Part 11
Il était d’une terrible humeur. Il partit brusquement, sans permettre que Siméon payât son deuxième café noir ni son cognac. Il grogna dans ses moustaches:
--Si j’avais encore mes jambes, ça ne se passerait pas comme ça ... Et puis, si tu la veux, je te la laisse!
Siméon dédaigna de répliquer.
II
LES AMOURS DE SIMÉON
Elle revint les matins suivants, variable selon le temps qu’il faisait, bien que sa chanson fût a la même et le même aussi son costume. Et Siméon lui savait gré d’être changeante ainsi; il l’appelait: «Petite Marie couleur du temps ...»
Un jour, elle arriva toute trempée, par la pluie battante. Elle courait et s’amusait à chanter le mouron, pour rien, sans regarder si des clients lui faisaient signe; les rues étaient désertes. Siméon la gronda:
--Petite folle! les rhumes ... les bronchites ...
Mais elle dit:
--C’est bon, la pluie. J’aime ça. Les gouttes d’eau vous font froid aux épaules, et ensuite chaud; on sent le chien mouillé ... Et ton ami?--demanda-t-elle.
Picrate n’était pas venu, à cause de l’averse, sans doute.
--Tant mieux!--fit-elle;--je ne l’aime pas.
Comme elle frissonnait, Siméon voulut qu’elle se réfugiât auprès du fourneau de la cuisine. Elle se divertit des vapeurs qui montaient de sa robe humide. La servante lui prêta un fichu de laine, et elle s’y emmitoufla, douillette, avec des mines ...
Et puis elle prit un punch, pour se réchauffer. Elle affirmait:
--C’est rudement délicieux!
A demi-voix, elle ajouta:
--Merci ...
Et ses yeux se firent très doux et gentils vers Siméon. Il s’attendrit et eut peur de le laisser voir.
Elle était pâle et tremblante; elle éternua.
--Tu seras malade!--dit Siméon.
Elle fit l’enfant gâtée et répondit:
--Certainement. Un rhume, s’il vous plaît!... Et je mourrai ... Mais oui, je mourrai: ça me changera ... Tu auras du chagrin? dis, un peu de chagrin?...
Siméon devint sérieux, non qu’il craignît cette extrémité: il constatait seulement qu’il avait pour cette petite fille plus de goût déjà qu’il n’osait se l’avouer à lui-même.
Elle continuait son jeu mutin:
--Un tout petit peu de peine pour Marie Galande qui est morte ... Et c’est toute la peine que fera Marie Galande en mourant.
--Tu n’as personne?--demanda Siméon.
--En fait d’amoureux? Non, personne, pour le moment. Pas de parents non plus, puisque je t’ai dit que je suis une enfant trouvée ... J’ai bien ma grand’mère, avec qui je demeure: ce n’est pas ma grand’mère; je l’appelle comme ça pour lui faire plaisir. Elle est vieille comme tout ... et pas bonne!...
--Pourquoi restes-tu avec elle?
--Parce qu’il faut bien qu’on me surveille. Ça m’empêche de faire trop de bêtises ... J’en fais tout de même!
La pluie avait cessé. Sur les vitres du cabaret, de grandes traînées humides achevaient de couler et des gouttelettes parfois se détachaient et se précipitaient, avec le reflet des maisons en miniature. Marie Galande tâchait de se regarder au petit miroir de l’une d’elles, puérilement: elle aperçut Picrate, qui traversait la rue, cahin-caha, et charriait avec lui de la boue. Elle se recula et, riant aux éclats, cria presque:
--Un colimaçon!
Et, tandis que Siméon, surpris de cette gaieté soudaine, se penchait pour en vérifier la cause, elle continuait:
--Tu sais, après l’orage, les colimaçons qu’on voit sortir de leurs trous et traverser les chemins ...
