Chapter 8
--Connais-tu le grand-trappeur? demanda, à son tour, le chef.
--Cela ne te regarde en rien, dit Baptiste.
Le faux indien se mordit les lèvres et ses yeux lancèrent un éclair de feu.
--Ce maudit-là, continua-t-il, me le paiera, si je le poigne une bonne fois!
--C'est qu'il n'est pas aisé à prendre.
--Tu le connais donc?
--Je l'ai vu, un jour du mois de mai dernier, écraser du bout du doigt, à ses genoux, un chef traître, un ravisseur de fille, et lui faire demander pardon... et je l'ai vu lui pardonner son crime.
Le renégat rougit sous son masque de cuivre.
Les sauvages écoutaient avec une certaine inquiétude cette conversation dont ils ne comprenaient pas un mot. Ils avaient peur d'être trahis et de perdre leur victime, car ils devinaient bien que leur chef et le prisonnier étaient de la même nationalité. Les femmes surtout se montraient inquiètes: L'une d'elles que Baptiste reconnut et qui n'appartenait pas à cette tribu hostile, s'approcha du renégat et lui parla longtemps. Le chef les rassura alors et leur dit de ne rien craindre, que le prisonnier subirait la mort, dès l'arrivée à la rivière Claire. A cette nouvelle promesse un cri de joie immense fit retentir au loin la forêt.
--_Well_! _well_! nous autres trouverez eux bientôt, puisque ils sont asses _stioupides_ pour _cry up_ si fort.
--_Bene_! _bene_! _fusillabimus omnes_! nous les fusillerons tous s'ils continuent à se trahir.
Le premier était un trappeur anglais, le second, notre ami Paul, ou l'ex-élève. Il y en avait deux autres. Un grand et robuste gaillard à l'air triste et sévère; un petit homme rond et joyeux alerte et plaisant.
L'ex-élève se voyant perdu, avait joué au plus fin avec le sauvage, et, au premier coup de fusil, il s'était jeté la face contre terre et les bras tendus. Bien lui en prit, car son compagnon fut vite appréhendé, comme l'on sait, et menacé d'un long martyre et d'une mort certaine. Paul se doutait bien que les Couteaux jaunes courraient tous après Baptiste pour le saisir vif, et ne s'occuperaient qu'ensuite du mort. Dès qu'il les vit entourer l'infortuné trappeur, son compagnon, il se leva, saisit sa carabine et s'élança sous la forêt.
Quelques uns de mes lecteurs seraient peut-être tentés de blâmer la conduite de l'ex-élève en cette circonstance; ils auraient aimé le voir défendre son camarade au prix de sa vie, tuer deux ou trois visages de cuivre et tomber ensuite pour ne plus se relever. L'ex-élève était brave et dévoué; de plus il était prudent. Si sa mort eut pu servir à quelque chose, il serait fait tuer n'en doutez pas; mais avec les indiens comme avec les blancs il faut surtout employer la ruse: c'est l'arme la plus redoutable, et le plus sûr moyen de triompher. L'ex-élève n'oublia pas son camarade.
A cette époque de l'année, de nombreux partis de chasseurs se dirigeaient vers le nord. Ils allaient passer l'hiver dans les parages du grand fleuve Mackenzie, pour chasser le rennes, l'élan, l'orignal, mais surtout le vison, la marte, et autres animaux à riches fourrures. L'ex-élève savait que la plupart des trappeurs traversent la région où il passait lui-même, pour se rendre à la rivière Claire. Il fit, avec la lame de son couteau, de distance en distance, une croix sur l'écorce des bouleaux. Cette croix avait une signification connue des trappeurs, elle annonçait l'ennemi. Et plus elle était grande et plus l'ennemi était proche. Et dans l'écorce du même arbre un trou indiquait le côté où devait se trouver cet ennemi. Tout en traçant ses hiéroglyphes, il songeait à son malheureux compagnon et se mettait l'esprit à la torture pour imaginer un moyen de le sauver. La faim déchirait ses entrailles, car il n'avait pas mangé depuis sa rencontre avec les Couteaux-jaunes. Il tendit quelques collets, car il eut été imprudent de tirer des coups de fusils: c'eut été appeler ses ennemis. Au pied d'un chêne feuillu s'étendait une nappe de mousse et de verdure; il se laissa choir sur cette couche séduisante, puis, un moment après, sentant qu'il avait sommeil, il se mit à genoux et fit au seigneur une fervente prière. Alors confiant dans la protection céleste, il s'endormit.
Une détonation soudaine l'éveilla après deux heures de repos. Il se leva d'un bond, et, croyant les sauvages à sa poursuite, se mit à fuir au hasard. Il avait à peine franchi quelque cent pieds qu'il se trouva en face de trois hommes. Il ne put s'empêcher, dans sa surprise et sa joie, de lâcher un mot latin: _O quam felix!_ Le plus grand des trois chasseurs, le chef, eut comme un soubresaut d'étonnement en entendant cette voix et ce latin; un autre dit:
--_He speaks latin_ comme une vache espagnole. Le troisième, plus étonné que les autres, s'écria:
--Comment? vous me connaissez? Mais diable! qui êtes-vous donc. Je ne vous remets pas moi?
--Pardon, chasseur, je ne vous connais pas du tout, mais loin du pays, au milieu des solitudes sauvages, tous les chasseurs blancs sont amis.
--Vous ne me connaissez pas, dites vous, mais vous savez mon nom, puisque vous vous êtes écrié en me voyant: Oh! tiens! Félix!
L'ex-élève et les chasseurs éclatèrent de rire, à la grande stupéfaction de Félix.
--C'est un mot latin que j'ai jeté au vent reprit l'ex-élève; cela m'échappe encore parfois dans les grandes circonstances. Je ne savais pas que je prononçais votre nom. Vous vous appelez donc Félix?
--Félix Rivard, pour vous obéir.
Vous êtes donc un savant, vous l'ami? demanda le premier des trappeurs avec une indifférence mal dissimulée.
--J'ai été au séminaire de Québec, dans mon enfance....
--Au séminaire de Québec!... Et après?
--Après! dans les chantiers de la Gatineau.
Une émotion extraordinaire s'empara du chef des coureurs, une sueur froide perla sur ses tempes qu'il essuya du revers de sa main, et ses yeux se fixèrent avec une attention, extrême sur le nouveau chasseur.
--J'ai faim, dit l'ex-élève, avez-vous quelque gibier à me mettre sous la dent?
--Une perdrix, deux perdrix même, que Félix vient de tuer.
--Heureuses perdrix! heureux coup de fusil qui m'a éveillé et me donne trois braves compagnons pour remplacer celui que je viens de perdre.
--Vous avez perdu votre camarade? comment cela? qui était-il?
--Vite, allumez un petit feu pour faire rôtir mon dîner, et je vous conte, en deux mots notre histoire.
L'anglais dit: C'est moi allume _the fire and cook the_ perdrix. Et il se mit à l'oeuvre.
--Un parti de Couteaux-jaunes nous a poursuivis et rejoints aussi, puisque l'un de nous deux est prisonnier. Si je n'avais pas fait le mort, ça y était. Nous avons passé la nuit dans le faîte d'un arbre comme des corbeaux, et les chenapans de sauvages sont venus camper à nos pieds. Si nous étions restés dans notre cachette cinq minutes de plus, nous étions sauvés, raconte l'ex-élève.
--Et pourquoi n'y êtes-vous pas restés?
--Nous les pensions décampés.
--Sont-ils nombreux?
--Vingt cinq, sans les femmes.
--Nous ne sommes que quatre....
--Si nous pouvions délivrer ce pauvre Baptiste nous serions cinq.
--Baptiste?
--Oui, le connaissez-vous?
--C'est un brave! Il nous a laissés au lac Supérieur, il y a un mois environ. Nous avons protégé tous deux, alors, contre l'amour d'un chef cruel, d'un renégat, d'un blanc qui s'est fait sauvage, une jeune fille Lithchanrée.
--Que dites-vous là? Mais ce chef, c'est lui qui guide et commande la troupe à laquelle je n'ai échappé que par miracle, et qui emmène prisonnier mon cher camarade.
--Ce doit être lui en effet, le Hibou blanc, le chef des Couteaux-jaunes! En marche alors!
--Vous êtes donc celui qu'on appelle le grand-trappeur? demanda, avec une sorte de respect, l'ex-élève.
--_Oh yes! that is the man_, reprit vivement l'anglais, c'est ça le grrrande chasseur, le grrrande-trappeur!... Tu vas voir!
--Il est l'effroi des sauvages, ajouta Félix.
--Il y a bien longtemps que j'entends parler de vous, reprit l'ex-élève, et je suis heureux de faire votre connaissance... si vous voulez nous chasserons ensemble....
--Je le veux, dit le grand-trappeur. Et il tendit sa main loyale au nouveau compagnon.
--Maintenant, mes perdrix. Pour que je vous suive il me faut un peu de leste dans l'estomac, _in stomacho meo_!
Le grand-trappeur sourit et une larme apparut dans son oeil mélancolique.
--Le nouveau camarade il est drôle comme un _devil_, observa en riant le trappeur anglais.
L'ex-élève eut vite fait son repas: Une gorgée d'eau maintenant, pour me rincer le palais, dit-il, et filons!
--Les Couteaux-jaunes ne sont donc pas loin? demanda le grand-trappeur.
--A quelques heures seulement.
--Dans la direction nord, si j'en juge par la marque que vous avez faite sur les bouleaux, car je suppose qu'elle est de vous.
--En effet. Ils se dirigent sans doute vers le lac noir par où ils ont coutume de passer.
--Ils iront peut-être à l'embouchure de la rivière Claire pour faire la pêche, et se donner le luxe d'un festin, avant de s'enfoncer plus avant dans la forêt, observa Félix Rivard.
--_Oh! yes_, dit l'anglais, car ils ont _much wisky_.
--Ils ont coutume de faire la traite à la baie d'Hudson; j'ai entendu parler d'eux au fort d'York, dit l'ex-élève.
--Il faut marcher vite, reprit le grand-trappeur, et se rendre à la rivière Athabaska. Si nous ne les trouvons pas là, nous passerons par le fort Pierre à Calumet pour acheter de la poudre et des balles.
--Mon Dieu! ils auront peut-être tué mon pauvre compagnon de chasse, et nous arriverons trop tard.
--Ils sont trop barbares, répliqua le grand-trappeur, et se complaisent trop dans les souffrances de leurs victimes pour les immoler si tôt. Ce n'est pas durant la marche qu'ils tuent leurs prisonniers; ils s'arrêtent, boivent, mangent et dansent, d'abord, sous les yeux du condamné, et puis, quand ils sont las des jouissances ordinaires, ils se gorgent de sang.
--_God dam!_ frémit l'anglais en serrant sa carabine.
Ils marchaient depuis quelques heures à peine, quand ils entendirent la clameur joyeuse des indiens à qui le Hibou blanc annonçait le supplice prochain de Baptiste.
V
ENTRE AMIS.
Picounoc sortit de chez Madame Letellier avec l'espérance dans l'âme: J'ai souffert vingt ans, pensait-il, mais qu'importe? les vingt ans sont passés et la volupté que j'ai si longtemps désirée semble m'être promise. Qu'est-ce que c'est que vingt années de martyre pour une heure de pareilles jouissances? Et cette femme, ce n'est pas pendant une heure seulement que je la posséderai, mais pendant des années, car je ne suis pas vieux encore! je suis solide et plein de vigueur! Oh! la persévérance! la persévérance! quelle force et quelle vertu! Je n'ai que celle-là, mais!... Si je me faisais illusion! Illusion! Est-ce que je me suis fait illusion quand elle m'a repoussé fièrement, durement, impitoyablement? Est-ce que je me suis fait illusion quand elle m'a accueilli avec froideur, avec indifférence? Illusion? Allons donc! on n'est plus à l'âge des illusions. Elle s'incline vers moi, elle penche, elle penche, comme... n'importe? je ne suis pas un poète, moi, pour faire des comparaisons. Si Victor son garçon peut monter de Québec maintenant, il la fera bien se décider, lui! Il m'aime, ce Victor; il me considère comme un père!... Oh!... je sens que je l'aimerai, cet enfant; je le protégerai, je le pousserai dans le monde. Il faut bien, après tout, qu'on répare un peu le dommage fait au père.... On est chrétien ou on ne l'est pas. Pauvre Djos! lui qui aimait les bons tours, je ne sais pas comment il prendrait celui-là, s'il savait le fond de l'affaire. Qu'il dorme en paix dans les cendres de sa grange, j'aurai bien soin de sa veuve.
C'est en se parlant ainsi à lui-même que Picounoc arriva chez son ami le bossu.
--Les affaires avancent-elles? dit celui-ci.
--Pas vite. Le plus sûr moyen de vaincre sa résistance, je crois, serait de faire vendre la terre. Quand Noémie se verra dans le chemin elle se montrera plus accommodante.
--Je suis prêt, dit le bossu.
--Je l'achèterai, moi, reprit Picounoc; tu ne me nuiras pas?
--Non, pourvu que mes intérêts soient protégés.
--J'ai rarement vu une veuve aussi tenace.
--Monsieur le marchand, empêchez donc ces gamins de me persécuter, pour l'amour de n'importe qui et de n'importe quoi!
--Tiens! Geneviève! dit le bossu,--car c'était elle, la pauvre folle, qui entrait--que te font-ils donc, ces mauvais garnements?
--Ils m'appellent "la folle."
--Ne les écoute point, dit Picounoc, tu sais bien que tu es plus fine qu'eux.
--Oui, et plus fine que vous aussi, soit dit sans vous offenser.
--C'est bon pour toi, Picounoc, dit le bossu.
--Non, ce n'est pas bon, répliqua la folle; j'aurais du dire: _meâ culpâ, meâ culpâ, meâ maximâ culpâ_.
Eu te frappant la poitrine? dit le bossu.
--En me perçant le coeur avec un poignard.
--Penses tu encore à Racette? demanda Picounoc.
--Quand j'étais jeune et belle, il y a bien cent ans de cela, je l'aimais bien, comme cela, pour lui dire un mot sans faire semblant de rien et continuer ma route.
--Je croyais que vous vous étiez connus intimement, reprit le bossu.
--J'ai tant vu de monde depuis que je suis descendue des limbes que je ne puis me remettre chacun. Mais vous autres, je vous reconnais bien toujours. Vous allumiez les étoiles tous les deux pour éclairer le paradis de la bonne femme Labourique, dans la rue Champlain, et vous allumez maintenant la colère de Dieu.
--Est-elle égarée un peu? remarqua le bossu en éclatant de rire.
--C'est presque de l'idiotisme, répondit Picounoc.
--Veux-tu me prêter cela pour jouer un peu? dit-elle au marchand. Elle montrait des rouleaux de fil.
--Tiens! amuse-toi, mais ne les salis point.
--Oh! non, j'ai les mains nettes; je me les suis lavées il n'y a pas plus de quinze jours.
Et elle se mit à faire des tourelles et des colonnes avec des fuseaux. Et pendant qu'elle s'amusait ainsi, les deux vauriens causaient.
--Tu l'as donc toujours aimée cette femme? demandait le bossu.
--Toujours, depuis que je la connais.
--Et tu en as épousé une autre cependant?
--Avec raison, puisque je suis veuf.
--Farceur, tu fais du mystère.
--C'est mon fort.
--Et tu es devenu veuf si tôt!
--Elle se fait prier depuis vingt ans. Si je ne commençais le siège que d'aujourd'hui, où cela me mènerait-il? j'aurais les cheveux blancs quand j'entrerais dans la place....
--Drôle! va, dit le bossu, lui tapant sur l'épaule, tu es si fort que cela?...
Picounoc se gourma: Silence, dit-il; à la finesse du renard il faut unir la prudence du serpent.
--Mais deux d'un coup! allons donc! son mari et ta femme?...
--Jamais je ne pourrai refaire la tour de Babel avec ces rouleaux, dit la folle, c'est décourageant; comment monter au ciel?
--Courage, dit le bossu, tu y arriveras.
--Eh bien! c'est entendu, tu fais vendre la terre de suite, reprit Picounoc, il me tarde d'en avoir fini, s'il faut la prendre par la famine, réduisons-la!
--J'ai bien conduit la besogne, n'est-ce pas? j'ai corrompu tous ses serviteurs.
--Tu les as tous jetés dans l'ivrognerie.
--C'est le plus sûr moyen de perdre un homme et de l'empêcher de travailler.
--Aussi, la terre est-elle dans un état pitoyable. Elle ne se vendra pas cher.
--Tant mieux pour toi; quant à moi, je ne perdrai rien. Mais tu sais?... l'autre affaire....
--Marguerite?
--Oui, il faut que les deux mariages soient célébrés à la même messe. Je deviens ton gendre respectueux et dévoué; tu te fais mon auguste beau-père.
--Mais si Marguerite refuse?
--Il n'y a pas de si....
--Je m'en vais, dit la folle, excusez.
--Tu reviendras, Geneviève.
--Merci bien de la politesse, vous dites des choses qu'on ne peut pas comprendre; j'aime bien à tout comprendre, moi. Et elle sortit.
--C'est heureux qu'elle ne comprenne rien! dirent à la fois les deux amis.
--Mère, je suis avocat! je viens d'être reçu avec distinction, s'écria un beau jeune homme, en se précipitant, tout joyeux, dans les bras de la veuve Noémie....
--Victor! exclama l'heureuse mère, en embrassant le nouveau disciple de Thémis. O mon Dieu! je croyais ne pouvoir plus jamais éprouver les douceurs d'une joie véritable!... Tu viens te reposer! tu vas passer quelque temps avec moi, reprit-elle après un moment.
--Oui! mère, je suis un peu fatigué, j'ai besoin de respirer l'air des champs et de courir libre dans nos bois et sur le bord des ruisseaux.... Mais avant tout, j'ai besoin de manger un croûton.
Noémie jeta un regard inquiet sur sa nièce.
--Tiens! ma cousine Henriette! dit le jeune avocat. Comme te voilà belle! comme te voilà grande! Un baiser, voyons! encore un, cela fait oublier la faim.
--Va donc emprunter un pain, Henriette, demanda la veuve avec des larmes dans la voix.
--Vous n'avez pas de pain? dit Victor.
--Tu ne l'aimeras pas, mon enfant.
Et vous le mangez, vous? petite mère?
--Faut bien!
--Voyons cela! Et il ouvre le buffet, prend la nappe, la déroule et voit tomber un morceau de ce misérable pain d'avoine amer que trop de pauvres gens sont condamnés à manger.
--Ce pain noir! c'est tout ce que vous avez?
--On y est accoutumé; mais toi!...
--Mais moi? j'en mangerai aussi.
--Va chercher du pain de blé, Henriette.
--Où vais-je aller?... les gens, vous le savez bien, n'aiment guère à prêter....
--Victor comprit tout: Je n'ai plus faim, dit-il.... Bientôt, je l'espère, je pourrai vous apporter de meilleur pain, ma bonne mère. Je pourrai relever cette maison qui tombe, améliorer cette terre qui ne produit plus que du mauvais grain, car je vais travailler; je veux me faire une place au soleil!
La veuve pleurait: Cher enfant, soupira-t-elle, il sera trop tard.
--Que voulez-vous dire? vous m'effrayez... Vous êtes malade? les chagrins, le travail et les privations vous ont brisée?...
--Notre terre va être vendue... tu le sais, elle a été décrétée....
--Vendue! c'est vrai! et par celui qui vous a prêté de l'argent pour me faire instruire! C'est pour moi que vous vous êtes ainsi jetée dans la misère! Oh! que Dieu me donne la force et les moyens de vous prouver ma reconnaissance! Mais, comment se fait-il que celui qui nous a rendu service pendant tant d'années, retire tout à coup ce bras qui nous soutenait?
--Quand on doit, mon fils, il faut payer: souvent le créancier n'a pas tort.
--Le créancier, c'est toujours....
--Monsieur Chèvrefils.
--Je vais aller le voir: il faut qu'il patiente encore un peu. Il comprendra que je suis en état de gagner quelque chose maintenant.
--Il dit qu'il a besoin d'argent pour son commerce. Au reste, notre bon ami St. Pierre est allé lui parler à ce sujet; et s'il est possible d'obtenir du délai, il en obtiendra.
--Quel brave homme que ce Saint-Pierre!
--Son dévouement ne s'est jamais démenti.
--Vient-il ici souvent?
La jolie veuve rougit. Elle voulut cacher son émotion et se détourna pour tousser.
--Assez souvent, répondit-elle.
--Sais-tu une chose, mère?
--Non... qu'est-ce que c'est?
--Il m'a laissé comprendre, un jour, qu'il t'aimait et serait heureux de t'épouser....
--Il t'a fait de pareilles confidences?
--Indirectement... mais, j'ai compris.... Il ne vous en a jamais parlé?...
--Comme te voilà curieux, fit la veuve en riant.
--Ah! je devine. C'est bien, petite mère, épouse-le, c'est un bon parti... et moi....
--Et toi?...
--Et moi j'épouserai Marguerite
VI
UN TROUBLE-FETE
Animés par le désir de sauver leur compatriote et par le besoin d'échanger quelques coups de feu avec de vieilles connaissances, les trappeurs canadiens s'élancèrent sur les traces des Couteaux-Jaunes. Ils marchaient depuis trois heures environ, quand ils entendirent des cris de joie.
--Je ne les croyais pas si proches, dit le grand-trappeur, et, s'ils n'avaient pas eu le bon esprit de crier, nous aurions eu l'imprudence d'arriver au milieu d'eux le fusil au repos ou le pistolet dans la ceinture. Marchons avec précaution, et voyons s'ils gagnent la rivière.
--Oh yes! Je les entends. _Do you hear_?
--_Entendamus omnes_... répondit l'ex-élève.
Le grand-trappeur éprouvait toujours une émotion soudaine quand l'ex-élève improvisait son latin. Il souriait d'une façon mélancolique. Les autres riaient de bon coeur.
--Doublons le pas, dit-il, si c'est possible, et devançons-les en gagnant directement l'embouchure de la rivière Claire.
Quelques heures plus tard, les quatre trappeurs arrivaient au bord de la rivière Athabaska, un peu en bas de l'endroit où elle reçoit, dans son onde vaseuse, les flots limpides de la rivière Claire. Ils remontèrent jusqu'à une anse qui s'enfonce de plusieurs arpents dans la forêt, et paraît enlacée par deux bras énormes, deux pointes de rochers recouverts de sapins rabougris. Au fond de l'anse, une grève de sable fin borde la rivière. C'est une retraite superbe que tous les chasseurs ne connaissent point. Les Couteaux jaunes et les Flancs de chiens, la connaissaient bien, car ils s'y étaient surpris tour à tour. Le grand-trappeur n'ignorait pas non plus, son existence. Il divisa en deux sa troupe de quatre guerriers. L'ex-élève et Félix eurent ordre d'attendre, blottis derrière un rocher, sur l'un des bras qui ceignaient la petite baie, et l'anglais et le chef passèrent de l'autre côté où le danger devait être plus grand, si les indiens arrivaient--comme cela était probable--en côtoyant la rivière. Le grand-trappeur choisissait toujours le poste le plus périlleux. Les Couteaux-jaunes approchaient traînant leur victime. Déjà les blancs entendaient au loin le bruit de leur marche.
--Guerriers, arrêtez, ordonna le chef.
La troupe fit cercle autour du renégat.
--Votre chef est brave, et vous le savez. Il ne craint pas la mort, ni les supplices qui la précèdent; mais il est prudent, et ne veut pas inutilement exposer ses guerriers. Les bois sont remplis d'ennemis, et les blancs que j'ai fuis parce qu'ils sont lâches et menteurs, courent en tous sens sous ces forêts immenses. Ils se cachent partout pour vous surprendre et verser votre sang; il faut donc se montrer plus habiles qu'eux-mêmes. Nous allons faire le festin sur la grève de sable, au pied du rocher, au bord des eaux claires de la rivière. Mais nous ne descendrons pas tous ensemble. Dix d'entre vous resteront sur la côte et feront sentinelles; ils auront leur part du banquet, et assisteront au supplice du prisonnier.
Les guerriers firent un murmure approbateur. Les dix choisis pour monter la garde sur le bord de la baie restèrent en arrière, et les autres descendirent sur le rivage. Le grand-trappeur voyait bien, de sa cachette, la grève et les sauvages. Il les compta.
--Quinze guerriers, à part les femmes, murmura-t-il, la troupe s'est donc divisée! Qui sait leur dessein? Ils nous ont entendu peut-être, et peut-être nous devinent-ils. Nous avons voulu les surprendre, et nous sommes peut-être tombés dans leur piége.
Les sauvages se mirent à courir de ça et de là; les uns ramassèrent du bois et allumèrent un grand feu, juste au pied du rocher où se trouvait caché le grand-trappeur, les autres firent la pêche.
Baptiste le prisonnier les suivait d'un oeil indifférent. On ne pouvait pas lire le désespoir sur sa franche et brune figure. De temps en temps il regardait le rocher comme s'il eut pressenti ou deviné qu'un ami se tenait là pour le protéger. Il avait toujours les mains liées derrière le dos, et deux guerriers se tenaient auprès de lui pour le surveiller.
On fit rôtir le poisson frais en le fixant au bout de broches de bois, puis le festin commença, largement arrosé d'eau de feu.
Le prisonnier ne put s'empêcher de regarder avec envie le frugal repas; et, la senteur de la truite dorée à la braise flattait bien agréablement son odorat, mais agaçait fort son estomac depuis longtemps vide. Le chef s'en aperçut, prit un poisson brûlant et s'approcha de lui:
--Mange, mon cher ami, mange vite et beaucoup, dit-il, car c'est ton dernier repas.