Picounoc le maudit

Chapter 9

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Le prisonnier, essayant d'éviter les brûlants attouchements de la truite, se tournait la tête en tous sens, mais c'était inutile; on ne le laissa en paix que lorsqu'il eut la bouche toute enflammée. Les sauvages riaient et battaient des mains. Le grand-trappeur voyait tout, et la colère s'allumait dans son âme. Un instant il prit sa carabine pour viser le renégat, mais un bruit de pas se fit entendre auprès de lui. Alors déposant son arme, il se blottit le long du rocher. C'étaient deux sauvages qui venaient regarder ce qui se passait en bas.

--Si l'on voit bien tu me le diras, Nid d'écureuil, et j'irai à mon tour, fit l'un des indiens.

--Oui, Vent qui souffle, je te le dirai.

Et Nid d'écureuil se glissa le long de la roche moussue et couverte de sapins.

--Oh! oh! commença-t-il...

Il n'acheva pas. Une main vigoureuse le saisit à la gorge et le coucha sur le lichen. Il se tordit comme un serpent dont on écrase la tête, et son fusil lui échappa. Ses bras se raidirent et ses poings fermés essayèrent de frapper l'ennemi qui le tenaillait ainsi, mais rien ne put faire desserrer les doigts musculeux du grand-trappeur. La pieuvre ne tient pas mieux sa victime dans ses dix bras visqueux armés de suçoirs. L'indien se déchirait les pieds sur le rocher, et ses ongles emportèrent un morceau de la veste du chasseur. Ses yeux sortirent de leurs orbites, et sa langue flotta en dehors de la bouche. Ses membres qui s'étaient d'abord roidis avec violence, s'affaissèrent peu à peu et ses doigts crispés se détendirent. Le trappeur desserra les doigts et le cadavre roula à côté de lui.

--Et d'un! pensa-t-il....

On se mit à danser sur le sable, devant le feu. Déjà l'ivresse commençait à transformer ces sauvages, et, de singulières fureurs passaient dans leurs regards. Ils chantaient en dansant, et battaient la mesure en se frappant dans les mains. Quand ils passaient près de Baptiste, ils lui faisaient, du poing, toutes sortes de menaces, et souvent même le frappaient dans la figure. Baptiste, soumis à son funeste sort, endurait tout avec une orgueilleuse patience. De temps en temps il faisait un effort pour rompre les liens d'écorce qui enchaînaient ses mains, et il faisait un pas en arrière, s'approchant de la flamme du foyer qu'on attisait toujours.

Vent qui souffle, trouvant que son camarade ne revenait pas vite, l'appela par deux fois: Nid d'écureuil! Nid d'écureuil! Personne ne répondit, et pour cause. Alors, maugréant, il s'approcha à son tour de la redoutable cachette du grand-trappeur.

--Pourquoi ta parole ne répond-elle pas à la mienne, Nid d'écureuil? dit-il, en s'avançant: Les frères s'amusent-ils bien en bas?...

--Vas-y voir! dit le trappeur qui l'empoigna à son tour et, d'un élan terrible, le poussa dans l'abîme. Le sauvage ouvrit les bras comme des ailes, tourbillonna deux ou trois fois et tomba la tête sur un cailloux.

Il y eut un moment de terreur parmi les sauvages et la danse cessa.

--Une imprudence, dit le chef: il se sera trop approché du bord....

--_O quam degringolat!_ exclama, pas trop haut, l'ex-élève qui voyait tout de l'autre côté de l'anse étroite.

--_O what a nice culbute!_ dit l'anglais!...

Le chef sauvage ou, plutôt, des sauvages, poussa un sifflement aigu auquel plusieurs sifflements répondirent aussitôt.

--Vous le voyez, dit-il, nos guerriers sont tranquilles... c'est un accident.

Et la danse recommença, et l'eau de feu circula de nouveau. Cependant le jour baissait et les guerriers sentaient la fatigue et le besoin de repos. Ils demandèrent le supplice du visage pâle. Le chef appela, par un signal convenu, les guerriers qui étaient restés en faction sur la côte. Ils répondirent par une clameur de joie. Le prisonnier ne put s'empêcher de frémir à la pensée des tourments qu'il allait endurer. Il recula encore d'un pas et se trouva près du feu. Alors le grand-trappeur se leva debout, et, prenant le cadavre du guerrier qu'il avait égorgé, il le lança en bas du rocher. La stupeur se peignit sur les figures des indiens. Ils entourèrent le cadavre en poussant des cris de douleur.

