Part 13
Il s’en aperçut, à ne s’y point méprendre, le samedi de la semaine qu’ils avaient si bien inaugurée par leur promenade à Meudon.
Elle était, ce matin-là, toute rêveuse. Il se figura qu’elle souffrait de quelque chagrin. Il n’osait pas lui demander la cause de tant de mélancolie. Elle-même le renseigna, le voyant inquiet:
--Ce n’est rien,--dit-elle.--Tu sais, quelquefois, on est gai sans qu’on sache pourquoi; on n’a pas de raison d’être plus gai que d’habitude. On ne le remarque pas, mon Siméon, parce que c’est agréable. Mais, si on est triste sans qu’on sache pourquoi, on le remarque et ça vous fâche. On a l’idée que c’est une grande injustice; et on voudrait bien s’empêcher!... On ne peut pas ... Qu’est-ce que tu veux? Le cœur est drôle.
En disant: «Le cœur est drôle», elle soupira. Triste, elle réclamait une amitié plus compatissante. Elle s’appuyait contre Siméon. Elle lui serrait le bras sur sa poitrine, tandis qu’ils marchaient, nonchalamment, au hasard, sans presque causer. De temps en temps, elle levait les yeux vers Siméon et souriait; ou bien elle touchait de sa joue l’épaule de Siméon,--ce joli geste en guise de parole.
Siméon sentait, tout près de lui, ce jeune corps, gracieux avec abandon. Il voyait, à la dérobée, les jambes se dessiner, sveltes sous l’étoffe, l’une après l’autre, à chaque pas, et la petite poitrine ronde emplir le corsage, se gonfler et se hausser ou s’alanguir selon l’alternative du souffle léger. Les cheveux blonds, plus d’une fois, touchèrent son cou, et cette caresse le fit frémir.
Ils suivaient des rues faubouriennes, si étroites que le soleil n’y entrait pas, ils longeaient des maisons vieilles, grises ou jaunes et qu’on devinait toutes pleines d’affliction. Aux fenêtres pendaient de pauvres loques, du linge, des vêtements de toile, accrochés à des cordes transversales.
Ils arrivèrent aux fortifications. Le paysage, malgré la lumière, était triste. Des arbres malingres, déjà tout dépouillés par l’excès de la chaleur estivale, dressaient de distance en distance leur silhouette régulière. Loin, par delà les talus et les terrains vagues, des échoppes et puis de hautes bâtisses s’entassaient.
La détresse du lieu contrastait avec la fête du soleil si violemment que Siméon s’en affligeait: il voulut distraire de ce spectacle Marie Galande. Il avait goûté le charme des rues pauvres et leur demi-obscurité. Mais, maintenant, il foulait des feuilles séchées qui craquaient, et son émoi, dans la splendeur du jour, le tourmentait fort. Le silence où son amie s’obstinait le gêna.
--Petite Marie Galande,--fit-il,--c’est demain dimanche et congé. Où irons-nous? As-tu choisi?
--Non,--dit-elle,--je ne sais pas.
Sa voix était si douce, un peu plaintive et toute frêle, qu’il l’aima bien davantage. Il prit entre ses deux mains la main de Marie Galande. Marie Galande le regarda si gentiment, et elle mit dans son regard tant de gratitude et de joie soudaine qu’il eut peur de la trop aimer. Et vite il demanda:
--Veux-tu que nous retournions au bois, comme l’autre jour?
--Non,--répondit-elle;--il ne faut pas recommencer ce qui a si bien réussi. Peut-être que ça manquerait: et alors, tout serait gâté.
Elle fut quelque temps silencieuse; et Siméon ne savait pas si elle continuait, en soi, sa pensée comme un écho prolonge les derniers sons d’une mélodie, ou si elle était attentive à quelque nouvelle idée. Elle parut hésiter à dire ce qu’elle désirait. Puis elle se décida et, en rougissant, timide, avoua:
--Ce que je voudrais pour demain, devine! Mais je suis sûre que tu ne devineras pas. Voici. Je voudrais, je voudrais ... Ça t’ennuiera!... Je voudrais que tu me conduises à la fête de Ménilmontant ...
--Convenu!--dit Siméon.
--Oui, mais ... ce n’est pas tout ... Le plus grave, c’est maintenant; écoute!... Consulter une somnambule sur mon avenir ...
Siméon ne répondit pas tout de suite. Elle se résigna:
--Je me doutais que tu ne voudrais pas.
Il ne demandait pas mieux; seulement, ces somnambules sont des farceuses: elles inventent ...
--Elles inventent, elles inventent!... En tout cas, moi j’ai confiance. Et ça me plairait qu’on me révèle mon avenir.
Marie Galande s’exaltait. Ses yeux brillaient, de joie d’abord et ensuite de crainte. Elle frissonna ...
--Parce que, vois-tu, je ne suis pas tranquille. J’ai au fond du cœur qu’il va m’arriver quelque chose. Ça, j’en suis sûre. Mais je ne sais pas si c’est du bien ou du mal ... La somnambule trouvera.
Elle était agitée. Elle allait de la plus vive allégresse à la plus sombre rêverie. Cajoleuse, elle risqua:
--Je crois que tu ne m’aimes pas beaucoup ... Tu ne m’as jamais embrassée!...
Comme Siméon, troublé, ne se hâtait guère, elle dit:
--Aujourd’hui que j’ai du chagrin, il faut qu’on m’embrasse.
Siméon, gauchement, demanda:
--Quel chagrin as-tu, petite Marie Galande?
--Embrasse-moi et je te dirai!...
Elle se dégagea, fit volte-face et, preste, se campa devant Siméon, de telle sorte qu’il vint à elle malgré lui. Elle tendit sa joue et, quand Siméon s’apprêtait à lui baiser la joue, d’un prompt mouvement elle posa ses lèvres sur les lèvres de Siméon. L’instant que leur baiser dura leur fut une éternité ...
Puis ils se dégagèrent, leurs yeux s’ouvrirent; et ils semblèrent étonnés de se voir, si proches, et cependant déliés l’un de l’autre:--deux êtres!...
Ce fut un éclair. Marie Galande, la première, reprit conscience de soi. Elle souriait, tandis que l’extase immobilisait encore Siméon. Alors, mutine, elle lança:
--Voilà. Mon chagrin, c’était que tu ne m’embrasses pas!
Comme Siméon ne revenait pas de son trouble, Marie Galande fut, pour rire, courroucée.
--Ce n’était pas,--dit-elle,--très doux, très doux?
--Oh! si, très doux!...--répondit-il.
--Seulement?...
--Seulement, tu es une petite fille, Marie Galande, presque une enfant; et moi, je suis presque vieux. Je pensais t’aimer ... pas de cette façon-là ...
--Et tu m’aimes de cette façon-là?--fit-elle en battant des mains.--C’est dit, c’est dit! Tu ne peux plus dire que non!...
Elle saisit le bras de Siméon. Gaie, elle l’entraîna. Pour éviter le silence où elle savait bien que son ami s’égarerait comme parmi des ombres indéfinies, elle parlait, un peu au hasard.
Elle s’interrompit d’un bavardage et dit avec une moue dépitée:
--Ça me fait de la peine que tu sois triste, après que tu m’as embrassée. Même, je trouve que ce n’est pas très poli.
Elle ne voulut pas lui laisser le temps de répondre, et, de l’embarras où elle le vit, elle se mit à rire gentiment. Elle recommença, pour occuper les trop poignantes minutes, ses vains propos:
--Oui,--disait-elle,--tu es très vieux, très vieux. On ne peut plus compter ton âge, tant tu es vieux! Et Marie Galande est une si petite fille qu’on a envie de l’envoyer à l’école et, si elle n’est pas sage, de lui mettre un bonnet d’âne et un écriteau. N’est-ce pas?
Elle éclata de rire. Elle tirait à elle Siméon pour démontrer qu’elle était forte et pour qu’il sentît, contre son bras, un jeune corps de femme frémissante. Elle s’écria:
--Comme c’est bête, ce qu’on dit! Les baisers valent mieux.
Siméon chancelait; il la serra contre lui ... Ils cheminaient lentement. Un passant qui les vit détourna la tête par obligeance. Un cantonnier les interpella:
--Un joli temps, les amoureux, pour les amours! Allez, allez, vous ne faites pas de mal ...
Marie Galande acquiesça; et elle dit à Siméon:
--C’est vrai, qu’on est des amoureux. Est-ce que ce n’est pas agréable? Écoute, Siméon, puisque je t’aime ...
Elle se fit très câline. Soudain, elle poussa un cri d’effroi.
--Qu’est-ce?--demanda Siméon.