Siméon, malgré lui, s’égaya. Mais, de la rue, Picrate avait remarqué le manège; et, quand ses yeux croisèrent ceux de Siméon, ils étincelaient de fureur. Un instant, il fut sur le point de s’en retourner. Il s’arrêta et disposa ses fers à repasser pour une volte. Puis il se décida brusquement et, de son mieux, fonça sur le cabaret. Il en grimpa les trois marches d’un seul coup; il se dirigea vers le comptoir et mit toute sa violence à commander son café noir, sans s’occuper de ses amis. Siméon l’appela:
--Picrate, nous sommes ici!
Il ne répondit pas. Marie Galande dit:
--Laisse-le, s’il boude.
Siméon insistait. Picrate déclara majestueusement:
--Je ne veux pas être de trop. Si je gêne votre intimité!...
--Viens donc, Picrate,--reprenait Siméon.--Nous sommes entrés à cause de la pluie et nous te guettions ...
--Et puis, tu sais,--dit Marie Galande impatientée,--on ne fait rien de mal: faudrait pas avoir l’air ...
Picrate haussa les épaules, avec mépris. Siméon dut apaiser Marie Galande, qui se fâchait. Picrate resta devant le comptoir, comme qui se dépêche et n’a point le cœur à baguenauder. Il trempa ses moustaches dans le bol, se brûla, souffla et but à petits coups rapides. Il régla et sortit, sans bonjour ni bonsoir, l’air farouche et digne à l’excès.
--Il est fou!--décida Marie Galande.
--C’est un pauvre diable,--répondit Siméon,--qui n’a pas eu de chance dans la vie. Il serait volontiers coureur, et il manque de jambes. Qui sait s’il ne t’aime pas? Il a le cœur sensible et le tempérament prompt. Peut-être qu’il pleure, maintenant, par ta faute, tel que je le connais ...
--Vrai?--fit-elle.
Marie Galande et Siméon, tous deux émus de sentiments divers et qu’ils ne songeaient plus à exprimer, se turent. Siméon regardait, dehors, le ciel s’éclaircir et le soleil luire déjà; Marie Galande, avec sa petite cuiller, étendait sur la toile cirée de la table des gouttes de punch en dessins nonchalants. Elle conclut tout haut:
--Il ne serait pas vilain garçon, s’il avait des jambes ...
--Certes!--dit Siméon;--je le crois digne d’être aimé.
--Ça,--répliqua-t-elle,--c’est autre chose. Mais tu penses qu’il pleure à cause de moi?
--C’est possible,--répondit Siméon.
Car il ne pouvait douter du désir de Picrate. Seulement, il aperçut Marie rêveuse et troublée; il redouta qu’elle ne fût inquiète de scrupules trop charitables et de projets qui lui déplurent. Il ajouta très vite:
--Je n’en sais rien; je n’en sais rien du tout ...
Et il sentit que son cœur chavirait. Il voulut parler, pour interrompre ce silence qui l’angoissait; et il dit:
--Au revoir. Allons travailler!...
A peine eut-il prononcé ces mots qu’il les regretta. Il lui sembla que toute la journée sans elle serait longue et affreuse. Mais Marie Galande s’était levée, avait repris son panier, rendu le châle à la cuisinière. Elle partait. Siméon, quand il la quitta, fut touché de sa gentillesse.
--Tu es--lui dit-il sans y songer--une très bonne petite fille.
Ensuite il se désola de cette phrase: Marie n’y verrait-elle pas un encouragement à trop de bonté?... Siméon crut que son cœur se pinçait. Et il épiloguait avec lui-même:
«On cause, on bavarde; on ne sait pas si l’on répond à des paroles énoncées ou bien à des pensées que l’on devine: on embrouille tout ... Et de là vient le malentendu, plus redoutable si les âmes sont plus proches et commencent à causer lorsque les lèvres continuent leur bavardage ...»