--Nous sommes surpris, dit le chef.... Il y a des blancs ici ou des Flancs-de-chiens.

--Tuons le prisonnier et sauvons-nous, proposa l'un de ces traîtres.

Le prisonnier avait la figure légèrement contractée et paraissait souffrir. Il avait les bras tendus vers la flamme. Un cri descendit du haut du rocher, un cri monta de la grève. Le grand-trappeur avait été aperçu quand il s'était levé pour lancer le cadavre en bas, et les huit guerriers qui restaient encore sur la côte se précipitèrent sur lui à la fois. Le prisonnier, les mains libres, se jeta dans la rivière, à la grande stupéfaction de ses gardiens. Il avait brûlé ses liens.

Plusieurs coups de carabine firent rejaillir l'onde autour de lui, mais il ne fut pas atteint. La colère et la surprise faisaient trembler les mains de ses ennemis.

L'ex-élève et Félix poussèrent un cri de joie en voyant fuir leur ami; mais aussitôt ils virent le danger que leur chef courait, et ils se levèrent pour voler à son secours.

Mais les guerriers montèrent la côte avant que le secours put arriver aux chasseurs qui se trouvèrent ainsi fatalement divisés. Le grand-trappeur se défendait bien et il était admirablement secondé par son ami John.

Tenant son fusil par le canon, il frappait en diable au risque de le casser, car il n'avait pas le temps de charger ses pistolets. Il ne restait plus que six sauvages en état de se battre, et six contre deux hommes comme le grand-trappeur et l'anglais, ce n'était qu'une bouchée.

L'ex-élève et son compagnon revinrent par derrière les guerriers, et, pour donner le change ou les diviser, ils firent feu. Une balle traversa le dos du moins vigoureux, qui se trouvait en arrière. Il tomba sur la face pour ne plus se relever. Toute la troupe allait retourner sur ses pas pour riposter, quand une clameur s'éleva: le grand-trappeur! le grand-trappeur! Les guerriers venaient de reconnaître celui qui était la terreur des bandes sauvages. Alors, dédaignant les autres ennemis, tous se ruèrent vers le rocher où il s'était caché.

--Prenez-le vif! ordonna le chef! son supplice nous dédommagera de la perte que nous venons de faire.

--Le grand-trappeur, acculé au rocher, voyait bien qu'il n'y avait plus de fuite, ni de salut possibles pour lui: il ne voulait que gagner du temps pour décimer quelques têtes de plus, ou permettre à ses gens de s'enfuir. Cependant la fatigue le gagnait, et son bras perdait de l'agilité. La carabine tournoyait moins vite. Rapide, l'un des guerriers s'élança à ses pieds, passant au dessous de l'arme dangereuse, et l'enlaça de ses deux bras. Le grand-trappeur le repoussa rudement et le fit rouler au loin, mais, dans cet effort, il perdit un mouvement des bras, et deux autres guerriers se jetèrent sur lui. L'un des deux s'affaissa aussitôt; une balle, poussée avec adresse lui avait percé le crâne. Ce fut le dernier qui tomba. Epuisé, le vaillant canadien céda au nombre. Il fut écrasé. Six indiens, animés par la plus ardente colère, le garrottèrent étroitement pendant que les autres tenaient en échec ses compagnons désespérés.

Les indiens comprirent que les blancs n'étaient pas nombreux quand ils virent les coups de fusils et de pistolets se faire si rares. Alors ils laissèrent déborder leur joie, et entonnèrent un chant de victoire.

L'ex-élève, John et Félix, pleurant la perte de leur chef valeureux descendirent la côte et se cachèrent sur le rivage en attendant le départ de leurs ennemis.

VII

ROBERT ET CHARLOT

Picounoc entra de nouveau chez la veuve Letellier en revenant de Ste. Emmélie. Il avait l'air découragé, et Noémie, en le voyant, comprit qu'elle n'avait plus rien à espérer.

Impitoyable, cet homme! dit-il avec amertume.

--Il ne veut plus attendre? demanda anxieusement Noémie.

--Il refuse toute espèce d'arrangement. J'ai voulu me porter caution et lui donner une hypothèque sur mes terres: rien! pas d'affaire! O l'usurier! si je l'eusse mieux connu!...

--Et quand va-t-il faire vendre la terre?

