Part 12
--Ne dis pas cela, petite Marie Galande! N’aime pas la tristesse: elle est un sentiment affreux. Écarte-la de ta pensée, qui est enfantine et charmante. Il y a en toi quelque chose de très joli et d’infiniment précieux: la gaieté! Toi, tu es gaie, même quand tu es triste. Tu as une petite âme légère, chantante et dansante, comme la lumière sur l’eau.
Marie Galande reprenait:
--Aime-moi gaie; et moi, je t’aime triste ...
Et Siméon:
--J’aurai la bonne part. Mais ne t’attriste pas à aimer ma tristesse. Laisse que ta gaieté la dissipe ...
Ainsi alternaient leurs mutuelles louanges.
Ils allaient, au long des rues, d’un pas rapide, tant les exaltait la ferveur dont ils étaient épris nouvellement. Quelquefois, ils se regardaient, et une agréable gêne leur donnait à rougir. Marie Galande oubliait de chanter le mouron; les gens ne songeaient pas à l’aborder: le panier ne désemplissait pas.
Siméon s’en aperçut et dit:
--Petite Marie Galande, je t’empêche de gagner ta journée. Il faut que je m’en aille. Autrement, les petits oiseaux vont mourir de faim!...
Marie Galande devint sérieuse. Elle hésita:
--Pas les petits oiseaux, la petite Marie Galande. Oui!... Mais je ne veux pas que tu t’en ailles!... C’est vrai, il y a aussi ta voiture. Quel ennui!
--Au revoir,--fit Siméon.
--Non, pas tout de suite. J’aurais trop de peine, si tu t’en allais. Pas toi?... Reste: je n’ai pas faim ...
Siméon lui dit, en tremblant:
--Écoute: tu me vendras ton mouron ... tout le panier?
--Qu’est-ce que tu en feras?--demanda-t-elle, rieuse.
--Mais j’ai des quantités de petits oiseaux, chez moi!
Elle le dévisagea, et, malicieuse, un doigt levé, elle répliqua:
--Je sais très bien que tu inventes. Mais ça m’est égal. Seulement, tu es donc riche?
Le panier de mouron fut confié à quelque marchande de journaux: on le prendrait, en passant, plus tard.
Quand ils en furent délivrés, ils se sentirent penauds, et Siméon plus que Marie Galande. Elle demanda:
--Où irons-nous?
--Je ne sais pas,--avoua Siméon.
Ils se regardèrent alors, les yeux troublés et, comme Marie Galande souriait d’un petit air entendu, Siméon se hâta de dire:
--Nous irons dans les bois, si tu veux, nous promener ...
Elle sembla confuse, un instant. Puis, répondant à elle-même, elle décida:
--Oui, c’est mieux!
Siméon, gauchement, s’informait:
--Mieux que quoi?
Mais elle demeura silencieuse, la tête baissée; et, d’un geste tendre, elle se mit au bras de Siméon, toute proche de lui. Ils prirent le bateau, au Point-du-Jour, vers Meudon.
Marie Galande aima l’horizon de belles collines, couvertes d’arbres, au loin, comme d’une mousse. Elle se plut aux jeux de la lumière sur l’espace large et au reflet du ciel dans l’eau. La chaleur rayonnait et vibrait dans l’atmosphère épaissie.
Un petit restaurant leur offrit le régal d’une friture renommée, et puis un bifteck. Et Marie Galande battit des mains en l’honneur de ce bon repas, des bateaux qui défilaient et de la compagnie de Siméon. Mais elle détesta les sifflets criards des remorqueurs; elle se bouchait les oreilles et disait:
--Ils gâtent tout!
Et Siméon s’amusait de la voir ... Ensuite, par les sentiers en lacets, ils grimpèrent, Marie Galande au bras de Siméon, tous deux allègres en dépit du soleil lourd. Ils arrivèrent au bois.
Quand ils y furent entrés, la douceur de l’ombre les enchanta. Le silence se fit autour d’eux. Ils ralentirent leur marche; et Marie Galande devint songeuse, à se sentir environnée de calme immobile.
--A quoi penses-tu?--lui demanda Siméon.
--Je ne sais pas,--répondit-elle.--A tout!...
Et, de son petit bras, elle eut un geste vers l’infini des feuillages.
Puis elle dit, mettant un doigt sur ses lèvres:
--Écoute ... Qu’est-ce que c’est?...
Le bruit léger d’une source l’étonnait. Siméon proposa de chercher dans l’herbe, derrière les broussailles, ce brin d’eau murmurante. Marie Galande refusa:
--C’est bien plus beau--dit-elle--quand on ne sait pas où c’est caché ... Tu ne trouves pas?
Attentif à son gracieux enfantillage, Siméon veillait à ne la point contrarier.
Elle écoutait. Elle disait:
--C’est drôle de penser que, quand on n’est pas là pour l’entendre, la petite source fait le même bruit ... Elle travaille: elle est consciencieuse. A quoi travaille-t-elle?... Est-elle gaie ou triste? Tu ne sais pas?... Crois-tu qu’elle remue quand on n’est pas là?... Peut-être que non et que tout ça n’est que par jeu?...
Elle voulut que Siméon répondît.
--Oui, par jeu, il me semble. Tu dois avoir raison ...
Alors, encouragée, elle reprit:
--Qu’est-ce que c’est que les fées?
--Tu dois le savoir, puisque tu le demandes en ce moment où la présence de l’une d’elles est probable. Il y en a de toutes sortes. Celle que nous pressentons ici est l’âme de la petite source.
--Qu’est-ce que c’est, l’âme?
--Une petite fée qui est dans les choses qui remuent.
--Seulement dans les choses qui remuent?
--Dans les autres aussi: tu as raison.
--Tu dis ça; mais ça n’est pas vrai, les fées?...
--Si. Presque vrai!... Du reste, n’aie pas peur: on ne les voit jamais; on devine qu’elles sont là, voilà tout.
Marie Galande était rêveuse, inquiète de nouveautés qu’elle n’avait pas prévues et qui transformaient son idée de la nature. Une sorte de panthéisme vague naissait, peu à peu, dans son esprit, l’émerveillait et le troublait. Elle toucha l’écorce d’un bouleau, avec précaution, comme si elle avait soin de ne pas le blesser; et sa main se fit caressante, afin de témoigner aux arbres qu’elle était émue d’amitié pour eux. A ce contact, on eût dit qu’elle s’exaltait davantage. Sa robe se prit à des ronces et y laissa de pauvres effilochures. Elle cueillit des feuilles et les mit à ses cheveux.
Elle s’inclina vers de fines mousses; elle en arrachait de petites touffes et sur ses joues les appuyait. Elle trouva parmi l’herbe de minuscules fleurs, jaunes et bleues, et s’attendrit en son cœur de leur débilité. Elle brisa des tiges vertes, les pressa entre ses doigts, en fit fluer la sève de lait blanc. Longtemps elle joua dans la minutie nombreuse des végétations, les dévastant et enfonçant ses doigts jusqu’à la terre humide, dont la fraîcheur lui plut. Elle avait oublié Siméon, qui, sans bouger, la regardait en communion secrète avec la nature.
Puis elle se dressa, secoua d’un hochement de tête ses cheveux enchevêtrés de feuilles; animée de soudaine ardeur, elle bondit comme un chevreau qui s’égaye. Elle courut par le chemin, revint sur ses pas, s’arrêta, rieuse, un peu folle, devant Siméon, repartit, revint, et cela maintes fois, les bras écartés, arrondis. A chaque fugue, elle s’avançait plus loin, ses retours étaient plus joyeux, son visage plus coloré, ses yeux plus brillants.
Hardie, elle poussa jusqu’à la lisière du bois. Là, elle vit, de cette hauteur des collines, la plaine immense, illuminée de grand soleil. C’était trop vaste: elle en fut décontenancée. Son allégresse tomba. Ses bras devinrent mous et pendirent. Elle s’immobilisa, un instant, comme si s’ébauchait en son esprit quelque pensée. Et puis, elle y renonça: elle se tourna vers Siméon, sourit timidement, l’appela, comme pour implorer son aide en présence de cette étendue où se perdait sa rêverie.
--Tu aimes ce paysage?--lui demanda-t-il.
--Je ne sais pas,--répondit-elle:--j’aime mieux les arbres et l’herbe. Ça, c’est trop loin.
Elle s’assit. Avec son mouchoir, elle essuya son visage en sueur. Elle n’était plus la petite dryade frénétique de tout à l’heure; elle avouait qu’elle avait chaud, qu’elle se sentait un peu fatiguée. Elle ouvrit son col, le rabattit, et défit même deux boutons de son corsage; et Siméon vit la blancheur de ce cou flexible. Il recommandait:
--Ne prends pas froid, petite folle!
Dans le ciel, de gros nuages s’accumulaient, lourds, bruns, soufrés aux bords. Ils arrivaient en masses compactes et menaçaient le soleil, que bientôt ils recouvrirent. Marie Galande s’amusait de leur stratégie. Mais Siméon déclarait l’orage imminent, et qu’il fallait rentrer. Ils flânèrent longtemps encore, en dépit des conseils urgents de Siméon, Marie Galande refusant de se hâter.
Les premières gouttes de pluie survinrent quand ils prenaient le bateau pour Paris. Puis le tonnerre s’en mêla, et tous les tombereaux du ciel se déchargèrent, l’un après l’autre, de leurs blocs pesants. Dans le vacarme formidable, Marie Galande fut pareille à un oiseau qui se blottit. Elle s’approcha de Siméon, se serra contre lui. La pluie redoubla, battit les toiles tendues en toit sur le bateau; et la surface du fleuve grésillait. Des rafales jetaient l’averse jusqu’au milieu du pont. Marie Galande releva le bas de sa jupe, l’enroula autour de ses jambes, qu’elle appuyait à la banquette. Ils avaient choisi la place la mieux garantie. Autour d’eux, l’inondation gagnait. Siméon fut d’avis de se réfugier dans la cabine; Marie Galande n’y voulut point consentir. Elle affirmait que c’était beau, plus beau que tout au monde ... Ils étaient seuls, tous les deux, sur le pont, tandis que la dévastation céleste faisait rage.
--Nous avons l’air de deux émigrants,--dit Siméon.
Marie Galande s’informa ...
--Des émigrants,--expliquait Siméon,--ce sont de pauvres gens qui s’en vont chercher ailleurs une patrie. Ils ne savent pas trop ce qui les attend, au delà du voyage qu’ils entreprennent. On leur a dit des choses et des choses; ils ont peur de rien espérer. Ils s’abandonnent au vent qui les pourchasse; et ils s’en vont sans curiosité vers l’inconnu. Ils n’osent pas se retourner.
--Je voudrais aller avec eux! dit-elle.
--Pourquoi?--demanda Siméon.
--Pour rien ..., comme eux ... Mais avec toi!... Veux-tu? Imagine que nous nous en allons, très loin, tous les deux, je ne sais pas où, plus loin que la mer. Ferme les yeux, pour croire cela, et que nous sommes dans des pays impossibles!... Tu y es? Je te raconterai. Il n’y a au monde que Siméon et Marie Galande. Tous les autres sont morts; on ne se les rappelle plus. Voilà. C’est la mer. Et puis, nous arriverons dans une forêt sans personne. Il ne fera pas froid. Nous demeurerons dehors, et jamais, jamais nous ne verrons personne ... Alors, c’est naturel que Siméon aime Marie Galande, et Marie Galande Siméon.
Elle dit ces derniers mots presque bas, et elle approcha peu à peu son visage de celui de Siméon. Mais il avait les yeux fermés,--par ordre,--et il ne vit pas qu’elle souhaitait un baiser. Elle se retira, sans comprendre; et, quand Siméon rouvrit les yeux, il la vit fâchée et qui pleurait à petites larmes.
Il s’affligea:
--Qu’y a-t-il? Pourquoi ce chagrin?...
Elle répondit sèchement que ce n’était rien. Comme la pluie avait cessé, elle s’aventura jusqu’à la balustrade du bateau, s’agenouilla sur la banquette et se pencha vers le fleuve. Elle suivait des yeux le sillage rapide qui s’élargissait en flots divergents. Son regard cherchait à se fixer sur quelque détail de l’eau fugitive, une bulle, un remous, une ondulation que soulevait le glissement de la carène; et, à mesure que disparaissait au loin ce repère, elle en trouvait un autre et le filait. Elle déclara bientôt qu’elle était étourdie. Elle n’avait plus d’entrain ni de gaieté. Au ciel, les nuages dégonflés tendaient une vaste et morne draperie ...
Siméon, le soir, quand il l’eut quittée, se sentit seul avec tant d’amertume qu’il n’osait pas se rendre compte de son état. Il tâcha de se divertir à d’autres pensées. Mais il lui était impossible de songer à rien sans que, par un détour, l’image lui revînt de la jeune fille vite émue. Ce qu’il voyait, il eût voulu qu’elle le vît: les lumières des rues, l’incendie de l’horizon crépusculaire et la naissance des étoiles dans l’échancrure des nuées orageuses. Il lui sembla que le spectacle naturel ne lui était plus, elle absente, intelligible et que tout cela se faisait en pure perte si elle n’y assistait pas. Il se rappela les paroles qu’elle disait, l’après-midi, lorsque la source, au creux du bois, murmurait; et il pensa:
«Non, petite Marie Galande, les choses, quand tu n’es pas là, ne vivent plus. C’est toi, leur âme!... Si elles continuent à n’être pas immobiles, leur vaine agitation n’a plus de sens ni de beauté: elles t’attendent, et leur langueur n’est secouée que de réflexes vains. Petite Marie Galande, tu es l’âme universelle!...»
Lorsque la nuit fut avancée, Siméon rentra chez lui. Dans l’obscurité de sa chambre, il évoqua son amie. Et il réfléchissait qu’il n’était pas amoureux d’elle, puisque nul désir de la posséder ne le tourmentait. A peine se fut-il interrogé sur ce mystère, qu’un trouble inquiétant le saisit. Il appela:
--Marie Galande! Marie Galande!...
Le son de sa voix l’étonna. Son souvenir se précisait, et il voyait Marie Galande toute proche, là, dans cette chambre close où il était couché, Marie Galande qui riait et qui faisait des mines attrayantes. Comme elle s’apprêtait, en image, à se dévêtir, il eut honte et il écarta l’idée voluptueuse.
Même, il la devina grêle et enfantine, de telle sorte qu’il s’attendrit sur tant de gracieuse chétivité.
Il se souvint de ses pauvres vêtements, de ses petites mains et de la maigreur de ses bras, sous l’étoffe légère, quand elle courait. Sa robe brune et son corsage bleu fané lui parurent tristes et lamentables. Il médita de l’habiller de couleurs claires.
* * * * *
Le lendemain matin, il la retrouva, ainsi qu’ils en étaient convenus. Elle fut gentille et simple, et affirma que, la veille, elle avait eu plus de plaisir que jamais. Seulement, ce ne serait pas ainsi chaque jour: il fallait être raisonnable. Le dimanche, oui, le dimanche, elle voulait bien qu’on se promenât: à cette espérance, elle applaudissait. En semaine, on se verrait le matin, peut-être une heure, mais pas plus, avant d’aller au travail l’un et l’autre. Elle marquait de petits gestes nets les articles de son programme.
Siméon dut consentir. On n’était qu’au mardi encore: il énuméra et il compta les jours de l’attente. Mais elle dit, d’un ton résolu:
--Voilà ce que Marie Galande a décidé, monsieur Siméon!
Ils rirent de «monsieur Siméon».
Puis ils cheminèrent par des rues quelconques, sans trop savoir où ils allaient. Une pauvresse, qui tenait un enfant dans ses bras, chanta, pour mendier, une romance,--une romance ridicule à cause du sentiment excessif et de la galanterie fade.--D’une fenêtre où il était enchaîné, un perroquet l’accompagna de cris et de roulades forcenés: il semblait rivaliser avec elle. Cette cacophonie amusait fort les passants. Si la pauvresse se taisait, l’animal se taisait aussi; au couplet suivant, il éclatait en vacarmes nouveaux.
Marie Galande s’indigna: elle voulait que l’on rentrât ce perroquet stupide et insolent qui ne laissait pas une chrétienne gagner sa vie. Elle rageait quand le public s’esclaffait.
--Est-ce Dieu permis! disait-elle.
Siméon fit le geste de chercher quelques sous dans sa poche pour les donner à la mendiante. Un peu timide, Marie Galande lui demanda:
--Ça ne te fait rien que ce soit moi qui les lui donne?
Il y avait plusieurs sous: elle admira la somme. En portant cette aumône, elle rougit. Toute confuse, elle revint à Siméon, lui prit le bras et l’entraîna. Comme elle était visiblement émue, elle expliqua:
--Tu sais, moi, je n’ai pas l’habitude ...
Elle sourit. Siméon s’attrista de ce petit visage puéril et doux, qui souriait; et il comprit la pauvreté perpétuelle de Marie Galande, sa pauvreté qui, de l’enfance, l’avait menée à ses vingt ans, au jour le jour, sans nulles délices.
A la devanture d’un magasin, dans ce faubourg, il y avait des robes dressées sur des mannequins d’osier, d’autres étalées, et des chapeaux avec des rubans et des fleurs. Siméon dit à Marie Galande:
--Ne voudrais-tu pas qu’une fois je te fasse cadeau d’une robe comme en voici?... Celle-ci, par exemple?...
De son doigt appuyé sur la vitre, il en désignait une qui était bleue, à volants, ornée de dentelle. Marie Galande se récria:
--Tu veux rire? Est-ce que tu vois Marie Galande avec tout ce fla-fla?... J’aurais l’air d’une dame, oui, drôlement!...
Siméon s’excusa:
--D’une demoiselle ...
--C’est ça!--reprit Marie Galande, fort égayée,--d’une demoiselle!... Est-ce que Marie Galande a l’air d’une demoiselle, voyons? Tu ne m’as donc pas regardée?
Il la regardait. Il la trouvait jolie. Il se la figurait, en demoiselle, ravissante. Elle eut une petite moue de dépit.
--Si tu veux me donner quelque chose,--fit-elle,--achète-moi un pain de seigle et une tablette de chocolat. Tu veux?
Elle s’étonna de ses prodigalités, car il offrait une boîte entière de chocolats pralinés, dans du papier d’argent. Et puis, un bouquet de violettes l’enchanta. Mais alors elle dit:
--Maintenant, c’est tout, pour aujourd’hui. Je crois que tu n’es pas si riche que ça, et que tu te gênes pour me gâter ...
* * * * *
Les autres matins, ce furent diverses friandises; et même, un jour, une petite broche qui ressemblait à du corail. Marie Galande, toute en joie, se souvenait:
--Et il paraît que ça porte bonheur!...
Siméon, scrupuleux, objecta:
--Écoute, j’ai bien peur que ce ne soit pas du vrai corail ...
--Tu n’as pas besoin de me le dire,--répliqua-t-elle,--si je m’y trompe: je ne m’y connais pas beaucoup.
--Oui, mais ça ne te portera pas bonheur.
--Tais-toi; tais-toi: ne le dis pas!--supplia-t-elle.--Si ce n’est pas du vrai bonheur, tant pis. A ça non plus je ne me connais pas beaucoup. Si je crois que c’est du bonheur, ça suffit!...
Et Siméon, plus tard, conduisant son fiacre à travers Paris, se remémorait tant de sagesse. Et les propos qu’il se tenait à lui-même signifiaient:
«Cette petite fille qui ne sait rien, qui ne réfléchit pas, s’est élevée très haut dans le sentiment de la relativité. Les philosophes ne vont guère plus avant ... Cette petite fille croit aux sortilèges du corail, c’est un hommage qu’elle rend au mystère dernier des choses. Elle y croit et elle n’y croit pas: elle néglige d’élucider le problème, soit qu’elle devine qu’il est insoluble, soit qu’il lui plaise de n’y point songer. Que je préfère à la fausse science des positivistes son hypothèse provisoire!... Cette petite fille a, sur les philosophes, cet avantage de s’être fait une philosophie à sa convenance. Eux ne confient qu’à leur raison le soin de leur organiser un système du monde. Mais leur raison n’est qu’une partie d’eux-mêmes et, sans doute, la moins importante dans le total de ce qu’ils sont. De sorte que les voilà pourvus de systèmes du monde qui conviennent à leur raison et n’intéressent pas le reste de l’être qu’ils sont. Et ils ne savent qu’en faire. Évidemment! Il n’y a rien à faire, pour la vie, d’un système du monde que la raison toute seule a fabriqué. Ils affirment, en manière d’excuse, que leur raison, c’est la raison même et que le reste est fantaisie. Ah! les pédants orgueilleux qui ne voient pas qu’ils sont dupes de leur orgueil! Que Marie Galande fut plus sage, en confiant à la vie le soin de lui composer le microcosme qu’il lui fallait!...»
Il réfléchissait à elle, et il la trouvait analogue à l’humanité très ancienne, du temps qu’avec ses instincts et ses désirs spontanés l’humanité organisait en hâte la notion récente qu’elle avait de l’univers entr’aperçu ...
«Petite Marie Galande,--disait-il, empruntant la forme de l’invocation,--tu as encore le sentiment de la fraternité naturelle: auprès des arbres, tu es émue de tendresse et, si l’on te laissait parmi eux, tu inventerais d’ingénieuses fables pour signifier que tu n’es pas indifférente aux épisodes pathétiques de leur croissance et de leurs frondaisons annuelles. Je t’ai vue, dans la nouveauté du bois feuillu, errer avec un visage intelligent et amical ... Et, peu à peu, tu arrangerais de plus nombreuses idéologies, plus savantes de jour en jour et aussi plus froides, à mesure que ta pensée entrerait mieux dans la complication des phénomènes et que diminuerait la ferveur du premier contact. Tu célèbres d’abord par des gambades et des danses ta prise de possession du réel. Et te voici qui introduis bientôt des symboles dans l’allégresse de tes cérémonies. Et puis je t’imagine qui formules des apophthegmes. Et enfin, retirée loin des apparences, que tu dis illusoires, tu deviens, sous la lampe, méditative et raisonneuse, ô petite Marie Galande analogue à l’humanité!... A quel moment siérait-il de t’arrêter, dans le progrès de ton inquiétude et dans l’espoir de ta connaissance parfaite? Ah! sans doute avant que se fût, en ton esprit, desséchée la fleur de ton émoi!...»
Mais toujours revenait à Siméon l’idée de Marie Galande très pauvre. Il s’émerveillait de la voir, par sa pauvreté même, préservée de l’accoutumance qui gâte la fraîcheur des désirs, et, par la pauvreté lointaine de ses ascendants, laissée toute neuve pour la découverte de la vie un peu plus douce.
Et il retournait à lui-même, disant: «On a posé la question tout de travers. La question n’est pas de savoir--en général et dans l’absolu--si la vie vaut la peine d’être vécue. Ah! ce problème!... La question n’est que de savoir s’il vaut la peine que Marie Galande, grâce à des bonbons de chocolat, grâce à de belles promenades, grâce à de tendres paroles, soit plus heureuse, un instant, quelquefois ...»
Il s’éprit davantage du bonheur de Marie Galande. Il le voulut réaliser; il s’occupa de cette œuvre, désormais, avec une passion minutieuse et attentive.
«Car, pensait-il, c’est toujours au bonheur qu’il faut demander la raison d’être de la vie ou, du moins, son divertissement. J’ai renoncé à mon bonheur quand j’eus vérifié que je suis dépourvu de toute aptitude à être heureux. Alors, je vécus dans une détresse d’âme telle que je m’étonne de l’avoir supportée. Marie Galande sera heureuse par le soin de mon activité incessante, comme je l’eusse été avec plaisir si les hasards s’y étaient prêtés ou les destins ... Ah! que je me fusse aimé moi-même volontiers! Petite Marie Galande, tu hériteras de ces bonnes dispositions qui n’ont pas trouvé d’emploi égoïste ... «Trop tard! trop tard!...» me rabâchait le songe de moi-même. Mais, pour toi, il n’est pas trop tard. Je serai circonspect; je saurai vaincre la méchanceté taquine des Fortunes et tenir à l’écart de leur malveillance la réussite de ton bonheur ...»
Quand il était auprès d’elle, le matin, il lui parlait peu, craignant d’interrompre d’un mot le bavardage ou la rêverie enfantine qu’elle suivait; et il craignait encore d’être malhabile en ses propos, tant il avait le souci de ne point aggraver de sa pensée vieille cette jeune pensée qui s’épanouissait. Il goûtait en silence la joie de l’entendre et de la regarder. Mais, de loin, mieux à l’aise, il lui adressait mille et mille discours où entrait toute sa méditation continuelle; et il veillait à ce qu’ils fussent ordonnés. Parfois aussi s’instituaient de familières causeries, dont il était le double interlocuteur. Il disait: «Il me semble que ces souliers-là feront très bien; veux-tu cependant que nous cherchions ailleurs?...» Et il la voyait hésitante, ou bien ravie de tant de luxe ... «Voilà de beaux éclairs au café; aimes-tu mieux les babas au rhum?...» Et il se désolait de n’inventer pas assez de cadeaux à lui faire. Il regrettait amèrement d’avoir gâché sa vie avant qu’elle eût cette destination qu’il lui donnait à présent. Il s’excusait: «Que veux-tu? je ne savais pas. Je n’avais que moi: pour moi tout seul, à quoi bon m’appliquer?...»
De même que, naguère, il s’efforçait d’anéantir ses journées, maintenant il ne souhaitait que de les aménager bien. Même, il apportait plus de zèle à son métier, afin que ses recettes lui permissent de mieux choyer Marie Galande.
Il s’éprit, peu à peu, d’une infinie tendresse pour Marie Galande. On eût dit que cette petite fille avait éveillé en lui de merveilleuses puissances de bonté. Il la chérissait paternellement; et il dut bientôt se rendre compte qu’il avait, pour elle, aussi de l’amour.
* * * * *