Cependant une voix profonde et impérieuse répétait en lui: «Je ne veux pas! Je ne veux pas!...» Une autre ripostait: «Que t’importe? Cette petite fille n’est pas ta maîtresse!...» Une autre riait; une ricanait. Mais une autre encore dominait cette discordance, d’un murmure confus où des mots d’amour balbutiaient; elle tremblait ...
Et Siméon se dit, narquois envers lui-même:
«Si tout le monde parle à la fois, dans mon subconscient, à qui vais-je entendre?...»
Jusqu’à la nuit tombée, il promena des gens à travers Paris. A chaque instant, il croyait rencontrer Marie Galande. Il savait bien que ce n’était pas elle; mais, occupé de son souvenir, il prêtait à maintes femmes sa ressemblance. Et il se demandait: «L’aimé-je, en vérité?» Aussitôt, les voix nombreuses et diverses résonnaient à qui mieux mieux. Pour les obliger à se taire, il affirmait: «Je suis un vieux fou!» Et il s’efforçait de divertir son attention. «_Turpe_, se disait-il, parfois, _turpe senilis amor_!...» Mais il se sentait jeune, avec émoi.
La journée finie, il résolut d’aller, comme à l’ordinaire, rejoindre Picrate. Car il aimait ce camarade, somme toute, et ne voulait pas se l’être aliéné ... Picrate n’était pas à leur rendez-vous habituel. Picrate n’était pas non plus chez lui. Siméon le chercha, l’attendit, et l’aperçut enfin qui cheminait, la tête basse. Il l’approcha. Picrate, en le découvrant, secoua ses poings et grogna; de bonnes paroles l’amadouèrent un peu. Il consentit à revenir en arrière, à s’attabler pour un bock et une anisette. Mais il demeura sombre et silencieux. Tout le temps qu’ils furent à la terrasse du café, il ne desserra guère les dents que pour fumer, boire et bâiller. Siméon renonça bientôt à le tirer de son mutisme, et il pensait à part lui: «Souffre-t-il ou veut-il m’en faire accroire?... Et, s’il souffre, est-ce dans son orgueil ou dans son cœur?... Et cela, le sait-il lui-même?... S’il ne voit pas plus clair en soi que je ne fais, je l’interrogerais en vain ...» Mais il lui fut donné de voir, à plusieurs reprises, le visage de son ami se contracter et ses paupières frémir comme pour des larmes qui ne coulaient point. «Il ne sait pas lui-même sa misère,--conclut Siméon;--moi, je la devine: elle est toute de vanité blessée douloureusement ...»
Siméon s’attrista de Picrate et eut pitié de lui.
Quand ils se séparèrent, quand il eut la main de Picrate dans la sienne et la sentit chaude de fièvre, cette pitié qu’il éprouvait augmenta jusqu’à le gêner; il dit, à contre-cœur:
--Tu sais, elle te trouve joli garçon!...
Picrate eut un sursaut de joie et demanda:
--Elle te l’a dit?
--Certainement!--répondit Siméon;--je ne l’invente pas.
Cette fois, ce fut Siméon qui rompit l’entretien. Picrate l’eût prolongé volontiers. Siméon brusqua les adieux:
--A demain,--fit-il,--à demain!...
Tandis qu’il regagnait son logis, une voix chicaneuse discutait en lui: «Elle n’a pas dit qu’il fût un joli garçon, mais: pas vilain. Pas vilain, seulement; et encore, s’il avait des jambes!...» Il condamna cette subtilité. D’ailleurs, il n’arriva point à chasser la hantise d’images impures et qui le tourmentaient. En vain, ses pas scandaient l’alternance de ces deux mots: «Vieux fou!... vieux fou!...» que ses lèvres bientôt articulèrent distinctement. Et sa tête lui pesa.