--Sans délai. Elle est annoncée depuis trois mois dans la Gazette officielle.

--Victor est arrivé de Québec. Il est reçu avocat. Il pourra peut-être prévenir le malheur qui me menace; il doit avoir de l'influence.

--Victor est ici! ce cher enfant! Il est reçu! que j'en suis aise! Mais où est-il donc? Il me tarde de lui serrer la main....

--Il vient de sortir pour aller chez vous....

--Il est jeune encore, et son influence ne peut pas être grande, mais il a du talent et de l'honnêteté; tôt ou tard il arrivera. En attendant, Noémie, ne vous désolez pas trop. Vous me trouverez toujours quand vous aurez besoin de moi. Vous ne voulez pas m'aimer, de bon gré--ajouta-il en souriant--vous m'aimerez de force: je vous rendrai tant de services que je gagnerai votre affection, et vous finirez par vous jeter dans mes bras, quand tout le monde vous abandonnera. N'importe, je ne vous garderai point rancune. Savez-vous que je suis presque heureux des malheurs qui fondent sur vous? Ils me fournissent l'occasion de vous faire du bien....

--Que vous êtes bon!

--Soyez donc reconnaissante! et....

--Et quoi? reprit la veuve avec timidité...

Et prouvez-moi votre reconnaissance en accédant à mes voeux.

--J'ai peur de finir par laisser paraître trop ma faiblesse.... ou ma gratitude.

--Noémie! que je serais heureux!...

--Si Dieu le veut, vous le serez!

Picounoc sortit plus rayonnant que jamais. Décidément la fortune tournait en sa faveur, et son regard perçant pouvait entrevoir les premières lueurs de la félicité, à travers les brumes de l'horizon. Il avait manoeuvré habilement, et se trouvait en vue du port, après avoir franchi mille écueils, et vogué des années sur une mer sans bornes. Vingt ans il avait ourdi et déroulé des trames pour surprendre cette femme trop fidèle à son premier amour. Il n'avait trouvé qu'un chemin pour arriver à son coeur: le chemin de la reconnaissance. Il l'avait poursuivie de ses bons conseils et de ses soins charitables, comme d'autres poursuivent de leurs injures et de leurs vengeances. Comment rester insensible devant une pareille vertu? devant un si beau, si long dévouement? Mais la grande habileté de Picounoc avait surtout consisté à faire faire par d'autres la plupart des bonnes oeuvres qu'on lui attribuait. Et il fallait le voir rire sournoisement quand il repassait dans sa mémoire, en fumant sa pipe, au coin du foyer, la suite de ces belles actions qui ne lui avaient rien coûté et dont il demandait le prix avec instance.

La veuve Letellier n'avait jamais manqué de serviteurs, pour les travaux de sa terre, et c'était grâce à lui. Mais toujours ou presque toujours, ces ouvriers étaient devenus infidèles, et c'était encore grâce à lui. Victor, l'enfant de Noémie avait reçu une instruction classique et embrassé une profession, tout comme un fils de bourgeois; c'était grâce à lui. Mais le prêteur qui avait fourni l'argent nécessaire allait maintenant jeter la veuve dans le chemin, en la dépouillant de sa propriété, et c'était encore grâce à lui. Et mille choses étaient arrivées, grâce à lui, qui, bonnes d'abord, s'étaient bientôt changées en adversités.

Picounoc se rendit à sa maison. Il trouva Marguerite et Victor assis dans la fenêtre ouverte, et causant fleurs et soleil. Il serra la main à son protégé et le félicita de ses succès. Victor laissa parler son coeur et fut éloquent. Il croyait devoir beaucoup à cet homme, et il était à l'âge où nulle passion ne fait taire la voix de la reconnaissance. Picounoc recueillait avec avidité les bonnes paroles du jeune homme et devinait qu'il avait un auxiliaire nouveau.

