Part 16
Au cimetière, sa douleur se précisa, parmi les ifs, les tombes. L’arrêt brusque du corbillard lui fut un choc révélateur qui secoua son lugubre assoupissement. Il vit le caveau, la pierre, le trou béant, un employé pourvu des insignes municipaux. Les croque-morts ôtèrent leurs pèlerines comme qui, pour soulever un fardeau, veut avoir la liberté de ses bras. Ils décrochèrent la couronne, ils retirèrent la draperie noire; et le cercueil apparut, de nouveau, nu, chétif et pitoyable. Les croque-morts s’en emparèrent. Ah! Siméon, cette fois, put disjoindre de sa misère la misère de Marie Galande; il cessa de geindre sur lui-même, et il pleura Marie Galande!...
Une terrible agitation le prit, une âpre velléité d’agir, d’empêcher tout cela!... Il lui sembla qu’il avait lâchement permis des choses qu’il n’admettait plus. On abusait de la faiblesse où son grand malheur le laissait, et les événements s’étaient, sans qu’il le sût, hâtés: comment en interrompre la terrible promptitude?...
Il voulut s’approcher du trou, en vérifier la profondeur. Un croque-mort le heurta, faillit tomber; et Siméon craignit que ne chavirât le cercueil: si le front de Marie Galande se cognait aux planches, si le pauvre petit corps se déplaçait et affectait, pour l’identique éternité, une pose incommode ou laide!...
Siméon redouta cet effet de son intervention maladroite. Il eut soudain le sentiment cruel de son impuissance et, dès lors, assista, sans rébellion vaine, au strict accomplissement des nécessités.
Les cordes, leur glissement sur la maçonnerie, leur glissement sur le cercueil, un peu de terre et des cailloux qui tombent, qui sonnent creux; et puis, la pierre qu’on place sur le trou.
Quand la pierre, grinçant sur les rouleaux, avançait, diminuait l’espace ouvert, allait enclore la nuit du trou sinistre, la gorge de Siméon s’angoissait davantage. Et, quand la pierre s’appuya de ses quatre bords contre le châssis de briques préparé pour la recevoir, la gorge de Siméon s’étrangla; ses yeux se brouillèrent et, dans sa tête, quelque chose bougea.
Le corbillard, les croque-morts, les maçons, le gardien du cimetière partirent, l’œuvre faite. Siméon demeura.
Il lui semblait qu’un effroyable écroulement s’était produit, qu’un désastre illimité avait englouti, autour de ce coin de terre où il se tenait immobile près de Marie Galande invisible, toute l’immensité de l’univers. Il frissonna. Il restait debout au milieu de ce néant pathétique et ne discernait plus rien, même pas la pierre.
Bientôt, elle se dessina dans ses yeux, avec la forme nette et la rigueur géométrique du rectangle; il la sentit pesante. Une rage violente le saisit d’écarter cette pierre, de s’emparer d’elle, de la repousser et d’entrer dans la fosse, pour délivrer Marie Galande, la tirer à lui, la revoir. Son imagination bouleversée fit ce geste. Ses mains frémissaient, et il crut qu’aux parois de la pierre ses ongles s’étaient déchirés.
Alors, les fatalités l’accablèrent; et il fallut toute leur implacable rudesse pour qu’il redevînt docile aux circonstances.
Il fut longtemps à ne pouvoir s’éloigner de cette place.
Ensuite, sans savoir pourquoi ni comment, il se détourna, mit son chapeau, longea des tombes et des tombes, lut des noms indifférents, examina des couronnes, des fleurs.
Il ne cherchait pas son chemin, ne décidait pas de quitter le cimetière. Il se promenait et oubliait qu’il n’avait plus rien à faire en ce lieu. Cependant sa pensée se calmait. Et les milliers de tombes entrevues évoquèrent en elle une idée prodigieuse de l’universelle mort: une idée confuse, indéfinie ... Comme si la pierre et la terre étaient translucides à ses regards, il devina les cadavres innombrables, couchés là, entassés là, pêle-mêle, sans linceuls, nus, scandaleux, et si proches les uns des autres qu’ils formaient un terroir immonde de chair corrompue.
Une odeur de mort lui monta aux narines. Il retint son souffle; il tâcha de respirer le moins possible l’air pestilentiel du charnier. Son dégoût lui donna l’énergie de s’évader. Il pressa le pas et, dans les sentiers étroits, évita de frôler les cyprès, de remuer leurs feuillages touffus où il flairait des nids affreux de miasmes prêts à s’exhaler ...
La mort universelle!... Et il s’étonna de survivre, seul parmi la débâcle commune. Les formes vivantes qu’il apercevait, celles-ci agenouillées, celles-là qui déambulaient en silence, n’était-ce pas des ombres insidieuses, émanées du sol et qui jouaient la comédie d’exister, avant d’être absorbées de nouveau par le sol?...
Dehors, Siméon vit des hommes et des femmes, dont la vérité matérielle le rassura. On s’agitait, on courait ... Mais Siméon soupçonna, sous la parure des vêtements, les horribles germes de la mort, cachés et qui font en secret leur besogne de dissolution. Il ne vit que la mort partout, arrivée à ses fins ou les préparant.
* * * * *
Le lendemain, tandis qu’il songeait à Marie Galande, il évoqua de belles heures dont la lumière l’éblouit. Il se rappela leur premier baiser, ce matin qu’elle avait trop de chagrin, disait-elle, pour qu’on refusât de la câliner, ses cheveux blonds que le soleil éclaire en auréole; ses yeux animés de joie ou alanguis de mélancolie gracieuse; ses lèvres qu’une moue gentille relève et qui bientôt s’abandonnent au rire enfantin:--il se la figura telle qu’il l’avait le plus aimée.
Alors son mauvais cauchemar s’apaisa. Une douceur exquise se mêlait à sa tristesse. Marie Galande lui était si proche, il la sentait si présente, si véritablement là, toute jeune, toute gaie, qu’il lui parlait et qu’il entendait sa voix! C’étaient les dialogues de naguère, mot pour mot recommencés. Mais, s’il changeait quelque chose à ses phrases, Marie Galande, comme déconcertée, se taisait. Il voulut inscrire les propos d’elle qu’il avait conservés intacts en sa mémoire; il les prit sous la dictée du fantôme. Pendant qu’il les enregistrait, le ton, l’accent lui revenaient avec une si intense justesse que l’illusion de la réalité l’enchanta. Seulement, ils furent peu nombreux, les propos de Marie Galande que n’avait point altérés déjà la rouille du temps. Des autres, Siméon ne gardait que des bribes, des sons épars et dont le sens était perdu.
Il se reprocha d’avoir été moins attentif qu’il ne devait, quand Marie Galande vivait ... Ah! savait-il que ces journées délicieuses seraient si vite, une fois pour toutes, finies et ne lui laisseraient bientôt qu’un peu de cendre dans la main?... Hélas! il avait gaspillé son bonheur à en jouir quotidiennement, au lieu de l’épargner comme un avare circonspect! Il se désola d’avoir été prodigue et de rester si pauvre désormais.
Du moins, ce qu’il avait encore, il le défendrait avec une âpreté jalouse. Il décida qu’il veillerait, qu’il écarterait le danger, qu’il entretiendrait dans sa pensée pieuse le délicat souvenir. Marie Galande morte subsisterait ainsi, pourvue par lui d’une réalité spirituelle. L’image était précise, nette.
Il l’examine longuement, afin d’en imprégner sa mémoire. Il l’analyse, l’étudie ... Elle bouge. Et, par instants, elle s’échappe. Il veut la ressaisir. Un jeu de physionomie se substitue à celui qu’il contemplait. Il ne sait lequel choisir. Le plus vif a pour lui le plus d’attrait, mais ne dure pas. Et c’est un va-et-vient perpétuel de figures analogues, non identiques. Oui, ce sont des moments divers du visage de Marie Galande.
Siméon se félicite d’une telle variété, d’une telle richesse multiple ... Et il a peur de s’égarer dans ce désordre ... Car ces divers moments ne se suivent pas, ne dérivent pas les uns des autres par les nuances habituelles. Il manque des intermédiaires; les séries sont incomplètes, et leur caprice fuit toute contrainte ... Siméon s’efforce en vain d’immobiliser cette agitation. Plus il s’efforce, et plus étourdiment se dispersent les apparences. Il s’applique à les dénombrer: elles se sauvent; à les reconnaître: elles se transforment. Il se fatigue à cette lutte avec lui-même, où il est dupe de lui-même. Un artifice malveillant de son imagination le taquine, le harcèle.
Et voici que se substitue aux claires et gentilles visions la soudaine épouvante. Voici Marie Galande morte, blême sinistrement, du sang aux lèvres, les yeux chavirés; et la voici par les médecins légistes ouverte, tailladée; et la voici qui, dans la terre, se décompose!... Siméon clôt les paupières, il refuse de regarder, mais le funèbre spectacle s’est fixé en lui.
De ses mains fébriles, il fait le geste d’écarter une hantise. La hantise demeure; elle le nargue.
Ah! qu’il souffre de ce mélange impur de la hideuse mort avec la vie! Il lui semble que celle-ci est par l’autre souillée. Comment préserver du contact malsain de la mort le doux fantôme en qui palpite encore l’illusion fervente de la vie?... Siméon s’évertue à chasser les idées laides qui l’assaillent. Avec des paroles, il tâche de conjurer le maléfice: «Allez-vous-en! Ne touchez pas à cette forme belle! Éloignez-vous!...» Et il a recours à tous les stratagèmes pour isoler de ce fatras monstrueux une Marie Galande d’autrefois qui, au soleil matinal, chante le mouron des petits oiseaux et sourit.
Mais, peu à peu, l’image se désorganise; elle se défait et s’anéantit. Siméon la cherche en vain. Puis, brusquement, comme un coup de couteau dans le cœur, la voilà! Siméon croit la posséder; il concentre sur elle son attention: elle s’allonge ou se raccourcit, devient ridicule, grotesque. Siméon l’écarte, et il maudit son tourment.
Les jours suivants, l’image se simplifia, se dessécha et prit une rigidité singulière, glaciale. Au lieu de se mouvoir dans le décor environnant, elle parut liée aux objets voisins, soumise à d’invariables attitudes, privée d’initiative et comme paralysée. Elle ne bougeait plus; elle semblait pétrifiée, changée en statue peinte. Et muette!...
Siméon réfléchit qu’il la retrouvera, sans doute, s’il réveille en lui le souvenir des paysages où elle fut. Les arbres parmi lesquels, joueuse, elle courut la lui rendront. Il part; il recommence la promenade de Meudon. Le bateau, le fleuve, l’horizon de collines vertes et rousses ... Mais le temps est gris, le ciel chagrin; les nuages s’embrouillent, pèsent languissamment sur l’atmosphère molle et fade. Il n’y a plus de lumière sur l’eau. Le sillage du bateau ne soulève plus qu’une écharpe lourde et indolente ... Oui, c’est ici qu’ils descendirent, c’est ici qu’ils déjeunèrent; et il gravirent ce raidillon. Qu’il faisait chaud! Marie Galande s’appuyait au bras de Siméon, déclarant que la côte, en vérité, la fatiguait. Aujourd’hui, Siméon peine davantage à gagner le bois.
Ils prirent cet étroit sentier: Marie Galande le choisit pour la fraîcheur de son aspect. Quand ils y furent entrés, elle se mit à parler bas, à cause du recueillement que l’ombre des arbres et leur silence lui imposaient. Et voici la source que Marie Galande écouta, soudain rêveuse ... «Oui, petite Marie Galande, la source, après que tu partis, continua son vain murmure. Il n’y a pas, dans les sources ni ailleurs, de délicates fées qui célèbrent ta venue et s’affligent quand tu t’en vas. Il n’y a que de l’eau qui coule--mécaniquement!...»
Siméon s’exalte. Il a reconnu les arbres dont Marie Galande toucha l’écorce, en sœur des arbres qui veut leur témoigner sa tendresse. Il a reconnu les branches auxquelles elle arrachait des feuilles, dans sa joie familière et splendide; et les buissons qui arrachèrent des fils à sa pauvre robe. Il a reconnu la mousse où elle fouilla, la terre qu’elle s’émut de sentir froide sur ses paumes ...
Les arbres, la mousse, la terre!...
Et elle?... Et elle--n’est plus là!... Son fantôme? Non plus! Ce n’est point elle ni seulement son fantôme, cette indistincte silhouette qui, par instants, se dessine et, maladroite, singe les jolis gestes abolis, et puis s’évanouit sans avoir remué une feuille ...
Marie Galande!... Siméon la désire et l’appelle ... Rien, rien! C’est fini de Marie Galande.
Et Siméon, tandis qu’il s’en retourne, songe au cimetière et à la fosse lugubre où se corrompt le cadavre. Et en lui-même, dans son esprit, il sent qu’une autre fosse est close où se corrompt, se desagrège et tombe en pourriture le cadavre du souvenir. Et il oublie Marie Galande; mais il lui reste l’épouvante et le dégoût d’être la sépulture infâme qui ne garde pas son dépôt.
V
PICRATE ET SIMÉON
Siméon, quelque temps, resta sous le coup de la douleur qui l’avait assailli. Son esprit continuait à frémir d’horreur. Des cauchemars, en plein jour, le harcelaient.
Mais il résolut d’en finir avec ces mauvaises alarmes. Il monta de nouveau sur le siège de son fiacre, tint les guides et mania le fouet, et conduisit de rue en rue le vain désir des gens.
Il lui sembla qu’un intervalle immense et vide séparait son existence en deux: le jadis et le maintenant,--le jadis lointain, reculé brusquement et qui laisse un trou à la place qu’il occupait, et ce ridicule aujourd’hui qui émerge on ne sait d’où, qui n’est pas un lendemain, qui surgit et qui choque par sa réalité crue.
Siméon s’étonna d’être, les deux fois, le même homme, de reconnaître dans le passé ce même individu qu’il est encore; oui, le même, sur le siège de ce fiacre.
Le même,--sauf ce grand désespoir qui avait dévasté son cœur et sa pensée! sauf cette idée de néant dont il était plein!...
Certes, jadis, quand il se faisait cocher par mépris des divertissements auxquels s’adonne la stérile activité humaine, quand il acceptait, à bout d’idéologie creuse, l’absurdité paradoxale d’une telle abnégation, certes il n’était pas la dupe d’illusions bien délicieuses. Il se croyait alors au terme dernier du renoncement. Point! Il était capable encore de céder à la promesse d’une joie.
Désormais, il est délivré de tout espoir, de tout mensonge. Nulle velléité d’être heureux ou d’imaginer un bonheur possible ne l’atteindra. Silence et nuit. Les alentours de sa pensée lui apparaissent comme un vaste champ de deuil et de décombres; et il s’y promène, vêtu d’un linceul. Au milieu de ce champ se dresse le sépulcre de sa pensée; les murs en sont mornes et le plafond bas: il s’y réfugie volontiers. C’est l’asile suprême où il va s’enclore, dès qu’un fantôme se lève parmi les ruines environnantes.
Il habite ce lieu funèbre.
* * * * *
Un jour, tandis qu’il rôde par la rue de Rivoli avec son fiacre nonchalant, il rencontre Picrate, et la colère lui brûle le cerveau.
Picrate, contre les grilles des Tuileries, est installé pour son négoce. Les anneaux brisés, les lacets de soie, de fil et de crin, les cartes postales illustrées s’offrent au client. Picrate est couvert de son stock. Mais il frise nerveusement ses moustaches. Ses yeux regardent le sol avec insistance et, soudain mobiles, lancent de tous côtés leur inquiétude. Picrate voit Siméon. Sa courte personne frémit; ses mains prestes attrapent les deux poignées de bois; et il se campe, la poitrine bombée, l’air provocant.
Siméon, qui s’est arrêté, du haut de son siège dévisage Picrate, qu’un tremblement secoue. Entre ces deux hommes, une haine formidable s’accumule; telle qu’entre deux pôles électriques une décharge est imminente, leur rage de se détruire l’un l’autre augmente et menace d’éclater.
De la gorge de Picrate, des mots veulent sortir et ne peuvent pas. En Siméon bientôt s’éveillent des sentiments divers et trop nombreux; leur tumulte ne permet pas que l’un d’eux prédomine et, au détriment des autres, se manifeste. Siméon subit des velléités brutales qui le tourmentent et ne se déchaînent pas. Il examine Picrate, au pilori,--Picrate, qui n’est-ce pas? garde cette attitude guindée à cause d’un invisible carcan: le misérable pâlit, se congestionne; il a le cou pris dans cette chose qui l’exhibe et le supplicie. Est-ce que Siméon n’a pas pitié de ce Picrate qu’il voudrait tuer?...
Mais Picrate profite du désarroi de Siméon, s’esquive. Tête baissée, il fait volte-face et tâche, allant vite, de se perdre dans la foule. Alors, Siméon le déteste pour sa lâcheté, le suit et l’interpelle:
--Tu veux encore te sauver, canaille?...
Picrate essaye de ne pas répondre et continue son chemin, peureux, comme un chat qu’un chien relance et qui cherche un soupirail de cave où s’introduire. Siméon s’apprête à descendre de son siège: une voiture de laitier l’accroche; et puis, avant qu’il eût saisi Picrate au cou pour l’étrangler, ainsi que l’idée en vient à ses doigts, mille incertitudes l’envahiraient!... Cependant il longe le trottoir où Picrate navigue et perd, à trop se hâter, des bribes de son chargement: des cartes postales tombent de son chariot; de bonnes âmes les ramassent, les rapportent; Picrate les refuse et se dépêche. Il se fait un attroupement, qui voit Siméon d’un mauvais œil. Siméon remonte la rue à contresens: des cochers l’injurient. Malin, Picrate a guigné une porte des Tuileries: il s’y enfourne, il est sauvé.
Les badauds applaudissent au stratagème et narguent Siméon, qui regarde ces gens et qui se tait.
* * * * *
Ensuite, ayant repris la file, chargé des clients et dispersé de rue en rue l’irritation mesquine qui se mêlait à sa grande colère, Siméon discerna le ridicule lamentable de la scène. Il s’accusa de rancune médiocre et de faiblesse: car enfin, s’il tenait à châtier Picrate, qu’il le tuât, oui! mais courir après ce cul-de-jatte, ameuter les badauds autour d’une dispute imbécile, autant valait abandonner le drôle à son remords et n’y plus penser.
Seulement, le drôle était-il en proie au remords? Ah! qu’importait à Siméon? Pourtant, il avait beau se dire qu’un tel détail, dans l’immensité de sa tristesse, ne comptait pas, il ne pouvait le négliger; la question, taquine, le gêna: Picrate souffrait-il?... Siméon voulut que Picrate souffrît, et il se félicita de l’avoir torturé quelques minutes. Il revit les traits convulsés de l’assassin: oui, Picrate, pendant ces minutes, expiait!
Le remords, le remords,--était-ce le remords?
La peur, oui!... Picrate eut peur. La panique seule le mit en déroute, quand il s’enfuit et s’esquiva. Il redouta que Siméon ne le fît arrêter. Voilà tout: il avait peur!
Cela suffisait-il? Souffrait-il assez de cette peur qui le harcelait, le giflait et le secouait? Siméon se le demanda; il apprécia le cas, évalua le crime, observa les circonstances et puis, sans décider rien, s’étonna de ce rôle de justicier qu’il assumait.
«Il faut que je me venge,--pensa-t-il,--sans faire semblant d’être impartial; ou bien que je renonce à me venger ...»
Et il s’efforça de ne songer plus à Picrate. Il méprisa cette fureur qui l’excitait hors de l’asile en deuil où il avait souci d’enclore sa pensée.
Mais le souvenir de Picrate tenait bon; Siméon ne sut le chasser. Et il fallut, le soir, que Siméon cherchât Picrate, tant devenait impérieux le désir de le tourmenter. Il le guetta sur les huit heures, comme jadis, et il le vit qui rentrait se coucher, probablement ... Il se précipita vers lui:
--Ah! te voilà!--lui cria-t-il.
La tête de Picrate se leva vers Siméon, d’un mouvement brusque et tel que si elle allait tomber en arrière, le cou rompu. Dans les yeux de Picrate, Siméon put apercevoir une épouvante folle de bête traquée, éperdue. Il en éprouva soudain la contagion; et il trembla lui-même en continuant la kyrielle des insultes et des menaces que sa colère proférait:
--Canaille! assassin! tu n’es pas encore en prison? Je vais t’y conduire, moi, misérable!...
Il en dit très long. Mais, à mesure qu’il parlait, sa voix était moins exaltée. Il lui parut bientôt qu’il prononçait des mots de mélodrame et dont le sens lui échappait. Il balbutia.
Picrate prit alors le dessus, habilement.
--Si tu veux que nous discutions,--dit-il,--viens chez moi, plutôt que de faire du scandale dehors.
Il voyait irrésolu l’adversaire. En possession de toute son énergie, il commandait.
--Viens!
Et il se mit en branle, résolument. Il avançait et ne s’occupait pas de savoir si l’autre le suivait. Siméon, d’abord, hésita. Il refusait d’obéir à Picrate et, pour marquer sa révolte, ne trouvait rien que rester coi, stupide. Et puis, il crut que Picrate se sauvait: il eut vite fait de le rattraper. Mais Picrate répétait:
--Viens!
Il le suivit docilement.
Quand ils furent entrés dans la chambre de Picrate, la porte fermée, Siméon s’effraya des quatre murs de ce taudis, qui l’emprisonnaient seul à seul avec le meurtrier de Marie Galande ... Pourquoi n’étranglait-il pas ce meurtrier? Ses doigts, derrière son dos, en firent le geste machinal ...
Dans l’obscurité, Picrate se traînait à la recherche de sa lampe. Il l’alluma. Le décor qui s’éclairait évoqua pour Siméon la scène de ce dernier jour qu’il était venu là, Picrate le chassant avec des cris de haine; il l’entendit encore qui hurlait: «Va-t’en, ou bien je te tuerai!» En lui-même, il ripostait: «Je te tuerai, je te tuerai ... Lequel tuera l’autre?...» Des phrases enragées sonnaient dans son esprit ... L’un tuera l’autre: lequel! Siméon ne décidait pas lequel; mais l’un des deux, cela sans aucun doute! L’idée du meurtre l’envahissait.
«Va-t’en, va-t’en, ou bien je te tuerai!...» Oui; et Picrate, bêtement, avait tué Marie Galande. Erreur, erreur! il avait tué Marie Galande au lieu de lui, Siméon, qu’il devait tuer ... «Va-t’en, ou bien je te tuerai!» Cette phrase, tout à coup, prit une signification nouvelle. Siméon s’aperçut qu’il avait eu le choix: partir ou être tué, et qu’il était parti; or, s’il avait choisi d’être tué, Picrate ne tuait pas Marie Galande. Marie Galande vivrait!... Et Siméon s’émerveilla de l’hypothèse; mais il souffrit amèrement d’avoir été mêlé aux combinaisons louches du Destin, et sa pensée s’agenouilla devant le souvenir de Marie Galande pour lui demander pardon.
Cependant Picrate achevait ses préparatifs.
--Eh bien!--dit-il à Siméon,--parle, à présent.
Cette voix brève et rude rappela Siméon de très loin. Certes, il devait parler, puisqu’il n’était pas venu pour autre chose. Seulement, il ne sut que dire, une seconde, tant il y avait en lui de trouble et de confusion. Mais il lança, presque au hasard:
--Pourquoi l’as-tu tuée?
--Qui ai-je tué?--répliqua Picrate.
C’était trop de cynisme; Picrate abusait. Siméon s’approcha de lui, se pencha vers lui, le regarda aux yeux fixement et lui cria de toutes ses forces:
--Marie Galande!... Marie Galande!... Tu as tué Marie Galande. Voilà qui tu as tué! Marie Galande!...
Picrate se secoua, se débattit comme s’il luttait contre des bras puissants. Mais Siméon négligeait de le toucher. Simplement, la volonté farouche de Siméon le ligotait; il répondit:
--Laisse-moi. Tu es fou!
Mais Siméon, plus impérieux encore, affirma.
--Je te dis que tu as tué Marie Galande. Tu m’entends bien? Marie Galande!... Je t’ai vu.
Picrate se mit à dodeliner de la tête, ridiculement. Ses yeux se fermaient à demi. Son insolence l’abandonnait; et il fut lamentable bientôt, comme une chiffe que le vent maltraite.
Il atteignit une bouteille de rhum, un petit verre et puis, par habitude, un autre; il les emplit et, pour se ragaillardir, vida l’un d’eux.
Il s’efforça de nier encore; seulement, il n’avait pas d’énergie et il articulait à peine cette pauvre jérémiade:
--Non, non ... tu te trompes. Ce n’est pas moi. Je t’assure que ce n’est pas moi. Pourquoi aurais-je fait cela? C’est fou, c’est absurde. Siméon, je t’assure, je te garantis ...
Ce mensonge imbécile ne put qu’exciter encore la colère de Siméon qui vociféra:
--Tu l’as tuée, tu l’as tuée; je te répète que tu l’as tuée!
Et, à mesure que s’affaiblissait la voix de Picrate, Siméon criait davantage. Ce fut une grande clameur accusatrice qui étouffait la plainte de Picrate et, par la chambre, soufflait comme un cyclone. Picrate, là-dessous, tremblait ainsi qu’une frêle feuille et oscillait ainsi qu’un arbuste noueux quand ses racines sont à bout de résistance.
--Tu es un menteur! Tu as tué Marie Galande!...