* * * * *
Il eut de la peine à s’endormir. Mais, à l’aube, il se réveilla dispos et lucide. Les voix confuses du tréfonds de sa pensée se taisaient, et il avait assez de silence dans l’esprit pour se parler à lui-même comme à un interlocuteur attentif. Il se tenait des propos sages:
«Hier, Siméon, tu battis la campagne. Crains de te perdre. A ton âge, tu serais malhabile à te retrouver. Tu n’es pas amoureux, Dieu soit loué! Mais tu as été sur le point de croire que tu l’étais; et cette simple erreur pouvait te mener à des bêtises. C’est la même chose, pour un instant, d’être amoureux ou de se figurer qu’on l’est. Note que tu risquais de le devenir. Et te vois-tu, Siméon, tenter encore l’aventure d’être heureux? Tu as l’expérience, cependant, de ces turlutaines: tu ne t’en es tiré jadis qu’à ton détriment. Cette philosophie que tu t’es composée et qui, tout compte fait, te réussit, est fragile: veille à ne la point risquer ... Laisse cette petite fille, Siméon! Elle est gentille? Raison de plus! Elle est mélodieuse et spontanée? Laisse-la!... Picrate? Eh bien, Picrate et toi, cela fait deux. Renonce à gouverner Picrate. Gouverne-toi, c’est assez. Et, quant à ce matin, va prendre ton café au lait ... ailleurs, où tu voudras, excepté là-bas justement où tu rencontrerais cette petite fille et, sans doute, aussi ce Picrate. Va, mon Siméon!...»
Il se leva et s’en fut chercher, de très bonne heure, sa voiture. La matinée était belle, sereine et chaude. Il attela son cheval gaiement; il lui parlait comme à un camarade et l’encourageait. Monté sur le siège, il sortit. Il fit le tour de la place Péreire, suivit l’avenue de Villiers, rebroussa chemin. Les clients dormaient ... Il n’en avait cure. Puis il calcula: «Dans vingt minutes à peu près, la petite arrivera ...» Il n’était pas à cinq minutes de cette rue où elle viendrait: il se méfia de lui-même et crut qu’il l’irait rejoindre. N’irait-il pas?... Un couple embarrassé de valises et de cartons à chapeaux l’appela, grimpa dans son fiacre et sembla honteux d’avouer une destination lointaine:
--Gare de Lyon!...
--Très volontiers!--acquiesça Siméon, de telle sorte qu’il émerveilla les voyageurs.
Et pendant qu’il les conduisait, au trot régulier de sa bête, il songeait: «Monsieur et Madame, vous êtes les instruments de la destinée. Comment n’obtempérer point à vos désirs? Vous avez, sans le savoir, reçu la mission de m’éloigner d’ici précisément à l’heure où Marie Galande y apparaîtra, chantant au soleil le mouron des petits oiseaux. Vous croyez que je vous conduis à la gare de Lyon: c’est vous qui m’y conduisez.»
Mais, à mesure qu’il s’éloignait, une mélancolie pénétrante comme l’humidité d’automne tombait sur lui. Place de la Concorde, il consulta sa montre et pensa: «Elle arrive. Elle dit bonjour à Picrate ...» Puis il pensa: «Ils causent. Elle a pitié de Picrate; et Picrate, malin, s’applique à lui faire pitié davantage ...» Siméon, sans le vouloir, imaginait la scène.
A la gare de Lyon, ses clients débarqués, il marauda quelque temps. Puis, soudain, la tristesse lui fut trop amère d’avoir à passer toute la journée loin de Marie Galande, sans la revoir. Il supputa qu’en se dépêchant beaucoup il arriverait peut-être à temps, qui sait?... Il fouetta son cheval ... Non, impossible: elle serait partie. Impossible!... Impossible, à moins que Picrate ne l’eût retenue à causer plus tard que de coutume ... Lui faisait-il la cour?... Cette seule idée suffisait à exalter Siméon. Et la rage le prit d’être là-bas. Il galopait ... Une automobile risqua de le détruire: il n’entendit même pas les injures de l’impatient chauffeur et des passants ... Ensuite, des gens pressés que tentait son allure lui firent signe. Il répondit qu’il s’en allait relayer. Et il claqua son fouet et il sourit d’une telle escapade. Parlant haut, il disait:
--Place à l’amour!... Laissez passer l’amour!... Je suis un bien jeune amoureux qui s’en va retrouver sa belle. Gare, gare!
Il se narguait lui-même et, se narguant, se jouait à lui-même la comédie, car il était cet amoureux, en vérité. Il se demanda: «Ne suis-je pas un peu fou?--Qu’importe?...» se répliqua-t-il ... A mesure qu’il approchait, sa nervosité croissait. Il n’osait plus regarder l’heure; il n’osait plus s’interroger sur les chances de l’entreprise ... Le cheval glissa; il le retint par les guides, tendues de toute sa force. Il détesta la bête, qui, en tombant, l’eût retardé par trop. Il la cingla de son fouet frénétique.
...Marie Galande n’était plus là; Marie Galande était partie,--depuis combien de temps? il n’eut pas le courage de s’en informer ... Il commanda un café, par respect humain. Puis tel fut son poignant ennui qu’il se déclara tout bas: «Je suis ridicule.»
Il essaya de calmer le frémissement continu de ses nerfs. Ses mains saisirent les guides avec impétuosité. Le cheval secoua la tête et, las, se mit en branle. Siméon, qui l’aimait, s’attrista de le voir si vieux.
«Où irons-nous, ce vieux cheval et moi?--se demandait-il.--Comme d’habitude, un peu partout, au gré de fantaisies étrangères. Comme d’habitude, nulle part, en somme!...»
Et il se répéta maintes fois ce «nulle part», qui, contre l’habitude, l’affligea. Il se disait: «Nous irons nulle part, toute la matinée et l’après-midi. Tel est le vide affreux de nos destins. Pourquoi n’être pas au soir déjà? Qu’est-ce que cette vie si lentement usée et sans ferveur?...»
Le soir, il rencontra Picrate. Picrate, joyeux et cordial, l’accueillit le mieux du monde et le remercia:
--Je te remercie de n’être pas venu, ce matin.
Siméon sentit affluer le sang à ses joues et à ses tempes.
--Pourquoi?--fit-il.
--A cause de la petite,--répondit Picrate.--Je vois que tu me la laisses: c’est gentil à toi ... Tu sais, je l’adore! Hier, j’ai cru que tu voulais me la prendre. Maintenant, je peux bien te le dire: je t’aurais tué, Siméon, si tu me l’avais prise ... Tu n’as pas besoin de rire: c’est comme ça. Quand je suis toqué d’une femme, il me la faut, à moi!... Mais, puisque tu y renonces ... Tu y renonces, n’est-ce pas?...
Il parlait avec volubilité. Siméon répondit:
--Je n’ai pas à y renoncer. Elle n’est pas à moi, pas plus à moi qu’elle n’était hier à toi. Si elle s’est donnée à toi aujourd’hui ...
--Tu n’y renonces pas?--lança Picrate.
--Je te répète que, si elle s’est donnée à toi aujourd’hui, je n’ai pas à y renoncer, pas plus que tu ne renonces à mes jambes: on renonce à ce qu’on possède. La possèdes-tu?...
--En tout cas, je la posséderai.
--Eh bien! alors, mais alors seulement, tu pourras renoncer à elle. Provisoirement, tu l’espères. Voilà.
--Mais toi?
--Moi, je ne renonce à rien, je te l’ai dit, devant que de posséder rien ... Quant à espérer, non, tout compte fait, non!...
Siméon s’étonna d’avoir ainsi ergoté sur des mots; et il comprit la passion violente qui est au fond de la scolastique. Mais Picrate s’inquiéta d’une telle taquinerie. Et il revint à son propos: il réclamait une réponse nette, tandis que Siméon, par fine méchanceté, s’obstinait à des circonlocutions.
Alors Picrate se mit à geindre, à se lamenter sur son triste sort, à se dire infirme et digne de pitié:--certes, il n’aurait pas attendu de Siméon cette dureté de cœur; Siméon, sans doute, avait beau jeu à rivaliser avec lui, à lui ravir ses amours ... Eh bien! il était las de vivre, s’il ne trouvait même pas en son meilleur ami un peu de commisération ...
--Prends-la!--conclut-il.--Je te l’abandonne; prends-la!
Il dit ces mots d’une si pathétique voix qu’il en fut ému lui-même et fondit en larmes. Il bredouillait des plaintes dans son mouchoir. Bientôt il sanglota. Siméon le voulut consoler. Il y tâcha longtemps en vain. Puis, entre autres choses, il certifia que de Marie Galande il ne se souciait guère ...
--Guère?--mendia Picrate, pleurant toujours.
--Guère; mais oui, guère!--reprit Siméon.
--Guère, ou pas du tout?--précisa Picrate.
--Pas du tout, si tu veux.
--Oui, je le veux!--Et Picrate insistait:--Oui, je le veux! Mais je ne veux pas que tu me le dises, je veux que ce soit vrai. Dis?...
Siméon dut consentir à des affirmations réitérées, sous la menace perpétuelle des sanglots de Picrate.
Il ajouta:
--D’ailleurs, tu l’as vue ce matin: tu dois bien savoir si tu as des chances. As-tu le sentiment que tu lui plais?
--Oui, beaucoup!
Picrate s’était requinqué. Soudain, sa fatuité lui rendit son courage et sa belle assurance. Ses yeux séchèrent tout seuls. Il se lissa les moustaches, il fit bouffer ses cheveux et joua le joli garçon. Il raconta la scène et la modifia, comme procèdent les amants vainqueurs, à son avantage.
Et Siméon pensait:
«Pauvre Picrate un peu vil et très vaniteux ... au demeurant, bien misérable!... Tu m’as vaincu par tes sanglots médiocres; et comme tu triomphes, à présent, avec impertinence!... Oui, j’ai pitié de toi ...»
Et il pensait encore:
«... Quoique tu me dégoûtes un peu. Du reste, l’anecdote est cocasse. Ma générosité n’est pas moins absurde que ta prétention. Tu revendiques cette petite fille; moi, je te la donne ... Et elle n’appartient ni à toi ni à moi; nous ne l’avons seulement pas consultée ... Ne se fût-elle pas moquée de nous deux?...»
* * * * *
Le lendemain, Siméon décida qu’il verrait Marie Galande une dernière fois. Il voulait liquider cette aventure; il accordait à son regret la joie d’un adieu sentimental.--«A quoi bon?» se disait-il; et aussi: «Pourquoi pas?...» Il croyait limiter à cette entrevue innocente la permission qu’il avait prise d’être ému, tous ces jours, plus que de raison.
De bonne heure, il partit, afin de rencontrer Marie Galande sans que Picrate le sût. Il remonta la rue par où, d’ordinaire, elle arrivait. Mais ensuite, à droite ou à gauche?... Où demeurait-elle? et d’où venait-elle, le matin, toute rose? Siméon l’ignorait. Il craignit de s’engager dans une direction fausse. Il compta que le chant joyeux l’avertirait, lui signalerait l’approche de Marie Galande. Il attendit, l’oreille aux écoutes, devinant l’éclosion de la voix mélodieuse dans la sérénité matinale de l’air. Il en était, par avance, charmé. Les minutes s’écoulèrent, trop lentes à son gré, et puis trop rapides après que l’heure probable de la belle apparition fut passée. Déjà Siméon n’espérait plus, lorsque le chant se fit entendre, mais sans éclat, presque morne, battant de l’aile lourdement, comme un oiseau mouillé. A la reprise, il parut plus lointain.--Siméon s’en étonna;--toujours plus lointain: Siméon courut après lui ...
Siméon courait et, par instants, s’arrêtait, incertain de sa piste et guettant l’indice intermittent du refrain, que l’espace et les rumeurs de la rue dissipaient.
--Bonjour, petite Marie Galande!--fit Siméon.
Elle eut peur. Elle jeta autour d’elle des regards anxieux.
--Il n’est pas là?--demanda-t-elle, éperdue.
--Qui?... Mais non, personne n’est là que moi ... Pardonne-moi si je t’ai fait peur. Je ne voulais que te dire bonjour ...
--Toi!--dit-elle,--non, je n’ai pas peur de toi ... C’est l’autre, ce Picrate!... J’ai horreur de lui. Je crois qu’il est le diable. Je ne veux plus le voir. Jamais, jamais!... Tu sais qu’il m’aime? Hier, il m’en a raconté, je ne peux pas te dire!... Moi, j’essayais d’être gentille, parce que tu m’avais dit qu’il fallait ...
--Comment?--fit Siméon.--Moi? Pas du tout!...
--J’ai cru ... Je me suis donc trompée?... C’est drôle! je me figurais ... A cause de toi, ça m’aurait fait plaisir d’être bonne, et que tu me complimentes, comme l’autre jour, quand tu m’as dit, en me quittant: «Tu es une bonne petite fille ...» Oui, tu m’as dit ça si bien, avec une voix si douce, que j’en ai pleuré presque ... C’est qu’on ne me parle jamais ainsi, à moi. On ne m’accoste que pour de vilaines choses. Toi, tu n’es pas comme les autres, et c’est pour ça que j’aurais voulu t’obéir.
--Mais non, mais non!--répétait Siméon,--je ne t’ai rien conseillé de pareil. Pour qui me prends-tu?
--Pour toi, que je ne connais pas bien.
--Alors ... tu as cédé?
Siméon, en prononçant ces mots, s’étranglait.
--Non, non: je n’ai pas pu ... Il me caressait la main, et ça m’a donné le frisson comme si je touchais une bête affreuse. Je me suis sauvée. Toute la journée, j’ai cru qu’il me rattrapait et qu’avec ses mains il tirait le bas de ma jupe. J’en ai encore mal à la tête ... Bien sûr que je ne serais jamais retournée là-bas; et j’avais beaucoup de chagrin de ne plus te voir.
--Pourquoi?
--Si tu ne le sais pas,--répondit-elle,--alors, moi non plus.
Et elle eut un joli sourire qui éclaira tout son visage. Puis elle rougit un peu et continua:
--Ça ne te fait pas plaisir?
Siméon, troublé, s’excusait:
--Je suis vieux, petite Marie Galande; j’ai deux fois ton âge; et plus, même!
Elle dit:
--Mais non, tu n’es pas vieux. Et d’abord, ça m’est bien égal!... Tu ne veux pas qu’on soit amis?
Elle lui prit le bras et ajouta:
--Si, je sais que tu veux bien!...
Ils firent, en silence, quelques pas. Tout à coup, elle se mit à chanter le mouron, gaîment ...
--Je suis consciencieuse, moi,--dit-elle;--je n’oublie pas mon métier. Tandis que toi, tu es un drôle de cocher: tu n’as jamais ta voiture; qu’est-ce que tu en fais?...
Et ils bavardèrent, comme des amoureux aux primes jours.
Marie Galande disait à Siméon:
--Il y a quelque chose en toi qui vous étonne et vous intimide. On n’a pas peur de toi, parce que tu es gentil et bon. Mais on n’ose pas être comme tu ne voudrais pas. Tu imposes. Les premiers jours, je me demandais ce que c’était. Ensuite, j’ai vu: c’est que tu as l’air triste, même quand tu ris. Moi, j’aime ça, la tristesse: je trouve que c’est plus beau que tout, je ne sais pas pourquoi ...
Siméon répondait: