: tu n’as qu’à te laisser vivre, en ce monde parfait; cède aux velléités de ta nature humaine. Elle t’engage à ne te point chagriner. Ah! couronnons de lierre et de violettes nos cheveux et profitons de ce fumet qu’ont les vieux vins, de cette affabilité qu’ont les femmes. Tout cela en vertu d’un syllogisme avantageux autant que péremptoire!
»Mais toi, Picrate, te voici brouillé avec la vie au point que, ces dialectiques, tu les traites légèrement. Je le devine, je le sais. Tu dis: «Avec de la dialectique ingénieuse, que ne prouve-t-on?...» C’est à quoi servent, justement, les dialecticiens. Ils travaillent à installer sur des formules honorables nos prédilections. Que n’utilises-tu ces gens?
»Non, non! Tu refuses. Tu boudes à tes plus chers instincts. C’est une crise. Elle passera: ensuite, tu feras comme les amis. Que diable!... Mais, en attendant, tu repousses les complaisances de la méthode déductive. Tu as le souci des réalités,--et foin des théorèmes: Dieu lui-même ne t’est pas une garantie, et tu écartes les prémisses où il figure avec son imperturbable excellence.
»Des réalités? Donc, à nous la méthode expérimentale! Un philosophe anglais a écrit: «J’affirme que présentement, et à toute heure du jour,--du jour et de la nuit,--tous les hommes sont absolument heureux!...»
»Tu as bien entendu? Tous les hommes! Après cela, n’essaye pas de t’excepter, sous le prétexte vain que tu serais ce spécial Picrate qu’à vrai dire le philosophe anglais n’a point connu. Tu es homme: du moment que tous les hommes sont heureux, tu es heureux. Il n’y a point à chicaner là-dessus. «Tous les hommes sont absolument heureux.» Un philosophe anglais l’a dit; et les Anglais ont l’esprit positif; nul ne l’ignore. S’il l’a dit, c’est qu’il l’a vérifié.
»Je ne me souviens plus du nom de cet optimiste. S’il t’intéresse, Picrate, je le chercherai ... Ah! le crâne optimiste!... Il m’a toujours séduit, par sa belle intrépidité. D’autres sont timides et se contentent d’affirmer que le bien, somme toute, l’emporte sur le mal. Nous nous méfions de ces statistiques; et, d’ailleurs, il suffit que l’on réserve à l’infortune un petit coin de la réalité pour qu’aussitôt nous nous y logions. Mais «tous les hommes sont absolument heureux». Va-t’en donc répondre à cela!... Ah! le brave cœur de philosophe! Il en faudrait de tels à tous les carrefours. Ils vous débiteraient leurs doctrines comme du quinquina. C’est réconfortant, c’est tonique, ça vous remonte. On irait, le matin, causer avec eux dix minutes. On ferait avec eux ses dix minutes d’optimisme quotidien comme on fait des haltères ou de la gymnastique suédoise. A quelles _performances_ on arriverait bientôt, Picrate, et quels biceps intellectuels on obtiendrait, quelle santé morale!...
»C’est dommage que ces optimistes ne soient pas mieux persuasifs; c’est dommage qu’ils ne récitent que sornettes et propos vains; c’est dommage que l’on ne puisse vanter un peu cette existence, louer un peu cet ici-bas sans dire des bêtises, et voilà tout, qui ne font pas illusion. Grande misère de notre état!... Car toi-même, Picrate, avec ton fort tempérament, tu ne t’y laisses prendre mie ...
»Eh bien! voyons les pessimistes. Si les gaillards nous déprisent la vie un peu congrûment, tôpe là! nous aurons du dégoût pour la vie, le cœur léger ... Oui, nous prendrons le deuil de toute joie et trouverons quelque repos dans la certitude de n’être pas dupes.
»Ciel morne et tendu de livides nuées, glauques marais où la lumière meurt, tocsin:--c’est le décor!...