Mais elle ne répondait pas. Elle tressaillait. Sa voix s’arrêtait à sa gorge. Siméon vit, à quelque distance, Picrate qui déambulait à grands coups frénétiques de ses poings qui frappaient le sol. Il s’éloignait. Marie Galande put articuler:
--Sauvons-nous! Vite, vite!...
Siméon dut la suivre. Ils gagnèrent une petite rue. Siméon s’efforçait de tranquilliser Marie Galande:
--Calme-toi, petite. Il ne nous a pas vus: il s’en allait ...
Marie Galande voulait encore se sauver:
--Viens,--disait-elle d’une voix essoufflée.--Peut-être qu’il court après nous. S’il nous rattrapait!...
--Mais non. Tu as bien remarqué qu’il s’en allait ... Et puis, il ne va pas vite, le pauvre Picrate ... Et puis, pourquoi as-tu si peur de lui? Il n’est pas méchant.
--Il est méchant!--répliquait Marie Galande.--Il est le diable. S’il nous rattrapait, ce serait une chose effrayante!...
Il fallut longtemps pour l’apaiser. Après que sa terreur se fut calmée, elle pleura et, parmi ses larmes, sourit.
--Maintenant,--dit-elle,--je crois qu’il est tard: il faut que j’aille prendre mon panier. Toi, tu iras à ta voiture. Au revoir ... Je pensais, tout à l’heure, qu’on pourrait avancer le dimanche d’un jour et être, aujourd’hui, toute la journée ensemble ...
--Veux-tu?--suppliait Siméon.
--Non,--répondit-elle,--non.
Elle réfléchissait. Elle semblait combiner ceci et cela et n’être pas sûre de son désir. Siméon la pressait ... Et puis, elle décida:
--Non! Nous avons dit demain. Probablement que c’est mieux. Si tout est préparé pour demain, et pas pour aujourd’hui ...
--Mais--objecta Siméon--nous n’avons rien préparé ...
--Oh! pas nous, pas nous!... Il n’y a pas que les gens, qui préparent. S’il n’y avait qu’eux!... S’il n’y avait qu’eux, Siméon, je pense qu’il ne leur arriverait pas de mal ...
--Alors, qui?
--Je ne sais pas ... Les fées et les diables!... Non, demain!
Quand ils se séparèrent, elle prétendit que Siméon lui donnât encore un baiser. Elle y apporta toute sa tendresse fougueuse et gaie. Puis elle se sauva, courut. Siméon la regardait partir et ne point se retourner. Il sentait une belle ivresse le posséder et son cœur battre.
Vers le soir, le souvenir importun de Picrate le hanta. Depuis une semaine bientôt, il négligeait de le rencontrer, craignant des questions pénibles, des colères fâcheuses. Il s’était dit qu’il laisserait Picrate oublier Marie Galande. En outre, il se demandait s’il n’éprouvait pas quelques remords à l’endroit de ce camarade ...
Le souvenir de Picrate le tourmenta. Il se mêla au souvenir de Marie Galande, et de manière à le gâter. Il fut impérieux ensuite ... Et Siméon, son fiacre reconduit, résolut d’aller voir Picrate.
Il n’était pas au petit café de naguère, où ils causaient. Chez lui, de si bonne heure?... Siméon tenta l’aventure. Au fond d’une cour et d’un couloir, il reconnut la porte. A peine eut-il frappé qu’il le regretta: l’idée d’une interminable conversation, gênée de réticences, de mensonges, lui fit horreur. Mais une voix véhémente cria:
--Entrez!... Eh bien! entrez, quoi?...
Siméon ouvrit la porte. Mais, aussitôt qu’il l’aperçut, Picrate rugit:
--Va-t’en! va-t’en!... Va-t’en, ou je fais un malheur!... Va-t’en tout de suite!...
Il se congestionnait. Toute sa face était secouée de sa fureur, ses cheveux tressautaient de ses mouvements convulsifs. Il avait les poings fermés, les coudes bandés, prêts à se détendre en terrible ressort. Son buste, en avant, voulait bondir; l’infirmité le tenait au sol ... Siméon fit mine d’entrer, Picrate alors laissa s’exalter sa rage. Il hurla:
--Si tu entres, je vais te tuer!
Siméon s’efforça de l’adoucir:
--Je ne te comprends pas ... Pourquoi? que t’ai-je fait?...
Mais Picrate ne permit pas qu’il en dît plus long. Pâle, livide, d’une voix qui sifflait entre ses dents, il répéta:
--Si tu ne t’en vas pas tout de suite, je te tue!...
Et ses mains fouillaient à l’intérieur du chariot ...
--Alors, Picrate, adieu!--dit Siméon.
Et il partit. Au moment où il s’apprêtait à fermer la porte derrière lui, il entendit le souffle rauque de Picrate qui haletait comme une forge.
Siméon, toute la nuit, ne put effacer de ses yeux cette vision qu’il avait eue de Picrate. Les images se succédaient, et la scène se reconstituait avec netteté: la chambre, petite et en désordre, qu’éclairait seulement une lampe placée sur une chaise; Picrate par terre, disposant à plat devant lui des séries de cartes postales illustrées, afin, sans doute, de les classer. Et puis l’éclat de sa fureur, quand il reconnaît Siméon; ses cris, ses menaces, sa surexcitation démente ...
Siméon eut pitié du pauvre diable. Or, comme il y avait alors dans son cœur de la joie, il lui semblait--sans qu’il le sût--que tout, sur terre, ne devait être que joie. Il en voulut à Picrate de lui enlaidir, si peu que ce fût, son bel horizon. Il lui chercha chicane, à part lui, le dénigra, tâcha de l’écarter. Le sommeil lui vint en aide.
* * * * *
Au réveil, Siméon se leva très vite pour vérifier qu’il faisait beau temps. Il ouvrit ses persiennes: les flots du matin l’inondèrent, et la fraîcheur de l’air toucha ses mains, son front, ses joues. Le ciel était parfaitement pur de nuages; une vapeur légère en adoucissait le bleu. Des rayons de soleil s’y épanouissaient en gloire.
Marie Galande devait le retrouver, sur les onze heures, au coin de telle et telle rue. L’endroit n’était pas douteux; il le connaissait ... Une malice de lui-même envers soi s’amusait à brouiller les noms de ces rues, à les confondre avec d’autres, à lui offrir divers rendez-vous inexacts. Il aperçut la manigance et, méfiant, inscrivit sur son carnet: «Au coin des rues telle et telle»; et même, flâneur, il esquissa le plan du carrefour. Et puis, il réfléchit que, jusqu’à onze heures, il avait le loisir de travailler: sa conscience lui prescrivait d’aller prendre sa voiture et de gagner au moins la nourriture de son cheval, le remisage de son fiacre. Mais une invincible nonchalance l’amollissait, et, dans l’attente du bonheur, il n’osait pas bouger. Il consacra toute sa matinée à prévoir que Marie Galande arriverait sans nul retard, à craindre qu’un hasard ne la retînt. Il se figurait la venue de Marie Galande. Et cet instant de la rencontre signifiait à lui seul assez de félicité merveilleuse pour suffire à la rêverie de Siméon. S’il s’aventurait au delà, tel était son trouble qu’en hâte il retournait aux tendresses initiales. La voix de Marie Galande le caressait et l’alarmait; et, quelquefois, il ne savait plus s’il éprouvait de la souffrance ou de la volupté.
Elle arriva, toute gaie et rieuse, et dit très bas:
--Bonjour, mon amoureux!
Elle ajouta, bientôt:
--N’est-ce pas que nous irons consulter la somnambule?...
Elle fit l’enfant, capricieuse. Elle affirma qu’on s’amuserait beaucoup. Seulement, la somnambule, le souci de l’avenir et le projet de savoir plus loin que l’heure où l’on était l’empêchaient de se consacrer toute à sa joie. Nerveuse, elle augurait du bien, du mal, et se perdait en cette incertitude ... A peine le déjeuner, dans un petit restaurant, lui donna-t-il quelque distraction. Elle disait:
--Ça vaut mieux d’être renseignée. Au moins, on ne risque pas d’imaginer des choses et des choses. Par exemple, selon qu’on doit vivre très vieille ou un tout petit peu, il faut qu’on s’arrange autrement. Je me figure que, si les gens étaient sûrs du temps qu’ils vivront, ils ne feraient pas tant de sottises ... Ce n’est pas ton avis?
Siméon répondait que oui, mais qu’il ne croyait pas aux somnambules, et il disait encore que Marie Galande vivrait jusqu’à un très grand âge ...
--Oh! je n’y tiens pas,--répliquait-elle.--Ce que je veux, c’est savoir ... Et si tu m’aimeras! et si c’est bon pour toi de m’aimer!...
Le vacarme des orgues de Barbarie et des pianos mécaniques annonçait de loin la fête. Cette cacophonie, dans le désert des rues dominicales, se répandait, toujours plus distincte, plus véhémente. A la première bouffée de la folle musique, survenue par le dédale des maisons, Marie Galande avait écouté, comme si son destin là-bas s’affirmait. Et comme si son destin l’appelait, elle se dépêcha, traînant à son bras Siméon.
--Viens,--disait-elle.--Autant vaut savoir tout de suite. Et puis, si c’est bon, nous n’aurons plus qu’à rire et à rire.
Siméon s’efforçait de lui faire entendre qu’elle attachait trop d’importance à de tels présages. Il redoutait une imprudence de la somnambule:
--Ce ne sont que des bêtises!--déclarait-il.
Peu à peu, la musique augmentait. Il s’en perdait, par-ci par-là, des lambeaux, accrochés sans doute à l’obstacle d’un mur, d’une cheminée. Et puis, les instruments divers se mêlaient; et leur confusion, qui s’aggravait en même temps que leur violence, fut infernale quand Marie Galande et Siméon débouchèrent sur le boulevard. Cela criait, hurlait, meuglait, emplissait les oreilles ... Quelle bête en délire produisait cette clameur formidable? Marie Galande, une seconde, hésita; l’approche du monstre l’épouvantait. Siméon la vit, toute pâle, qui regardait devant elle, avec une sorte d’effroi douloureux. Et puis, dans le tumulte discordant, elle reconnut des ritournelles familières, des bouts de petites chansons dont elle avait appris les paroles, jadis, d’un camelot qui les vendait et, pour le même prix, enseignait la façon de les chanter. Il lui sembla que ces pauvres airs lui faisaient accueil; elle en murmura des bribes ...
Un manège de chevaux de bois l’éblouit. Les bêtes en étaient fringantes, et d’aucunes, cabrées, étonnaient par la régularité de leur allure cependant. Il y avait là-dessus des hommes et des femmes qui menaient un grand tapage. Siméon plaignit cette gaieté du peuple parisien; il la vit médiocre, dépourvue de franche allégresse, prétentieuse, et qui vise à l’effet. Triste gaieté, qui se moque, se vante et se travaille au lieu de simplement s’épanouir! Pauvres âmes qui n’ont plus la naïveté du beau rire!...
Marie Galande était fascinée par le spectacle étourdissant de ce manège. Les paillettes et les paillons brillaient au soleil et fuyaient, emportés dans le tourbillon général. Et fuyait aussi l’orgue forcené: son tintamarre s’en allait, on l’entendait moins; puis il revenait, avec des éclats furieux, des clameurs déchaînées, et s’en allait et revenait, infatigable. Marie Galande admirait tout cela; Siméon lui offrit de monter l’un de ces chevaux si bien dressés et caparaçonnés:
--Pas maintenant,--dit-elle.--Après, peut-être; nous verrons.
Ils continuèrent leur promenade. Ils étaient, par la foule, jetés d’un brouhaha dans un autre. Les gongs, les sonnettes, les cloches, les grosses caisses se succédaient; et les boniments, les parades, les pitreries compliquaient le tohu-bohu. Pour l’odeur, elle était fournie par la friture des beignets, les crêpes, les gaufres, cuisines fades; et la foule y collaborait; des cages de fauves, par endroits, y mêlaient encore leur spécialité.
Marie Galande s’attardait à examiner des clowns. Elle riait de leur maladresse savante, de leurs gifles et de leurs calembredaines. Siméon pensa qu’elle en oublierait la somnambule et manœuvra si bien qu’une prophétesse extra-lucide fut esquivée. Des femmes colosses, et d’autres à deux têtes, et d’autres à la peau tigrée, et d’autres qui avalent des sabres ou mangent du feu, étaient peintes sur des affiches prometteuses. Marie Galande n’eut point envie de les connaître. Elle contempla des loteries et voulut essayer sa chance. Les lots étaient engageants,--des porcelaines coloriées, de la verrerie,--et l’on choisissait parmi des séries variées de bibelots. Mais la grosse affaire, pour Marie Galande, c’était de vérifier la bienveillance du hasard ou sa mauvaise volonté.
--Nous allons bien voir! disait-elle.
Siméon s’affligea de ce qu’elle fût si en peine des lendemains. Une première fois, elle perdit. Siméon lui expliqua de son mieux que cet accident n’était pas une calamité; tout au plus, si elle tenait à chercher là des présages, avait-elle le droit de conclure qu’un bonheur lui échapperait: ah! des mille et un bonheurs qui surviennent, un de moins, petite aventure!...
Elle sembla persuadée, tenta l’épreuve de nouveau, et maintes fois perdit, et affirma:
--Tu vois, tous les bonheurs m’échappent!...
--Mais non, pas tous!--dit Siméon.--Regarde combien il reste de lots devant toi, et de jolis ... Et le marchand, sois-en sûre, en a bien d’autres en provision. Tu n’imagines pas, petite Marie Galande, quelle infinie réserve de bonheurs il y a dans la vie: c’est innombrable! Il y en a tant que tu en auras beaucoup. Joue encore, tu gagneras.
Elle hocha la tête: elle ne comptait plus sur la faveur du hasard. Siméon regardait s’attrister cette petite fille qui se croyait en présence de sa destinée et qui la consultait.
Au douzième coup, Marie Galande gagna. Son visage s’illumina de joie. Elle cria:
--Bravo! bravo!...
Elle battit des mains et négligea d’abord de s’intéresser à son lot, qu’elle devait choisir entre les plus désirables: la chance lui était venue!...
--Catégorie A,--dit l’auxiliaire du Sort.
Marie Galande hésita. Mais un ingénieux presse-papier lui parut digne de sa préférence. C’était une boule de verre, emplie d’eau et close hermétiquement, où un petit village se voyait: deux ou trois maisons, un arbre, un chien, deux paysans; les paysans, l’un rouge et l’autre bleu, étaient aussi grands que les maisons. Or, pourvu que l’on retournât la boule quelque temps, il suffisait ensuite de la ramener à sa juste position pour qu’une neige abondante et menue se précipitât sur le village, comme sur les véritables villages tombe la neige véritable. Elle couvrait le sol, se posait aux branches de l’arbre, coiffait d’un capuchon les paysans et menaçait d’ensevelir leur chien.
--Brrr!--fit Marie Galande.
Et elle s’étonna de l’invention. Siméon prit part à son jeu.
--Quand le charmant hiver viendra,--dit-il,--nous irons voir dans la campagne la belle neige ...
Elle répliqua:
--Pourquoi dis-tu que l’hiver est charmant? J’y ai si froid!
--Le prochain hiver, petite Marie Galande, tu n’auras point à souffrir!...
--Pourquoi?--fit-elle, effarouchée.--Est-ce que je serai morte?
--Petite folle, petite folle, quelles idées as-tu en tête? Tu n’auras à souffrir de rien, parce que j’aurai soin de toi.
Mais déjà elle n’écoutait plus. Attentive à sa seule pensée, elle demanda, pour en finir avec ses calculs:
--Un bonheur sur douze, est-ce beaucoup?
--Beaucoup, beaucoup!--dit Siméon.
Elle découvrit la baraque d’une somnambule. Son cœur bondit. Sans plus parler, elle s’approcha. Sur le tréteau, l’impresario de la pythonisse annonçait que cette dame avait la science infuse et, dans les lignes de la main, discernait des choses merveilleuses; d’ailleurs, elle n’était pas moins habile à interroger les cartes, à interpréter les rêves, à traduire les signes inclus dans le marc de café.
Marie Galande écoutait avec stupeur le monologue du charlatan. Quelques sornettes un peu poussées la mirent en défiance. Mais l’homme tourna ses hâbleries vers la fatalité, la mort et les plus émouvants problèmes.
--Entrons-nous?--demanda Marie Galande à Siméon.
Siméon vit qu’elle avait peur. Elle le dit bientôt:
--Écoute, je n’ose pas ...
Et ils s’éloignèrent.
Elle avouait:
--Peut-être que ça vaut mieux de ne pas savoir?...
Siméon l’encourageait à écarter les idées sombres.
--Pourquoi,--lui disait-il,--as-tu cette crainte de l’avenir?
--Parce que je suis heureuse à présent!--répondit-elle.--Avant, je ne pensais à rien ... C’est l’habitude qui me manque ...
--Tu es heureuse?
--Mais oui!... Tu ne t’en es pas aperçu? Méchant! Je suis heureuse avec toi. Seulement, d’être heureuse, c’est une chose dont il ne faut pas parler: chut!...
Elle posa sur sa bouche son doigt et prit un air mystérieux. Elle fut la première, cependant, à rompre le silence qu’elle avait ordonné. Ses yeux se firent tendres et doux; elle dit:
--Seulement, tu ne m’aimes pas assez. Pourquoi ne m’aimes-tu pas davantage? Ce n’est pas très gentil!