Le soleil rayonnait dans les champs; les oiseaux gazouillaient de toutes parts; les fleurs avaient des arômes, et les arbres, de doux ombrages. Les deux jeunes gens regardaient les prairies, aspiraient les tièdes haleines et paraissaient n'avoir qu'une pensée: aller se mêler aux plantes qui fleurissent, aux oiseaux qui gazouillent. Ils se comprirent, et, souriant, se dirigèrent vers le jardin. Les prunes commençaient à mûrir et les gadelliers s'émaillaient de grappes brillantes. Le long des allées, sur les plates-bandes, des marguerites de toutes couleurs offraient aux curieux leurs feuilles devineresses, l'immortelle élevait son front que nul souffle ne saurait flétrir, la zinnie entr'ouvrait ses étoiles plus petites, mais plus durables que le dahlia. Sur des ronds, des losanges, des carrés, cent autres fleurs: la violette humble, la pensée qui ouvre ses feuilles comme des ailes, le royal-george aux touffes de roses, l'héliothrope aromatique, la verveine éclatante, le myosotis couleur du ciel, les géraniums et les oeillets qui renaissent toujours si beaux et si parfumés, formaient des chiffres, des lettres, des figures gracieuses et charmantes à voir. La jeune fille cueillit une marguerite et se mit à l'effeuiller en disant: Il m'aime--pas du tout--un peu--beaucoup--passionnément; il m'aime...

--Il t'aime! dit Victor en souriant. Tu ne devais pas en douter.

--Pourquoi n'en douterais-je pas? il ne me l'a jamais dit!...

--Jamais! Et toi, l'aimes-tu?...

Marguerite regarda le jeune homme d'une étrange façon. Il sentit comme un courant de feu passer dans ses veines.

--Il faut que j'interroge aussi la marguerite. Et il prit une fleur qu'il effeuilla à son tour, en prononçant les paroles sacramentelles: Elle m'aime--pas du tout--un peu--beaucoup--passionnément; elle m'aime--pas du tout...

--Elle ne m'aime pas!... Vilaine fleur! si j'avais su cela! je t'aurais bien laissée sur ta tige. J'aurais au moins le doute encore et, quelquefois, c'est un grand bonheur que de pouvoir douter....

--Elles ne disent pas toujours la vérité ces fleurs, répliqua Marguerite, et il faut ne s'y fier qu'un peu.

--Je n'ose pas en consulter d'autres, j'ai peur de voir se confirmer le témoignage de celle-ci.

--Pourquoi aussi demander cela aux fleurs?

--Mais c'est à la Marguerite que je le demande. Et il regarda la jeune fille avec tant de douceur, il eut tant de caresses dans la voix que Marguerite, émue, laissa tomber de ses lèvres, involontairement peut-être, le plus suave des aveux.... Je ne sais ce qui se passa alors, mais les fleurs parurent se vêtir de plus riches couleurs, et verser de plus odorants parfums, les oiseaux chantèrent plus haut, la brise murmura plus doucement, les rayons du soleil jouèrent plus gaiement sur le sable, et les peupliers sauvages eurent une ombre plus fraîche. Et, sous l'ombrage agréable, dans cette atmosphère de lumière et de joie, loin du bruit de la foule, Victor et Marguerite qui n'avaient plus de secrets l'un pour l'autre, gazouillaient amoureusement, les regards suspendus aux regards, de l'ivresse plein le coeur, de l'amour et du sourire sur les lèvres.

Cependant Chèvrefils le bossu n'était pas, lui non plus, mécontent. Il avait servi les intérêts de Picounoc, c'est vrai, mais en cela il avait trouvé son compte. Le motif déterminant de sa conduite était le même que pour Picounoc: L'amour. Il faut avouer que c'est un motif puissant, toujours nouveau, bien qu'aussi vieux que le monde. Le bossu aimait Marguerite. Et souvent, pour avoir la fille, il faut commencer par conquérir le père.... ou la mère. Surtout quand la fille est jeune et que l'on est à la période du refroidissement; surtout encore lorsque l'on porte sur le dos une protubérance ridicule.

Picounoc ne tenait pas à marier sa fille avec le bossu, mais il ne tenait pas non plus à laisser connaître au bossu le fond de sa pensé, et il voulait le ménager, entretenir ses espérances jusqu'au jour de son mariage avec Noémie: Il avait pour cela quelques petites raisons. Il avait parlé devant son ami; et les amis, vous savez comme c'est dangereux! Le bossu venait de doubler la quarantaine, et voguait à pleines voiles de l'autre côté, vers cette mer sans fin ou nous allons tous fatalement nous perdre. Une bosse à cheval sur quarante ans, ce n'est ni gai, ni consolant pour une jeune fille. Il est vrai que monsieur le marchand était riche et pouvait donner à sa femme des robes de soie! Mais, Dieu merci! bien peu de nos jeunes filles échangeraient l'humble robe d'indienne contre le gros-de-Naples, s'il fallait en même temps échanger leur jeune et joli cavalier contre une vieille parodie de la gente masculine.

Le bossu songeait au bonheur qui l'attendait dans les bras de Marguerite, et, tout en songeant, il mangeait prosaïquement sa soupe au boeuf, ou peut-être que c'est en mangeant qu'il songeait ainsi. Il fut tiré de sa rêverie par l'arrivée de deux étrangers; l'un, grand, sec et maigre, l'autre, gros et trapu. Deux barbes blanches, deux chevelures grises, deux faces ridées et curieuses.

--Que voulez-vous, Messieurs? demanda le bossu, entre deux bouchées.

--Nous sommes, reprit le grand, deux voyageurs des pays hauts, et, comme vous le voyez, nous ne sommes plus des _jeunesses_.

--Non, Seigneur! dit le gros en branlant la tête.

--Nous avons bien travaillé, reprit le grand.

--Oui, Seigneur! dit le gros, toujours branlant la tête.

--Nous avons essuyé bien des épreuves, et nous voici rendus à la vieillesse sans avoir, continua le grand, la moindre peccadille à nous reprocher.

--Non, Seigneur! soupira le gros.

Et nous ne voudrions pas, pour tous les jours qui nous restent à vivre, faire le moindre tort à qui que ce soit...

--Non, Seigneur!

--Nous avions amassé quelques piastres... assez pour mettre nos vieux jours à l'abri de la misère, et nous revenions content dans nos familles, quand le malheur nous fit entrer, à Montréal, dans une maison d'où, hélas! nous ne sommes sortis que la vie sauve...

--Oui, Seigneur!

--Mais, pourquoi entrez-vous dans ces maisons? demanda le bossu un peu intrigué.

--Dans ces maisons? dites-vous, cher monsieur. Mais c'était une honnête maison: nous n'allons jamais ailleurs...

--Non, Seigneur! fit le gros écho.

--C'était une honnête maison, à preuve qu'il y avait une enseigne écrite en grosses lettres au dessus de la porte: Eusèbe Asselin's restaurant.

--Eusèbe Asselin! fit le bossu avec étonnement.

--Oui. Seigneur! répéta, le gros vieillard.

--Le connaissez-vous? demanda le grand.

--Un peu, un peu... Je l'ai connu jadis....

--A Québec peut-être?

--A Québec et ici; mais cela ne fait rien: continuez votre histoire... et assoyez-vous donc.

Les deux étrangers s'assirent.

--Et que fait-il à Montréal ce Asselin?

--Il tient un restaurant près du Canal.

--Raconte donc son histoire; moi, je n'ai pas de mémoire, et je raconte mal, dit le grand à son compagnon.

--Elle n'est pas longue, et si Monsieur veut la savoir, je la raconterai bien, reprit le gros.

--Vous me ferez plaisir, dit le bossu. Mais vous allez manger la soupe avec moi... Paméla!

--Monsieur!

--Apportez deux assiettes.

--Paméla s'en vint de la cuisine, souriante et lissée. Les deux étrangers la regardèrent attentivement, puis se firent un signe de l'oeil. Paméla qui les surprit se dit en elle-même.

--Friponne que je suis! je fais encore frissonner les barbes blanches....

VIII

OU BAPTISTE REPREND SON RÉCIT

Les trappeurs entendirent longtemps les sauvages joyeux chanter en s'éloignant, et ces chants de triomphe les remplissaient de douleur. Tantôt ils regrettaient de ne s'être pas fait tuer tous en défendant leur brave compagnon, et, tantôt ils se consolaient par la pensée que, peut-être, ils pourraient le délivrer.

Quand les voix aigres et insolentes des guerriers se furent éteintes dans le lointain, les trois blancs sortirent de leur cachette et remontèrent un peu le cours de la rivière, marchant sur le rivage désert. Ils espéraient être vus de Baptiste, leur camarade, s'il ne s'était pas trop enfoncé dans la forêt. Et il avait dû être curieux de connaître le résultat de la bataille. Cependant, personne n'apparaissait de l'autre côté de la rivière, et un silence profond régnait aux alentours. Alors l'un des blancs, faisant de sa main un porte-voix, cria par trois fois, avec une force étonnante que multipliaient les échos de la rive et des bois: Baptiste! Baptiste! Baptiste...! Et loin, bien loin, de divers côtés, on entendit répéter dans la vaste solitude: Baptiste! Baptiste! Baptiste! et puis, tout fit silence. Mais, bientôt, à cet appel répondit une voix connue, et l'on vit descendre un homme sur le rivage. C'était Baptiste. Nageur habile, il eut vite fait de s'ouvrir un chemin dans les vagues limpides de la rivière. Ruisselant d'eau, il se précipite dans les bras de ses amis. Raconter la scène qui venait d'avoir lieu fut l'affaire de quelques minutes. Quand Baptiste apprit que le grand-trappeur était tombé au pouvoir des Couteaux-jaunes, il leva les bras au ciel avec désespoir: Mon Dieu! dit-il, est-ce possible...? Il faut le sauver ou mourir avec lui!

--_All right!_ dit John.

--_Bene!_ cria Paul Hamel, l'ex-élève.

--Oui! oui! ajouta Félix.

--Ta bouche saigne, Baptiste, dit Paul.

--Et tes mains aussi, ajouta, Félix...

--_It is too bad!_ continua John.

--Oui, répondit Baptiste, ils m'ont brûlé les lèvres, en me forçant à manger du poisson un peu chaud, et moi je me suis brûlé les mains pour défaire mes liens...

John jeta dans le feu qui se mourait une brassée de fagots secs qui ne tardèrent pas à s'enflammer en pétillant.

--_My goodness!_ disait-il, ce pauvre grand-trappeur se battre comme _une brick_. Nous autres manger quelques _fishes_ et le chercher après.

--J'ai peur qu'on ne le revoie plus, dit Paul.

--Il en a toujours bien fait dégringoler quelques-uns en bas du rocher, ajouta Baptiste, et c'est leur mort qui m'a sauvé.

--Où sont-ils? demanda John.

--Le diable les a emportés, dit Baptiste.

--Les voici sous ces branches, reprit l'ex-élève: ils attendent la résurrection générale.

--_And the_ corbeaux, dit John.

--Baptiste, reprit l'ex-élève, tu avais commencé à me raconter une petite histoire du grand-trappeur, continue donc ton récit, en attendant notre souper.

--Où en étais-je rendu?

--Au festin. Le chef des Couteaux-jaunes invite Iréma à s'asseoir à ses côtés.

--Bien! bien! Iréma aimait Kisastari le fils du chef de sa tribu, et Kisastari avait déjà chassé, pour elle, le renard argenté et le vison: il lui avait apporté les peaux les plus soyeuses et les plus riches. On disait dans la tribu: Kisastari et Iréma élèveront bientôt leur wigwam, malgré les voeux des anciens, et les fiançailles de Naskarina. Naskarina sourit en voyant le vieux chef des Couteaux-jaunes entraîner sa rivale, à la table du festin. Elle sourit et s'approcha de Kisastari: Iréma que ton coeur aime trop, dit-elle, suit les pas du vieux chef étranger, moi, je ne voudrais jamais te laisser, parce que, vois-tu, je t'aime plus fortement.

Kisastari s'assit auprès d'elle sans parler, et longtemps ainsi il demeura silencieux. Le festin fut joyeux cependant, car l'eau de vie coula avec abondance. Les deux tribus se donnèrent mille marques d'amitié, et les paroles de paix ne cessèrent de tomber. Nous autres, les blancs, comme amis des indiens, nous avions la permission d'assister à la fête. Au reste, cela nous amusait, et nous savions bien comment elle finirait, cette fête.

Le calumet fut allumé et passa de bouche en bouche. Chacun tira quelques bouffées qu'il souffla en l'air avec une gravité ridicule. Puis, la danse commença. C'était le dernier amusement, ce fut aussi le plus gai et le plus dévergondé. Au son des tambours et aux cris mesurés des joueurs, tous les sauvages se mirent à sauter et gambader en rond, gesticulant comme des damnés, riant parfois et parfois prenant des airs terribles, comme des guerriers en face des ennemis. Tantôt, le sensible chasseur ouvrait, en dansant, ses bras amoureux à sa compagne sauvage qui se sentait touchée, tantôt, le guerrier sans peur poussait le cri de guerre, et, l'oeil plein de feu, menaçait de son bras vengeur, un ennemi invisible. Le vieux chef des Couteaux-jaunes voulut attirer sur son coeur la belle Iréma; elle s'en alla se jeter dans les bras de Kisastari. Naskarina, emportée par la jalousie s'écria: